‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 36 sur 43 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE lendemain, le commandant Soukine apporta à Galitzine une enveloppe cachetée contenant le questionnaire, une plume, du papier et un encrier.

— Ne vous pressez pas. Réfléchissez bien, — dit-il en lui remettant le paquet.

Cq jour-là Galitzine fut mis au pain et à l'eau. Il comprit qu'on le punissait de son attitude de la veille.

Tard, à l'approche de la nuit, l'adjudant de place Troussov entra et posa sur la table une assiette avec un pain blanc, bien doré, du genre de ceux que les boulangers allemands appellent : boutons de rose. *

— Bon appétit.

— Merci, je n'ai pas faim.

— Cela ne fait rien. Laissez-le, — vous aurez faim plus tard.

— Emportez-le, — dit Galitzine d'un ton ferme, en se souvenant de la tentation par la pipe.

— Xe me faites pas de peine, prince. Je le fais vraiment de bon cœur. Je vous en prie instamment : mangez-le, sans quoi vous pourriez avoir des désagréments.

— Quels désagréments? — demanda Galitzine surpris.

Mais Troussov sans réi)on(lre se contenta de sourire. Sa jolie figure doucereuse et impertinente parut alors à Galitzine particulièrement antipathique. Il salua et sortit, laissant le pain sur la table.

Juscjue très avant dans la nuit Galitzine correspondit avec Obolensky. Tous deux eurent

mal aux doigts d'avoir tant frappé. Galitzine usa d'un petit morceau de bois brûlé provenant du balai qui servait à nettoyer la chambre et Obolensky d'un bout de crayon.

— J'ai résolu de me taire, quoi qu'on me demande,— frappa Galitzine après avoir raconté son interrogatoire.

— Il n'est pas possible de se taire. Tu feras du tort non seulement à toi-même mais aussi aux autres, — répondit Obolensky.

— Tchernichev dit la même chose, répliqua Galitzine.

— • Il a raison. Il faut répondre, mentir, ruser.

— Je ne peux pas. Et toi, tu peux?

— J'apprends.

— Ryhev est une canaille. Il nous trahit tous.

— Non, ce n'est pas une canaille. Tu ne sais pas. Avez- vous été confrontés?

— Non.

— Vous le serez. Tu verras, il vaut mieux que nous tous.

— Je n'y comprends rien.

— Tu comprendras. Si on te questionne à propos de Kachovsky ne dis pas qu'il a tué Miloradovitch. Moi aussi je l'ai blessé avec ma baïonnette. Ce n'est peut-être pas lui, mais moi qui l'ai tué.

— Pourquoi mens- tu? Tu sais toi-même que c'est lui.

— Cela ne fait rien. Ne le trahis pas. Sauve-le.

— Le sauver, c'est te perdre.

— Tu ne me perdras pas : tout le monde est pour moi contre lui.

— Je ne veux pas mentir.

— Tu penses toujours à toi, — pense aux autres. On vient. Adieu.

Après sa conversation avec Obolensky, Galitzine resta pensif et s'oublia à tel point que sans y faire attention, pris de faim, il se mit à manger le pain. Une s'en aperçut qu'après en avoir déjà

mangé la moitié. Ce n'était plus la peine d'en laisser, il mangea le reste.

La nuit il se réveilla avec des douleurs dans l'estomac. Il gémissait, poussait des soupirs. Il souffrit toute la nuit. Vers le matin il fut pris de vomissements si violents qu'il pensa en mourir. Mais cela le soulagea. Il s'endormit.

— Comment avez- vous dormi? — demanda Soukine en le réveillant.

— Très mal. J'ai eu des maux de cœur.

— Avez-vous mangé quelque chose?

— Troussov m'a offert du pain.

— Avez-vous bu de l'eau après?

— Non.

— C'est pour cela. Il faut arroser le pain avec de l'eau. Cela ne fait rien : ça passera. Le médecin va venir dans un instant.

— - Je n'ai pas besoin de médecin.

— Si, il le faut. Dieu garde qu'il arrive quelque chose ! On est très sévère chez nous. Nous répondons sur notre tète de la vie des prisonniers.

L'« aiionyme », — c'est ainsi que Galitzine appelait le misérable petit soldat qui avait été pour lui le Bon Samaritain, — r« anonyme » mis au courant des incidents de la nuit déclara que Galitzine avait été empoisonné.

— Votre Excellence leur a peut-être déplu en ((uelque chose et maintenant ils vous tourmentent.

Le médecin arriva. C'était le même médecin qui se trouvait au Palais d'Hiver lors de l'interrogatoire d'Odoïevsky, — Salomon Moïsevitch Elkan, probablement un juif converti, noiraud, les lèvres épaisses, les yeux inquiets, rusés, insolents. « Une sale tête 1 Un pareil homme est capai)le de vous empoisonner 1 » — — pensa Galitzine.

On mit le prisonnier à la ration d'hôpital : thé et soupe liciuidc. Mais il ne mangeait rien,

sauf le pain que l'anonyme lui apportait en cachette.

N'ayant point mangé pendant deux jours, il reçut la visite de Podouchkine qui s'assit à côté de lui sur le lit, soupira, bâilla, fit un signe de croix et commença :

— Pourquoi ne mangez- vous pas?

— Je n'en ai pas envie.

— Laissez donc 1 Mangez, sans quoi on vous y forcera.

— Comment : on me forcera?

— Mais comme ceci : on vous introduira dans la bouche un instrument et l'on y versera du bouillon : vous avalerez malgré vous. Ou bien on vous mettra dans un « sac «.

— Quel sac?

— Ce sont des cachots sous terre, couverts d'une dalle de pierre avec un trou pour l'air. Là-bas ce n'est pas la même chose qu'ici, — il y fait sombre, humide, mauvais.

Il se tut un moment, bâilla encore, et ajouta :

— Ne vous affligez pas. Tout s'arrangera. Le général Ermolof a été emprisonné aussi pendant le règne de l'Empereur Paul Petrovitch. Lorsqu'il sortit il ne me salua même pas. Il en sera de même avec vous. Tout s'arrangera, tout est pour le mieux.

• — Avez- vous lu « Candide », Egor Mikhaïlovitch?

— Vous dites cela pour mon nez? Oui, je partage ce privilège avec le philosophe de « Candide » : on ne peut pas me mener par le bout du nez.

A la pensée de l'instrument et du sac, Galitzine recommença à manger.

Parfois Soukine venait le voir. Ses cheveux blancs taillés en brosse, sa rude figure de soldat rappelant celle d'un vieux dogue, il se tenait sur sa jambe de bois et commençait de loin :

— Voici comment je raisonne, monsieur.

S'il est un endroit où l'on peut vivre heureux, c'est évidemment la Russie. Mais ne touche à personne, fais ton devoir, alors tu ne trouveras nulle part autant de liberté que chez nous, et tu vivras comme dans le royaume de Dieu.

Il se taisait, puis sans attendre la réponse reprenait :

— Vous avez entrepris une sottise, messieurs. La Russie est une contrée si vaste qu'elle ne peut être gouvernée autrement que par le pouvoir absolu. Si même le Quatorze avait réussi, c'aurait été un tel tohu-bohu que vous-mêmes n'en auriez pas été satisfaits.

Il s'arrêtait encore en regardant longuement Galitzine,puis il tirait son mouchoir, se mouchait €t essuyait ses yeux.

— Oh! jeune homme! Jeune homme! En vous voyant mon cœur saigne... Ayez pitié de vous-même, ne vous obstinez pas, répondez comme il le convient à toutes les questions. L'Empereur est magnanime : tout peut encore s'arranger...

Il n'en finissait pas. « Il serait bon de le prendre au collet et de le mettre dehors », — pensait Galitzine avec une sourde colère.

A la suite de son accès de l'autre nuit, il continuait à souffrir. Il ne dissimulait pas son dégoût pour le médecin Elkan et réussit à s'en débarrasser. Il fut remplacé par un aide chirurgien. Avenir Panteleevitch Salrapezny, qu'il avait également vu au cours de l'interrogatoire d'Odoïevsky. C'était un petit homme gras, mal rasé, mal peigné, débauché, ivrogne mais honnête, point sot et de plus un « franc jacobin » comme il le disait lui-même, (ialitzine apprit par lui tout ce (jui se passait dans la forteresse.

Chez le colonel Pestel, récemment arrêté à l'armée du Sud, on avait trouvé du poison : il avait voulu s'empoisonner pour échapper à la lorture. Le sous-lieutenant Saïkine avait essayé

de se tuer en se brisant la tête contre les murs : il savait où avait été enfouie la « Vérité Russe » et craignait lui aussi d'être supplicié.

Le lieutenant-colonel Falenberg qui ne s'était presque mêlé de rien, s'était imaginé que s'il avouait il serait absous et relâché immédiatement : il s'accusa faussement d'avoir prémédité le régicide. Lorsqu'il fut enfermé dans la forteresse il devint fou.

L'enseigne de vaisseau Divov, qui avait dixneuf ans et que les gardiens surnommaient le « Bébé », déclarait que chaque nuit il faisait le même rêve : il poignardait l'Empereur. Il entendait des voix, avait des visions. Il faisait à ce propos des rapports d'après lesquels des gens étaient arrêtés et incarcérés.

Le lieutenant Annenkov s'était pendu avec un essuie-main, mais il était tombé et avait été relevé sans connaissance sur le sol du cachot.

Le cornette Svistounov avait avalé les éclats de verre de sa veilleuse brisée.

Le colonel Boulatov avait cru en la clémence de l'Empereur comme en celle de Dieu, mais voyant qu'il avait été trompé, il avait pris la résolution de se laisser mourir de faim. On lui présentait la meilleure nourriture, les plus fraîches boissons, mais il ne touchait à rien ; il se mordait seulement les doigts et en suçait le sang pour étancher sa soif. Ses souffrances durèrent douze jours : probablement il fut ahmenté de force. Malgré une surveillance rigoureuse, il sut tromper ses gardiens : il se brisa la tête contre les murs.

« Qu'adviendra-t-il de moi? » — pensait GaUtzine en écoutant ces récits.

Il n'avait pas encore répondu au questionnaire. Il résolut d'abord de tout nier. Mais plus il réfléchissait et mieux il comprenait qu'il ne fallait pas se taire. Les arguments de Tchernichev et d'Obolensky, — un ennemi et un ami.

— représentant que son silence perdait non seulement lui-même mais aussi les autres, étaient irrésistibles.

Le père Mislovsky continuait à le venir voir presque quotidiennement, mais pour une minute seulement. Il arrivait, causait quelques instants, se taisait ensuite comme s'il attendait quelque chose et repartait sans avoir rien obtenu.

— Et qu'en pensez-vous. Père Pierre, ai-je raison de ne rien dire? — demanda un jour Galitzine.

— Valerian Mikhaïlovitch, mon cher, — dit Mislovsky tout joyeux (on voyait qu'il n'attendait que cette question), — en quoi avez-vous raison d'agir ainsi? ('.e n'est pas bien, ce n'est pas bien, pas raisonnable, et je vous le dirai même franchement : ce n'est pas noble. Vous perdez...

— Oui, je sais, je sais. Je ne me perds pas seulement moi-même, mais je perds aussiles autres,

— on dirait que vous vous êtes tous donné le mot, — oh! Père Pierre, vous aussi vous êtes contre moi? Je ne m'attendais pas à cela de votre part...

— Mon ami, agissez suivant votre conscience, selon l'inspiration de Dieu, — s'écria le Père Pierre en le serrant dans ses bras.

Le même jour, Galitzine envoya sa réponse à la (Commission. Il confirma tout ce dont il était personnellement accusé, mais répondit aux autres questions par la négative. Il adressa cette réponse (hins la matinée. Le soir même l'anonyme hii ai)porta un billet de Kachovsky.

« Galitzine, mon sort est entre vos mains. Otte canaille de Ryliev nous trahit tous. Si vous êtes confronté avec lui et s'il vous prend à témoin que j'ai tué .Miloradovitch, ne me trahissez pas. Ce sont tous des scélérats, excepté vous. »

Après avoir lu ce billet, (iaiitzine ne dormit pas de la nuit. 11 se tourmentait, se demandant

ce qu'il allait faire, mais il ne prit point de résolution : il sentit que cela se déciderait tout seul.

Le matin il écrivit à la Commission, priant qu'on lui retournât le questionnaire. On le lui renvoya. Il entreprit de rédiger une nouvelle réponse. Il suivit les conseils d'Obolensky, répondant avec exactitude à chaque question, s'efîorçant seulement de ne nuire à personne, de ne compromettre personne. Pour cela il mentit, rusa, louvoya.

Il écrivit fort avant dans la nuit. Lorsqu'il eut terminé il se coucha. Dans l'obscurité, sous la lueur blafarde de la veilleuse, les feuillets blancs de sa réponse luisaient sur la petite table. Et chaque fois qu'il les regardait il ressentait un tel dégoût qu'il lui semblait qu'il allait s'emparer des feuillets et les déchirer. Mais il ne les déchira pas, il se tourna vers le mur et finit par s'endormir.

Le lendemain il adressa sa réponse à la Commission. Environ deux jours après, Soukine lui communiqua en le félicitant la première faveur impériale : on lui enleva les fers de ses pieds. La seconde faveur fut un paquet venu de la maison : du linge, sa vieille robe de chambre préférée, — celle-là même qu'il portait dans la maison de la grand'mère, dans la chambre jaune tandis qu'il se rétablissait, — et un billet décacheté de Marinka.

« Mon ami, je vais bien et suis aussi heureuse qu'on peut l'être dans ma situation. De grâce, ne t'abandonne pas au désespoir. Ne pense pas que je puisse exister sans toi. La mort seule brisera notre union. Je serai où tu seras. Rappelletoi ce que je disais : ma vie dépend de la tienne comme le fil de l'aiguille, — où va l'aiguille le fil la suit. Que Dieu et la Sainte Vierge te protègent. A toi pour l'éternité. Princesse Marie Galitzine ».

Deux jours plus tard environ, on l'amena

devant la Commission pour subir un second interrogatoire. Il fut introduit dans la même salle avec le même cérémonial.

— • Les déclarations de Ryliev sur quelques points ne concordent pas avec les vôtres. Vous allez être confrontés, — dit Tchernichev. Il sonna. L'escorte fit entrer Ryliev.

— Confirmez- vous, Galitzine, que la veille, au soir, du Quatorze, Ryliev a dit à Kachovsky en lui remettant un poignard : « Tue le Tsar »?

— Oui, je le confirme.

— Et vous, Ryliev, que dites- vous?

— J'ai déjà dit à Votre Excellence que d'avance je suis d'accord avec tout ce que déclarera Galitzine. Je ne me rappelle pas tout à fait bien ce que j'ai dit alors ; mais s'il s'en souvient, c'est que cela s'est passé ainsi... Et vous, Galitzine, vous vous souvenez?

— Je me souviens, Ryliev, — dit Galitzine en levant les yeux sur lui. Comme l'autre jour à l'Ermitage, c'était encore lui, sans être lui. Mais Galitzine ne ressentait ni indignation, ni mépris, — rien qu'une immense pitié. Qu'avait-on fait de lui? Il était amaigri, les traits tirés, comme après une grave maladie ou au sortir de la torture, mais ce n'était pas le plus terrible : l'effrayant c'était cette sérénité sans nuage, cette douceur du visage qu'on ne trouve que chez les morts. « Tu ne le connais pas. Il vaut mieux que nous tous », — se rappela Galitzine.

— Ainsi, Ryliev, vous excitiez Kachovsky?

— Je l'excitais? Non. Il avait pris la décision lui-même et je le savais. Mais il est possible que sans moi il n'ait rien fait. Je suis plus coupable que lui, — répondit Ryliev et après un instant de silence il ajouta :

— Votre Excellence, je ne dissimule non seulement ni mes actions, ni mes paroles, mais pas même mes plus secrètes pensées. Il me venait souvent à l'esprit que pour établir solidement

le nouveau régime l'extermination de toute la famille impériale était nécessaire. Je pensais que le meurtre de l'Empereur seul non seulement ne serait pas utile mais au contraire serait peutêtre funeste aux objectifs de la Société. En effet, cela diviserait les esprits, engendrerait des factions, surexciterait les partisans de la famille impériale et que tout cela entraînerait immanquablement la guerre civile. Tandis cjue l'extermination de toute la famille impériale obligerait tous les partis à s'unir bon gré mal gré. Mais autant que je puisse m'en souvenir, je n'avais confié cela à personne. D'ailleurs je revins moimême à l'idée que le sort de la famille impériale ne pouvait être décidé que par l'Assemblée Constituante. Ensuite je prie instamment la Commission de ne pas attribuer à mon entêtement le fait de n'avoir jamais avoué auparavant ce que je viens de déclarer à l'instant. Si j'ai dissimulé quelque chose, je l'ai fait moins pour me ménager moi-même que pour ménager les autres. Je l'avoue sincèrement : je me considère comme le principal et peut-être même l'unique responsable du Quatorze, car si j'avais dès le début refusé d'y participer personne n'aurait commencé. En un mot, si le bien de la Russie exige une exécution, jela mérite seul et je supplie le Créateur que tout en finisse avec moi.

— Kachovsky déclare que le comte Miloradovitch a été tué par Obolensky qui lui a porté un coup de baïonnette, — continua Tchernichev. — Affirmez- vous, Ryliev, que ce n'est pas Obolensky qui l'a tué, mais bien Kachovsky et que celui-ci l'aurait raconté lui-même chez vous le soir du Quatorze.

— Je le confirme, - — répondit Ryliev.

— L'affirmez-vous aussi, Galitzine?

Galitzine savait que sa réponse perdrait l'un

des deux : Obolensky ou Kachovsky. Qui choisir?

— Eh bien, pourquoi vous taisez-vous de nouveau? — dit Tchernichev en le considérant avec un sourire. Il pensait qu'il était pris et qu'il ne pourrait plus se taire.

— Je vous en supplie, Galitzine, répondez, — dit Ryliev. — Le sort dObolensky est entre vos mains. Sauvez un innocent.

— Je le confirme — répondit Galitzine.

— L'avez-vous vu de vos propres yeux? — — demanda Tchernichev.

— Je l'ai vu, — dit Galitzine avec le sentiment de prononcer l'arrêt de mort de Kachovsky.

Tchernichev sonna de nouveau et dit :

— Introduisez Kachovsky.

K^chovsky entra. 11 était toujours le même : un visage lourd comme de la pierre, la lèvre inférieure hautaine et saillante, des yeux tristes, pitoyables, d'enfant malade ou de chien qui vient de perdre son maître, un regard de lunatique qui ne voyait rien.

On emmena Galitzine dans la chambre voisine et on le plaça dans un coin, derrière le paravent Le médecin Elkan et l'aide chirurgien Avenir Panteleevitch se trouvaient dans la pièce. Galitzine sut plus tard qu'ils passaient là tout le temps que duraient les séances de la Commission : on emportait parfois sans connaissance les personnes que l'on interrogeait et on les saignait sur place.

Tout d'abord le son des voix derrière la porte n'arriva que confusément, puis la porte ayant été ontr'ouverte les voix devinrent distinctes.

— Alors vous avez menti, Kachovsky, calomnié un innocent?

— ("alomnié? Moi? J'ai pu dans mon exaltation être un malfaiteur, mais personne ne pourra faire de moi un lâche ou un calonmiateur. Coupables eux-mêmes, ils osent m'insulter, me traiter d'assassin. Ils m'embrassaient, me bénis-

saient et maintenant ils me méprisent comme un scélérat. Mais peu m'importe. Qu'ils déclarent contre moi tout ce qu'ils voudront : je ne me justifierai pas. Celui-ci...

Galitzine comprit que celui-ci c'était Ryliev. Kachovsky le haïssait au point de ne pas vouloir le désigner par son nom.

— ... Celui-ci ne peut pas m'outrager. Je ne dirai qu'une chose : je ne le reconnais pas, je ne l'ai jamais connu.

— Mais vous ne répondez toujours pas à la question principale : qui a tué le comte Miloradovitch?

— J'ai déjà eu l'honneur de l'expliquer à Votre Excellence : j'ai tiré sur Miloradovitch^ mais je n'étais pas le seul, tous ont tiré, le prince Obolensky lui a porté un coup de baïonnette. Est-ce moi qui l'ai tué ou quelqu'un d'autre? Je ne sais. Ni rien ni personne ne m'obligera à dire le contraire. Je vous prie de ne plus m'interroger, je ne répondrai pas.

— Ne vous obstinez pas, Kachovsky. Tout le monde vous désigne.

— Qui, tout le monde?

— Ryliev, Bestoujev, Odoïevsky,, Pouchtchine, Galitzine...

— Galitzine? Ce n'est pas possible...

— Voulez- vous une confrontation?

— Non, c'est inutile.

Soudain il se tut.

— Excusez-moi, Votre Excellence, — repritil et les larmes tremblèrent dans sa voix, — ce n'est qu'une faiblesse momentanée, un enfantillage... Ce n'est pas pleurer, c'est rire qu'il faut... «Toutvapourle mieux dans le meilleur des mondes », comme dit notre philosophe sans nez. Le dernier coup est porté, le dernier lien rompu. C'est fini, fini, fini! Seul j'ai vécu, seul je mourrai.

— Ainsi vous reconnaissez être l'auteur du meurtre de Miloradovitch?

— Je le reconnais, je le reconnais, je signe des deux mains. J'ai tué le comte Miloradovitch. Et si l'Empereur s'était approché du carré, je l'aurais tué aussi. Et tous, tous... J'étais disposé et consentais à exterminer tous les membres de la famille régnante. Eh bien, messieurs, que vous faut-il de plus? Exécutez-moi, faites de moi tout ce que vous voulez. Je ne demande qu'une grâce : que la sentence soit prompte 1 Je ne crains pas la mort et saurai mourir comme il faut.

— Nous mourrons ensemble, Kachovsky 1 Tu n'es pas seul, rappelle-toi cela : ensemble ! — s'écria Ryliev et sa voix exprimait une telle supplication que Galitzine sentit son cœur s'arrêter : l'autre comprendrait-il, répondrait-il?

— Que dit-il? que dit-il? Par pitié, Votre Excellence, épargnez-moi... C'est répugnant d'entendre cela...

— Voyons, Kachovsky, ne vous emportez pas, — dit Tchernichev en se levant et en le prenant par la main.

Podouchkine jeta un coup d'œil de derrière la porte. Galitzine en fit autant.

— Soyez tranquille, je ne le toucherai pas, je ne tiens pas à me salir les mains, — répondit Kachovsky. Tout à coup il se tourna vers Ryliev comme s'il ne l'apercevait qu'à l'instant. — Eh bien, quoi? Parle...

Ryliev leva sur lui les yeux en souriant :

— J'ai voulu dire, Kachovsky, que je t'ai toujours...

— Quoi? quoi? (juoi? — dit l'autre, marchant sur Ryliev les poings serrés.

— Eh, mes braves ! — appela Tchernichev. Le major de place, suivi de soldats, se précipita dans la salle.

— ... .Je t'ai toujours aimé et t'aime encore, — • acheva Ryliev.

— Tu m'aimes? Voilà pour ton amour, ca-

naille 1 — cria Kachovsky. Il se jeta sur Ryliev. On entendit un bruit de gifle.

Galitzine poussa un cri et chancela comme frappé lui-même. Quelqu'un le soutint et l'installa sur sa chaise. Il s'évanouit.

Lorsqu'il revint à lui, l'aide chirurgien Satrapezny portait à ses lèvres un verre d'eau. Ses dents claquaient contre le verre, dont ses lèvres ne purent pendant longtemps saisir le bord. Il y parvint enfin, but et demanda :

— Qu'a-t-il fait de lui? Il l'a tué?

— Il ne l'a pas tué du tout, il lui a tapé dans la figure à ce lâche, — - répondit Satrapezny.

Et de nouveau, comme frappé lui-même, Galitzine sentit sur son visage la brûlure d'une gifle, et jouissant de cette douleur et de cette honte il pensa :

— « Tu l'as mérité, lâche ! »

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