CHAPITRE IV
En bien, Dieu soit loué, vous avez répondu et tout est fini, — dit le Père Pierre en entrant dans la cellule de Galitzine le lendemain de l'interrogatoire. — Maintenant tout ira sans anicroche. Soyez tranquille : il graciera tout le monde. Il l'a dit lui-même : j'étonnerai la Russie et l'Europe.
Les petites fentes triangulaires de ses yeux brillaient sous ses paupières tombantes d'une ruse si naïve que Galitzine eut beau les regarder, il ne parvint pas à démêler si le Père était très simple ou très rusé.
— L'Empereur lui-même a daigné lire votre réponse, — ajouta Mislovsky d'un air mystérieux. — Sa Majesté en a tiré des conclusions très flatteuses pour vos capacités...
— Assez, mon Père, allez-vous-en, — • dit Galitzine en pâlissant.
Le Père Pierre ne comprit pas et le regarda avec surprise.
— Allez-vous-en, — répéta Galitzine en pâlissant encore davantage. — J'ai suivi votre conseil. Que voulez-vous de plus?
— Mais qu'y a-t-il, Valerian Mii<haïlovitch, mon cher? Pourcjuoi me traitez- vous ainsi? Que vous ai-je fait?
— Parce que vous, serviteur du Ghrist, vous n'avez pas eu honte d'assumer le rôle d'un espion iiiisérable et d'un mouciiard !
— Que Dieu soit votre juge, prince. Vous offensez l'homme qui sauf le bien...
— Sortez 1 Sortez 1 — s'écria Galitzine en se levant et en frappant du i)ied.
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Le Père Pierre s'en alla et à partir de ce jour ne revint plus. Galitzine savait qu'il lui aurait suffi de dire un mot pour qu'il accourût immédiatement. Mais il ne le voulait pas, il essayait de se persuader qu'il n'avait pas besoin de lui et que cette « fripouille sentimentale » lui avait toujours été antipathique.
Il était abandonné non seulement du Père Pierre, mais de tout le monde.
« Enfin, on me laisse la paix », — pensait-il au commencement avec satisfaction, mais, lorsqu'il sentit la solitude se refermer sur lui comme l'eau sur un noyé, il fut pris de peur.
Le pis était qu'on avait transféré Obolensky dans une autre cellule. Tout était à recommencer avec le nouveau voisin. Obolensky fut remplacé par Odoïevsky. Lorsque Galitzine frappa, il répondit par un tel vacarme que tous les gardiens accoururent. Et chaque fois que Galitzine essayait de frapper, la même chose se reproduisait. Enfin, désespéré, il y renonça. De l'autre côté était enfermé Falenberg qui était à moitié fou : il ne répondait aucunement aux coups. Il s'ennuyait, soupirait après sa femme. Souvent la nuit, quand tout devenait silencieux, on entendait ses sanglots d'abord sourds, puis de plus en plus forts qui se terminaient par un cri déchirant : « Eudoxie ! Eudoxie ! »
« Marinka I Marinka I » avait envie de répondre Galitzine en un cri semblable.
Durant les premiers jours de sa réclusion, alors qu'il pensait que tout serait bientôt fini, c'était supportable. Mais maintenant qu'il avait compris que la fin ne viendrait peut-être que dans des mois, des années, des dizaines d'années, une angoisse immense s'empara de lui.
Les jours se suivaient les uns les autres, si monotones qu'ils se fondaient comme dans l'oubli du délire en un seul jour interminable. 11 arracha d'un seul geste les boulettes de pain
collées au mur pour compter les journées : il perdit toute notion du temps. Le temps devenait éternité et il regardait avec effroi dans ce gouffre béant.
Sa raison s'anéantissait, broyée — comme un grain entre deux meules — entre deux idées : il faut faire quelque chose et il n'y a rien à faire. Durant des heures entières, il composait avec des lamelles de zinc arrachées au ventilateur des figures diverses : étoiles, croix, cercles, polygones.
Ou bien, assis sur son lit, il tirait le fil interminable avec lequel le drap était cousu à la couverture, faisant nœud sur nœud, si bien qu'à la fin il se formait toute une pelote ; alors il la défaisait pour renouer de nouveau le fil.
Ou bien il suivait des yeux l'araignée qui tissait sa toile : elle était occupée et ne s'ennuyait pas.
Ou bien, debout sur l'appui de la fenêtre, il considérait par le trou du ventilateur le mur de granit proche et massif, le toit du bastion et sa gouttière où parfois se posait en croassant un corbeau bien connu.
Ou bien il tournait dans sa cellule, approfondissant les trous qu'avaient creusés dans le sol de brique les pieds des habitants qui l'avaient précédé.
Ou bien il composait des vers ineptes qu'il répétait jusqu'à rhél)étement :
Qui ne sait notre sort Jamais ne pourra croire Que pour telle vétille Les gens souffrent autant.
Dans le coin où il se lavait il y avait une inscription sur le mur : « God demn your aycs ».
— Qui a écrit ceci? — demanda-t-il à l'anonyme.
— L'Anglais.
— Qu' est-il devenu?
— Il est mort.
— De quoi?
— De sommeil. Il dormait jour et nuit et il est mort en dormant.
« Moi aussi, je mourrai pendant mon sommeil », pensa Galitzine.
Il était devenu larmoyant comme une femme. Lorsque tintait le son triste, quasi funèbre, des carillons, il avait envie de pleurer. Lorsque Chibaef, l'artilleur, lui apportait le dîner ou le thé avec un sourire particulièrement affectueux, les larmes lui montaient aux yeux. Un jour, il relut le billet de Marinka et fondit en larmes comme un enfant. Lorsque le gardien regarda par 1' « œil », tout honteux, il lui tourna le dos et voulut retenir ses larmes, mais il n'y parvint pas. Elles coulaient intarissables, affreusement douces. « Voilà ce que fait la forteresse en deux ou trois semaines. Que sera-ce plus tard? » et il pensa ;
Je meurs pour mon pays natal,
Je le sais laien, je le sais bien,
Et c'est d'un cœur joyeux, Saint-Père,
Que je bénis ma destinée.
Mais comme cela se réalisait, il eut peur, devint faible, ne voulut point périr. Il aimait la vie parce qu'il aimait Marinka. L'amour est une lâcheté ; pour bien mourir il faut cesser d'aimer, il faut tuer l'amour ; de toutes ses terribles pensées celle-ci était la plus effrayante.
Son angoisse grandissait chaque jour. Sa patience s'épuisait, son cœur était à bout de douleur, ses pensées s'embrouillaient et il lui semblait qu'il devenait fou. Il s'épiait et dans chacun de ses mouvements, de ses pensées, de ses paroles il découvrait les symptômes de la folie. Au début il eut peur de la démence, puis il eut peur de cette peur. Il devenait fou à la pensée qu'il le deviendrait. « Pourvu que cela vienne vite ! » — pensait-il avec désespoir
et se tenant dans un coin il se cognait la tête contre les murs. Ou bien il étudiait la lamelle tranchante de fer-blanc du ventilateur ; ne pouvait-on se couper la gorge?
Enfin, il tomba malade. Il eut la fièvre et des points de côté ; il cracha du sang. Le commandant Soukine effrayé fit venir Elkan. Ce dernier déclara que si on ne le transférait pas dans une meilleure cellule, il pourrait devenir phtisique.
Galitzine s'en réjouit. Toutes ses souffrances finiraient d'un coup ; la mort c'est la liberté.
Le Père Pierre apprenant qu'il était malade accourut chez lui et lorsque Galitzine commença à s'excuser de l'avoir offensé lors de leur dernière entrevue, il ne le laissa point achever ; il se jeta à son cou et pleura.
Il reprit ses visites quotidiennes. Pour distraire le malade, il lui racontait les nouvelles et les ragots de la ville.
Galitzine apprit par lui l'arrivée du cortège funèbre ramenant le corps du défunt Empereur. Tout le monde l'avait oubhé comme s'il avait été enterré depuis une dizaine d'années déjà. Et cependant, à travers toute la Russie, de Taganrog à Pétersbourg, le funèbre convoi s'était lentement, lentement traîné depuis plus de deux mois, entouré de troupes à pied et à cheval, avec des avant-gardes, des arrièregardes, des éclaireurs et des patrouilles, comme une expédition militaire dans un pays ennemi. On craignait des révoltes. Le bruit courait dans le peuple que l'Empereur n'était pas mort et qu'on enterrait quelqu'un d'autre. A Moscou, disait-on, on voulait arracher le corps du cercueil, le traîner dans les rues et le brûler ensuite. « J'ai pris les mesures les plus rigoureuses pour la sécurité des précieuses cendres, — rapportait le comte Orlov-Denisov, le Grand Maître des cérémonies des funérailles. — J'ose assurer que
la dernière goutte de mon sang se figera au pied du cercueil de l'auguste mort et que ce n'est qu'en passant par-dessus mon cadavre que la violence pourrait souiller ses cendres de son contact sacrilège. » A l'arrivée du corps à Moscou, on ferma pendant la nuit les portes du Kremlin et à chaque entrée on plaça des canons chargés. On prétendait qu'à Pétersbourg toutes les rues que le convoi devait suivre depuis la barrière jusqu'à la cathédrale de Kazan avaient été minées, que dans les caves de la cathédrale avaient été cachés quatre tonneaux de poudre et que dans chaque allège du pont Troitsky était aussi caché un baril de poudre pour faire sauter le convoi.
Avenir Panteleevitch rapporta à Galitzine une rumeur encore plus étrange : l'Empereur serait mort empoisonné par ce scélérat de Metternich. Son visage dans le cercueil était devenu si noir qu'on ne pouvait plus le reconnaître. Et le vivant Empereur avait la figure décomposée par la peur ; il n'était pas plus beau que le mort.
Mais ce que lui avait raconté l'anonyme était plus extraordinaire que tout.
Au moment du passage du corps de l'Empereur il y avait à Moscou un chantre de village. Lorsqu'il revint dans son village, les paysans lui demandèrent s'il avait vu l'Empereur. « Quel Empereur? — dit-il, — ce n'était point l'Empereur, c'est un diable qu'on conduisait. » Alors un paysan le souffleta et le dénonça au pope, le pope le dénonça aux autorités et le chantre fut arrêté. On racontait encore qu'il n'y avait dans le cercueil ni tsar, ni diable, mais un simple soldat russe. Pendant le séjour de l'Empereur à Taganrog, des malfaiteurs voulaient le tuer. L'ayant appris, l'Empereur sortit la nuit du palais et s'adressa à la sentinelle. « Sentinelle, veux- tu, — dit-il, — mourir pour moi? » — «Heureuxdevousobéir, Votre Majesté! »
Et alors l'Empereur mit l'uniforme du soldat et monta la garde, tandis que le soldat vêtu du costume de l'Empereur, allait au palais. Tout à coup on tira sur lui un coup de pistolet. Le soldat mourut et l'Empereur, jetant le fusil, s'enfuit on ne sait où. On dit qu'il est allé chez les ermites, chez les vieillards, pour sauver son âme et prier Dieu pour le salut de la Russie.
— Qui sait? c'est peut-être la vérité, — dit le Père Pierre en clignant mystérieusement de l'œil lorsque Gahtzine lui raconta le récit de l'anonyme.
— Qu'est-ce qui est la vérité? — demanda Galitzine tout étonné.
— Qu'il est mort et qu'il vit...
— Voyons, Père Pierre, songez-y : quelle absurrlité. Est-il possible ciue tous les généraux, les aides de camp, les courtisans, tous ceux qui accompagnèrent le corps, tout Taganrog et l'Impératrice Elisabeth Alexievna elle-même, est-il possible que tous aient pris part au complot pour tromper la Russie?
— Oui, cela paraît drôle, — convint le Père Pierre à contre-cœur; mais après un instant de silence il réfléchit et ajouta plus mystérieux encore : — C'est une affaire louche, Votre Excellence, louche !
Et tout à coup se penchant à son oreille, il chuchota :
— On dit qu'il y avait réellement à l'hôpital militaire de Taganrog un soldat mortellement malade qui ressemblait extraordinairement à l'Empereur. Le soldat est mort, l'Empereur a guéri. Eh bien ! ils l'ont changé. Le médecin de la cour, Villier, a arrangé toute l'affaire. C'est une fine mouche.
— Mais pourquoi faire? A qui cela était-il nécessaire?
— A qui cela était nécessaire? C'est un grand mystère. Aujourd'hui, c'est un secret, mais
peut-être qu'un jour cela sera dévoilé. Il apparaîtra un ermite inconnu, un saint, ascète et martyr pour toute la Russie, une colonne de feu de la terre au ciel, béni en vérité. Et son nom...
— Eh bien, dites I
— Vous ne le direz à personne?
— ■ A personne.
— Donnez-m'en votre parole.
— Ma parole.
— Fedor Kousmitch, — murmura le Père Pierre avec dévotion.
— Fedor Kousmitch, — répéta GaUtzine et quelque chose de prophétique et d'angoissant lui apparut dans ce nom comme s'il croyait pour un instant qu'il en était vraiment ainsi : l'ermite Fédor Kousmitch était l'Empereur Alexandre Pavlovitch.
Il se souvint de la conversation qu'il avait eue à Linzy avec Pestel et du délire de Sophie : « Il faut tuer le mort ! » « Il est mort et il vit. »
Le 13 mars l'anonyme annonça à Galitzine :
— Aujourd'hui, on enterre l'Empereur.
A travers la vitre supérieure non blanchie on voyait que dehors une tempête de neige sévissait ; la neige tombait en gros flocons de mars, pas encore humides, mais déjà mous comme du duvet.
Galitzine fermant les yeux vit un cortège funèbre se traînant lentement, avec un catafalque noir et un cercueil noir sous un blanc linceul de neige.
Soudain des coups de canon assourdissants grondèrent. Les murs de la cellule tremblaient comme prêts à crouler. Une flamme jailUssait en éclairant la chambre.
Galitzine comprit qu'à ce moment, à la cathédrale de la forteresse Pierre et Paul, on descendait au tombeau le corps de l'Empereur Alexandre l^'".