‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 38 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES autorités de la forteresse reçurent l'ordre de veiller à ce qu'aucun détenu ne mourût avant la fin de l'affaire. On prenait soin de Galitzine : on remplaça son lit dur par un lit plus doux, on le nourrit mieux, on lui donna des livres, après les fers de ses pieds on lui enleva ceux des mains et enfin on le transporta dans une cellule plus sèche. Mais il regrettait son ancienne chambre, étroite et sombre, au plancher de briques creusé par tant de pieds, l'araignée familière et les taches de moisissure sur les murs, qui pour lui n'étaient pas des taches mais des visages et des images.

Au début d'avril, il se rétablit. Lorsqu'il sentit qu'il ne mourrait pas il voulut le déplorer, mais il ne le pouvait pas. Qu'il y ait encore des mois, des années, des dizaines d'années de réclusion, encore de nouvelles souffrances jusqu'alors inconnues, — mais que l'on puisse vivre î

Dans sa nouvelle cellule la fenêtre donnait au Midi. Il y avait en bas un fossé et les murs du bastion étant plus éloignés on voyait plus de ciel que dans l'autre cellule. Bien que la fenêtre fût profonde de prés de six pieds, le soleil du début d'avril commençait à y jeter un coup d'œil : ses reflets dessinaient sur le mur blanc où ils se couchaient un triangle lumineux rayé par l'ombre noire des grilles.

Galitzine s'asseyait dans ce triangle et les yeux mi-clos regardait le soleil en face. Il ne pensait à rien, buvait simplement la lumière et la chaleur comme une plante. Le soleil et lui. Il n'avait besoin de rien ni de personne. FA Marinka? Marinka était précisément ce pour

quoi le soleil répand la lumière sur la terre. Il lui semblait que c'était seulement ici en prison qu'il avait compris pour la première fois ce qu'étaient le bonheur et la liberté. D'abord il avait honte et il avait peur d'être si simplement heureux, mais il comprit ensuite que de nouveau « tout était bien ». « Mon Dieu, comme c'est bien ! » 11 voulait prier mais ne trouvait pas de prières, il ne trouvait que des soupirs vers Dieu, la question et la réponse : « Ici? » — « Ici. » Et toute son âme s'apaisait dans le suprême silence.

Il se réconcilia définitivement avec le Père Pierre. Il comprit que bien qu'il fût « fripon », sa friponnerie, comme cela arrive souvent chez les Russes, était mélangée de bonté. Même plus l'on est fripon, plus l'on a bon cœur. Peut-être avait-il au début agi contre sa conscience en servant les uns et les autres, mais peu à peu il abandonna les geôhers et passa du côté des prisonniers. Ce n'était pas avec sa raison mais avec son cœur qu'il avait deviné que ces « malfaiteurs » étaient les meilleures gens de la Russie. Et il se prit véritablement à les aimer comme un père spirituel aime ses enfants.

— Mais vous êtes des nôtres, — lui dit une fois Galitzine.

— Enfin, vous avez compris, — dit le Père Pierre rayonnant de joie. — Je suis à vous, mes amis, à vous ! Vivre et mourir avec des gens comme vous.

Le 12 avril, jour des Rameaux, Mislovsky entra chez Galitzine, en habits sacerdotaux, portant le calice, et lui dit qu'il faisait communier les prisonniers.

— Et vous, prince, ne désirez-vous pas? — demanda-t-il comme trois mois auparavant lors de leur première entrevue. Et Galitzine répondit comme alors :

— Non, je ne le désire pas.

— Mais pourquoi donc?

— Parce que je ne veux pas mélanger le Christ et la Bête.

Et il lui expliqua ses anciennes pensées sur l'union sacrilège de César et de Dieu, de l'État et de l'Église.

— Mais si même il en est ainsi, pourquoi devez-vous périr? Un affamé ne mange-t-il pas de pain dans un repaire de brigands?

Galitzine se tut, désarmé : il était attendri et efïrayé de Ihumilité non seulement du Père Pierre mais encore de tous ceux qui étaient derrière lui.

— Vous savez, mon Père, pourquoi je suis considéré comme un malfaiteur et vous savez que je ne me repens de rien. Me donneriez-vous les Saints-Sacrements, même si je ne me repentais pas?

— Je l'aurais fait.

— Même pour un assassin?

— Voyons, prince, Dieu soit avec vous ! Qui avez-vous tué?

— Cela revient au même. J'ai voulu tuer la Bête au nom du Christ. Peut-on tuer au nom du Christ? Qu'en peusez-vous, mon Père?

Le Père Pierre se tenait debout près de la fenêtre. Un rayon de soleil tombait sur le calice d'or qu'il tenait entre ses mains et qui brillait comme le soleil. Ses mains tremblaient tellement (ju'il semblait qu'il allait laisser tomber le calice. Ses lèvres renmaient sans bruit : il voulait parler et ne le pouvait pas.

— Je ne sais pas, — dit-il enfin. Je ne vous juge pas. Dieu vous jugera.

Galitzine s'agenouilla.

— Pardonnez-moi, mon Père. Même si vous le pouviez, moi je ne peux pas... — murnmra-t-il en lui baisant la main et en se prosternant devant le ciboire.

LePère Pierre le bénit silencieusement et sortit. Le 18 avril, la nuit de la Sainte Pâques,

Galitzine ne dormait pas. 11 attendait quelque chose, il écoutait. Mais les murs massifs du cachot ne laissaient passer aucun son, il régnait un silence de mort. Il grimpa sur l'appui de la fenêtre et regarda par le trou du ventilateur ; il en avait également dans sa nouvelle cellule arraché toutes les lamelles. Il ne vit que les ténèbres noires comme de l'encre. Il appliqua l'oreille contre le trou et il entendit comme le bourdonnement confus d'une ruche le bruit sourd des cloches, — les carillons de Pâques.

Nulle part, lui semblait-il, il n'avait senti comme ici, dans son cachot, enterré vif, que Christ était ressuscité.

Au mois de mai on commença à mener les prisonniers à la promenade dans un petit jardin, à l'intérieur du Ravelin d'Alexis. On y amena aussi Galitzine.

Lorsqu'il franchit le seuil delà porte extérieure le soleil l'aveugla tellement qu'il se cacha les yeux avec la main. L'air frais lui coupa la respiration et comme un homme qui touche terre après une longue traversée, il avait l'impression que la terre vacillait sous ses pieds. L'artilleur Chibaef le soutint sous les bras et le conduisit au jardin.

Le jardin était triangulaire et situé comme au fond d'un puits dans un triangle de hauts murs ; ces murs de granit polis, nus, sans fenêtres, couverts à leur base, comme les rochers sauvages, de mousses et de lichens d'un gris jaunâtre, étaient percés d'une seule petite porte garnie de fer et d'une grille en fonte.

Un peu d'herbe, quelques arbustes, — lilas, sureaux, merisiers, un banc de bois à demi cassé et près d'un mur un tertre couvert de gazon avec une croix vétusté et branlante : le tombeau d'une prisonnière, la princesse Tarakanova, noyée pendant l'inondation, comme l'avait expliqué Chibaef.

Le petit jardin était misérable mais semblait à Galitzine un paradis. Et comme le premier homme au paradis ou comme un mort sorti du tombeau, il regardait avec une insatiable avidité les fleurs jaunes du pissenlit, les bourgeons résineux des bouleaux, le ciel bleu et les nuages qui se dissipaient comme une claire vapeur.

Le carillon sonna presque au-dessus de sa tête. Il regarda en l'air.

— Venez ici, Votre Excellence. D'ici on voit bien, — dit Chibaef en lui désignant un des coins du triangle. Galitzine s'approcha, se plaça sur le coude de la gouttière, s'appuya du dos contre le mur et vit luire au soleil, aveuglante, comme un glaive de feu, la flèche dorée de la forteresse Pierre et Paul avec son archange soufflant dans la trompette comme pour annoncer que les prisonniers ne sortiraient libres de ce tombeau vivant qu'à la résurrection des morts.

Il revint au milieu du jardin et s'assit sur le banc. Chibaef lui disait quelque chose mais il ne l'écoutait pas. Celui-ci comprit que Galitzine voulait être seul ; il s'éloigna, se détourna, alluma sa pipe.

Galitzine regarda longuement le tronc souple et blanc d'un l)ouleau, puis soudain ill'entourade ses bras,appli(jua sa joue contre lui et ferma les yeux. 11 se souvint de.Marinka: « Il m'est arrivé de courir au bois où les jeunes bouleaux sont minces comme de petitsciergesen cire avec une écorce si tendre, tiède, chauffée par le soleil, vraiment vivante, .le les eml)rassais, je les caressais, je pressais ma joueconlreeux,(( mon doux, mon cher petit frère! »

Lorsque Galitzine retourna dans sa nouvelle cellule « claire », elle lui fit l'eflet d'un cercueil étroit et sombre. 11 s'était levé un instant du cercueil ])our y retomber : mieux valait ne pas se lever du tout. 11 décida de ne plus aller à la j)romenade. II refusa une fois, deux fois, mais à la fin il ne i)ut résister et il sortit.

Les bouleaux s'étaient déjà épanouis et les lilas en fleurs lui jetaient au visage une odeur de fraîche rosée. Comme la veille il s'assit sur le banc, entoura de ses bras le bouleau, appliqua sa joue contre lui et ferma les yeux. Une telle angoisse lui serrait le cœur qu'il avait envie de crier de douleur.

Soudain il entendit un bruit de pas. Il ouvrit les yeux, se leva précipitamment et tendit les bras avec un cri sourd de frayeur : il lui semblait voir le spectre de Marinka.

— Valenka, ma douce lumière 1 — elle s'élança vers lui, l'entoura de ses bras, se serra contre lui de tout son corps, — vivante, Marinka vivante I

Ils ne se souvinrent plus de ce qui s'était passé ensuite. Ils parlaient, se dépêchaient, s'interrompaient, ne se comprenaient pas, riaient et pleuraient à la fois. Il la regardait tout étonné et ne la reconnaissait pas : comme elle avait maigri, pâli, comme un charme nouveau s'épanouissait en elle ! Une fillette de dix-neuf ans et déjà une femme I Quel tranquille courage I Ni peur ni douleur dans ses grands yeux sombres, mais seulement la force de l'amour infini, comme chez l'Autre, la Toute- Puissante, sur le tableau de Raphaël.

— Toi, Marinka, toi? Mon Dieu. Ici I

— Et toi tu ne m'attendais pas, tu pensais que je ne viendrais jamais? Et voilà, je suis venue. Ankoundinitch m'a introduite.

— Quel Akoundinitch?

— Nitchiporenko. Ne le connais-tu pas? 11 est là.

Galitzine vit un peu plus loin le brigadier Nitchiporenko qui se tenait à côté de Chibaef; c'était ce même brigadier qui un jour l'avait menacé des verges.

■ — Je viens chaque jour à la forteresse comme pour entendre la messe à l'église. Je ne savais pas

que tu étais au Ravelin. De l'église, du boulevard on aperçoit les fenêtres des cellules, alignées toutes pareilles et badigeonnées à la craie ; on ne peut rien y distinguer. Moi je regardais toujours en pensant : quelle est sa fenêtre? J'ai ennuyé tout le monde. Le Commandant m'a grondée ; un jour il a voulu me faire sortir de l'église. Alors je me suis quelquefois déguisée en servante et je suis entrée ainsi. Podouchkine a une fille, Adélaïde Egorovna, une vieille fille qui a très, très bon cœur. Elle est tombée amoureuse de Kachovsky... Oh! mon Dieu, il y a tant de choses à te dire et je raconte des bêtises 1 Et tu sais, pendant la débâcle des glaces...

Elle commença un récit mais ne le termina pas, jugeant probablement que ce n'était que bagatelles. Elle voulait raconter qu'une fois le majordome de la grand'mére, Anany, qui lui aussi venait très souvent à la forteresse, l'avait épouvantée en rapportant que le prince était sur le point de mourir. Elle courut vers la forteresse. Or tous les ponts étaient démontés par la débâcle. Les bateliers refusèrent de la transporter. Enfin elle réussit à fléchir l'un d'entre eux : il accepta pour vingt-cinq roubles. Il lui jeta une corde : il fallait l'attacher à un anneau de fer scellé dans le parapet du quai pour pouvoir descendre les degrés de l'escalier de granit tout couverts de glace. Pendant longtemps elle ne put y parvenir : la corde glacée était dure, le granit couvert de glace était glissant, l'anneau de fonte était lourd et ses bras étaient faibles. Mais glace, fer, granit, tout fut vaincu par ces faillies Ijras. 1011e descendit dans la barque ; ils partirent. Les blocs de glace accouraient à leur rencontre, s'amoncelaient, cra(iuaient, se brisaient : encore un peu et ils culbuteraient la bar(|uc. Le vieux batelier, pâle de terreur, jurait et priait tour à tour. Mais lorsqu'ils s'amarrèrent à l'autre bord il la regarda avec admiration. « Brave fille I " pensa-t-il

probablement comme tout le monde. Il était tard, les portes de la forteresse étaient fermées, la sentinelle ne la laissait pas passer. Elle lui glissa de l'argent, — on lui ouvrit la porte. Elle courut à l'appartement de Podouchkine. Adélaïde Egorovna la calma : le prince avait été très malade, mais maintenant il allait mieux, le médecin promettait que bientôt il serait guéri. « Mais qu'avez-vous aux mains, Excellence? » s'écria tout à coup la vieille fille effrayée. Marinka jeta sur ses mains un coup d'œil : ses gants étaient déchirés et ses paumes couvertes de sang. Elle s'était écorchée contre la corde gelée. Elle sourit en se rappelant comment Galitzine l'embrassait dans la paume de la main.

— Pourquoi es-tu en deuil? — demanda Galitzine après un instant de silence où, se regardant dans les yeux, ils devinaient tout ce qu'ils ne savaient pas dire. C'est alors seulement qu'il remarqua qu'elle portait une robe noire, un. chapeau noir et une voilette de deuil.

— On a enterré la grand'mère.

— Et Nina Lvovna se porte bien?

— Non, pas très bien, — dit-elle en baissant les yeux. Elle parla d'autre chose.

Il comprit qu'elle le suppliait de ne pas parler de sa mère : elle voulait supporter seule cette douleur. Nitchiporenko s'approcha.

— Venez, Excellence.

— Tout de suite, Ankoundinitch, encore une minute seulement.

— Impossible. Le commandant vous verra et cela fera un malheur.

Marinka sortit de sa poche une liasse d'assignats et les lui gUssa dans la main. Il jeta sur l'argent un regard de travers : probablement c'était insuffisant. Marinka chercha encore dans sa poche, mais il n'y avait plus rien. Alors elle enleva de son cou une chaînette d'or avec une petite croix et les lui remit. Il s'éloigna.

Ils se mirent de nouveau à causer, mais cette fois sans joie : ils sentaient que le moment de la séparation était proche.

— Attends. Que voulais-je dire? Ah! oui, — dit-elle en se dépêchant, et elle lui murmura en français à l'oreille : — On dit qu'on peut s'enfuir. Il y a en ce moment beaucoup de navires étrangers sur la Neva, près de la forteresse. Thomas Thomitch a déjà parlé de cela avec le capitaine d'un vaisseau et il s'est procuré un passeport. Et l'adjudant Troussov pour dix mille roubles...

— Troussov est une canaille. Méfie-toi de lui. On ne peut pas fuir, et même si l'on pouvait, je ne veux pas.

— Pourquoi?

Il la regarda silencieusement de telle manière qu'elle comprit.

— Pardonne, mon aimé, je ne comprends rien... Mais, tu sais, le Père Pierre dit que l'on graciera tout le monde.

— Non, Marinka, on ne fera pas grâce. Et puis nous ne voulons pas de leur grâce.

— C'est égal : qu'ils t'exilent même à l'autre bout du monde, nous y serons ensemble. Et si... — elle n'acheva pas mais il comprit : « si tu meurs, je mourrai avec toi ! »

— Votre Excellence, — dit en s'approchant Nitchiporenko, et il la prit par la main.

Elle le repoussa, se jeta au cou de Galitzine, l'entoura de ses bras comme tout à l'heure, se serra contre lui de tout son corps, l'embrassa, le bénit.

— Que la Sainte Vierge te protège !

Il n'y avait dans son dernier regard ni peur, ni douleur, mais seulement la force de l'amour infini comme chez l'Autre, la Toute-Puissante.

Lorsqu'il revint à lui elle n'était i)lus là et il lui semblait de nouveau (lue ce n'était (lu'un rêve. 11 s'alTaissa sur le banc et resta longtemps

immobile, les yeux fermés. Tout à coup il sentit sur son visage des gouttes froides ; il ouvrit les yeux. Un petit nuage passait ; les fils dorés de la pluie tremblaient au soleil et comme des cordes d'or vibraient en longs accords. De larges gouttes tombaient pareilles à des larmes claires, comme si quelqu'un pleurait de joie. L'herbe verdoya plus brillante, les troncs des bouleaux apparurent plus blancs et les lilas exhalèrent plus de parfum.

Il regarda autour de lui : il n'y avait personne dans le jardin. Chibaef était derrière la porte, ayant probablement compris que comme tout à l'heure Galitzine désirait être seul.

Galitzine s'agenouilla, se baissa et écartant l'herbe humide colla les lèvres contre la terre. « C'est un péché d'aimer la terre. Il faut aimer le ciel », se rappela-t-il en riant et en pleurant de joie. Il baisait la terre et murmurait : « Terre, Terre, Notre Mère très pure ! «

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