‹ Quatorze mois dans l'Amérique du Nord (1875-1876) [microforme]Chapitre 10 sur 71 · DR SHARE S · texte numérisé non relu

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Nous avons élu domicile dans un hôtel dirigé par un mormon, l’'Elder Townsend, «l'ancien Townsend. »A peine venions-nous de sortir de table à dix heures du matin, qu'il nous prévient que l'un des douze apôtres, John Taylor, est la et qu'il va nous faire faire sa connaissance. Autant Townsend semble absorbé, indifférent généralement à ce qui se passe autour de lui, autant il a, en un mot, des abords peu agréables, autant M. Taylor paraît animé du désir de plaire et prêt à causer. Nous nous hâtons d'en profiter et après les quelques phrases de convention ordinaires quand pour la première fois des étrangers se trouvent en présence, l'entretien ne tarde pas à tomber sur la religion des Mormons et sur leurs institutions.

Les explications qui nous sont fournies sont confuses et embarrassées. Souvent l'apôtre échappe à une question trop précise en se retranchant derrière les préceptes de sa loi religieuse qui ne lui permettent pas de répondre,

Toutefois il semble admettre en grande partie les préceptes de la religion juive, mais en acceptant en même temps la divinité du Christ. A chaque instant il fait des citations tirées ou du Pentateuque on des livres des Juges et des Rois, qu’il entremêle de phrases sentencieuses d’une banalité absolue. Hénoch, Noé, Abraham, Moïse, Salomon apparaissent tour à tour dans cette conversation bizarre.

La foi des Mormons s'appuie sur les vérités qui ont été révélées à Joe Smith et dont il a eu connaissance par la lecture de tables gravées en caractères particuliers, enfermées dans un coffre enfoui sous terre et qu'un ange envoyé par Dieu lui a fait découvrir.

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Je demande à M. Taylor en quels care .ères ces tables étaient gravées et ce qu'elles sont devenues. Il ne peut, dit-il, répondre à ma première question, ne sachant pas lui-même quels étaient les caractères employés ; quant aux tables, elles ont disparu dès que le prophète en à eu pris lecture, du moins dès qu'il a eu pris lecture de ce qu’il devait enseigner maintenant, Beaucoup d’autres choses étaient inscrites sur ces tables, mais elles ne doivent être portées à la connaissance des hommes que plus tard et alors les tables reparaîtront.

Notre interlocuteur paraît ne pas entendre une question que je l'1i adresse sur la difficulté qu’a dû éprouver le prophète à déchiffrer des caractères qui devaient lui être inconnus; mais un de mes compagnons lui ayant demandé si, lui aussi, avait reçu des révélations, il répond affirmativement.

En somme, de tout cet entretien il ne ressc:t rien de bien saillant pour moi, si ce n’est cependant la possibilité de trouver peut-être un jour dans ces contrées la solution d'un problème historique qui a souvent été posé. À quelle origine doit-on rapporter la civilisation des Incas? D'où proviennent ces inscriptions en caractères hiératiques qui ont été relevées dans quelques points du centre du Mexique, de l'Arisona , et du nord de l'Amérique ?

M. Taylor nous a assuré que les lois religieuses de certains Indiens ont des points de contact avec la loi de Moïse, et que, d'après leurs traditions, il est à supposer qu’ils sont rejetons de ces Israélites qui s'expatrièrent 600 ans avant Jésus-Christ, sous Sédécias, lorsque Nabuchodonosor prit et brûla Jérusalem. Cette assertion,

M. Taylor, je m'empresse de le dire, n’a pu l'appuyer par aucune preuve et il ne l’a émise que pour nous prouver l'excellence du mormonisme; ces Indiens, en effet, d'eux-mêmes, sans avoir été évangelisés par aucun missionnaire mormon, seraient venus, poussés par une inspiration divine, demander le baptême,

L’apôtre nous propose de nous mener visiter le temple et le tabernacle. Naturellement, nous acceptons, Il va faire atteler sa voiture et vient nous prendre. C'estun de ses fils qui sert de cocher. Avant de monter en voiture :i nous le présente et nous échangeons des poignées de main.

Le temple st qu'à peine commencé, il doit être entièrement bâti en granit, mais je doute qu'il soit jamais achevé. Il y a dix-huit ans que la première pierre a été posée et c’est à peine si la construction s'élève à quelques mètres de terre.

Le tabernacle est un assez vilain bâtiment en bois en forme d’ellipse, dont la toiture est soutenue par 46 pilastres en grès rouge. 1l peut contenir environ 10,000 personnes et sert aux pratiques religieuses et aux grandes réunions.

En sortant du tabernacle, notre guide nous mène chez le président, prisonnier chez lui en vertu d’un jugement le condamnant au payement d’une pension alimentaire à l’une de ses femmes qui a obtenu le divorce et à l’emprisonnement jusqu'à ce que le payement ait été effectué; mais il est malade et n'est pas visible. Nous sommes reçus par un de ses fils et son secrétaire. Brigham Young nous fait dire qu’il espère pouvoir nous voir le lendemain.

Rentrant à notre hôtel, nous y trouvons une voiture attelée de quatre petits chevaux vigoureux, que nous avions commandée pour nous faire conduire au Camp Douglus, à 3 milles de la ville, sur l'un des derniers gradins des monts Wahsatch. Ce camp a été en réalité établi pour maintenir dans l’ordre la cité des Mormons. Nous y sommes admirablement recus par le commandant, le général Sith,et sous sa conduite nous le visitons en détail; landis que nous nous promenons dans les baraques, un officier prussien, le prince Wittgenstein arrive avec une lettre d'introduction; le général Smith nous présente les uns aux autres, Le camp n’est pas considérable, il y a tout au plus 250 hommes, mais ils sont parfaitement installés.

Nous finissons notre tournée par une visite au petit hôpital attenant au camp, et qui vientseulement d'être terminé, Du balcon du premier étage on jouit d'une des plus belles vues qu'on puisse s'imaginer. A notre droite, à notre gauche et au-dessus de nous, des montagnes dont les contre-forts offrent les couleurs et les formes les plus variées et dont les cimes couvertes de neige étincellent au soleil; devant nous Salt Lake City, dont les petites maisons, perdues dans la verdure, font de loin un très joli effet ;*au delà, la plaine cultivée au milieu de laquelle on voit serpenter les eaux du Jourdain qui vont se jeter dans le grand Lac, dont les flots frappés obliquement par les rayons du soleil déjà sur son déclin miroitent comme une nappe d'argent; et, comme cadre à ce tableau, au sud, deux vallées d’un aspect des plus sauvages et des plus déserts; au nord et à l’est, de hautes montagnes dont les eséarpements, dans

l'ombre à la base, s'éclairent un peu à mi-hauteur pour venir baigner dans la lumière leurs têtes dentelées, tourmentées, surmontées d’un panache blanc.

|! 3 novembre, — Hier nous avons trouvé en rentrant | M. Taylor, venu pour nous prévenir qu'il nous conduirait dans la journée chez le président Brigham Young. A l'heure dite il vient en effet nous prendre, L'habitation du président n’a rien qui frappe les yeux; il semble que ce soit une réunion de petites maisons construites au fur et à mesure des besoins, mais sans aucune prétention architecturale. Nous sommes, aussi- | tôt arrivés, introduits dans ce qui paraît être le salon officiel du président, petite pièce meublée avec mauvais goût, dont les murs sont couverts de gravures et des portraits des douze apôtres, parmi lesquels figure celui | de notre guide, portraits à l'huile tous détestables et dont le plus grand nombre ne sont même pas encadrés. 8 | C’est d’ailleurs 1à qu’on nous a fait entrer la veille et ( | que nous avons fait la connaissance de Brigham Young 1 junior, le fils aîné du président. Au bout de quelques ] (

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minutes à peine, on vient nous chercher. Nous sortons pour entrer dans une petite maison voisine et on nous \ introduit dans une pièce au rez-de-chaussée assez grande 1 | où nous trouvons Brigham Young, qui se lève avec peine Ë de son fauteuil, le chapeau à la main, pour nous rece- 4 voir.

Brigham Young a environ soixante-quinze ans et pa-. rait cet âge. Il a les traits fatigués. Plutôt grand, il se | tient légèrement courbé, sans doute en raison de son 1 | état de santé actuel. Il a les épaules larges, le cou très fort. Ses yeux d’un bleu gris, évitent toujours le regard

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de son interlocuteur. Les cheveux et la barbe sont blonds mais tirent sur le blanc. La bouche a une expression dure et presque cruelle,

Après les présentations d'usage, Brigham Young nous nomme à l’un des douze apôtres qui se trouve là, George Cannon, imprimeur et éditeur, représentant de l’'Utah au congrès, et à deux dames, Mrs. Young, l'une de ses femmes, et Miss Elisa Snow,

L'entretien débute par les banalités obligées en parcills occurrence : nous nous informons de la santé du président et il nous demande si nous sommes satisfaits de notre voyage. Mais dès que nous cherchons à amener, mes compagnons et moi, la conversation sur un terrain plus intéressant, nous nous heurtons contre un parti pris bien évident d'éviter toute question embarrassante. Le président ne répond qu'avec un effort visible, la conversation languit, Heureusement l'entrée du prince Wittgenstein, invité comme nous, fournit à notre hôte l’occasion de prier Miss Elisa Snow de faire les honneurs du lunch. Il s’anime alors un peu, nous dit que le raisin et le vin qui sont, sur la table proviennent de chez lui. Le vin a tout à fait le goût de Lunel; le raisin, qui a une grande analogie avec certains raisins du Midi, viendrait, paraît-il, de vignes importées en Louisiane il y à deux cents ans peut-être, par les missionnaires jésuites.

Est-ce un résultat de nos compliments sur les produits de son industrie, est-ce un effet de son excellent vin? Brigham Young devient plus communicatif. Il nous montre quelques spécimens d'extraits de ces fameuses tables qui ont été communiquées à Joseph Smith.

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Ilajcute qu'il y a en divers endroits d'énormes rochers portant de longues inscriptions gravées en caractères analogues à ceux des tables et qu'il en existe des facsimile dansun rapport d'uneexpédition du Mujor Powell, mais que c’est inutilement que ces inscriptions ont été soumises À i'étude des gens les plus corapétents : nul n’a bu les déchiffrer. Je me hâte alors de lui faire l:, question que j'avais déjà sans succès posée à l’apôtre Taylor et je lui demande comment il explique que le prophète ait pu lire les tables. Il me réponü sérieusement que l'ange qui révé'a l'existence des saints documents et l'emplacement où ils se trouvaient, avait en mème temps donné au prophète le moyen de les lire.

J'ai à ce propos entendu souvent raconter par des personnes dignes de foi, et j’ai lu dans des ouvrages sérieux, que les Mormons enseignent que des lunettes magiques avaient été données au Prophète. Je dois dire que Brigham Young ne nous en dit rien.

Notre visite avait duré près de deux heures déjà ; prenant congé de notre hôte, dont la fatigue devenait très apparente, nous nous retirons,

En sortant, je demande au secrétaire ce que peut être cette Miss E, Snow, que nous venons de rencontrer chez le présidert, qui a fait les honneurs du lunch, et dont la physionomie m'a frappé. J'apprends que c’est une femme poëte de talent et une femme par délégation, « proxy wife », de Brigham Young.

La femme par délégation est ceila qui, ayant coniracté un mariage suivant les zites d'une autre religion ou sans l'avoir fait consacrer dans le temple de Salt 1ake Eily, perd son mariavant d’avoir passé par cette

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DE CHICAGO À SALT LAKRE CITY. 75 cérémonie, mais épouse alors, suivant les rites mormons, un de ses coreligionnaires dont elle devient par accord mutuel la femme pour le temps; ses enfants et elle-même devant faire retour au premier mari pour l'éternité.

C'est Ià une de ces nombreuses institutions incroyables comme celle :'es femmes cachetées « Sealedavives », contre lesquelles viennent se heurter le bou sens et la logique dans ce curieux pays des Mormons.

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En quistant le président, conauits par un ingénieur, M. Mackintosh, qui s’est gracieusement mis à notre disposition, nous allons visiter, à quelques milles de Salt Lake City, les Germania smelting ard refining Works,

C'est un des nombreux établissements où l'on porte le minerai des mines voisines pour en extraire le plomb et l’argent, mais un des seuls où leraffinage qui à pour but de séparer les deux métaux soit pratiqué. On trouve généralement plus avantageux d’envover dans l’est ou à San Francisco les briques de plomb et d'argent mélangés, en raison des prix élevés de transport du charbon. A Salt Lake City la tonne de charbon valant à Pittsburgh 3 $, revient à 18 $.

Le minerai sur lequel nous voyons opérer contient environ 30 onces d'argent à la tonne et 40 pou: 100 de plomb. On détermine par l'analyse la composition exacte du minerai; s’il est chargé de soufre, on le grilie d'abord, puis on le mélange avec d'autres minerais contenant diverses substances qui doivent faciliter l'opé-

ration; on ajoute, dans certaines proportions déterminées par l'analyse, du fer, des pierres calcaires, des scories, et on remplit le four, qui a huit pieds de haut, jusqu'à une hauteur de cinq ou six pieds, de ce mélange et de coke.

A mesure que la combustion s'effectue, on remplit le four qui brûle pendant environ soixante jours. Au bout de ce temps les briques qui le garnissent intérieurement tombent en poussière et on doit les remplacer.

Le métal en fusion, plomb et argent, et of en très minime quantité, s'écoule par le bas, en raison de sa pesanteur. On le reçoit dans des moules où on le laisse refroidir.

Les scories, en raison de leur pesanteur spécifique, surnagent et s'échappent par un orifice latéral qu'on ouvre à certains intervalles, On les conserve pour les employer comme il a été dit tout à l'heure.

Pressés par l'heure, nous ne donnons qu'un rapide coup d'œil au raffinage qui se piatique pur le procédé Flach en usage depuis cinq ou six ans et qui offre de grands avantages toutes les fois qu'on se trouve dans de bonnes conditions pour obtenir le zinc nécessaire, et nous rentrons souper à l'hôtel Townsend.

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