‹ Quatorze mois dans l'Amérique du Nord (1875-1876) [microforme]Chapitre 4 sur 71 · DE PARIS · texte numérisé non relu

DE PARIS

équipé de pied en cap, mais avec la tournure trèsréussie d'un véritable « Paddy ».

3 octobre, — À neuf heures du matin, le lendemain, avec une vitesse moyenne de 60 milles à l'heure, la malle nous emporte vers Queenstown. Il fait un temps blafard, et la pluie fine qui vient fouetter les vitres n’est pas faite pour nous égayer. À Queenstown, le port de Cork, nous trouvons le petit vapeur qui attend les dépêches et les derniers passagers que doit prendre le Bothnia, parti hier de Liverpool et dont nous voyons, à une distance d'environ un mille, les cheminées famant, |

La pluie redouble; quelques rares curieux seulement sur le quai et les parents ou les amis des émigrants qui vont quitter, sans espoir de retour, le sol natal,

Nous nous embarquons et bientôt nous voici à bord du steamer. A quatre heures il se met en route.

Le Bothnia, un bateau très sûr, au dire des gens compétents, roule désagréablement. La propreté y est douteuse, la cuisine détestable. Nous sommes 560 per-sonnes à bord; les inconvénients de cet encombrement se font vivement sentir à diner. Mais c’est Davesne surtout qui en est victime; son passage n'ayant pas été retenu, il se trouve relégué dans une cabine des plus médiocres. Grâce à la dose de philosophie, de bonhomie charmante dont il est doué, il prend gaiement son parti.

Peu de choses à dire sur les passagers. Ce sont pres-

que tous des Américains qui viennent de faire leur tour d'Europe et rentrent, les uns à New-York, les autres à Baltimore, Boston, etc., pour la saison d'hiver qui va commencer. Dans le nombre quelques jeunes personnes assez jolies et une quantité incoyrable d'enfants.

Dès les premiers jours je lie connaissance avec M. Brewster, un lawyer, comme on dit en Amérique, d'un réel talent et qui habite Philadelphie. Il a été pendant longtemps le conseil de l'État de Pennsylvanie. C’est un homme instruit; il a beaucoup voyagé et j'en obtiens une foule de renseignements. intéressants et utiles sur le pays que je viens visiter. Il me présente à sa femme, qui possède au suprême degré les qualités séduisantes qu’on rencontre chez tant d'Américaines. Je passe de longues heures avec ces aimables gens et me promets de les revoir à Philadelphie.

En dehors des passagers de première et “3 seconde classe, le Bothnia transporte un certain nombre d'émigrants, En grande majorité ce sont des Irlandais; ils semblent s'expatrier sans regret ; leurs traits fatigués . par la misère, n’expriment chéz la plupart que l'indifrérence la plus absolue pour le sort qui les attend dans leur nouvelle patrie. On voit aussi quelques Allemands ; ceux-là sont plus graves, ct un Francais, tailleur de son état, nous dit-il, mais qui doit avoir quelques bonnes raisons, datant du temps de la Commune, pour venir

chercher un emploi à New-York.

Rien de bien saillant dans notre marche; nous naviguons vent debout avec une mer houleuse,

10 octobre, — Hier soir nous avons eu un assez gros temps que le capitaine a qualifié de Aalf-gale; pendant

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la nuit la brise a fraîchi encore, mais ce matin la mer s'est calmée. On signale une baleine. Je m'étonne de la présence de ce cétacé dans ces parages et j'apprends que depuis l'exploitation des huiles minérales en Amérique, la pêche de la baleine s'est ralentie et que ces animaux commencent à reparaître dans des régions d'où ils avaient disparu totalement.

On ne rencontre que très peu de navires. La ligne suivie par les paquebots est parfaitement connue, et pour éviter toute collision, les voiliers autant que possible s’en écartent. Ils risqueraient trop de jouer le rôle du pot de terre contre le pot de fer.

Dans la nuit du 10 au 11, nous traversons le Guif- Stream ; il en résulte un accroissement de température très sensible. Le thermomètre marque 72° F. (22 c.) sur le pont et 80° F. dans l’entre-pont. Le lendemain la pluie, qui n'avait pas cessé de tomber avec violence toute la matinée, s’apaise vers midi, Le temps s'éclaircit et le vent devient favorable, Les passagers montent sur le pont et une grande animation se fait jour quand, vers le soir,on aperçoit le fanal du bateau pilote qui s’approche. C’est que de gros paris sont engagés sur le numéro de ce bateau. Il porte le numéro 21 et le pilote est accueilli par des cheers et des hurrahs assourdissants lorsqu'il met le pied sur le Bothnia. La, soirée se passe joyeusemert : on a la certitude d’être demain dans la journée à New-York.

13 octobre, — « Dans trois heures on verra la terre! » nous dit le docteur en entrant dans notre cabine ce

matin à sept heures, « Temps superbe, mer comme de

l'huile, » — Vite nous sautons hors de nos cadres, et notre toilette faite nous montons sur le pont.

Davesne a dit vrai. Le temps est magnifique, pas un souffle de brise. Voilà entin cet « Indian summer », l'été de la Saint-Martin de ce côté de l'Atlantique, dont il nous a tant été parlé par les Américains à bord!

Le pont est encombré. On ne voit que des figures réjouies. Beaucoup sont nouvelles pour moi. Ce sont celles des malheureux que le terrible mal de mer a retenus en bas et que le beau temps et surtout l'approche de la terre ont. guéris. Les femmes sont en toilettes élégantes et la plupart des hommes ont sorti leur affreux chapeau noir. Chacun s'efforce de découvrir la terre, Dans le lointain on me montre un point à peine perceptible. C'est, me dit-on, le phare de Sandy-Hook.

Mais petit à petit la côte se dessine davantage et bientôt le paquebot glisse entre les deux îles de Staten- Island, au sud-ouest, et de ZLong-Ilsland, au nord-est. Le spectacle devient superbe. Armé d’une excellente longue-vue, j'examine avecune admiration sans mélange ces rivages qu'éclaire un soleil splendide, Nous approchons encore; ces masses de verdure de couleurs toutes différentes, deviennent plus distinctes; impossible de rêver quelque chose de plus merveilleux que ces gammes de tons variant du brun le plus foncé au rouge le plus vif, du jaune le plus doré au vert le plus sombre, tout cela enveloppé de cette atmosphère lumineuse que je n’ai vue encore qu’en Hollande, et dort les peintres flamands et hollandais ont su si bien re.dre les effets.

Nous arrivons à l’étroit passage qu'on appelle les Nuarrows, laissant à droite et à gauche deux forts de

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construction récente et qui semblent bien entendus, puis quelques autres de date plus ancienne qui me paraissent n'avoir qu'une importance secondaire, et nous commencons à entrevoir New-York. Le paquebot continue sa course en décrivant une courbe parallèle à la côte ouest et bientôt la plus granüe ville d'Amérique nous apparaît dans son étendue et sa splendeur,

Le panorama est féerique; il a quelque analogie avec celui qu’on à sous les yeux lorsque, de la côte de Saint- Cloud, les regards plongent sur Paris.

Ce qui manque ici, ce sont ces monuments qui là-bas émergent de tous côtés comme des points lumineux ; mais ce que nous n'avons pas, c'est ce premier plan qu'on a ici, cette mer d’un bleu admirable, sillonnée de voiles de toute espèce, de vapeurs grands et petits,

Le débarquement se fait lentement. Heureusement M. Belmont, banquier à New-York, à eu l’aimable attention d'envoyer au-devant de nous. Nous n'avons pas à nous occuper de nos bagages ;: montant dans une voiture de place, nous traversons le Hudson River sur un ferry-boat, sorte d’immense bac à vapeur, et nous nous faisons conduire au Brevoort-House, où, grâce à un ex: cellent appartement et un dîner parfait, nous ne tardons pas à oublier nos cabines inconfortables et la mauvaise nourriture du bord.

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