MARS
De Québec à Rivière da Loup. — Rivière dn Loup et ses environs, — Les habitants et leur caractère. — La propriété dans le Bas-Canada. — Chasse au caribou. —: Retour à Rivière du Loup, — Organisation municipale dans le Bas-Canada, — Expédition au lac de Temiscouata et à la rivière Cabano, — Aspect du pays — Avenir de l’industrie
dans la province de Québec, — De Rivière du Loup à Québec en traineau,
2 mars. — À six heures et demie du matin je quitte avec Mac-Nab la bonne ville de Québec, en route pour Rivière du Loup. Le temps est superbe et le soleil levant qui éclaire la haute ville, les sommets des collines environnantes, et laisse les fonds dans l'ombre, donne au paysage un relief étonnant. Le Saint-Laurent une fois traversé, nous prenons le chemin de fer à Point- Levi et bientôt, un peu au-dessus de la chute de la Chaudière, nous arrivons au point où l’embranchement de Québec rejoint la ligne principale du Grand Trunk Railway. Le train, arrivé de Montréal, attend les voyageurs de Québec ; nous y montons et il reprend sa course
vers l'est. Il suit, en côtoyant parfois le Saint-Laurent, le fond de la vallée. Une épaisse couche de neige couvre tout le pays, dont naturellement l'aspect général est sévère, bien que ce soit, au dire de mon compagnon, une des parties les mieux cultivées du Bas-Canada. Les sommets des poteaux de clôture des champs qui, de tous côtés, émergent de la neige, le prouvent d'ailleurs assez.
Au bout d'une cinquantaine de milles, la voie ferrée se rapproche beaucoup du fleuve. A Saint-Thomas, où elle traverse la Rivière du Sud, nous apercevons une quantité de petites îles qui se détachent au milieu des glaces du Saint-Laurent, et dans le lointain, sur la rive opposée, les hauteurs du cap Tourmente, dans les environs duquel, paraît-il, de légères oscillations de tremblement de terre se font fréquemment sentir. Nous passons à l'Zslet, en face de deux îles assez grandes, l'Ile aux Oies et l'Ile aux Grues, puis à Saint-Paschal, qui sert de station à Kamouraska, un des lieux de rendez-vous de la société canadienne en été, et, vers quatre heures du soir, nous débarquons à Rivière du Loup, à 126 milles environ de Québec.
C'est un charmant village de 12 à 1,500 âmes, co-
quettement bâti sur le flanc d’une colline sur les bords du Saint-Laurent, large ici de près de 18 milles. Au pied de la colline coule la Rivière du Loup, qui vient se jeter dans le fleuve. Mac-Nab est possesseur dans le village d'une petite maison en bois extérieurement ne différant pas des maisons voisines, Elle lui sert surtout de dépôt et de point de ravitaillement pour ses chasses ou ses pêches sur le Saint-Laurent. L'intérieur
est curieusement orné de trophées de tnute espèce, fourrures, bois de mooses, de caribous, etc. C’est le lieu de rendez-vous qui a été fixé aux Indiens avec lesquels nous devons faire notre expédition. A notre grand désappointement, nous apprenons qu'ils ne sont pas arrivés encore; sans doute ilsauront été de leur côté bloqués par les neiges. Force va nous être de les attendre.
3 mars, — Point d’Indiens encore ce matin, et, d'après ce qu’on me dit, il n'est pas probable qu'ils puissent arriver avant deux ou trois jours.
Pour occuper mes loisirs, je parcours les environs. Muni de mes snow-shoes, je vais dans la matinée visiter les chutes connues sous le nom de River du Loup Falls. Il y en a plusieurs ; la plus considérable, qui se trouve à 3 milles environ du village, tombe d'une hauteur de 70 à 80 pieds dans une sorte de petit lac fort pittoresque entouré de rochers à pic, desquels on a une vue des plus étendues sur toute la contrée, dont l'apparence est quelque peu triste, mais d’un charme tout particulier, Ces paysages couverts de neige, aux horizons immenses, uniformes dans leur diversité, inspirent une quiétude et un calme étranges.
Plus tard, dans la journée, je vais e- traîneau à Cacouna, C'est en été un endroit très à la mode. En hiver tous les hôtels et toutes les villas sont fermés. C'est à peine si de loin en loin j'aperçois une maison habitée, mais il m'est facile de me rendre compte du motif qui, pendant la belle saison, fait accorder à Cacouna la préférence sur tant d'autres sites charmants, en voyant le pays gracieusement accidenté où sont dispersées les maisons d'été de la société cana-
dienne et l'aspect grandiose du Saint-Laurent, large en ce point de 20 milles environ, avec le rideau bleu des Laurentides comme arrière-plan.
4-5 mars. — Continué mes promenades dans les environs et lié connaissance avec quelques paysans dont je visite les habitations.
Les curés, dans leurs paroisses, exercent une surveillance sévère pour le maintien des bonnes mœurs, et les filles se marient dès l'âge de quatorze ou quinze ans ; aussi les familles, dans la province de Québec, sont presque toujours très nombreuses et les enfants y sont en moyenne dix où douze. Malheureusement les parents ont le défaut, qui leur est commun avec nos paysans de France, de vouloir avant tout faire de leurs fils des messieurs, Généralement, l’un est appelé à prendre un jour la ferme paternelle, ils en destinent un à l’Église et des autres ils font des avocats, des employés, etc. Le nombre de ces malheureux qui, littéralement, meurent de faim par manque d’occupations, est prodigieux, et,en attendant, la terre s’épuise faute de culture bien entendue,
La population des campagnes paraît généralement douce et honnête, mais manquer de cet esprit d’entreprise qui caractérise celle de certaines autres parties des possessions anglaises, de l'Ontario par exemple. Ce défaut a pendant de longues années été aussi celui du paysan français, mais il est plus caractérisé dans le Bas-Canada. Peut-être faut-il l’attribuer à la demiparesse dans laquelle ici l'habitant (c'est le nom qu'on donne au paysan) vit pendant près de cinq mois de l’année, les mois d'hiver.
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336 DRUXIÈME PARTIE,
La plupart se contentent de pourvoir à leurs besoins journaliers, mais ne vont pas au delà. Il y a dans la province de Québec des terres qui, si elles étaient bien cul*:vées, pourraient rapporter 5 et 6 p. 100, et le plus souvent on ne leur fait produire que le strict nécessaire.
Quand il n'est pas paresseux, le paysan canadien, dans bien des cas, r.e sait pas profiter des bénéfices de son activité. Par:ois c’est par suite d’un goût trop prononcé pour l'épargne mal entendue ; il n’est pas rare de rencontrer des habitants possesseurs de 25 à 30,000 $, mais cet argent ils le conservent précieusement et jamais ils ne le placent. D'autres, entrainés par un besoin immodéré de la propriété, achètent des terres au fur et à mesure de leurs gains d’abord; bientôt, poursuivis par l’idée de s’arrondir, ils empruntent pour acheter encore, et généralement ils finissent par se ruiner, parce qu'il arrive un moment où ils n’ont plus les moyens de mettre en valeur tout ce qu’ils ont acquis.
On en arrive à se demander ce que deviendra le Bas- Canida quand sa source de richesse, le commerce des bois, sera épuisée, et de l'avis de gens compétents, dans vingt-cinq ou trente ans au.plus, on en sera là,
Peut-être pourrait-on utiliser l'influence considérable dont jouit le clergé pour tâsher de donner un nouvel essor à l’agriculture, et à cet effet faire suivre aux jeunes gens des séminaires des cours qui leur permettraient plus tard de conseiller utilemsat les habitants des paroisses où ils seraient envoyés. La question mérite d’être étudiée.
Ils auraient malheureusement à lutter, il faut
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l'avouer, contre un esprit de routine incroyable et dont on pourrait citer mille exemples curieux. Ainsi, chaque champ est ici entouré de clôtures en bois, et pourtant dans ces champs mêmes, on relève une grande quantité de pierres qu'on pourrait employer à faire des murs. Ces pierres sont amoncelées au milieu du terrain et occupent une surface souvent considérable, qui serait d'un rapport d'autant meilleur, que ce sol-là n'a pas été mis en culture depuis de jiongues années et n'est pas fatigué. Il y aurait de plus économie de temps et de travail à employer les pierres de cette façon, puisqu'on ne serait pas obligé d'aller chercher, parfois très loin, les bois nécessaires chaque année à l'entretien des clôtures telles qu'elles sont actuellement. Un jour je fis ce raisonnement à plusieurs paysans, qui me répondirent que tel avait toujours été l'usage; et quand j'insistai sur les avantages de ce mode de faire, je n’en pus rien t'rsr que cette réponse, avec un accent normand très prononcé : «Ah! p t’être ben qu'’oui! p't’être ben qu’non !» Le soir, j'en parlai à un ingénieur du chemin de fer intercolonial, qui éclata de rire et me raconta que, l’année précédente, rendant la construction de cette ligne, ayant à établir un remblai, un des entrepreneurs proposa aux propriétaires des champs voisins de les débarrasser de ces pierres gênantes pour leur culture. Aucun d'eux ne voulut accepter, à moias qu'on | payât 6 cents par charretée de cailloux. Il fut impossible de leur faire comprendre l'avantage qu'on leur oïürait: l'entrepreneur ne voulut pas souscrire à de pareilles exigences et les pierres furent laissées à leurs propriétaires.
La division des terres est poussée à l'extrême dans le Bas-Canada. Rien n'est curieux comme l'aspect de certaines portions de la contrée, celles surtout voisines du Saint-Laurent, où l'on voit tous les champs d'égale dimension bordés de clôture qui descendent perpendiculairement an fleuve. Ces champs, ainsi délimités, représentent généralement les lots de terre tels qu'ils ont été concédés autrefois par les seigneurs.
Dès les premiers temps de la colonisation, en effet, le système féodal fut établi au Canada. Le souverain accordait des fiefs de plusieurs lieues carrées à des gens de marque ou à d’autres personnes à titre de récompense, qui concédaient alors aux colons des terres d'un certain nombre d'arpents carrés, moyennant une rente de tant par arpent et un droit de 8 1/3 p. 100 sur le prix de vente à chaque mutation. Le censitaire devait, en outre, faire moudre son grain äu moulin du seigneur et était astreint à quelques autres obligations analogues. En 1854, les droits seigneuriaux furent abolis, ainsi que le droit de mutation; une indemnité de __50,000,000 de dollars fut votée à cet effet. Aujourd’hui l'habitant ne doit plus au propriétaire du fonds que la rente et il peut deveujr possesseur de la terre qu'il cultive en payant le capital de la rente calculée au taux de 6 p. 100.
Tandis que nous dînons, arrive un des Indiens attendus, Francis, Indien Abenaquis. Ce sauvage, comme on les appelle dans la province de Québec, est un homme bien bâti, vigcureux, âgé de quarante-cinq ans peut-être. Il est peu parleur, nous explique qu'il a eu grand’peine
à arriver en raison du mauvais temps et attend nos questions, Il croit qu'il pourra nous mener dans l'intérieur, dans une région où nous pourrons trouver des caribous, mais quant à des mooses, c'est plus douteux, Il est peu probable que l’autre Indien que nous avions convoqué puisse nous rejoindre; faute de mieux, j'embauche un jeune Canadien français et nous tixons notre départ à demain.
6-7 mars. — Le temps s’est légèrement radouci durant la nuit et la neige est tombée en assez grande abondance, non pas enquantitételle, cependant, quele chemin de fer soit interrompu. À neuf heures, le train dans lequel nous avons pris place s'ébranle, la locomotive est précédée d’une charrue à neige et nous n’avançons que lentement. Deux fois la neige s'accumulaut sous les roues de la charrue, celle-ci sort des rails et on est obligé de quérir une seconde machine pour nous permettre d'arriver à Saënt-Paschal, que nous n'atteignons qu’à une heure et demie, bien que la distance depuis Rivière du Loup ne soit pas de plus d'une vingtaine de milles. Le train sans doute n'ira pas plus loin; quant à nous, c’est à Saint-Paschal qu'il devait nous mener; deux traîneaux nous attendent; nos vivres et notre léger matériel sont répartis entre eux, je monte dans l'un, avec Mac-Nab, l'autre nous suit avec l'Indien Francis et le petit Canadien, et nous prenons la route de l'intérieur.
La neige ne tarde pas à retomber, et vers trois heures et demie du soir, étant arrivés à la dernière maison que nous devions trouver sur notre chemin, nous nous décidons à nous y arrêter pour passer la nuit. Les habi-
tants nous accueillent avec cette hospitalité qu'on ne rencontre plus guère que dans les régions où la simplicité primitive et les mœurs d'autrefois n'ont pas subi les atteintes de la civilisation.
L'habitation, en bois naturellement, ne se compose que d'un rez-de-chaussée de trois pièces : une grande salle, pourvue d'une large cheminée, où ”- tient toute la famille pendant les longues heures des journées d'hiver, qui sert de cuisine et où couchent les jeunes gens, puis deux petites pièces qui servent de chambre à coucher, l’une au père et à la mère, l’autre au fils aîné et à sa femme. Au-dessus il n'y à qu'un grenier, où on conserve les provisions pour l'hiver.
Assis autour du feu nous faisons vite connaissance, nous devisons de choses et d'autres, et le temps passe assez rapidement. A la nuit, la porte s'ouvre pour livrer passage à un trappeur canadien revenant de l’intérieur. Il profite du mauvais temps qui l'empêche de chasser et de trapper pour venir se ravitailler. Peu édifié sur l'utilité des services du jeune Canadien que nous avons amené de la Rivière du Loup, je propose au nouvel arrivant de repartir avec nous demain matin. Il hésite un peu,mais mes offres généreuses finissent par le décider; seulement il ne viendra nous rejoindre que dans de jours, il faut qu’il rentre chez lui ce soir. Après soup. il repart, tandis que, Mac-Nab et moi, malgré l'offre d notre hôte de nous céder sa chambre, trouvant la chaleur qui règne dans la maison intolérable, nous préférons, munis de nos fourrures, aller passer la nuit dans le grenier à foin qui s'ouvre sur l’étable placée à quelques pas de la maison. |
Le lendemain, au petit jour, nous disons adieu à nos nouveaux amis. Le temps est redevenu très froid ct la neige de Ja veille gelée à la surface crie sous nos pieds. Au bout de six heures de marche nous arrivons à un log-house inoccupé, C'est une de ces constructions grossières en troncs d'arbres qui servent d'abri aux bûcherons, aux lumber men qui, pendant tout l'hiver, vivent dans les forêts, coupant les bois qu'ils transportent à mesure sur les bords des rivières. Au printemps, quand la débâcle est arrivée, on confie ces bois au fil de l’eau jusqu'à l'endroit où on peut établir des radeaux ; là on construit des barrages et les pièces de bois réunies sont amenées à Québec, à Montréal, etc. En francais-canadien, on appelle ces log-houses des chantiers; ce nom s'applique également à l’ensemble d'un établissement où l’on exploite les bois ou à cette industrie ellemème. Les Anglais appellent quelquefois les log-houses des shantys par corruption du mot chantier.
L'endroit nous paraissant assez favorable, nous nous décidons à y établir notre campement. C’est une petite clairière qui touche à un lac de minime étendue, mais où, en cassant la glace, nous trouverons l’eau nécessaire, Francis n’aura pas besoin de dresser sa tente, il s’installera dans le chantier ; nous l’envoyons battre le pays et tacher de découvrir dans le voisinagè des traces de mooses ou de caribcus, Pendant ce temps, Mac-Nab et moi nous dressons notre tente, ayant soin d'en couvrir le soi d’une épaisse couche de branches de sapin qui nous tiendront à l'abri de l'humidité et du froid de la neige ; nous abattons la quantité de bois nécessaire pour la nuit,et le feu allumé, la marmite sur le feu, fu-