‹ Quatorze mois dans l'Amérique du Nord (1875-1876) [microforme]Chapitre 57 sur 71 · È + À ( ‘4 FETE 1} . A · texte numérisé non relu

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Notre chasse n'est pas plus fructueuse que celle de la veille, et nous ne rencontrons même pas de traces qui puissent nous faire supposer que,dans la région que nous avons traversée, il y ait le moindre caribou. Mais la magnificence de cette région est bien faite pour me consoler de ce déboire. Il est difficile, en effet, de se figurer quelque chose de plus féerique comme aspect que ces grandes forêts montueuses, absolument solitaires, où l’on n'entend que le gémissement du vent dans les sapins, ou parfois le bruit st:ident, comme la détonation d'une arme à feu, d'un tronc d'arbre qui éclate sous l'effort de la gelée.

Les branches surchargées de neige et de givre brillent au soleil comme des girandoles immenses. Quand elles sont agitées par la brise, elles scintillent de mille feux. C’est la danse des diamants! — Le ciel, d'une pureté inouïe, est d'un bleu qu’on ne saurait comparer qu'à celui d’une turquoise translucide, d’un bleu tendre, fondu, doux à l’œil. Quand on arrive au sommet d’une colline, aussi loin que le regard peut aller, on n’apercoit qu'une étendue de bois sans fin, avec quelques lacs et des rivières dont les eaux sont immobiles comme la nature qui les environne. Tout cela constitue un ensemble d’une majesté et d’une grandeur infinies.

. Vers deux heures de l'après-midi, calcuiant le trajet que nous aurons à faire pour rentrer à notre camp avant la nuit, nous nous décidons à ne pas aller plus loin. Mais avant de reprendre le chemin du logis, nous nous réconfortons avec un biscuit, un peu de bœuf salé et du thé que nous faisons dans la petite marmite

que nous avons emportée avec nous. L'expérience de ia veille avait été une bonne leçon qui avait servi au moins à m'apprendre à ne pas m’aventurer sans provisions dans ces solitudes. Ainsi lestés, nous reprenons allègrement notre route, piquant au plus court, comme on dit ici, et ne faisant qu’un léger détour pour passer à des pièges tendus la veille, et où nous trouvons deux martres qui, victimes de leur imprudence, étaient venues s’y faire prendre, attirées par les débris de poisson séché qri avaient servi d'appât. Sur notre route, nous avons découvert une digué de castors que nous piègerons demain, et au beau milieu d’un petit lac, sur la glace, une ;ulie construction de coquilles, d'herbes, de bois et de cailloux où une tribu de rats musqués vient sortir de l’eau pour humer l'air, et qui lui sert de magasin pour les provisions d'hiver.

10 mars.— Ahuit heures et demie du matin, toujours suivis de Peter, nous nous dirigeons, Mac-Nab et moi, vers un canton que nous n’avons Jas parcouru encore. Vers dix heures, je tombe sur une piste qui me semble assez raîche ; j'appelle Mac-Nab, et, à peine y a-t-il jeté les yeux, qu'il me dit qu'elles sont assurément de la nuit même. Nous nous mettons de suite à les suivre. Le vent a tourné vers le nord et c’est vers le nord que les caribous se dirigent. En effet, comme le font les cerfs, d’ailleurs, et à moins de conditions particulières, Hs marchent presque toujours contre le vent qui leur apporte GS émanations de l’ennemi, Au bout d'une heure de trajet dans un pays découpé et difficile, Mac- Nab s'arrête et me montre des traces du matin même. Malgré le grand froid qui règne depuis deux jours, la

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neige cède encore parfois en criant sous nos raquettes

et nous aurons du mal à ne pas donner l'éveil aux ani-

| maux. Nous laissons Peter derrière nous, avec l'ordre de nous suivre à distance, et Mac-Nab prenant la tête,

nous commençons une poursuite des plus émouvantes. Au bout d'une heure, il devient évident que les curi- | bous ne doivent pas être très éloignés, Mon compagnon

| déchausse ses raquettes, et marchant comme un chat

| sur la neige, ou plutôt glissant en quelque sorte, pour- | suit sa marche sans bruit. Il m'a fait signe de l’imiter, | mais je constate bien vite que je n'ai pas la facon de | | | |

| couler sur la neige de mon compagnon; il l’effleure à

| peine, tandis qu’à chaque pas j'enfonse jusqu'à mi-

| jambe. IL n’y a pas de temps à perdre, je rechausse ]

| mes snow-shoes et je rattrappe Mac-Nab, qui a suspendu i

sa course un instant pour me donner le temps d'arriver. $

… Nous reprenons chasse et iout d’un coup nous aperce- ( | vons loin devant nous un caribou qui se lève brusque- ]

À ment. Bilottis derrière un rocher, mon compagnon me t

. glisse rapidement à l'oreille qu'il est trop tard, que | | nous ne pouvons avancer plus loin et que notre seule l | chance repose sur la longue portée de ma carabine. À . Sans perdre une seconde, je mets un genou en terre, le € M curibou tourne la tête de mon côté et découvre l'épaule; | t j É

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à je fais feu et... je le manque; il fait un bond et s'arrête; | de mon second coup, je le tue raide. Au bruit de cette |

fr: double détonation, quatre autres caribous se sont levés, ‘4 | | Ils ne nous voient pas et hésitent un instant ; j'ai le e 1 | temps de recharger mon express-rifle et je tue d’une d - à balle qui, entrée à l'épaule ressort à la hanche, une I

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biche, tandis que d'un second coup j'en fais rouler une

3 autre. Nous courons à nos victimes; le dernier caribow, h blessé seulement, s'éloigne avec les autres. Peter e s'élance à sa poursuite, tandis que Mac-Nab et moi,

après avoir vidé les animaux morts, nous les enseve- R lissons dans un trou creusé dans la neige, pour éviter > qu'ils ne soient mangés par quelque bête fauve. Cela

n fait, après avoir mesuré la distance à laquelle j'avais tiré t et qui, à mon grand étonnement, se trouva de près de . 250 yards, nous nous mîimes en devoir de rejoindre », Peter. Au bout de trois quarts d’heure nous le retroue vâmes. Il avait perdu la piste, qui avait été facile à à suivre jusque-là, le caribou faisant sang, puis, sous # l'influence du froid sans doute, le sang s'était arrêté, et e les traces de l'animal blessé se confondant avec les u autres, ilétait devenu presque impossible de les démêler P, sans un long travail. Fatigués, nous remettons la chose à

. demain, et nous arrêtant près d’un joli petit lac, nous a. préparons notre lunch; notre faim satisfaite, nous rene trons au camp où nousarrivons vers cinq heuresdu soir, e Cette chasse du caribou est assurément une des choses e les plus enivrantes qu'on puisse rêver, et cela est si vrai que je préférerais à toute chasse de primeur ou e de battue, soit en France, soit en Angleterre, poursuivre , un caribou pendant deux ou trois jours, depuis le matin ; jusqu'au soir, avec l’espérance, souvent déçue, d’arrie | ver àle tirer. Il faut, dans une poursuite comme cellelà, mettre en œuvre toutes les ressources de son esprit e et de son intelligence, toute la vigueur dont on est e doué. La moindre faute commise compromet le succès. e L'intérêt et l'enthousiasme ne font pas défaut un seul e instant.

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348 | DÉUXIÈME PARTIE.

Le caribou n’est autre chose que le renne d'Amérique. Il y en a de deux espèces, qui ne diffèrent guère que par la taille et la couleur; encore ces différences sontelles légères. L'une de ces espèces vit constamment dans les forêts, l’autre, au contraire, ne s'y réfugie qu'en hiver. Une particularité de la biche du caribou, qui lui est commune avec la biche du renne, c'est que toutes deux sont pourvues de bois. Des deux caribous que j’ai tués aujourd’hui, l’un est un mâle magnifique qui a déja jeté les siens; l’autre est une biche qui en a de forts petits. D’après les zoologistes, la femelle du caribou souvent ne perdrait ses bois que vers le mois de mai; Mac-Nab et Peter m'ont assuré que ses bois étaient persistants ;{la même chose m'a été affirmée par un des chasseurs les plus réputés du pays, le colonel Rhodes, l’aimable propriétaire de Benmore. Si le fait est vrai, il serait curieux qu’il n’eût pas encore été constaté. Le caribou serait ainsi le trait d'union entre la famille du cerf et la famille de l’antilope.

A souper, nous dégustons avec une vive satisfaction deux perdrix tuées à balle par Mac-Nab, comme nous revenions au camp. Ces perdrix $ont d’une espèce dont j'ai déjà tué des spécimens dans l’Utah. Mais j'ai été émerveillé de la façon dont mon compagnon se sert de sa carabine. Le calibre et la portée n’en sont pas considérables, mais avec un express-rifle il devrait faire des coups surprenants. Francis revient dans la soirée; son rapport ne nous laisse aucun espoir de trouver d’orignal, c'est le nom canadien que reçoit l'élan, qu'on appelle en anglais le moose, Renonçant donc à chasser plus longtemps dans cette région dont

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tous les points ont été explorés sans succès, sauf le canton où nous avons fait notre chasse hier et qui, forcément, a été déserté par les animaux, nous décidons qu'abandonnant le projet de piéger les castors, nous enverrons demain Francis suivre le caribou blessé que nous avons abandonné hier, que Peter ira chercher et ramener les dépouilles opimes de la veille, tandis que nous rentrerons à Rivière du Loup, d'où nous organiserons une expédition d'un autre côté.

11-15 mars. — Revenus à Rivière du Loup, je reçois les rapports de quelques-uns des chasseurs et trappeurs, tant Canadiens qu'Indiens, qui, pendant notre absence, ont été chargés de reconnaître dans différentes directions l'existence de mooses, de caribous ou d'ours. Tous ces rapports sont peu satisfaisants, De plus, le temps redevient épouvantable et nous ne pouvons que nous féliciter d'avoir eu l'excellente idée de quitter la forêt.

Il eût été de toute impossibilité de chasser. Nous aurions été contraints de demeurer sous notre tente, nous abritant le mieux possible, et sans autre distraction que de veiller à ce que notre léger abri ne fut pas emporté par l'ouragan.

Une dépêche d'Ottawa, trouvée en arrivant, m'’annonce que la représentation théâtrale à laquelle j'ai promis d'assister est fixée au 29. Une autre dépêche, de Chicago, me prévient que l’expécition contre les Sioux, à laqueile je devrais prendre part avec le général Sheridan, est remise au mois de juin, et que le général Sheridan n'en prendra pas le commandement. Très aimablement le général me propose d’arranger que je puisse faire partie de l'état-major du chef de l'expé-

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JoÛ DEUXIÈME PARTIE,

dition, mais l'époque tardive à laquelle elle aura lieu, dérange mes plans et je renonce à aller guerroyer contre les Sioux,

A partir du mois d'avril, la chasse n'est plus possible dans cette région du Canada, et, après réflexion, je décide que j'irai passer les mois d'avril et de mai dans les États du Sud et que, jusqu'au 29, j'irai chasser sur la frontière du Maine, à moins que le temps ne m'en empêche, auquel cas j'irai passer ‘quelques jours encore à Québec et à Montréal,

Profitant de mon séjour furcé à Rivière du Loup, j'ai pu, grâce à l’obligeance du maire et de M. F***, le seigneur de l'endroit, obtenir quelques renseignements sur le système municipal adopté dans le Bas-Canada.

La province de Québec se subdivise en districts, comtés, villes, villages, paroisses ou townships.

Le district n’est qu'une division judiciaire.

Le comté est une division formée pour la représentation parlementaire dans l'assemblée législative de Ia province. Le township occupe le dernier degré dans l'échelle des divisions administratives. C'est une circonscription territoriale.

Un township ne peut être érigé en paroisse que par une décision à la fois des autorités civiles et des autorités ecclésiastiques.

Dans chaque ville, village ou paroisse, il y a sept conseillers élus pour deux ans et qui se renouvellent partiellement chaque année; la troisième année il y a trois conseillers sortants ; les deux autres, deux seulement, Ces conseillers nomment entre eux le maire.

Dans chaque comté il y a un conseil d' >omté, qui se compose des maires des différentes paroisses, des villes et des villages. Ce conseil se réunit tous les trois mois pour juger les questions qui intéressent à la fois plusieurs municipalités, ou pour juger en dernier ressort les conflits qui peuvent survenir entre un habitant d’une municipalité et l'autorité municipale. Le conseil est présidé par un des membres du conseil élu par ses collègues et qui porte le titre de préfet du comté.

Quiconque, nommé à la charge de conseiller local ou de conseiller de comté, refuse d'accepter cette charge ou de continuer à l'exercer, encourt une amende de 20 $.

L'État ne percoit pas d'impôts. Les fonctions municipales sont gratuites, sauf celles de sécrétaire trésorier. Les patentes que payent les marchands couvrent les frais de gestion et servent à payer le traitement du crésorier. Si le produit des patentes ne suffit pas, les habitants de la municipalité sont imposés proportionnellement.

Les routes sont entretenues par les riverains. Il y à un inspecteur chargé de veiller à ce qu’il en soit ainsi. Il ne touche pas d’appointements.

Le curé n'est pas payé par l'État. Il recoit, à titre de dime, le vingt-sixième de tout ce qui est récolté en grains. Dans quelques endroits, où la somme ainsi allouée n'est pas suffisante (il la recoit en nature), il touche une certaine part fixée, sur la récolte en foins, pommes de terre, etc.

* Le pasteur protestant n'est soutenu que par une contribution volontaire de ses coreligionnaires.

J'ai parlé ailleurs de l'organisation des écoles dans le Bas-Canadu et n’ai plus à y revenir.

Quant aux conditions d'éligibilité pour la Chambre provinciale ou pour les fonctions municipales, elles sont les mêmes que pour être électeur.

En dehors des conditions d'âge, de nationalité et de capacité, ne sont électeurs parlementaires dans le Bas- Canada, c'est-à-dire ne votent pour les membres soit de la Chambre provinciale, soit de la Chambre à Ottawa, que les propriétaires d'une somme de 200 $ au minimum, soit en terres, soit en fortune immobilière, ou les locataires d'un bien de pareille valeur. Ne sont électeurs municipaux que ceux qui tiennent feu et lieu dans la municipalité.

16-17 mars. — La saison est exceptionnellement mauvaise, ie disent tous les habitants, et je les crois sans peine ; non pas que le thermomètre descende très bas, mais les ouragans de vent et de neige se succèdent presque sans interruption. Le baromètre éprouve des variations curieuses à constater. Déjà, pendant mon séjour dans les bois, dans le bush, comme on dit ici, je l'ai vu varier de 30 à 40 millimètres dans l’espace de trois à quaire heures. Le 14 mars, de 0,670 il monta, du matin au soir, à 0,760. Le froid devint ce jour-là très vif. L'atmosphère était tellement surchargée d'électricité que je pus, à plusieurs reprises, comme je l'avais vu faire déjà au palais du gouvernement à Ottawa, après avoir marché quelques pas très vite en traînant les pieds sur un tapis, produire, en approchant le doigt d'un tuyau de poêle, une étincelle suffisante pour allumer uue bougie. Le lendemain, le vent qui

était un peu tombé, reprit ; puis une journée magnifique vint m'apporter l'espoir de pouvoir enfin bientôt repartir pour le bush. Il était évident malheureusement que les ouragans des jours derniers qui s'étaient opposés à mon départ, avaient dû aussi empêcher les Indiens chargés de reconnaître le pays, de s'aventurer dans l'intérieur, et que, de toute facon, il me faudrait attendre quelques jours pour savoir vers quelle région je devrais de préférence me diriger. Le 17, mes espérances s'évanouissaient devant la neige qui, ce jour-là, ne cessa pas de tomber si épaisse qu'il était impossible de voir dehors à cent pas devant soi.

18 mars. — Depuis mon retour à Rivière du Loup, trois fois, pendant deux ou trois heures chaque fois, profitant d'une éclaircie, ou d’un calme relatif dans l'air, je suis allé battre les environs à la recherche de quelque perdrix, d’un lièvre ou d’un renard. Un autre jour, Mac-Nab m'a mené voir le petit établissement où il tire l'huile des baleines qu’il pêche dans le Saint- Laurent. Ces baleines, dites baleines blanches (Belugæ), du mois d'avril au mois d'octobre, viennent dans la portion du Saint-Laurent où l'eau est salée ; puis, quand l'hiver arrive, elles remontent vers l'océan Arctique. On les pêche avec des filets; elles ont jusqu'à 24 et 25 pieds de long et produisent en moyenne 100 gallons d’une huile tout à fait exceptionnelle pour les machines. Cette huile, limpide et blanche, ne laisse aucun résidu, Ce sont les seules sorties que j'aie pu faire. Le reste de mon temps, j'ai dû le passer au coin du feu, lisant ou causant avec Mac-Nab. Nous dînions ensemble, et de bonne heure nou3 allions nons coucher,

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