‹ Quatorze mois dans l'Amérique du Nord (1875-1876) [microforme]Chapitre 58 sur 71 · HE · texte numérisé non relu

HE

< i. À À ki FR |

Ce soir est arrivé le courrier qui, venant de Saint- John (New-Brunswick), passe par ie lac de Temiscouatu, Il m'a apporté un mufle et un quartier d'un moose que l'un des sauvages qui devait battre la frontière du Maine de ce côté, tandis que nous chassions les caribous plus au nord, avait rencontré et tué. Ce n'était pas précisément pour cela qu'il avait été engagé; il n’envoyait d'ailleurs aucun renseignement, sinon que depuis dix jours il n’avait pu sortir.

Pensant toutefois que l'animal ne devait pas être seul, malgré la neige qui n’a pas cessé de tomber aussi dru qu'hier, dans l'impossibilité d'ailleurs de regagner Québec, la voie ferrée se trouvant bloquée, je m'arrange avec le courrier pour repartir demain avec lui.

19 mars, — Mac-Nab ne peut se décider à venir, et je pars à dix heures, seul avec le courrier. Notre traineau très léger est attelé de deux chevaux en tandem, mais la neige a encombré la route et nous cheminons péniblement. Le pays, des plus accidentés, est parcouru par une foule de cours d'eau que nous traversons successivement. Après la Rivière de Loup, nous passons la Rivière Verte, qui va se jeter dans le Saint-Laurent en face de l'Zle Verte, à 16 ou 18 milles au-dessous de la Rivière du Loup, puis, gravissant une série de collines, nous sortons du bassin du Saint-Laurent pour entrer dans celui du Saint-John; au fond de la vallée court la rivière Saint-François qui, après avoir traversé trois lacs, va se jeter dans le Saint-John; un peu plus loin, nous passons la Rivière Bleue S. O., autre affluent du Saint-John; nous remontons ensuite un3 suite de collines peu élevées, de l’autre côté desquelles nous retom-

bons dans le bassin dusSaint-Laurent et nous passons la rivière Toupique, un affluent de la rivière des Trois- Pistoles, qui se jette dans le Saint-Laurent, à une dizaine de milles plus bas que la Rivière Verte. La route remonte une chaîne de petite élévation, et, de l'autre côté, nous nous retrouvons dans le bassin du Saint-John pour n'en plus sortir cette fois. Nous traversons la Rivière Bleue, affluent direct du Saint-John, puis la Petite Rivière et la rivière Cabano, qui vont se jeter dans la lac de Temiscouata et enfin nous arrivons en vue de ce lac. Cette longue énumération des rivières que nous avons rencontrées sur une distance de moins de 40 milles peut donner une idée du curieux plerus que forment les cours d’eau dans cette région.

Bien que nous ayons changé trois fois de chevaux, notre trajet s’est effectué si lentement, que le jour est à son déclin quand nous arrivons au lac de Temiscouata. Mais le vent qui s’est levé depuis une heure a fini par chasser les nuages de neige, et les derniers rayons du soleil couchant éclairent d'une façon splendide le paysage et dorent de reflets violets et roses d'un charmant effet le sommet du mont Lennox qui domine le lac,

Nous traversons le hameau de Saint-Louis de Ha! Ha! et, à la nuit noire, nous arrivons aux quelques maisons qui forment le hameau du Détour du Lac, où j'ai résolu de m’arrêter.

Le bureau de poste ne se compose que d'une misé-

rable petite maison en bois, mais j'y trouve une

soupente pour passer la nuit et des braves gens fui me font à souper. Je ne pouvais désirer mieux.

20 mars. — La nuit a été glaciale ; de plus, à peme étais-je endormi depuis une heure, que la neige amoncelée sur la toiture, sous l'influence de la chaleur dégagée par un brasero que j'avais organisé avec un | vieux chaudron, s’est mise à fondre et à tomber goutte à goutte par les fentes, entre les planches mal jointes | qui cou’raient mon réduit. Reveillé par cette douche g.acée, j'ai dû aller chercher la toile imperméable sur | laquelle je me couche sous la tente et me glisser dessous cette fois, avec mes peaux et mes couvertures. J'ai fini, en somme, par passer une nuit aussi confortable que | bien d’autres.

Ce matin le froid est piquant, mais le soleil brille # dans tout son éclat et le vent ne se fait pas sentir. C’est une journée splendide ; monté sur mes raqueites, je pars pour le campement des Indiens qui ont dû aller à la / recherche du canton où je trouverais des orignauæ ou des caribous. Deux seulement sont revenus; ils n’ont | | rien découvert; le troisième, celui-là même qui à tué l'orignal dont il m'a envoyé le mufle et un quartier, reparti depvis deux jours, n'est pas rentré. Je n'ai plus d'espoir que dans ce que pourra me dire un vieux chasseur canadien, Edward Lucas, qui a dû, de son côté, battre le pays et que j'ai fait prévenir de mon arrivée.

Je le trouve m'attendant au bureau de poste quand j'y reviens. Lui non plus n’a connaissance d'aucun animal, mais il a été très gêné par le temps et il n’a pu reconnaître ia région de la rivière Cabano, C'est de ce côté que nous nous dirigerons demain

SLT LEE ARR RE ET EEE LEA! LAPS SN HÉRAUESA RALCIR EN EOEt En se one ; = | fr

Ne

Les habitants fort clairsemés d’ailleurs de cette portion de la province de Québec, en dehors de la culture de quelques parcelles de terre, se livrent à l'exploitation du pin pour en faire des bardeaux, sortes de planches minces et courtes, qui tiennent lieu de tuiles ou d’ardoises pour couvrir les maisons ; en anglais on appelle cela des shingles, C'est pendant l'hiver qu'ils se livrent à ce travail peu : ‘munérateur, ces shingles se vendant en moyenne 50 à 60 cents le mille.

Travaillant isolément, manquant absolument d’initiative, les pauvres gens sont singulièrement exploités par les intermédiaires. Cela est plus vrai encore pour les bücherons qui, dans les forêts du voisinage, débitent les courbes pour la construction des navires. Chacune d’eiles rendue, soit sur les bords du Saint-Laurent, soit à une gare du chemin de fer, ne leur est guère payée que 1 $ 1/2. Or chacune de ces pièces de bois exige un jour au moins pour l'abatage de l’arbre et le dégrossissage, un jour pour être transportée du point où elle a été exploilée eu point où elle aoit être livrée et qui souvent est éloigné de 30 ou 40 milles, et ur jour pour permettre au bûcheron de revenir reprendre son tra vail. Rendues à Québec, ces courbes se vendent jusqu'à 8et9$.

Eu considérant la modicité des salaires acceptés par les Bas-Canadiens, les longs hivers durant lesquels ils ont si peu de travaux auxquels ils puissent se livrer à l'extérieur, leur caractère qui s'adapte admirabiement à desoccupations sédentaires, leur adresse remarquable, l'énorme quantité de chutes qu'on rencontre dans ce pays qui pourraient être employées en toute saison

RME RE En OU RARES NL PS SUN MAN MONO L2 1 ie JON ERA à it de Qu ns f

comme forces motrices, il est impossible de ne pas regretter le peu de développement de l'industrie dans la province de Québec et de ne pas s’en étonner. 1l est juste de dire que les moyens de transport ont fait singulièrement défaut jusqu'ici. Mais petit à petit on y remédie et cependant l’industrie reste stationnaire. C'est évidemment au manque d'esprit d'entreprise et de capitaux qu’il faut attribuer cet état de choses, Mais je ne puis m'empêcher de croire qu'un jour on comprendra les ressources considérables qu'offre le Bus- Canada pour l'établissement d'usines ou de manufactures et que, ce jour-là, une ère nouvelle et prospère s'ouvrira pour cette partie du dominion.

21 mars, — En dépit des apparences défavorables du ciel, nous sommes partis ce matin de bonne heure; mais à peine avions-nous parcouru une dizaine de milles, au moment où nous allions nous arrêter pour luncher, que la tempête s'est déchaînée avec une violence inouïe, Dans l’impossibi'ité d'aller plus loin, rous nous sommes décidés à camper, mais avec quelle peine nous avons pu eufin dresser notre tente dans un pli de terrain, près de la rivière Cabano, abrité par de grands arbres! — Cela fait, avec un grand feu à l'entrée, blottis sous notre abri, nous avons attendu la fin de la tourmente. — La neige tombe maintenant tine et serrée. I: faut renoncer à chasser pour cette année. Edward Lucas pense que ces ouragans vont durer une quinzaine de jours encore, puis que la fonte des neiges commencera. Avant le jour, demain matin, nous reprendrons le chemin de Détour du Lac, de facon que je puisse repartir de suite pour la Rivière du Loup.

pas dans l'est sinin y tire, e et fais om- Busfacère

les re;

22 inars. — À dix heures du soir j'arrive à Rivière du Loup, ne m'étant arrêté qu’une heure à Détour du Lac d'où je suis reparti à huit heures du matin, et trois quarts d'heure dans le milieu du jour pour manger et me réchauffer un peu. C'est une des journées les plus fatigantes dont il me souvienne.

23 mars. — La voie ferrée jusqu'à Québec est, paraît-il, interceptée par les neiges qui ne pourront être déblayées avant dix ou douze jours. Je n'ai donc pour m'en aller {pas d'autre moyen que de prendre en traineau la route qui suit les bords du Saint-Laurent. Mac- Nab, que j'ai retrouvé à Révière du Loup, est prêt à faire le voyage et je frète deux traîneaux l'un pour nous, l'autre pour notre bagage. A Kamouraska nous les renverrons pour en prendre d’autres et nous continuerons fen changeant ainsi, qnand l'occasion se présentera.

Vers deux heures de l'après-midi nous partons. Les bords du Saint-Laurent, si vantés en été, manquen\ un peu de diversité sous leur manteau d'hiver. Mais le spectacle qui se déroule sous nos yeux n'est pas cependant sans une certaine grandeur. Nous laissons derrière nous, au milieu des glacons du fleuve qui forment une masse solide, une série d'îles connues sous les noms de Brandy Pots, Hare Island, Pilgrims’s Islands et, vers huit heures du soir, nous arrivons enfin à Kamowr'aska en face des îles de même nom,

Par la nuit noire il faut prendre bien garde d'éviter de sortir du passage étroit où le traînage a été établi, sans quoi on risque de voir son ch’val enfoncer daas la neige jusqu'aux oreilles, C'est ce qui arrive à celui qui

Page 1