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Le cœur du quartier commercial est en somme dans Wall Street, et les rues voisines, toutes irrégulières, s'enchevêtrent les unes dans les autres d'une facon assez pittoresque. C'est là ce qui forme la partie sud de la ville, la plus ancienne et celle où l’on peut voir presque toutes les maisons de banquo, de change, etc. | Remontant vers le nord, on se retrouve dans le quartier plus élégant que j'ai parcouru hier, avec ses rues et ses larges avenues se coupant régulièrement à angle droit.
En réalité, New-York n’a pas extérieurement un caractère particulier, Comme dans toutes les grandes villes commercçantes, dans la rue on vit au milieu d'un | bruit et d'une excitation considérables. IL semble que tout soit fait à la hâte, avec fièvre. Les constructions n'affectent pas un genre spécial. La population, non plus, n’est pas caractéristique. On coudoie à chaque pas } des gens de toute nationalité. Rien chez eux qui frappe; } on rencontre très peu d'hommes de couleur. Pour moi, vue dans sa vie extérieure, New-York est la ville cosmopolite par excellence.
Au Brevoort, nous retrouvons un vieil ami, le maëstro Gaëtano Braga, que je ne savais pas ce matin encore en Amérique ; il a su notre arrivée par les journaux et m'a fait passer sa carte; il vient dîner, Nous goûtons . pour la première fois ce fameux cauwvass-back duckh Si . célébré de l’autre côté de l'Atlantique et qui ne ment pas à sa réputation. En passant, et puisque j'en suis à parler cuisine, je veux profiter de l’occasion pour bien établir qu’à mon avis le Brevoort House est le meilleur hôtel du monde; je n'ai rien trouvé qui pût lui être
comparé ni en France, ni en Angleterre, ni ailleurs. Ce devoir de reconnaissance rempli, je continue.
Après avoir dîné avec un musicien, comment passer la soirée? Aller entendre de la musique est tout indiqué. C'est ce que nous nous empressons de faire et nous nous dirigeons vers le New Opera House, dans Broadway, où nous devons entendre les Minstrels, une institution particulière aux États-Unis, On donne le nom de Minstrels à des individus qui, avec un talent tout spécial, se font des têtes de nègre et donnent des représentations variées où les chants et l'exécution des mélodies nègres, les parodies, les farces se succèdent sans interruption, Malheureusement nous arrivons un peu tard et nous n'assistons pas à la première partie de la représentation qu'on nous dit être la meilleure.
Fort amusants pourtant un discours sur la « crise financière », une romance chantée avec une voix de tête extraordinaire par un individu habillé en femme et portant son travesti d'une facon étonnante, et une farce à quatre personnages intitulée The Broadway Milliners, « les modistes de Broadway. » |
Mais ce qui m’ale plus intéressé c'est unsolode flûte, variations sur des mélodies nègres, et surtout l'exécution de quelques-uns de ces airs bizarres sur un instrument particulier appelé banjo, qui tient à la fois de la guitare et du tambour de basque. Les sons qu'on en tire sont fort agréables. Très en usage chez les nègres, il a une analogie frappante avec l'instrument qu’on voit entre les mains de certaines figures des monuments assyriens.
16 octobre. — La pluie, qui n’a pas cessé de tomber
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depuis hier, contrarie nos projets. L'aimable vice-président du Jockey-Club de New-York devait aujourd'hui nous conduire aux courses. À onze heures on vient nous prévenir qu'elles sont remises. Justement, au même moment, le temps s'éclaircit; nous en protitons pour visiter le Central Park. C'est la vraie promenade de New-York. Elle occupe une superficie de 840 acres environ et se trouve sur le prolongement des 5e, 6e, 7°, 8e, 9e et 10° avenues. Il n'y a guère qu'une quinzaine d'années qu’on a commencé à y travailler. Jusque-là, le véritable rendez-vous des promeneurs avait été la Batterie, située juste au confluent de l'Hudson et de la Rivière de l'Est,
Ce sont les teintes que prennent ici les feuilles de certains arbres dans la saison où nous sommes qui nous frappent le plus. Justement ces feuilles sont encore tout humides de la pluie qui vient de tomber, et les reflets du soleil leur donnent un éclat métallique extraordinaire que nous ne pouvons nous lasser d'admirer, surtout dans les échappées de terrain que nous apercevons de chaque côté de la grande belle allée droite qui se termine par ce qu’on appelle la Terrasse,
La pluie recommense à tomber ; nous allons chercher un abri au Muséum, où nous espérons avoir un premier aperçu des animaux que, si la fortune nous favorise plus tard, nous pourrons peut-être chasser. Le Muséum est pauvre. Nous y voyons cependant un buffalo, qui ne semble pas doué d’un caractère très endurant, et un grissly-bear qui, au contraire, paraît posséder un naturel charmant. Il se roule sur le dos,
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suit son gardien, lui donne une patte armée de ces griffes énormes qui, chez quelques-uns de ses congénères, atteignent jusqu'à 12 centimètres de longueur. Ce grizzly, d'une taille déjà fort respectable, n'a que cinq ans; mais il paraît qu'on en rencontre de dimensions au moins doubles. Ceci est sans doute fort exagéré, et je me contenterais aisément d’avoir au bout de ma carabine l'hôte de la coge que j'ai devant moi. Somme toute, le Muséum est à constituer. Il n'y a que fort peu d’animaux, et, quant aux galeries d'histoire naturelle, elles n'existent pas.
New-York est la ville des tramways par excellence, ll se fait tard, et, sautant dans un des horse-cars, comme on dit ici, nous nous faisons ramener en ville. En regagnant notre hôtel, nous passons derrière la Cathédrale de Saint-Patrick, située entre la 51° et la 52e rue, à l’est de la 8° avenzc, sur laquelle se trouve la façade, qui n’est point encore achevée. Cette cathédrale, de style xothique, sortira, par ses proportions, son architecture et la situation qu'elle occupe, de ce qu’on est habitué à voir à New-York comme église,
Après un dîner charmant, qui nous est offert au Knicker-boker Club par M. Purdy, le vice-président di Jockey-Club, suivi d'une promenade de quelques instants à ce qu’on appelle le Gilmour's Concert Garden, qui à quelque analogie avec notre Jardin d'hiver d'autrefois, et où nous entendons des chœurs remarquablement chantés par le « Young Apollo Ciub », sorte de Société chorale composée uniquement d'enfants awdessous de quinze ans, je vais finir Ja soirée à l’Union Club.
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De mes conversations avec les diverses personnes avec lesquelles je me suis trouvé en relations depuis mon arrivée à New-York, il est impossible de ne pas conclure que tous les gens sérieux, en Amérique, se préoccupent beaucoup de l'avenir des Etats-Unis. Pour mui, il devient évident que chacun sent que, dans un temps plus ou moins long, le faisceau se brisera, à moins qu'une dictature ne vienne arrêter cette désagrégation qui s'opère lentement, il est vrai, mais d'une facon constante. Avec une population à peine supérieure à celle de la France et une étendue presque égale à celle de l'Europe, avec la multiplicité des intérêts différents qui ont leur origine justement dans cette proportion anormale entre le chiffre des habitants et l'étendue du pays, il semble impossible 1e l’état de choses actuel puisse se maintenir indéfir. ‘ment aux États-Unis.
Aux causes générales que je viens d’énoncer, il faut ajouter la richesse croissante des États de l'Ouest, qui donnera un nouvel essor à leursexigences, et la situation précaire des États du Sud, où la guerre de sécession, en ruinant les propriétaires et l'industrie locale, a amené un malaise général tel que l’ordre ne peut être maintenu que grâce à une sorte de gouvernement militaire,
17 octobr.. — Le soleil se lève radieux; mais c’est aujourd’hui dimanche : rien donc à faire en ville. Nous en profitons pour aller visiter Jerome Park. Pour y aller, nous traversons Central Park, que nous n'avions pas vu en entier hier, puis la jolie rivière de Harlem, et, après une course d'environ une heure à travers un
pays très pittoresque et habité, nous arrivons au terrain de courses du Jockey-Club.
Notre aimable guide, M. Purdy, nous en fait visiter les aménagements. L'installation particulière du club est parfaite à tous égards, l'endroit est charmant. Mal: heureusement le champ de courses même est resserré entre deux collines et n’a pas plus de 220 yards de largeur dans la partie qui se trouve devant les tribunes. La piste peut avoir en tout 2,000 à 2,400 yards, dont 700 environ en ligne droite. Pour le reste, elle décrit une série de méandres capricieux, avec une suite de courbes rentrantes et sortantes qui feraient bondir tous les sportsmen d'Europe. La piste n'est pas gazonnée, Des écrries construites en bois s'élèvent dans un coin; c'est là que les chevaux viennent finir leur préparation, et quelques entraîneurs publics sont installés au même endroit. Nous visitons l’une des écuries et n’y voyons qu’un très petit nombre de chevaux de médiocre apparence. Les meilleurs sont partis pour Baltimore, où, mardi, doivent être courus quelques prix importants.
Notre retour s'effectue sans encombre. Nous croisons un grand nombre de New-Yorkais se promenant avec leurs su/kys et leurs trotteurs à des allures désordonnées. Sur la route, beaucoup de cafés avec d'immenses hangars sous lesquels les voitures tout attelées sont remisées, tandis que les propriétaires sont attablés et c:usomment « cocktails » et « drinks » de tout genre.
18 octobre, — J'ai reçu une invitation pour la tribune du Jockey-Club. Je me rends donc aux courses. Sans
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parler de mon goût très-vif pour ce genre de sport, ma curiosité était vivement excitée par ce que j'avais vu de la piste hier. Peu de mond2. Peu de chevaux. Les commissaires, avec une bonne grâce des plus aimables, m'admettent dans leur tribune, ce qui me permet de suivre parfaitement tous les détails de la réunion. L’échelle des poids adoptée est beaucoup moins élevée qu'en Europe. Aussi les chevaux sont-ils montés souvent par des enfants de couleur qui sont accrochés sur leur monture exactement comme des singes, et qui me paraissent n'avoir ni beaucoup de jugement, ni assez de force. Les commissaires, à mon observation sur ce point, me répondent que l'élévation de l'échelle des poids rencontrerait une vive opposition dans l'opinion publique. Des'chevaux, je ne saurais rien dire; ce sont, me dit-on, des animaux des plus médiocres et sur lesqueis il ne faudrait pas juger la production. Le temps est toujours constaté; on y attache une très grande importance. Quant à la piste, elle demeure pour moi un sujet d’absolu ébahissement. Je m'étonne seulement qu’il ne s’y produise pas de fréquents accidents.
Quant à la possibilité pour un cheval grand et fort d'y courir dans un champ nombreux seon son vrai mérite, cela est absolument inadmissible.
Il y a Ges agences de paris mutuels comme celles que nous avons vues en France. Mais je remarque, en outre, un autre genre de paris très particuliers. Ce sont des sortes de poules où les numéros sont vendus aux enchères par un commissaire-priseur régulier, Quand je dis les numéros, je veux dire le 1°", le
2°, le 3°, etc., choix dans les chevaux engagés dans telle où telle course. Supposons qu'il y ait quatre chevaux engagés dans une épreuve et désignons ces chevaux par les lettres A, B, C, D. Supposons que D soit, par exemple, le cheval auquel on suppose le plus de chauces, le commissaire-priseur mettant en vente le le" choix, D est acheté par le dernier enchérisseur; supposons qu’il l'ait acheté 500 dollars. On passera ensuite à la vente du 2 choix, Ce sera A, par exemple, qui sera acheté 200 dollars; puis, on agira de même pour B et C, qui seront vendus, par exemple, 110 et 50 dollars. La poule représentera une somme de 950 dollars, et chacun des acheteurs aura son cheval à la cote établie régulièrement par le public. Il reçoit, au moment où le cheval lui est adjugé contre le montant de son chiffre d'enchères, un ticket sur lequel sont inscrits son nom, le nom du cheval, la somme qu’il a dû verser et le chiffre du montant de la poule. Il est pris une commission de 3 pour 100 sur ces opés rations.
J'effectue mon retour sur le drag de M. Bronson. Le goût du coaching semble s'établir à New-York, Il y avait sur le champ de courses aujourd'hui cinq coaches fort bien entendus. Tous sont partis ensemble, et nous sommes rentrés par la route que j'avais prise hier. Mais le temps est cette fois presque un temps de printemps, et tout le paysage est enveloppé de cette atmosphère lumineuse dont j'ai déjà eu occasion de parler, qui lui donne des tons d’une douceur et d’un velouté merveilleux.
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