‹ Quatre années au CongoChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Excursion an Pilav. — A'isite au village. — Anecdotes. — Los crabes. — La l'outa. — Du Congo et de ses haljitants. — Productions du Congo. — Le boahah. — Les éléphants. — Le rongeur d'ivoire. — Les mines. — Les traitants de l'intérieur. — Saint- Paul de Loanda.

Excursion au. Pilar. — Un blanc est venu remplacer celui que j'ai été otligé de chas.çor. Son arrivée me permit de réaliser un projet que j'avais formé depuis longtemps : celui d'aller visiter le Pilar, situé sur la côte, entre Kinsembo et Mussèra.

Je partis donc un beau matin avec six porteurs. Après avoir passé la rivière sans encombre, dans la pirogue de Congo, laissant Kilouënic sur notre droite, nous quittons bientôt la plage, et, après avoir traversé un petit village, nous arrivons, au bout de deux heures de marche, au pied d'immenses rochers dont tous les blancs ont entendu parler au Congo.

A 2 kilomètres environ de la mer, le sol est tout à coup jonché d'énormes blocs de pierres grises et rouges dont quelques-uns sont certainement plus gros que des maisons à trois étages. Gomment ces rochers se trouventils là? Est-ce la mer qui les y a abandonnés à une époque antérieure, proviennent-ils d'un cataclysme? On ne sait. Ces blocs, d'abord épars, réunis ensuite par groupes, amoncelés les uns sur les autres, forment bientôt de hautes collines à l'aspect imposant et grandiose.

Au sommet de la plus élevée de ces montagnes de granit, se trouve un rocher qui figure un colossal parallélipipède reposant sur un de ses angles. Il est fort élevé, se détache bien et se voit à une très grande distance. La pyramide de Kinsemho comme on la nomme, est très connue des navigateurs qui fréquentent ces parages. Elle leur sert de point de repère et se distingue de fort loin en mer. On la voit aussi de Kinsembo. Avant d'arriver au sommet du Pilar, on découvre une roche plate, à peu près carrée et de plusieurs mètres de superficie. Elle repose sur deux blocs plantés verticalement. Depuis, nous sommes •venus une fois, en partie de plaisir, faire une collation sous son ombre. Je pense que peut-être ces rochers auront été mis à découvert par les pluies qui, en désagrégeant la terre autour d'eux, les aura laissés posés en un équilibre si curieux. Quand on passe au milieu de ces immenses amoncellements, on se sent ému et on peut se croire facilement transporté sur une terre de géants. A chaque détour du sentier, je m'attendais à voir paraître un être phénoménal, habitant de ces lieux. Le paysage est fertile et le terrain est boisé jusqu'au pied même de ces montagnes, nues, désolées et arides. Le sentier qui les traverse, tortueux, accidenté, dangereux même, est extrêmement étroit; mais l'espace recouvert par ces rocs est très restreint et nous ne mîmes guère plus de dix minutes pour franchir ce dédale. J'avoue que nous n'étions pas fâchés de nous retrouver dans la plaine unie. On craint toujours que ces masses surplombant le chemin ne s'abattent sur les imprudents voyageurs.

Deux heures après, par une chaleur torride, nous arrivions à Mussèra. Ce point est situé au fond d'une immense baie.- Quand on vient de Kinsembo', après avoir traversé un petit bois délicieux situé sur une hauteur qui domine le village, on découvre tout à coup une vaste plaine sans un arbre et, au loin, sur le bord de la plage, les habitations des blancs. Mussèra a pris, depuis deux ans, une certaine importance. 11 doit son origine à la haine des naturels de Kinsembo pour les Portugais, dont ils ne peuvent souffrir

la présence sur leur territoire. Ce point compte aujourd'hui trois maisons et trois blancs. Je reçus l'hospitalité chez le propriétaire de l'établissement, sans contredit le plus important de Mussèra. Ce n'est qu'une baraque fort sale, mais assez bien construite en matériaux du pays. Mon Dieu, que ces Portugais sont dégoûtants I

En revenant à Kinsembo, nous rencontrâmes le roi du pays, qui, couché dans son hamac, tout comme un blanc, fumait sa pipe. Lorsque nous nous croisâmes, mes porteurs s'arrêtèrent, sans doute pour m'obligera rendre mes hommages. Mais je me mis en colère et, sans mùme jeter un coup d'œil au vieux potentat, j'orJonnai à mes gens de continuer leur route. Les noirs qui composaient son cortoge firent chorus sur l'orgueilleux Français ; mais je n'y fis même pas attention. Bientôt le ciel, sans doute pour me punir, se couvrit de nuages. Une averse éclata, mais une de ces averses comme il en tombe dans ce pays et en cette saison. Malgré un caoutchouc, une couverture, des bottes, j'arrivai trempé à Kinsembo. Quand nous repassâmes les rochers, le tonnerre grondait furieusement et ses détonations formidables, roulées d'échos en échos, éclataient avec un bruit comparable à celui que ferait une décharge d'artillerie; lap'uie fouettait le corps nu de mes hommes, et le vent, s'engouffrant dans l'espace laissé libre entre les blocs de granit, soufflait avec un bruit lugubre et menaçait, à tout moment, de nous 'renverser. Il faisait sombre et, à la lueur des éclairs, on voyait ces masses s'agiter sous des formes fantastiques. Je tremblais, malgré moi, au milieu de ce bruit et de ce déchaînement des éléments en fureur. Mes porteurs, effrayés, silencieux, redoublèrent de vitesse, pour gagner la plaine où, fort heureusement, nous débouchâmes sans accident.

A mon arrivée, je trouvai à la factorerie le géiant d'Ambrizette se rendant à Ambriz; le pauvre homme est extrêmement maladie. Il affirme avoir été empoisonné par iis ni'gr s, mais je crois plutôt qu'il a les coliques sèches. Je le fis accompagner et recommander au docteur, un char-

mant liomine, celui à qui je dois la vie et qui, j'on suie convaincu, le soignera comme un fils... si on y met, le prix. Notre factorerie d'Ambrizette est fermée, le second de P'** étant mort il y a quinze jours.

•Je crois qu'on peut attribuer les dysscnteries et coliques sèches, assez fréquentes à la côte, à la mauvaise qualitfi des eaux que nous buvons. Cette eau, en effet, n'est pas saine. Elle altère l'argent, est, en outre, chargée d'une certaine quantité de calcaire et le voisinage de la mer la rend légèr-ement salée; un filtre la purifierait, mais ce serait un luxe à la côte et nous sommes réduits à la boire telle qu'on la puise à la rivière.

Visite au village. — Quelques semaines plus tard, P*** revenait d'Ambriz à peu près rétabli, je lui proposai, pour le distraire, d'aller faire, le lendemain, une excursion àlCilouenic chez le marfouk Don Scbe. L**' devait garder la maison ; nous emportions quelques provisions pour déjeuner.

Kilouenic, comme tous les villages nègres, se compose d'une vingtaine de cahutes en petits bois mal agencés et couvertes de paille. Au centre, entourée de grands arbres, est une large éclaircie servant de forum ou place publique. Tous ces villages sont entourés d'une enceinte formée uniquement d'un certain arbuste dont j'ignore le nom'; ses branches fines, vertes et molles, sont creuses et renferment un liquide blanchâtre que l'on dit vénéneux. Averti de notre arrivée, Don Sebe vint à notre rencontre. Kilouenic était à peu près désert; quelques enfants déguenillés jouaient aux osselets, assis dans la poussière ; des femmes pilaient du maïs dans des troncs d'arbre creusés à cet effet; d'autres vaquaient aux soins du ménage ; des jeunes filles bavardaient en écossantdes arachides. Quelques vieux chefs, accroupis autour d'un feu, devant leurs cabanes, fumaient silencieusement leur Kinzou. A cette heure, les hommes et les adultes étaient chez les blancs et la pinpart des femmes aux champs. Don Sebe nous conduisit à son chimbeck, un des plus somptueux du village, construit

en pelîts bois rccouYerts de terre rougo mouillée et scclipo au soleil. Une vraie porte en planches en défendait l'entrée. Avant de nous faire les honneurs de son palais, il nous présenta à un vieux patriarche assis au pied d'un énorme boabab. Ce nègre, le plus âgé de tous ceux que j'aie encore vus, était le plus ancien du village, le chef de la famille do notre hôte, et le fi'sde l'ancien roi de Kinsembo; il pouvait bien avoir quatre-vingts ans. Les quelques cheveux qui garnissaient son crâne étaient blancs comme la neige; sa peau était ridée comme un vieux parchemin. Nous lui serrâmes cordialement la main et reconnûmes alors seulement que le pauvre vieux était aveugle. Il nous répondit par quelques mots de bienvenue et nous lui offrîmes deux bouteilles de vin et une boîte de bœuf conservé qu'il reçut avec plaisir.

Puis nous nous occupâmes de notre repas. Le soleil, tombant d'aplomb sur nos têtes, nous aurait indiqué l'heure, si nos estomacs affamés n'eussent roucoulé fortement Y Angélus.

Don Sèbe possède une table et des escabeaux sur lesquels nous prîmes place. Tandis que, pour nous faire honneur, il étalait devant nous toute sa vaisselle qui se compose de quelques verres, six pots à' eau, une vingtaine de carafes et cinq ou six douzaines d'assiettes, une de ses femmes, jeune et jolie négresse, nous servit les mets que préparait une vieille matrone, sa mère, dont l'aspect était peu ragoûtant. Je n'ai jamais compris pourquoi de jolies filles, toutes gracieuses et aimables, sont affligées souvent de mères affreuses, désagréables et méchantes. C'est une étrange bizarrerie de la nature. Don Sèbe, assis par terre, partagea notre repas et ce ne fut pas sans peine que nous le décidâmes à manger en même temps que nous.

Anecdotes. — En revenant et après avoir largement récompensé notre hôte, — et je regrette de n'avoir pas osé témoigner notre satisfaction à notre charmante hôtesse par un tout petit baiser bien tendre, mais ma dignité de blanc

et surtout la présence de Don Sèbe calmèrent mon ardeur, — nous fîmes, dis-je, un petit tour de chasse. Mon compagnon tua un engoulevent, oiseau rare à la côte et fort curieux, comme on sait, que nous rencontrâmes dans les broussailles à la tombée de la nuit. Il était assez gros, gris comme le sol sur lequel il s'abattit et s'aplatissait en étendant ses ailes; ses yeux sont énormes; sa bouche, triangulaire, est formidable, large comme tout le corps et fendue d'une épaule à l'autre.

Ce mince gibier fut tout ce que nous rapportâmes et P***, qui n'est guère patient et maronnait sans cesse, était si pressé d'arriver, qu'en courant dans la cour il s'accrocha à une racine et s'étendit tout de son long, à la grande joie d'Antonio.

Cette plante, qui avait causé la chute de mon ami, est une véritable plaie au Congo, et pullule dans les terrains sablonneux. Imaginez 500,000 pieds de lierre rampant sur le sol et dont les 500,000 racines, grosses comme le pouce, s'étendent, se croisent, s'enchevêtrent sur une surface d'un hectare et sont cachées à la vue par de grandes feuilles vertes.

Cependant P*** s'est relevé furieux et frappe le mulek qui riposte hardiment; ils se battent; les nègres accourus n'ont garde de les séparer, enchantés de voir un blanc se mesurer avec un des leurs. Maladresse insigne et dangereuse. Enfin le marfouk, saisissant Antonio à bras le corps, l'emmena en poussant des exclamations d'indignation. Éqiia. Antonio, oullao engité (comment, Antonio, tu es fou) !

La saison terminée, mon retour en France décidé, nous nous occupons des préparatifs de mon départ. Mais jugez un peu de la reconnaissance des nègres : dès que j'eus fuit à Antonio et à Jeannette les cadeaux que je leur avais promis, ils s'enfuirent ; le premier, après m'avoir volé quatre chemises, deux gilets de flanelle, une casaque toute neuve et un vieux chapeau de feutre ; je vois d'ici mon coquin se pavanant dans un village au milieu de ses compatriotes

qui le regardent d'un œil d'envie, c'est à peine s'il daigne répondre aux œillades provofjuantcs des négresses charmées. Jeannette, plus honnête, n'avait emporté que ses effets à elle"; cependant elle eût pu s'approprier facilement plusieurs objets de valeur qui traînaient dans ma chambre, car j'avais grande confiance en elle.

Comptez donc sur les noirs. Depuis deux ans qu'Antonio et Jeannette, étaient avec moi, bien soignés, bien nourris, bien vêtus, comblés de cadeaux, ils avaient vécu comme des coqs en pâte. Mais savent-ils seulement, ces sauvages, ce que c'est qu'un bienfait I Etre bon pour eux, c'est être bête et faible, et ils ne tardent pas à nous faire repentir de notre indulgence.

J'étais abîmé dans ces réflexions misanthropiques, appuyé sur le perron de la factorerie, quand tout à coup j'aperçus à mes pieds, glissant sur ma botte, un petit serpent de la plus dangereuse espèce; sa morsure est presque toujours mortelle, affirment les indigènes. Je fis un brusque mouvement en arrière et, prompt comme l'éclair, écrasai d'un coup de talon le terrible reptile.

Ces petits accidents sont extrêmement communs, et, depuis longtemps déjà, nous n'y faisons même plus attention. Il y a encore quelques jours à peine que L***, pénétrant dans un magasin, apercevait un serpent qui, effrayé par le bruit de ses pas, disparaissait vivement derrière des balles de tissus. Ce n'est pas toujours avec ces animaux que les rencontres sont dangereuses ; je me souviens qu'un jour, nous promenant dans la cour, tout en causant je m'amusais à prendre les feuilles des arbres à ma portée ; tout à coup je poussai un cri. Un scorpion venait de me piquer; bien que j'eusse immédiatement frotté la blessure avec de l'ammoniaque et du phénol, je souffris cruellement durant plusieurs heures de mon bras engourdi.

Mais, s'il est bon de signaler tous ces petits inconvénients de la vie de chaque jour dans ces contrées, il est surtout intéressant pour vous d'être renseignés sur tout ce qui concerne les habitants. Ainsi je signalerai la brièveté

de leur vie. Parmi les hommes, il en est bien peu qui dépassent soixante ans. Les principales raisons sont d'abord leur précocité, leurs relations trop fréquentes avec los, femmes, l'abus des boissons, les rhumatismes qu'ils attrapent à coucher sur la terre en toute saison et par tous les temps.

Chez les femmes, cette brièveté de la vie est encore plus frappante et plus générale. Mariées trop jeunes, fatiguées de l'élevage de leurs enfants venus au monde alors qu'elles ne sont pas encore formées complètement, à vingt-cinq ans, elles sont vieilles ; en outre, les travaux auxquels elles sont assujetties dès leur plus tendre enfance sont une cause fréquente de mortalité précoce. Je parlais plus haut delà prompte formation des enfants. Un bébé, en efi'et, marche au bout de quelques mois, il parle déjà que les nôtres commencent à peine à bégayer; à trois ou quatre ans, il travaille, accompagne la mère dans ses courses. Bientôt il passe aux mains de son père et porte de légers fardeaux. Vous connaissez Gupidon, et Bomba, le fils de Don Sèbe ? Eh bien 1 ce dernier n'a pas encore six ans et déjà son père l'amène tous les matins du village et le remmène le soir. Or, de Kilouënic à Kinsembo, il y a plus de deux heures et demie de marche. C'est plus que n'en pourrait faire, chez nous, un enfant de dix ans.

Les crabes. — Maintenant que l'inventaire est terminé et que, la mauvaise saison approchant, le négoce est à peu près arrêté ; chaque soir, vers quatre heures, alors que la plus grande chaleur est passée, nous allons promener à pied aux environs de la maison. Le plus souvent c'est le long des marais que nous dirigeons nos pas. Nous faisons la chasse aux crabes. Ces petits crustacés rouges abondent ici; il y en a des milliers. Ils se réfugient dans des trous qu'ils creusent dans la vase sèche. La terre qu'ils en retirent, roulée en petites boulettes, forme un promontoire autour de leur repaire et lui donne l'aspect d'un entonnoir. Le sol, aux alentours, est couvert de ces boules, grosses

QUATBli ANNEES AU CONGO 2C3,

Hout au plus comme des pois. Ces petits animaux clicrclicnt leur nourriture dans les marais ; au moindre bruit, on les voit, comme autant d'énormes araignées, courir avec une vitesse prodigieuse, chercher un refuge dans leur trou. Une fois là, ils sont complètement à l'abri do nos coups. Nous les poursuivons avec des bâtons, mais leur petitesse, leur agileté et la faculté qu'ils ont de s'arrctcr court au milieu de leur courso et de revenir sur' leurs pas pour repartir aussitôt, toujours avec une rapidité vertigineuse, déjoue tous nos plans. Le nombre de ces petites bêtes est véritablement étonnant. Elles sont là en quantité beaucoup plus considérable qu'au bord de la mer.

La Pouta. — Notre promenade terminée, nous rentrons dîner; le soir, nous causons avec les marfouks. Nous leur racontons les merveilles de la Pouta (pays des blancs). Souvent j'ai proposé à Don Sèbe d'emmener Bomba, promettant de le lui ramener. « Dans mon pays, lui disais-je, il sera vêtu, comme les blancs, d'un pantalon, d'un beau paletot, de souliers. Il mangera comme nous, apprendra à lire, à écrire. » Il rit et ne veut pas me croire, et cependant, depuis bien longtemps, il me connaît. Je lui cite l'exemple de quelques jeunes nègres de sa connaissance qui, embarqués comme mousses,. sont retenus avec le navire qui les avait emmenés ; ces enfants, il est vrai, refusaient de descendre à terre, traitant leurs compatriotes de chiens , de sauvages et de nègres. Mais alors il me répond que nous les avons ensorcelés.

Louis est bien amusant quand il décrit le pays des blancs. Pour donner aux naturels une idée de la grandeur respective de chaque pays, il trace des carrés dans le sable. "Vous ririez bien d'entendre ce brave garçon expliquer sa carte. Chaque carré représente une nation. Il y en a quatre de diirérentes grandeurs; le premier, au centre, est énorme ; c'est la France; la Hollande vient après, puis le Portugal ; l'Angleterre est la plus petite. 11 se venge ainsi de l'ou-

trecuiilancfi de nos. voisins dont l'influence nous est le plus préjudiciable.

Du Congo et de ses habitants. — 11 est des gens qui s'offusquent de tout et qui nous blâmeront peut-être de ne pas chercher à éclairer ces malheureux ignorants. Mais à quoi cela servirait-il ? Vous les connaissez maintenant et savez combien ils sont peu intéressants. Ceux de l'intérieur sont plus doux et plus traitables, sinon plus intelligents ; mais, nous les connaissons moins. Isolés à la côte, au milieu d'étrangers, en face des blancs qu'ils voient rarement et qu'on leur a dépeints si féroces et si puissants, ils se tiennent sur la défensive. C'est chez eux qu'il faudrait les voir pour pouvoir apprécier leur véritable caractère, et étudier les moyens de les civiliser. Les noirs de la côte, abrutis par une superstition aveugle, non seulement ne progressent pas, mais ils s'opposent encore à toutes les améliorations que nous tentons. S'il est sacrilège de singer les mœurs des blancs, il nous est interdit à nous de construire en pierres, d'introduire des chevaux, etc., etc., et tout cela sous le prétexte que nous aurions l'arriore-pensée de prendre le pays. On est sorcier à tout propos et la moindre infraction aux coutumes entraine la mort de l'imprudent. Le fétichisme étant la plaie de ces contrées, il faudrait, ainsi que j'en ai soumis l'idée, soustraire les indigènes à cette funeste influence et pourcela les déplacer. Malheureusement, pour le moment, il ne faut pas songer à les décider à s'expatrier. Il serait nécessaire d'abord de les rassurer en ne les éloignant pas trop. Les Cabyndes, plus avancés, ne craignent déjà pas de parcourir la côte et do s'employer chez les blancs un peu partout. Bientôt, comme les Krouboys, ils n'hésiteront plus à s'engager pour des contrées inconnues.

Les Cabyndes marchent peu à peu vers une sorte de civilisation. Marins par goût, ils quittent volontiers leur pays, et s'attachent à imiter les blancs. Poun, un t'c leurs rois, est pour beaucoup dans ce mouvement. Intelligent, élevé à, Lisbonne, revenu ensuite dans son royaume pour

succéder à son père, il possède une grande influence sur son peuple, dont il a eu la sagesse de reprendre et le costume et les mœurs. Malheureusement l'expérience des Gabyndes en fait des coquins dangereux et rusés.

Au contraire de leurs voisins du nord du Congo, les Michicongos et les Mussorongos, les habitants du sud sont timides, et n'osent guère s'aventurer sur mer. Plus sauvages et depuis moins longtemps en contact avec les blancs, ils craignent d'affronter l'inconnu.

Nus moyens d'influence sur les nègres sont tous moraux. Mais, s'ils nous ménagent, c'est le plus souvent encore par intérêt. Ce sont les blancs qui leur vendent tous ces objets dont ils ont appris à se servir et dont, aujourd'hui, ils ne sauraient plus se passer. Cette poudre, ces fusils, ce tafia que nous savons taire et qu'ils ne peuvent imiter, leur donnent une haute idée de nos capacités et de notre pouvoir.

Puis, que do choses nous savons : nous ressuscitons les morts, nous guérissons les malades ; mais je m'arrête : là encore leur fatale superstition vient entraver notre bon vouloir et nous oblige à de grandes précautions. Aux blessés, nous administrons sans crainte du baume de commandeur dont ils ont appris à apprécier le pouvoir : la grande médecine, comme ils l'appellent. Pour les maladies autres que la fièvre, nous refusons notre concours ; car, si, par malheur, le patient venait à mourir, fût-ce môme seulement dans l'année, on nous accuserait de son trépas et le moins qu'il pourrait nous en coûter serait une grosse amende et des palabras à n'en plus finir.

Il ne faudrait pas croire cependant que les inligènes n'ont aucune connaissance en médecine. Leurs félichoiros possèdent certains secrets qui leur donnent sur leurs compatriotes cette influence que nous avons constatée. Ils connaissent les propriétés curatives de certaines plantes. Ils savent un antidote à la fièvre, à certains poisons, au venin de quelques serpents; mais, à vrai dire, la plupart de leurs remèdes ne sont que du charlatanisme. Au reste, il est à remarquer que, bien que sujets à des fièvres terribles, les

noirs sont relativement rarement malades ; cependant il ^ a quelques années, et, pour la première fois, la petite vérole sévit parmi eux et fit d'épouvantables ravages. Ces pauvres malheureux en ont une frayeur mortelle et noua accusent d'avoir apporté cette peste.

Les infirmes sont très rares ; et si parfois les muleks s'en moquent, jamais ils ne les maltraitent. Ils les croient quelque peu sorciers et redoutent une vengeance occulte.

Tout à l'heure, en parlant des noirs de l'intérieur dont je mettais l'industrie en opposition avec l'incurie de ceux du littoral, j'aurais dû, pour rendre le tableau plus complet, signaler l'habileté toute particulière des Cabyndes pour les travaux manuels : ils savent faire des planches et construire des embarcations sur le modèle des nôtres. Nos charpentiers, les seuls qu'on puisse trouver, sont tous Cabyndes. Ils n'ont qu'un instrument, l'erminette, dont ils se servent avec une grande habileté pour abattre les arbres, les équarrir, fendre les planches, pour façonner les mâts de chaloupe, etc., etc.

C'est encore parmi les cabyndes qu'on trouve les meilleurs sculpteurs d'ivoire. A l'aide d'un simple couteau, ils grattent les défenses d'éléphants, y découpent des personnages, des animaux, des arbres. Tout cela est bien primitif, mais d'une grande originalité; certaines pièces sont d'un travail vraiment remarquable. Ils exécutent des copies avec un certain succès, témoin un cachet que je possède représentant une patte de poule enserrant un œuf. Mais n'abusons pas des Cabyndes que, si intelligents qu'ils soient, j'estime moins que les Michicongos, et parlons un peu des productions du pays.

Productions du Congo. — Ces productions varient beaucoup depuis le Gabon jusqu'à Saint-Philippe de Benguela. Gela tient au climat surtout, mais aussi beaucoup aux habitants de l'intérieur. Je m'explique :

Cette partie du continent africain produit, do l'huile de jahne, des arachides, du sésame, de l'ivoire, de la gomma

Nos Cabyndes et leurs femmes (cliarpentiers, — blanchisseuses). — (Page 263.)

élastique, c!u café, des cocnots, de l'orseille, de la cire, dh la gomme copale, du tabac; mais toutes les tribus ne cultivent pas également ces produits, elles n'apportent guère à la côte que celui qui, chez elles, est le plus abondant

Ainsi, au nord du Congo, s'achètent, en grandes quantités, l'huile de palme, la cocnot ou noix palmiste; mais l'arachide et l'ivoire arrivent en beaucoup moins grande abondance.

Le haut Congo fournit d'immenses quantités d'huile de palme et d'arachide.

Au sud du fleuve, au contraire, on ne trouve plus du tout d'huile, mais des arachides, de l'ivoire, un peu de sésame, de l'orseille. A mesure que l'on descend vers Ambriz et jusqu'à Saint-Philippe de Benguela, l'ivoire est toujours aussi abondant; mais l'arachide fait peu à peu place au café, à la gomme élastique. On trouve bientôt de la gomme copale, de la cire, du tabac. A Ambriz, les blancs commencent à acheter l'écorce du boabab, très prisée en Angleleire pour la confection de certains papiers.

Le boabab. — Parlant de la végétation de ces contrées, j'ai omis de citer, s'il m'en souvient bien, parmi les ar- . bres qui m'ont frappé, le plus important d'entre eux, le roi des forêts africaines, le majestueux boabab ; et cependant les environs d'Ambrizette, de Kinsembo surtout en sont abondamment pourvus. Cet arbre géant atteint des proportions colossales, telles, que, si d'autres voyageurs n'en avaient déjà parlé, je craindrais fort de n'être pas cru. Son bois humide et tendre s'entaille avec une grande facil Aé; son écorce, épaisse et flexible, est peu adhérerîte au tronc. Coupée avec un couteau, elle se déchire sous forme de longs et larges rubans. Les naturels en font des cordes, séparent les filaments qu'ils utilisent pour tisser des étoffes, enûn, nous la vendent. Nous l'expédions en Angleterre par balles de 100 kilog. Elle se vend de 240 à 260 francs la tonne. Ce commerce prend chaque jour une plus grande extension. Une des particularités du boabab,

c'est que son ccorce repousse, sans qu'il ait souffert en aucune façon. Il ne présente pas non plus l'apparence des autres arbres. 11 est, en général, formé de deux troncs, quelquefois trois, accolés ensemble. De leurs sommets réunis et peu élevés partent des branches qui s'étendent en bouquets à une distance énorme.

Le boabab n'est pas haut en proportion de sa taille; son feuillage est maigre ; ses fruits oblongs, d'une matière dure, pendent aux branches, accrochés par un filament. De loin on dirait une nuée de corbeaux suspendus par une patte, ce qui lui donne un aspect fort original. Quant au tronc du boabab, il atteint souvent des dimensions phénoménales. L'und'euX; situé sur la route de Kinkoll, mesure 21 met. 25 de circonférence. On m'a répété souvent que, dans la cour de la factorerie de Landana, il existe un vieil arbre, dont dix-sept nègres, se tenant par la main, parviennent à peine à entourer le tronc ; et, s'il faut en croire certains voyageurs illustres, ces dimensions, déjà bien raisonnables, sont encore insuffisantes pour donner une idée du développement extrême que peut atteindre le boabab.

Le feu a très peu de prise sur cet arbre qui possède une . très grande vitalité et dont les racines s'étendent sous terre à de très grandes distances. A lui seul, il forme une petite forêt.

Tout est intéressant dans ces contrées inexplorées, et mieux on les connaîtra, plus on y trouvera d'étranges choses ; mais, si le sol produit de ces végétaux gigantesques, dont nous avons peine à nous faire une idée, si les forêts encore vierges renferment des animaux curieux, des monstres tels que le gorille, dont, il y a peu d'années encore, on niait l'existence, le ciel sous lequel ils naissent et croissent, ce ciel pur et limpide semé d'une quantité innombrable de diamants étincelants de mille feux, n'est pas moins intéressant à observer. Vous avez entendu parler de la grandeur, de l'éclat de Sirius dont les rayons luttent presque avec ceux de la lune et tracent sur la mer un sillon lumineux. Mais, ce qui est remarquable encore, c'est la quantité in-

nombrable d'étoiles filantes qui sillonnent les cieux. Le 29 novembre 1870, vers neuf heures du soir, j'ai vu une splendide comète, se dirigeant du sud-sad-ouest au nordnord-est. Elle brillait d'un éclat intense et sa queue resplendissante s'étendait sur plus de la moitié du ciel. Elle demeura visible pendant près d'une demi-minute. Ce spectacle eût fait la joie d'un astronome et certainement il eût signalé cette comète aux sociétés savantes.

Les éléphants. — Nous avons dit que l'ivoire était un des produits les plus intéressants de ces contrées. L'éléphant d'Afrique est celui dont les défenses atteignent les plus grandes proportions. J'ai entendu dire que l'ivoire en était moins estimé que celui des éléphants de l'Inde, mais cela m'étonne, et, à ce propos, il est bon de vous prémunir contre certaines dénominations commerciales. Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les ivoires se classent en deux catégories : l'ivoire vert et l'ivoire mort. Le premier est plus tendre que le second et on croit généralement que cela tient à ce que la défense a été arrachée à l'animal tué. C'est une erreur qui provient de ce que l'on ne sait pas, sans doute, en Europe, que l'ivoire conserve très longtemps cette nuance légèrement colorée qui lui est particulière tant qu'il est tendre, et voici la preuve de l'exactitude de ce que j'avance :

Les nègres qui nous apportent l'ivoire, bien que venant de fort loin, ne sont néanmoins que les intermédiaires d'autres noirs habitant plus avant encore qu'eux-mêmes dans l'intérieur. Parmi les dents qui composent une chimbouck, il s'en trouve fort peu provenant d'animaux tués et celles-là conservent encore à leur base des traces de chair séchée. La plupart, sont recueillies dans les cimetières d'éléphants. C'est ainsi que s'explique l'immense quantité de défenses que nous exportons.

Ces animaux vivent en troupeau au milieu des bois ; ils choisissent comme campement ou lieu de ralliement une clairière solitaire, où ils reviennent touiours; de cette

clairière, les vieux et les malades s'éloignent peu; les mourants y succombent, et, quand le pays environnant ne fournit plus à la nourriture du troupeau, il s'éloigne et va chercher dans une région nouvelle une contrée plus hospitalière.

Parmi les défenses que recueillent alors les indigènes, beaucoup sont fraîches encore et possèdent les qualités de l'ivoire vert; d'autres, plus anciennes ou provenant d'animaux trop vieux, sont d'un ivoire plus sec et plus dur, moins facile à travailler. Ce sont celles là qui constituent l'ivoire mort. Quelques unes enfln, fendillées, friables, ont été enterrées longtemps ou extraites des tombes des anciens chefs.

Nos noirs de l'intérieur sont eux-mêmes étonnés de la quantité de défenses qu'ils nous vendent. Un jour, un matout me dit que, sans doute, nous revendions de l'autre côté du continent ce que nous achetions par ici. Les éléphants ne doivent donc être très communs que dans le centre tout à fait de l'Afrique, dans les régions encore inexplorées qui s'étendent au sud du lac Tchad ; car le matout dont je parle faisait partie d'une caravane ayant trois mois de marche, et il m'affirma qu'en son pays l'éléphant était très rare.

Que de fois les marfouks m'ont demandé ce que les blancs pouvaient faire de tout cet ivoire, et ma réponse les étonnait toujours.

Le rongeur d'ivoire. — Il est un fait curieux à remarquer et qui, pendant bien longtemps, m'a vivement intrigué. La. pointe de certaines défenses est déchiquetée comme si elle avait été rongée. Je refusais cependant à croire qu'un animal put se nourrir d'une matière aussi dure; mais le fait est certain et, aujourd'hui, je n'en puis plus douter. Un petit animal, assez semblable à un écureuil, rongeur aux longues dents, abîme ainsi les défenses d'é'éphants. Bien que tous les nègres s'accordent à le dire très commun, je n'ai pu malheureusement m'en procurer un

spèclmpç^. Quelque étrange que puisse paraître l'existonce du mangeur d'ivoire, on est déjà porté à y ajouter foi quand on examine avec soin ces petites rigoles se croisant en tous sens et qui ne peuvent véritablement être produites que par des griffes ou des dents. Au reste, une .petite défense ainsi entaillée que je rapporte, vous permettra de constater le fait.

Parmi les animaux les plus communs, ce me sera une occasion de signaler les écureuils qui abondent en espèces différentes. J'en possède trois; j'en ai vu de charmants et pas plus gros, certes, que des oiseaux.

Les mines. — Mais revenons aux produits du sol africain ; les richesses que recèlent les entrailles de la terre paraissent aussi abon dantes et variées que celles qui la recouvrent.

Les Portugais possèdent, à un mois de marche dans l'intérieur, au Bcmbe, une mine do cuivre extrêmement importante; le minerai, du carbonate de cuivre ou malachite, y est très abondant et très riche. J'en possède quelques échantillons. Cette malachite est belle , bien veinée, mais ne vaut pas cependant les magnifiques blocs que l'on extrait des monts Ourals.

Le for est aussi fort commun, ainsi que l'indiquent les armes forgées par les indigènes ; on le trouve à l'état naturel ou en oxyde.

L'or, sans doute, ne manque pas non plus ; quoique, jusqu'à présent, on ne l'ait trouvé que dans les régions plus au nord et dans le lit des rivières. A ce propos, je me souviendrai toujours de l'émotion que nous ressentîmes un jour qu'on nous présenta un petit cube jaune on nous affirmant que c'était de l'or. Hélas! ce n'était qu'une pyrite de cuivre, ainsi que nous pûmes facilement nous en convaincre. Mais le sol contient donc du cuivre à l'état natif?

L'Afrique, riche en métaux de toutes natures, l'est peutêtre aussi en pierres précieuses. N'avons-nous pas entendu dire qu'on avait trouvé des diamants au Cap?

Ge pays, malsain, dangereux, à peu près impénétrable et encore presque inexploré, est peut-ôfcie appelé, quand il sera plus connu, à produire dans le monde une révolution analogue à celle qu'a amenée la découverte des mines d"or de l'Australie et de la Californie. Aujourd'liui, le climat, les habitants, et surtout le manque absolu de moyens de transports sont autant d'obstacles à son exploitation; obstacles tellement sérieux et insurmontables, que, depuis l'abolition de l'esclavage, le gouvernement portugais se trouve dans l'impossibilité de faire travailler à ses mines du Bembe; et il est question, depuis quelques années, de les abandonner.

Cette nation, avant la prise d'Ambriz entretenait, depuis fort longtemps, des relations suivies avec le Mani-Congo. Des missionnaires et des négociants étaient établis à San Salvador, capitale de toute cette immense contrée arrosée par le Rio-Congo, et résidence du grand roi de ce pays. Aujourd'hui, rien de tout cela n'existe plus ; les blancs ont dù s'enfuir ou ont été massacrés et les relations avec le prince sont rompues depuis cette époque.

Que si on veut avoir des détails sur les causes qui ont pu amener ce funeste résultat, on s'adresse au ministre de la marine à Lisbonne, ou qu'on recherche dans les archives et les bibliothèques du gouYornement. Un homme ayant habité longtemps la côte, connaissant la vie en ces contrées et les mœurs des indigènes, pourrait, s'il en avait le temps et si on lui en facilitait les moyens, découvrir, trier et réunir des documents d'une importance et d'une valeur incalculables dans les récits des nombreux voyages que des Portugais ignorants, et sans caractères offlcieux, ont fait dans toute cette région du continent africain. Bien souvent, j'ai caressé cette idée, mais les circonstances m'ont empêché d'y, donner suite.

Les traitants de l'intérieur. — Les Portugais sont encore établis à Cassange, point situé, dit-on, à cent lieues do Loanda, un peu au sud. Là, quelques aventuriers, an-

QUATRE ANNF.es AU CONGO

ciens forçais pour la plupart, sont disséminés en pleine Afrique, au milieu des populations indigènes. Etablis dans de mauvaises baraques, ils achètent de l'ivoire pour le compte des négociants de Saint-Paul. Tous les mois, des caravanes composées d'une cinquantaine de noirs partent avec des balles de tissus qu'ils portent ou qu'ils roulent, puis reviennent avec les produits que leur conDe le traitant. Ces caravanes, formées d'indigènes soumis etbien que protégés par le gouvernement, sont continuellement en but aux attaques des tribus libres qu'elles traversent et rarement un chargement arrive au complet. Tel est le seul lien qui relie ces hardis pionniers avec la grande ville de la côte occidentale.

Quelle vie que celle de ces hommes. Abandonnés, livrés à leurs propres forces, ils sont chaque jour exposés à mille dangers. Malades, ils sont massacrés; morts, leur cabane est mise au pillage et les marchandises qu'elle contenait perdues pour le négociant trop aventureux.

Saint-Paul de Loanda. — Je vous ai souvent parlé do Loanda, — Loanda, la capitale de la province portugaise d'Angola, la plus ancienne et la plus grande ville do toute la côte occidentale d'Afrique. Riche et prospère au temps de la traite, elle était le rendez -vous de tous les négriers, le grand centre du commerce de l'ébène.

Aujourd'hui, bien que déchue de son ancienne splendeur, elle tend à reprendre par le commerce son importance première. Prèsde 15,000 habitants forment la population blanche et mulâtresse. Protégée par un fort, défendue par une petite armée d'environ mille hommes, composée de blancs et de noirs enrôlés, sous le commandement d'un capitaine, gouverneur de la province, elle est à l'abri d'un coup de main. Un navire de guerre au moins est toujours mouillé dans la rade, ou en croisière sur la côte. Cette rade immense et superbe est une des plus belles qui soient au monde, dit on. J'ai une photographie rare et curieuse du panorama de la ville et de la rade. Eh bien, avec tous ces

éléments, voyez l'impuissance du gouvernement portugais qui n'a pu encore s'assurer des communications par terre avec Ambriz. Les noirs de Mossoulos sont à tel point les maîtres insoumis de la région qui s'étend entre les deux colonies, que personne n'a jamais songé à y fonder un comptoir ; qu'une lettre ne peut la traverser et que jamais un blanc ne s'y aventure.

J'étais tout entier à ce résumé des observations que j'ai pu faire pendant ces quatre années que je viens de passer au Congo, quand le packet anglais mouilla à Kinsembo. Celte nouvelle, que L*** m'apporta à brûle-pourpoint, me fit un tel effet que je faillis me trouver mal. Je devais, en effet, prendre passage à bord pour rentrer en Europe.

Je remets à plus tard les renseignements que j'ai recueillis sur la langue fiot et, en général, sur les différents idiomes on usage parmi les naturels.

CIIAPITRIÎ X

Départ pour la France. — Ambrizettc. — Banane. — Mort de Martin à Bomah. — Bintla. Les liiiipopotanies. — Landana. — Guerre de Landana. — Ponta-Negra. — Le Gabon. — Fernando-Po.

— Le Camérou. — Le Boni. — MM. Marche et de Compiègne.

— Visite à la mission. — Lagos. — Le royaume du Dahomey. Widah. — Jelly-Coll'ee. — Acra. — Cap Coast. Les Ashantées.

— Cap Palmas. Les Krouboys. — Sierra-Leone. — Un miracle.

— Mort au champ d'honneur. — Ténériffe. — Madère. — Liverpool. Arrivée à Paris.

Départ pour la France. — Le 27 septembre, à huit heures du matin, je quittais le rivage.

Tout le personnel de la factorerie, le roi et nombre de linguisters avaient tenu à me faire cortège jusqu'à la plage. Ce fut une véritable ovation et nous étions déjà loin que retentissaient encore à nos oreilles les cris de la foule : « Équa, équa, signor sieur Charles, Ouenda Embolé kou7ia Poula. Sala Ici ïa bisa mundélé. Oh 1 Monsieur Charles bon Yoyage pour le pays des blancs. Porte-toi bien, blanc. » Il est juste de dire que ces transports, je les avais mérités par les nombreux cadeaux que, suivant la coutume, j'avais été oblige de faire avant mon départ.

■ Un accident, un grand malheur dont je ne me consolerai jamais, signala mon embarquernent. Mes bagages étaient chargés dans deux pirogues, la première, dans laquelle j'avais pris place, arriva sans encombres à bord du loruba. La seconde, qui contenait trois malles pleines de bocaux remplis de tous les animaux que j'avais pu réunir pen-

dant mon long séjour, chavira, hélas ! en traversant la harre et ce qui, pour moi, constituait une véritable richesse, fruit de bien des efforts, de peines et d'argent, fut perdu sans ressources.

Cependant le temps passait ; j'embrassai mon brave Louis qui repartit le cœur bien gros ; quelques minutes se passent, un coup de canon retentit, le sifflet du capitaine ordonne do lever l'ancre, le navire s'ébranle et nous voilà en route pour Ambrizette. Appuyé sur le balcon de la dunette, les yeux fixés sur liinsembo, je distinguai le pavillon de la factorerie qui irois fois fut amené et hissé de nouveau. C'était le dernier adieu de L*"*. J'étais bien ému, je l'avoue. On ne quitte pas impunément un pays, quel qu'il soit, où on a passé une partie de son existence. Puis je m'étais accoutumé à ces noirs qui m'appelaient leur père; ils me le faisaient payer cher. Cependant, tout en me volant, ils me respectaient et puis ils s'excusaient si bien. — « Qu'est-ce que cela te fait que nous te prenions un fusil. Tu peux en faire autant que tu veux. II n'en est pas de même pour nous. » — Je regrettais enfin celte vie au grand air, en pleine liberté. Mais, à mesure que la terre s'effaçait dans le lointain, ces idées dans mon esprit faisaient peu à pou place à d'autres plus gaies et je me laissai aller bientôt au bonheur immense de retourner dans ma patrie.

Ambrizette. — A Ambrizette, nous restâmes deux heures à peine. Je n'eus que le temps d'aller faire mes adieux aux blancs qui habitent ce point.

Banane. — Le lendemain, nous étions à Banane. Ce no tut pas sans émotion que je revis les lieux où, pour la première fois, j'avais foulé le sol africain. Nous étions sept alors, jeunes, pleins d'espérance et de santé, et je me retrouvais seul au rendez-vous; Martin était malade à Domah, les autres étaient morts.

Banane est bien changé. De nouvelles maisons se sont établies sur la pointe, qui présente maintenant l'aspect

QUATliE ANNÉES AU CONCO

d'une petite colonie florissante. Le service des bateaux anglais arrivant tons les mois a donné à ce point, déjà si important comme position, une sorte dévie et d'animation. Les blancs y ont acquis une grande autorité. Les indigènes s'étaient montres si turbulents, attaquant, incendiant les établissements; pillant les petits bâtiments qui remontaient la rivière, qu'il avait fallu réclamer l'intervention des navires de guerre, intervention qui a coûté cher aux nègres et leur a appris à nous respecter ou tout au moins à nous craindre.

Mort de Martin à Bomah- — Au moment de quitter Banane j'apprends une nouvelle qui me bouleverse : Martin, mon pauvre Martin, vient de mourir à Bomah. Nous nous aimions comme deux frères ; il était si gai, si bon, si jeune enfin. Eloignés tous deux du foyer paternel, ayant vécu tous deux pour la première fois de cette vie d'aventures, une môme situation n'avait fait que resserer entre nous les liens d'une amitié désintéressée, sincère, inaltérable. Hélas! il est mort! mort d'excès de travail, au milieu d'étrangers, sans un ami pour lai fermer les yeux. Que vais-jc répondre à sa mère quand elle me demandera son flls ? Il y a quelques mois à peine, il m'avait écrit pour savoir l'époque probable de mon départ afin de prendre le même vapeur qne moi. Hélas ! hélas! il est mort maintenant, et je n'ai pu le revoir, assister à ses derniers moments, recevoir son adieu suprême; il est mort à 2,500 lieues de sa chère France; son corps repose au milieu de sauvages. Je ne puis môme aller cueillir sur sa tombe un souvenir pour sa pauvre mère. Le vapeur de la maison qui va souvent à Ponta da Lenha et à Bomah est désarmé, et le loniba doit partir demain matin.

Binda. Les hippopotames. — C'est un vapeur français qui le premier monta à Bomah. Nôtre gérant en chef à Banane doit même tenter do l'envoyer jusqu'à Binda, où un blanc a établi un comptoir. C'est de Binda qu'on entend

SI

distinctement le bruit de la première des cataractes de lellala.

La navigation du Congo est extrêmement dangereuse, le lit du fleuve étant tapissé de nombreux bancs mobiles. Quand oii quitte Banane, on longe sur la rive droite, le pays de San Antonio, habité par les pirates. Bientôt on dépasse le Catige, c'est une forêt épaisse, impénétrable; forêt enchantée, scion une légende très répandue parmi les Cabyndes. Pour rien au monde, ils ne consentiraient à passer en pirogue sous l'ombre que projettent sur la rivière les grands arbi'cs qui bordent le rivage. Ce n'est qu'avec de grandes précautions qu'ils s'en approchent et, dès qu'ils les aperçoivent, ils ont soin de jeter religieusement dans l'eau à boire ou à manger au fétiche. L'origine de cette croyance est déjà fort ancienne : un jour, paraît-il, une pirogue passa trop près du bois ensorcelé, et tout à coup on la vit se dresser sur sa quille et disparaître dans les flots. Cet accident provenait sans doute de ce qu'un hippopotame, remontant à la surface de l'eau pour respirer, rencontra par hasard cet obstacle et le fit chavirer ; mais les noirs, comme tous les êtres ignorants et superstitieux, voient des faits miraculeux dans tout ce qu'ils ne peuvent facilement expliquer.

Les hippopotames sont très nombreux dans le Congo, mais il est rare qu'ils descendent jusqu'à son embouchure, où Peau est saumâtre. Un jour cependant, à Banane, les blancs s'emparèi ent du cadavre d'un de ces animaux qui flottait sur le fleuve et dérivaità lamer. Les dents, d'une grandeur extraordinaire, mesuraient 71 centimètres de long, elles étaient recourbées en demi-cercle ; et pesaient chacune 2 kil. 105. Bien que j'en aie vu souvent, que j'en aie acheté bon nombre aux caravanes d'ivoire, jamais je n'aurais supposé qu'elles pussent atteindre de telles dimensions.

Entre Ponta da Lenha et Bomali, où le Congo forme un immense bassin de plusieurs kilomètres de large, se trouve un arbre fétiche ; des- quantités considérables de chauvessouris ont élu domicile sur ses branches, et rien n'est curieux comme le spectacle qu'ollVent ces animaux lorsque,

QUATRE ANiNÉES AU CONGO 279

effrayés par un coup de fusil, ils s'éparpillent et obscurcissent le ciel tout autour de leur domicile. Ce pays se nomme Malebe.

Landana. G-uerre de Landana. — De Banane, nous nous dirigeons sur Landana. On parle encore ici de la fameuse guerre qui eut lieu il y a deux ans, et à, laquelle les blancs doivent l'indépendance dont ils jouissent.

Au sud de la province de Loango, au fond d'une large baie, se jette la rivière de Chiloango. Quelques blancs, séduits par la richesse du pays, étaient venus s'y établir et fondèrent ainsi Landana.

Les affaires prospérant, au bout de quelques années, les traitants avaient réuni sur ce point une telle quantité de marchandises, que les princes du pays, éblouis par tant de richesses, résolurent d'en avoir leur part.

Tout d'abord, ils exigèrent que les blancs payassent un tribut plus élevé que celui qui avait été convenu, mais ceux-ci refusèrent énergiquement. Il y eut beaucoup de bi uit, une grande palabra qui n'aboutit pas ; bref, les chemins furent fermés, c'est-à-dire qu'il fut interdit de communiquer avec les blancs, de-leur vendre des produits ou de leur apporter des victuailles. Ceux-ci, fatigués depuis longtemps des réclamations continuelles du roi, ne se laissèrent pas intimider et, ayant tenu conseil, résolurent de no pas céder.

Mais un jour que leurs esclaves allaient comme d'habitude chercher de l'eau à la rivière, ils y trouvèrent le niacaka ; or, le macaka est le représentant du roi : sa personne, l'endroit où il se trouve sont sacrés, et quiconque enfreint ses ordres est puni de mort. Les esclaves revinrent prévenir leurs maîtres. « Le macaka nous défend de puiser de l'eau à la rivière, » dirent-ils. — « Ah ! le macaka vous empoche de prendre de l'eau. Eh bien, emparez-vous de sa personne et amenez-le, » répondirent les blancs. Ces ordres graves furent exécutés , et les noirs revinrent poussant devant eux le vieux ministre, qui, mal-

gfé ses protestations et ses menaces, fut garilé prisonnier.

La nouvelle de ce sacrilège se répand dans les villages et y détermine une explosion de fureur terrible. Plus de doux mille guerriers descendent des collines vers la plage oii se trouvent les factoreries. Armés de fusils à pierre, d'arcs et de flèches, ils attaquent les blancs, les entourant de trois côtés. La position de ces malheureux, acculés ainsi à la mer, était extrêmement périlleuse.

Ces blancs, au nombre de dix, presque tous Portugais, gens intrépides, ne craignant ni Dieu ni diable, et quelque peu bandits, se préparèrent à vendre chèrement leur vie. Ils possédaient quarante esclaves, braves et robustes, habitués au maniement du. fusil et dévoués à leurs maîtres. La veille, une goélette était arrivée apportant trois caisses de sneeders, les premiers qui eussent encore paru à la cote. Les blancs avaient donc pour eux l'avantage des armes.

Les assaillants descendaient toujours en masses compactes, malgré les ravages que faisait dans leurs rangs le feu serré de leurs adversaires. Effrayés un instant par ces fusils qu'ils ne connaissaient point et qui les atteignaient à une si grande distance, ils s'arrêtèrent : Nkélé endoké, endokô cmpouïna (fusils fétiches, grands sorciers), s'écriaientils épouvantés.

Cependant le macaka de guerre rallie ses guerriers et, poussant de grands cris, s'élance en avant; on le suit. La position des blancs devenait insoutenable. Déjà, parmi les assaillants, les plus agiles vont atteindre les factoreries. Les coups de fusil se succèdent sans relâche; tout à coup, le macaka tombe atteint d'une balle. Aussitôt on l'entoure, on l'emmène et l'armée rétrograde emportant son cadavre.

Profitant de ce répit, un Portugais charge aussitôt une dos deux couleuvrines que les blancs possédaient; mais, dans son trouble, il fourre le boulet avant la poudre.

Les fidalgos ou princes délibèrent, réunis sous un palmier sacré situé sur une dos hauteurs qui dominent l'em-

bouchure du Ghiloangô. Les blancs ne perdent pas de temps et l'un d'eux, ancien artilleur, chargeant la couleuvrine restée disponible, pointe ; le coup part et le boulet vient eu plein briser le palmier sacré au pied duquel se tiennent les fidalgos. La terreur s'empare alors des naturels et l'armée entière s'enfuit en pleine débandade.

Ainsi finit cette guerre mémorable où dix blancs tinrent tète à plus de deux mille nègres. Des blancs, deux seulement furent grièvement blessés ; quant aux noirs, ils laissèrent plus de vingt des leurs sur le champ de bataille. Les sauvages se croyaient si certains de remporter la victoire, que tout le monde avait pris part à l'attaque. Les femmes suivaient l'armée, portant des dames-jeannes afin de les remplir de tafia après le pillage des factoreries. Les enfants s'étaient munis de sacs et de pagnes devant servir à mettre la part de butin de leurs parents. Et les assaillants eussent certainement réussi sans l'heureuse circonstance de l'arrivée de la goélette, qui fournit aux blancs les armes nécessaires pour tenir tête à leurs ennemis. Réduits à leurs seules ressources, ils eussent été tous massacrés

Ponta-Negra. — Le vapeur continue sa route, passe à Ponta-Negra, dernier point où. je connusse des blancs (quelques jours auparavant, on avait tué un gorille à Massabe); nous côtoyons le pays de Mayimiba ; bientôt nous acrivons en vue du Gabon où nous mouillons le 1" janvier.

Le Gabon. — La côte, assez accidentée depuis Mayumba jusqu'au cap Lopez, s'aplatit tout d'un coup d'une manière uniforme jusqu'à l'estuaire du Gabon, extrêmement dangereux, semé qu'il est de bancs nombreux. Plusieurs navires s'y sont perdus à des intervalles très rapprochés, quoique des bouées préviennent les navigateurs et leur indiquent la route à suivre.

Le village, échelonné sur une colline qui vient mourir <à la mer, dominé par la maison du gouverneur, offre un

riant aspect; des massifs d'arbres, des jardins potagers, semés do plantes européenaes, lui donnent un petit air de pays civilisé. En somme, le coup d'œil est cliarmant. Quand nous arrivâmes, il y avait sur rade deux navires de guerre français ou plutôt un seul, car l'autre a été transformé en ponton. Avec quelle joie j'ai salué notre pavillon qu'on rencontre si rarement à cette distance de la patrie! Hélas 1 les Anglais accaparent les situations les plus favorables, là même où ils ne sont pas les maîtres.

Quelques Français nous donnèrent sur le Gabon de bien tristes détails.

Après la guerre de 1 870, l'escadre que nous entretenions dans cette colonie a été rappelée. Aujourd'hui, nous ne sommes plus même en mesure de protéger les négociants établis dans la rivière, et notre négligence fait d'une colonie qui pourrait être facilement si productive, une possession en décadence et sans profit pour nous.

On parle ici, et je donne cette nouvelle sous toutes réserves, de pourparlers engagés entre le gouvernement anglais et le nôtre tendant à échanger la Gambie contre le Gabon. Si l'entente se fait, voici, en me basant sur les renseignements que j'ai pu me procurer, les avantages qu'en recueilleraient les Anglais.

Du Gabon, je crois que les Français ne tireront jamais grand parti. Ce pays est trop loin de la France et nous ne nous occupons guère de nos colonies. Leur sort intéresse médiocrement la masse du public, et, sans doute, nos gouvernants, sachant le peu de cas qu'on fera de leurs effoi ts, ne leur, accordent pas assez d atteniion.

Au Sénégal, cependant, grâce surtout au général Faidherbe, dont partout on vante l'intelligence administrative, et dont la réputation est arrivée jusqu'ici, nous possédons une colonie florissante à laquelle l'annexion de la Gambie, qui y touche, pourra peut-être donner une plus grande importance. Cette contrée a été longtemps sous notre domination ; elle est déjà à moitié française. Les Anglais, dont les efforts sont neijtralisés par les nôtres, ne

peuvent que difficilement s'y maintenir avec avantage dit-on.

Au Gabon, au contraire, ils trouveront un vaste champ d'exploitation et, avec leur caractère essentiellement colonisateur et dominateur, ils s'attacheront à agrandir leurs possessions et à les étendre au sud autant qu'ils le pourront. Ils entretiennent dans ces parages, et à Cabynda, près Banane, des navires de guerre prêts à saisir,' à tout instant, l'occasion de faire connaître leur puissance en défendant les blancs établis sur la côte. Et ce n'est pas sans arrière-pensée qu'ils interviennent ainsi auprès des indigènes, tantôt comme leurs amis et leurs défenseurs contre les blancs, soupçonnés de vouloir s'emparer du pays, tantôt comme nation puissante, protectrice de ces mômes blancs

Tôt ou tard, soyez en certains, le but qu'ils poursuivent si patiemment depuis longtemps, ils l'atteindront et l'époque n'est pas éloignée oîi, surtout si le G-abon leur est cédé, toute cette partie de la côte occidentale d'Afrique, jusqu'aux possessions portugaises, leur appartiendra ou tout au moins reconnaîtra leur suzeraineté.

Le bruit court qu'une maison de Nantes aurait l'intention d'établir un service régulier de vapeurs. Mais ce projet vient bien lard. Il est môme à peu près certain que cette résolution, si tant est qu'elle doive être mise à exécution, sera abandonnée, si l'échange dont j'ai parlé plus haut aboutissait.

Minuit viennent de sonner ; le navire est en fête. On célèbre le jour de l'an à bord. Une députation de matelots vient nous souhaiter la bonne année. Nos remerciements, accompagnés d'une notable quantité de bouteilles de genièvre, sont reçus avec des exclamations et des larmes de reconnaissance.

La nuit se passe en chansons, cris ; bientôt tout le monde est ivre, officiers et matelots. A minuit sonnant, une salve de coups de canons salue la naissance de la nouvelle année. Il paraît que ce vacarme jette l'émoi à terre;

car une chaloupe ne tarde pas à venir à bord, montée par un officier français qui, la chose expliquée, prie de ne plus tirer.

Fernando-Pô. — Le lendemain soir, nous quittions le Gabon, nous dirigeant sur Fernando-Pô. Rien de charmant comme l'aspect de cette île, formée de deux grandes montagnes couverles d'une ■végétation luxuriante. Le village est situé au fond d'une petite baie sur le sommet d'une falaise à pic qui la domine et l'enserre. Un petit chemin bordé de buissons en fleurs, conduit de la plage au village; cette baie, malgré son exiguïté, est tellement profonde que les navires du plus fort tonnage peuvent y pénéirer, et mouillent à quelques encablures seulement du rivage ; elle est si petite, que nous ne pûmes y prendre place, sans briser le beaupré d'un navire à l'ancre.

Nous descendons à terre , et parcourons gaiement les allées bordées d'arbres magnifiques. Dans les enclos, ou jardins fermés par des planches , poussent au hasard, pêle-mêle, enlaçant leurs branches en un fouillis inextricable, palmiers, bananiers, orangers, citronniers, figuiers. Partout des fleurs aux couleurs vives, inconnues dans nos contrées. Nous rencontrons des négresses et de jeunes mulâtresses vêtues de longues robes et de turbans aux couleurs éclatantes; elles s'arrêtent, chuchotent entre elles, puis se sauvent en éclatant d'un rire frais et argentin. Excités par les regards chauds et provoquants que nous lançaient leurs grands yeux noirs, nous nous élançâmes plusieurs fois à leur poursuite; mais, agiles comme des biches, elles disparaissaient bientôt au détour d'une allée, dans des nids de fleurs et de verdure.

A Fernando-Pô, nous ne sommes plus chez des sauvages, bien que cependant la civilisation n'y soit guère encore qu'à l'état d'enfance; mais les maisons sont en planches, quelques-unes assez bien construites, celle entre autres du gouverneur, l/a plupart, néanmoins, sont disgracieuses, saleSj mal bâties, mais nous n'y regardons pas de si près.

11 y avait déjà une heure que nous courions sous un soleil de plomb ; quand naalgré notre enthousiasme, la fatigue et la soif nous ramenèrent sur une sorte de petite place. Au • milieu, un jardin entouré d'unegrille sans portes, d'un côté uns église construite. en pierres, de l'autre un cabaret. La cloche sonnait l'Ajigelus et de -vieilles matrones, les yeux baissés, les mains jointes, se rendaient à l'offlce.

Nous recueillîmes quelques graines des arbustes qui nous parurent les plus curieux et nous revînmes à bord, regrettant de ne pouvoir passer quelques jours en ce charmant pays.

Cette ile, malgré Sa situation avantageuse et la pureté de son climat, est sur le point d'être abandonnée par les Espagnols. Faute de bras pour travailler, elle ne leur rapporte plus rien et leur coûte beaucoup d'argent.

Déjà l'évacuation est commencée : la garnison a été rappelée, il y a un mois, et les quelques employés du gouvernement qui restaient encore prennent passage à bord du Joruba pour être rapatriés. Voilà encore un pays qui ne sera pas longtemps sans appartenir aux Anglais.

Le Gaméron. — Après un séjour de vingt-quatre heures à Fcrnando-Pô, nous repartons pour le Gaméron. Là, de nouve.aux étonnements nous attendaient. La première chose qui frappa nos regards en pénétrant dans la rivière, ce fut l'absence presque complète de maisons et cependant une douzaine de navires étaient mouillés tout autour de nous. Ces navires offraient, il est vrai, un aspect particulier qui nous intriguait beaucoup. lis étaient recouverts d'une sorte de toit. Nous apprîmes bien vite qu'ils servaient d'habitation aux blancs que, l'insalubrité de la côte, extrêmement marécageuse, et la violence des indigènes empêchent de s'établir sur le continent oîi sont bâtis seulement quelques rares magasins pour recevoir les produits qui viennent par terre.

Quant à l'huile, qui est de beaucoup le produitle plus important, elle descend à la côte par la rivière; les naturels la

transportent dans de grands canots creusés dans des troncs d'arbre. Ces pirogues atteignent des dimensions incroyables; il en est qui mesurent 25 m. do long sur deux de large. Les blancs peuvent y charger jusqu'à six ponchons de 1 25 gallonsque quarante rameurs remorquent en pagayant.

Ces noirs sont magnifiques de forme, grands, bien faits, -vigoureux; ce sont de beaux types de la race nègre. Ils ont beaucoup de rapports avec les Krouboys du pays desquels nous approchons du reste. Leur langage a quelque analogie avec celui de ces derniers , en ce sens qu'il est guttural et formé, semble-t-il , principalement de voyelles.

Le Boni. — Nous ne restons que quelques heures au Caméron et nous arrivons le 7 au Boni. L'entrée de la rivière est extrêmement dangereuse, la lame brise sur les bancs qui en obstruent l'embouchure à. plus de quatre lieues au large. De même qu'au Caméron, les blancs habitent sur des pontons. Il y a ici plus de quinze de ces navires, toutes maisons anglaises. Un épais brouillard couvrait la rivière, brouillard très malsain et très fréquent à cotte époque de l'année.

En ce moment, le commerce va mal. Deux rois puissants se partagent la domination de ce pays et, depuis quatre ans, ils sont en guerre, réclamant tous deux les droits sur le grand marché de l'intérieur. La situation précaire que celte dispute fait aux blancs menaçant de se prolonger encore longtemps, le gouvernement anglais s'en est ému et est intervenu dans le débat. Tout dernièrement un amiral commandant une des stations voisines reçut l'ordre d'engager les deux princes à partager leurs droits sur ce fameux marché et finalement leur intima d'avoir à terminer ce différend sous peine de le voir obligé de les mettre d'accord.

Ces monarques, se souciant fort peu d'une intervention dont, sans doute, ils connaissent le résultat ordinaire, se sont entendus et les blancs espèrent que le commerce va reprendre.

Seulement ma propre expérience m'a convaincu du mal irréparable que causent ces discussions. Les. matouts, ne trouvant plus libre leur débouché ordinaire, prennent un autre chemin, s'y habituent, y trouvent parfois des avantages et ne se décident que difficilement à revenir à leurs anciennes habitudes.

En rade du Boni se trouvait VAfrica, paquebot anglais venant de Liverpool. L'agent consulaire anglais vint nous inviter à déjeuner. « "Vous verrez, me dit-il, deux de vos compatriotes, deux explorateurs. » J'acceptai avec empressement. Yoir des Français, et des Français arrivant du pays,, c'était une véritable bonne fortune.

A midi, mes compatriotes n'étaient pas encore revenus de la chasse. Nous en profitâmes pour visiter le pOnton. L'arrière était divisé en chambres assez confortables. Le pont, recouvert d'une immense toiture en planches, était séparé au milieu par une cloison. Une partie servait de magasin, l'autre d'appartements pour les employés. Le corps du navire, qu'un plancher séparait de la cale, servait d'entrepôt pour l'huile. Quant à celle-ci, elle était utilisée comme lieu de débarras.

MM. Marche et de Compiègne. — De retour à la salle à manger, nous trouvâmes tous les convives réunis. MM. do Compiègne et Marche, tels étaient les noms des deux explorateurs français, allaient au Gabon explorer l'Ogowé.

M. Marche me donna de la France des nouvelles qui mo remplirent d'émotion et de joie. Notre beau pays, ainsi qu'un chêne dont la tempête peut briser les branches, disperser le feuillage, mais dont le tronc résiste à la fureur des vents et qui, l'ouragan passé, renaît plus touffu, plus fort et plus grand, fécondé qu'il a été par la pluie qui suivait la tempête, — ainsi la France se relève, ,1a tranquillité renait, les afl'aires reprennent. La leçon que nous avons reçue sera pour nous, je l'espère, la pluie qui féconde le chêne. Elle nous permettra d'éviter, à l'avenir, les fautes qui nous ont menés au désastre.

On me demanda force détails sur le Congo. Deux dea convives surtout, deux jeunes officiers do la marine anglaise, les frères Grandi, ne tarissaient pas de questions. Ils sont envoyés à la recherche de Livingstone et se proposent de gagner le haut Congo et de remonter à sa source en partant lie Loanda. Ils avaient d'ahord eu l'intention de prendre le fleuve à son embouchure, à Banane; mais ils avaient appris, — ce que je leur confirmai, — qu'une fois arrivés à Binda, ce qui était facile, ils seraient arrêtés par les naturels. Ce n'est , en effet, que de Loanda et peut être d'Ambriz, qui appartiennent aux Portugais, qu'il est possible de pénétrer dans l'intérieur.

A propos de Livingstone, je leur racontai le bruit qui courait à la côte, il y a quelques mois, qu'un blanc avait été assassiné à quelques journées de marche de Bomah, une grande lorgnette avec laquelle il regardait le ciel l'ayant fait accuser de sorcellerie. Or un blanc dans l'intérieur ne pouvait y avoir pénétré que par la côte orientale et nous avions tous pensé au fameux explorateur anglais.

Visite à la mission. — L'Africa parti, nous profilâmes du temps qui nous restait pour aller visiter la mission protestante.

En quelques coups d'aviron, nous abordions au rivage. Mais de nombreux marécages nous séparaient encore du but de notre excursion. 11 nous fallut monter sur les épaules des nègres. Rien de comique comme notre cavalcade ; nousétions six blancs à cheval.'^urle cou d'autant de noirs qui trottaient dans l'eau et dans la boue. Enfin nous arrivons. Deux jeunes missionnaires noirs nous reçoivent et nous présentent à leurs femmes, toutes deux jeunes et jolies, bien que du plus beau noir, et ma foi, fort aimables et très distinguées, elles nous offrent avec beaucoup de grâce des rafiaîchissements et des biscuits. IS'ous visitâmes la mission. Ces missionnaires ont été élevés en Angleterre et dépendent de l'évèque de Sierra Leone. Leur établissement est construit en planches; il est Lien tenu et d'une

proprelé merveilleuse. Il se compose de troi» corps de bâtiments; le premier sert d'habitation, un autre est affecté au personnel, le troisième sert de magasin.

Des canards, des poules et des porcs courent en liberté dans la. cour. Des plantations de maïs et de manioc, cultivées par quelques familles dont les méchantes cahutes sont dispersées çà et là, entourent les bâtiments.

Près de l'habitation, une sorte de chapelle en planches qui sert en même temps de classe, complète la mission. C'oft là qu'une dizaine de négrillons, fils, je crois, plutôt des quelques noirs civilisés qui se trouvent au Boni, que des naturels du pays, apprennent à lire la bible et àparler anglais.

En revenant à bord, il me revint une réilexion que j'avais faite en remarquant l'air heureux des jeunes femmes de ces missionnaires. C'est qu'on peut juger, en étudiant le rôle que joue la femme parmi les différents peuples, du degré de civilisation auquel iis sont parvenus.

Chez les sauvages, la femme, être malheureux et dégradé, véritable bête de somme, est l'esclave de son mari. C'est à elle qu'incombent les travaux les plus durs et les plus répugnants, et, pour toute récompense, elle n'obtient le plus souvent que du mépris et des coups.

Plus nous approchons des nations civilisées et plus nous voyons le rôle de la femme s'étendre et prendre de l'importance; considérée d'abord comme une machine, elle devient bientôt un objet d'agrément, puis une compagne, une amie.

Enfin, d'esclaves, elles deviennent maîtresses et, nous mènent à leur guise. Charmantes et pleines de qualités, mais coquettes et volontaires, elles ne connaissent bientôt plus de bornes à leur ambition, veulent s'immiscer dans les affaires d'Etat. Passionnées, ardentes, notre soumission à leur beauté ne leur suflit plus et ne voilà-t-il pas qu'elles veulent mener le monde, être députés, médecins, avocats, président de la république, prêtres, que sais-je enfin?

Tout beau, tout beau, mesdames; souvenez- vous de la fable de la grenouille qui voulut se faire aussi grosse que

gUATilE ANNÉES AU CONGO

leLœuf. Tremblez, tremblez, car l'homme exaspéré par vo« tre insatiabilité pourrait vous ramener au rôle de la femme chez les sauvages et vous en monriez toutes de rage.

Lagos. — Partis du Boni, le 10, nous arrivions le 12 à Lagos. Plusieurs navires étaient mouillés sur rade, à perte de vue du rivage, tant la barre était mauvaise. Cette barre, une des plus dangereuses de toute la cote occidentale d'Afrique, est souvent impraticable. Les communications avec la terre se font ici au moyen d'embarcations à voile jaugeant 7 à 8 tonneaux. C'était un beau spectacle que celui qu'offrait la rade quelques heures après notre arrivée. Une douzaine de chaloupes, toutes voiles dehors, couraient des bordées, tout autour du navire, avant de pouvoir nous accoster; on-eiit dit de grands oiseaux aquatiques voltigeant en rasant la surface de l'eau avant de se décider à venir percher dans la mâture du loniba.

A Lagos, les factoreries sont établies au village du roi, situé à plusieurs lieues dans les terres. A la plage sont seulement quelques magasins sous la garde d'un blanc : cet agent est le plus souvent un ancien marin.

Le royaume du Dahomey. Widah. — Ne pouvant rien embarquer ici, nous repartons pour Widah. Nous sommes en plein Dahomey, chez le trop fameux roi de celte partie de la côte ; celui qui, après certaines cérémonies qui l'ont mis en bel humeur, se divertit à trancher de sa main royale la tète de quelques-uns de ses esclaves; le maîtr?, enfin, de ce célèbre régiment des Amazones, jeunes vierges, m'a-t-on dit, qui n'ont le droit de satisfaire leurs passions que sur les prisonniers qu'elles font. Après quoi, les malheureux sont livrés au supplice.

Des blancs qui, depuis longtemps, habitent le pays et ont visité Abomey, la capitale , résidence du monarque , m'ont dit le dégoût que leur avaient inspiré ces mégères aux dents limées en pointe, ii l'air féroce, rendues plus cruelles encore par l'abstinence auxcjuelles elles sont condamnées.

Ces femmes, me racontaient-ils, sont plus barbares que ne le seraient des hommes ; à les voir passer, à peine vêtues d'un léger morceau d'étoffe, brandissant leurs armes et poussant leur cri de guerre, on les prendrait pour une légion de démons vomis par l'enfer.

A mon grand regret, il nous fût ijnpossible de descendre à terre. 11 y avait calème et la barre, rendue plusformiJable encore par le courant impétueux de la rivière, à l'embouchure de laquelle sont établies les factoreries, était absolument impraticable.

A Widah, un petit vapeur est à la disposition des blancs qui veulent se rendre à bord des navires. Il met deux heures à faire le trajet. Quant à ceux qui ne peuvent payer leur passage, on les embarque dans des pirogues. Comme partout, à la côte, le patron nègre répond des blancs qu'il conduit. Bien que ces embarcations soient construites ad hoc, très grandes et montées par dix ou douze rameurs, il est rare qu'elles ne chavirent pas. Heureux si tous ceux qu'elles contiennent échappent à la fureur des lames et à la dent des requins qui pullulent dans ces parages.

Un épais brouillard flotte sur les vagues écumantes, et la côte nous apparaît dans le lointain, triste et nue.

Une justice nègre fait la loi dans ce pays; blancs et noirs sont passibles de ses décrets. Nous possédons des comptoirs sur cette côie et dernièrement notre gérant en chef, ayant frappé un naturel avec sa cravache, fut chargé de liens, conduit devant le tribunal et ne reçut sa liberté que moyennant une forte indemnité et après l'intervention répétée de tous les blancs établis sur ce point.

A partir de Widah, nous suivons la côte ; basse et déserte, elle n'offre que peu d'attraits à nos regards curieux. De temps à autre, cependant, apparaissent quelques factoreries isolées. C'est ainsi que nous passons successivement devant Grand Popo , Peiil Popo , Porto Séguro, Acoula ; sur quelques uns de ces points sont mouillés plusieurs chaloupes et bâtiments à voile, tous étrangers.

Quo ae fois, pendant ce long et raonotonn trajet, j'ai pu constater l'immense utilité des voyages ! C'est surtout loin de la patrie que l'homme, livré à lui-même, apprend à se suffire et acquiert de l'expérience. Isolé au milieu d'étrangers, il n'a pour se conduire que son propre jugement et la volonté de rester lui-même, malgré les influences multiples et les exemples trop souvent pernicieux qu'il a do tous côtés sous les yeux. S'il résiste, il est sauvé ; sinon, ballotté par des opinions opposées, toujours indécis sur la chemin qu'il doit prendre, il ressemble à un bâtiment abandonné en mer au milieu d'une tempête. Entraîné par tous les courants, il finit par aller se briser sur les rochers.

C'est surtout pour nous autres Français que les voyages auraient de grands avantages, no serait-ce que pour nous apprendre à juger les autres avec justesse. Un proverbe dit : qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son ; en effet, élevés à croire que nous sommes en tout et pour tout la première nation- du monde, nous refusons à voir nos défauts, partant à nous corriger. Ayons juste conscience de notre va'eur, mais ne l'exagérons pas et reconnaissons le bien chez les autres si nous voulons qu'ils nous accordent nos qualités. Tous les peuples se valent. Si, en Europe, nous sommes à la tête des nations civilisées, nous sommes bien peu puissants sur le reste du monde, croyez-le. Si nous jouissons de quelque influence, cela tiçnt surtout à nos qualités morales; mais notre répulsion à nous expatrier, la faiblesse do notre marine marchande, les moyens peu efficaces que nous employons [our coloniser, sont autant d'obstacles à notre influence extérieure.

Jelly-Coffee . — Le 14, nous mouillons à Jelly-CofTee. Ici point de factoreries, point de commerce ; cependant il est peu denavires qui, passantdansces parages, ne vi(«inent y relâcher quelques heures. Jelly-Coffee est le grenier d'abondance de toute cette partie de la côte occidentale d'Afrique; de tous les points environnants et même de Widah,

QUATliE ANNlîlîS AU CONGO 293

les blancs viennent s'y approvisionner. On trouve ici à profusion poules, canards, porcs, moutons, pintades, gibier de toute espèce, fruits et légumes de toute nature.

k peine avions-nous jeté l'ancre, qu'une quantité innombrable de pirogues, se détachant de la rive, se dirigèrent à toutes pagaies vers le navire. C'était à qui des noirs qui les montaient, arriverait le premier. Bientôt le pont fut inondé de sauvages et de provisions. C'était un tapage, un brouhaha épouvantable oîi se mêlaient les cris des naturels, les caquètemenls des poules, le bêlement des moutons. On se serait cru transporté aux premiers jours de la création du monde. J'étais allé me poster au haut de l'escalier pour assister à l'arrivage des pirogues et j'eus toutes les peines du monde à regagner la dunette. Bousculé par les noirs, marchant sur les poules, écrasant les œufs, renversant les moutons, trébuchant à chaque pas, j'y parvins enfin, étourdi, abasourdi, la tête perdue, et tombai épuisé sur un banc. Je ne crois pas qu'il existe, dans toute l'Afrique, un seul point comparable à celui-ci, et cette abondance de victuailles est d'autant plus remarquable qu'elle est circonscrite à une région infiniment restreinte. A quelques lieues de Jelly-Coiïee, le pays redevient, comme je l'ai toujours vu, assez pauvre en ressources alimentaires de toutes sortes.

Acra. — Après nous ètre'munis de tout ce qui pouvait nous être nécessaire pour le retour jusqu'à Liverpool, nous partons pour Acra.

Acra est une sorte de petite ville. Elle se compose d'un assez grand nombre d'habitations, dont quelques-unes sont construites en pierres, cimentées avec delà terre. Ce point appartient aux Anglais, il est placé sous l'autorité d'un gouverneur dont la résidence domine la ville. Le pays aux alentours est libre.

Cette situation se présente fréquemment à la côte, et voici comment. Une maison vient s'établir sur un point quelconque ; si le pays est productif, si le commerce s'y

QOATRE ANNEES AU (.ONGO

porte et si la situation est favorable, de nouveaux établissements ne tardent pas à venir se joindre au premier. Plus les blancs sont en nombre et moins ils acceptent d'être en butte à tous les ennuis, à toutes les vexations que leur suscitent les naturels. Une dispute ne tarde pas à s'élever à la suite de quelque exigence trop forte du roi du pays. Les blancs ne veulent pas céder, l'affaire s'envenime, on en vient aux coups. Un navire de guerre arrive, met les noirs à la raison et affranchit le village de toute redevance au roi. Enfin, pour maintenir les indigènes en respect et éviter de nouvelles représailles, on bâtit un fortin et on nomme un gouverneur auquel on donne une cinquantaine de soldats. Ce sont presque toujours les Anglais qui usent et profitent de ce système. Ayant toujours de nombreux navires de guerre échelonnés sur la côte, ils se trouvent les premiers prêts à agir à la moindre occasion. C'est ainsi que Acrafut fondé et devint possession anglaise.

Le pays produit beaucoup d'huile de palme, de l'ivoire en moindre quantité et de l'or, A peine éiions-nous arrivés que des négociants indigènes vinrent à bord et nous proposèrent des bagues, des bracelets, des boucles d'oreille 6a or pur et travaillées, quelques-unes, avec beaucoup d'art. Tous ces objets s'échangent pour leur poids d'or monnayé. Je me suis contenté d'une bague, c'est un anneau large de 1 cent., sur la surface extérieure duquel sont représentés, taillés en relief, les signes du zodiaque. Cette ornementation, je ne sais pourquoi, est la plus commune pour les bracelets et pour les bagues. On nous proposa aussi des peaux de singe; quelques-unes de ces dépouilles mesuraient 1 m. de hauteur; le poil, long et noir sur le dos comme celui de l'ours, était gris sous le ventre. Ce singe, je pense, appartient à l'espèce que nous désignons sous le nom de ciropilhécus diana.

Cap Coast, les Ashantées. — D'Acra nous Jious dirigeons sur Cao Coast Castle, oii nous arrivons le lendemain IG janvier.

Cette ville, vue de la mer, présente, à peu de chose près, le même aspect que Acra. Cependant elle est plus grande et plus importante. Une ciiadelle domine la ville qui me semble fortiOée et assez bien défendue. C'est à Gap Coast que devait éclater, quelques mois plus tard, la guerre entre les Anglais et les Ashantées. Les indigènes ont été battus, l'issue d'une telle expédition ne pouvait être douteuse. Les sauvages sont-ils en état de résister sérieusement à des soldats blancs, fussent-ils dix fois plus nombreux?

On a fait grand bruit de cette gaerre, qui n'a dû être qu'une marche triomphale. Les ennemis les plus sérieux que les Ang'ais aient eu à redouter ont dû être le climat, les difficul'.és d'approvisionnements et les obstacles naturels qu'offre une marche à travers un pays vierge et inconnu.

Parlant du rôle prépondérant que joue à la côte la marine anglaise, au détriment de la nôtre, j'aurais dû, pour donner plus de valeur à mes regrets, mentionner l'abandon oîi' nous laissons nos établissements du golfe de Guinée. Toute la côte de Grand Bassam, on effet, nous appartient; des négociants français y sont établis, mais nous les laissons livrés à eux-mêmes et sans' protection, alors que le Gabon est tout près.

Mais revenons à notre voyage. De Gap Coast, ovi nous chargeons une assez notable quantité de penchons d'huile, nous allons mouiller à quelques lieues au nord, mandés par un négociant qui devait compléter noire chargement. Quelques blancs et bon nombre de nègres blanchis, profitant de cette occasion pour faire une petite promenade en mer, prennent passage abord du loruba.

Rien de plus comique et de plus agaçant que l'air pédant de ces moricauds qui se prennent pour des gentlemen, parce qu'ils savent lire et écrire et portent des bottines. Confits dans leurs vêtements à l'européeniie, étriqués et hauts en couleurs discordantes, ils se pavanent sur le pont, affectant les poses les plus ridicules;' Si vous leur demandez de quels pays ils sont, ils répondent: Nous

QDATllE AiN.NËES AU CONGO

sommes Anglais; ils ne sont pas noirs, i!s sont Anglais, et méprisent leurs compalriotes qu'ils traitent de nègres.

En quelques heures, l'opération du chargement était terminée'; nous retournons à Gap Goast et, nos passagers débarqués, nous nous dirigeons sur le cap Palmas.

Durant notre séjour à Cap Goast, un Anglais, un blanc, me donna quelques renseignements sur les mœurs du pays. Je les transcris sans commentaires.

Dans l'intérieur, quand le roi meurt, paraît-il, on oreuse un large fossé au fond duquel on descend le corps revêtu de ses plus beaux atours, et bien des gens poussés par le fanatisme se précipitent dans la tombe où ils meurent de faim.

Des enfants sont, dès leur naissance, désignés pour a'ier rejoindre le mort, préparer ses aliments, bourrer sa pipe et le servir. Ces malheureux vivent séparés de leurs compagnons et, quand ils sont on âge d être utiles, l'heuie du sacriBce arrive, on leur tranche la tôle.

Les membres de la famille royale, les grands personnages jouissent de certains privilèges; si l'un d'eux commet quelque crime, au lieu de l'exécuter comme on le fait pour un homme du peuple, on le condamne à mourir de faim.

Et, puisque j'en suis encore à Cap Goast, je vous dirai que nous avons chargé quelques dents d'éléphants. Le propriétaire en semblait tout fier et je ne pouvais m'empêcher de sourire de pitié à la vue de sept ou huit défenses petites et laides. Le négociant qui comprit que j'en avais à sa marchandise parut vexé de mon air moqueur. Il ne fallut rien moins que l'intervention du capitaine et quelques renseignements sur l'abondance de l'ivoire au sud et les dimensions des défenses pour calmer ce grincheux.

Ce monsieur, lui aussi, parlait français; tous les étrangers ayant reçu quelque éducation parlent notre langue. Certes, ■j'en suis fier, mais je ne puis m'empêcher de constater notre infériorité à ce sujet; c'est un des grands défauts de

notre éducation nationale. On nous gorge de latin et de grec, dont je ne veux pas nier les avantages, et on néglige les langues vivantes qui sont d'une utilité journalière et immédiate. Mais, dira-t-on, vous constatez vous-même que les étrangers parlent généralement notre langue. A quoi nous sert-il d'apprendre la leur? C'est là une erreur profonde. Quel fruit retirerons-nous de nos voyages chez nos voisins ; comment pourrons-nous apprécier leur caractère, nous rendre compte do leurs mœurs si nous ne les comprenons pas ? Nous restons toujours ainsi isolés parmi eux et en butte à leur défiance. Si, au contraire, nous parlons leur langage, oh 1 alors nous ne sommes. plus des étrangers, o;i nous accueille comme des amis, avec confiance. Il semble qu'on nous sache gré d'avoir appris la langue du pays auquel nous sommes venus demander l'hospitalité. C'est une politesse toujours et bien souvent une ressource précieuse. IMème parmi les sauvages du Congo, que d'altercations j'ai pu éviter parce que je parlais leur jargon et les comprenais.

CapPalmas. Les Krouboys. — J'étais plongé dans ces réflexions quand un coup de canon m'appela sur la dunette. La chaîne de l'ancre se' déroule avec fracas ; nous mouillons en vue du cap Palmas. C'est ici le pays des Krouboys, de ces noirs dont je vous ai bien souvent parlé dans le cours de ce récit. C'est au cap Palmas que, de tous les points de la côte, les blancs viennent engager ces nègres dont la réputation de force, de bravoure, est universel'e en Afrique. Un navire est-il signalé qu'aussitôt une quantité innombrable de pirogues se détachent de la rive et bientôt une nuée de noirs envahit le pont; c'est à qui le premier offrira ses services. En général, voici comment se font ces engagements :

Vous choisissez un chef qui recrute la quantité d'hommes que vous désirez; s'ils vous plaisent, vous concluez, le marché pour un an, quelquefois deux années ; le chef recevra 4 piastres par an; le second, 3 ; les mulecks, 2, et les en-

QUATliE ANNEES AU CONGO

fants, rien le plus souvent; ce sont eux qui feront la cuisine et serviront les hommes. Ces nègres s'engagent pour tous les points de la côte. On leur doit le rapatriement et la nourriture qui consiste à peu près uniquement en riz bouilli dans de l'eau avec du sel. Le dimanche et quelquefois le jeudi, mais à titre de faveur seulement, nous leur donnions un morceau de viande salée ou des slokftchs, (poissons secs).

Le chef répond des hommes qu'il emmène, il a sur çux une autorité absolue et tous lui obéissent aveuglément. Il leur doit protection et est responsable devant les autorités du pays de tout ce qui peut leur arriver. Ces chefs parlent généralement anglais, quelquefois français; ils ne doivent l'estime dont ils jouissent qu'à une supériorité incontestable. En général, d'une force athlétique, courageux, intelligents, habitués aux blancs, vous savez combien ils nous sont précieux et le rôle prépondérant qu'ils jouent dans nos factoreries. -

Les négociants ne sont pas seuls à employer les Krouboys. Leurs services sont très prisés à bord des navires de guerre, et, tous les paquebots anglais desservant la côte en embarquent un certain nombre à leur passage à Palmas. Ces noirs sont affectés aux opérations de chargement et de déchargement. Au retour, on les débarque et le vapeur continue sa marche vers l'Europe. Si l'équipage blanc était astreint sur la côte équatoriale aux travaux qui lui incombent, les matelots ne tarderaient pas à succomber feous ces climats malsains.

Les Krouboys sont fiers comme des hidalgos. La petite anecdote suivante vous permettra d'en juger. A Ambrizette, je m'amusais souvent à taquiner Nïo, un bambin de dix à douze ans que j'aimais beaucoup.

« Tu sais, Pépé t'a vendu à moi, lui disais-je, et, quand les autres retourneront au pays, je te garderai. » Il haussait les épaules. « Ça pas vrai; li peut pas ça. — Mais si, il te paiera à tes parents ou dira que tu es mort. — Bon, ça fait rien, fai.'-:ait-il d'un petit air décidé; toi y garder moi, vrai, bon, moi y brûler la case. — Alors je te tuerai. » Le

petit diable furieux, s'avançait vers moi menaçant, se campait les poings sur les hanches et, prenant une pose de matamore, souriait d'un air de pitié : « Peuh ! criait-il, toi connais pas nous. Hein! monsieur. Quand toi toucher moi, tous y connais ça dans pays de moi, y tuer un blanc, bon, ça c'est vrai. » Là dessus il me tournait le dos et

moi je ne tournais rien du tout. Je le regardais partir,

admirant sa confiance et son air résolu.

Mous restâmes à Palmas le temps de débarquer nos Krouboys. Il fallait voir le transbordement des caisses à bord de leurs petites pirogues en écorce, les plus étroites et les plus légères de toutes celles dont les naturels se servent ordinairement à la côte. Je n'ai pu résister à la tentation d'en rapporter une. Quel bruit, que de cris; ce -vacarme était d'autant plus fantastique que le langage des Krouboys est sauvage et barbare, composé qu'il est presque exclusivement de voyelles et rempli de sons gutturaux. En voici quelques mots: blaïdio ; namaïdiou; niemiio^ ioulou; mladaîUo. Et voici, autant que je puis les écrire, les sons qu'ils emploient pour compter : plon^ son, la, hun, hein; l'h étant aspirée. Ueço, melo, siro, épou ; vingt se prononce iioro. Malgré tous mes efforts, je n'ai pu jamais rien retenir de cette langue bizarre.

Sierra Leone. — Du cap Palmas, nous nous dirigeons sur Sierra Leone, et, le 21 janvier, nous mouillons dans la baie où se trouvent déjà plusieurs vapeurs et quelques navires à voiles.

Ici, p'.us de sauvages; nous sommes en pays civilisé. Sierra Leone est une vraie ville au bord de la mer. Elle s'étend autour de la baie et grimpe sur les collines qui la dominent de tous côtés. La maison du gouverneur en forme le point culminant. Elle est flanquée, à droite, d'une caserne en pierres; à sa gauche, s'étend un grand jardin bien entretenu. Ce sont des soldats blancs qui, ici, montent la garde. Les maisons sont presque toutes en bois, confortables peut-être, mais assurément d'un aspect peu

QUATRE ANNEiLS AU CONGO

engageant. Une foule bariolée sillonne les rues. Là un groupe de négresses vêtues de grandes robes en cotonnade rayée, .coiffées d'un turban jaune; ici des mulâtresses aux yeux noirs, à la démarche lascive, qui vous regardent sous le nez à faire frémir, et se pavanent dans des costumes moitié européens, moitié indigènes. De temps à autre, on rencontre une dame blanche, pâle, maigre, remorquant à sa suite un bambin qui pleure. Dos Européens pressés vont à leurs affaires, dédaignant les regards respectueux que provoque leur passage. On rencontre, à chaque pas, des Arabes drapés majestueusement dans de grandes toges en laino blanche et chaussés de sandales.

Nous visitâmes le marché, grand bâtiment qui s'é'ève au milieu de la ville et qui regorge de provisions de toutes sortes. Partout règne une grande animation; nombre de boutiques, tenues parles Arabes, bordent les rues, attirant les regards par les mille objets curieux dont elles sont remplies. Là ce sont des poteries du pays, ici des peaux de lions, de panthères, de singes. Voici un marchatid de fruits : voulez-vous des ananas, des bananes, des oranges?

Mais toutes ces richesses nous tentèrent peu. J'avais décidé un de mes compagnons, un Anglais, à venir avec moi faire une visite à l'agent consulaire français et nous n'avions pas de temps à perdre. J'avais espéré donner à mon compagnon une haute idée de notre agent. Hélas! je ne trouvai qu'un brave pharmacien qui profita de notre politesse pour nous vendre pour 50 francs de diogues. De là nous revînmes à la plage, en quête d'un endroit pour déjeûner. Le soir, nous retournâmes à bord après avoir exploré toute la ville et, le lendemain, quand nous montâmes sur lo pont, la terre était déjà .loin.

Celte fois, nous avions quitté définitivement l'Afrique et ses noirs liabitants. Bientôt nous allons rentrer pirmi les nations civilisées, nous retrouver parmi les hommes de notre couleur, vivre enfin de la vie de tout lo monde.

A bord avaient pris passage sept blancs qui fuient la colonie oii la fièvre jaune vient de se déclarer. Depuis trois se maines, dix-sept Européens sont morts. Un de ces messieurs est en convalescence, il l'a échippé belle, dit-on, car il est bien rare qu'attaqué par cette terrible maladie, on ne succombe pas au bout de quelques heures. Son visage est rouge et bourgeonné, 'la peau de ses mains se détache comme dans la fièvre scarlatine, et son aspect est repoussant. Nous frissonnons à la pensée que, ne nous doutant de rien, nous sommes allés à terre, et ce qu'on nous raconte ne contribue guère à nous rassurer. La fièvre jaune sévit souvent à Sierra Leone; il y a quelques années, elle fit des ravages épouvantables : sur cent vingt-cinq blancs environ qui formaient la colonie européenne, soixante-quinze moururent dans l'espace de quelques semaines.

En quittant la côte d'Afrique, nous laissons la mer abritée par le grand contour que forme le continent, nous entrons e,n plein océan, luttant contre les vents alizés et le gulfe Stream.

Unmiracle. —Mort au champ d'honneur. — La mer est très grosse, le vent glacial, le ciel couvert de gros nuages noirs qui se reflètent dans le vert sombre et sinistre des flots écumants. Les plus braves d'entre nous, chaudement couverts, sont restés sur la dunette et arpentent le pont. De nombreux goélands volent autour du navire. La tempête augmente, des vagues énormes balaient le pont, la machine souffle et tout le navire tremble, quand, soulevé de l'arrière, son hélice tourne dans le vide.

Accroché aux bastingages, je regardais l'horizon, lorsque tout à coup un grand cri vint frapper mes oreilles. Je levai les yeux, mais, avant que j'aie rien pu distinguer, je sentis comme une déchirure dans le dos et une masse s'abattit sur le pont. Je me retournai. A mei pieds, étendu sans mouvement, gisait un matelot qui venait de tomber des huniers. Le sentiment du danger auquel je venais d'échapper me fit une telle impression, que je faillis me trouver

sa

mal. Pâle comme un mort, je m'appuyai instinctivement au bordage et regardai le malheureux d'un air épouvanté, sans pouvoir faire un mouvement pour le secourir.

Le pauvre matelot avait une jambe et les deux bras cassés ; le chirurgien du bord lui procura les premiers soins et le fit transporter dans sa cabine; pour moi, on m'entoura, on me félicita de mon bonheur, comme si j'y étais pour quelque chose. C'était véritablement à un miracle que je devais de ne point avoir été assommé : une seconde plus tôt, quelques centimètres de plus et le talon de la viciime, au lieu de déchirer mon paletot, me brisait le crâne. Ainsi, après avoir, pendant quatre années, échappé aux dangers de la côte d'Afrique, à la violence des naturels, à l'insalubrité da climat, à la fureur des flots, il s'en était fallu d'une seconde que je ne périsse d'une mort épouvantable au moment où je rentrais dans ma patrie, où je touchais au port. Quelle leçon de philosophie et que notre existence tient à peu de chose î Le malheureux est mort victime de son devoir.

Depuis ce matin, la cloche du bord sonne toutes les cinq minutes. Tout l'équipage, tous les passagers sont sur le pont, tête nue, autour du corps du défunt qu'on a cousu dans un morceau de toile à voile et attaché sur une planche.

A bord se trouvait un pasteur protestant ; c'est un granl et b;\iu vieillard ; il s'approche du mort, découvre respectueusement sa tète garnie de cheveux blancs qui flottent au vent et commence à réciter à haute voix la prière des morts, au milieu du silence général et du fracas des éléments déchaînés. Le tonnerre grondait, des éclairs déchiraient les nues, les goélands faisaient entendre leur petit cri rauque et la cloche qui tintait sans relâche ajoutait encore à la tristesse de cette cérémonie solennelle et Ê;randiose.

Les prières terminées, le pasteur bénit une dernière fois le corps qu'il recouvre d'un drapeau anglais. Quatre matelots attachent des boulets aux pieds du Cidavre, l'appro-

chent d'une des ouvertures du bastingage et, proGtant d'un coups de roulis, le font glisser à la mer où il disparait immédiatement.

Cependant la tempête devient de plus en plus sérieuse. Le capitaine assigne à chacun son poste pour le sauvetage en cas de naufrage. Les six chaloupes ont leurs armements prêts. Passe le ciel que cette précaution demeure inutile 1

Mais, hélas ! nos épreuves ne sont pas terminées ; le navire roule à faire croire qu'il va tourner sur lui môme; dans l'après-midi, notre hunier se brise et tombe avec fracas sur le pont où il nous devient impossible de rester plus longtemps et, cependant, le capitaine est debout sur la passerelle, magnifique de sang-froid et d'énergie ; d'une main cramponné au garde- fou, de l'autre il brandit son porte-voix, donne ses ordres que l'équipage exécute silencieux, sans une hésitation. Les coups de sifflet se succèdent sans relâche; à chaque instant, d'énormes paqueis de mer s'abattent sur le pont; le navire, soulevé par les vagd( s, retombe lourdement dans le creux qu'elles forment et avec une telle impulsion que la secousse fait craquer la coque de fer, dont la membrure gémit sous les coups cle la mer ; nous croyons, à tout moment, que le vapeur va s'enti'ouvrir.

Peu à peu cependant le vent mollit, la mer s'apaise. On fait l'appel; tout le monde est présent; on s'embrasse, on se serre la main. Un tel danger affronté en commun nous a rendus tous égaux.

TénériflFe. — Le temps s'éclaircit et la mer se calme à mesure, que nous approchons des Canaries. Enfin, le 29, par un soleil magnifique, le capitaine nous signale dans le ciel un coin brillant que nous prenions pour un nuage : c'est le sommet du fameux pic de Ténérifîo. Pendant plusieurs heures, c'est tout ce que nous distinguons. A mesure que nous approchons cependant, la coupe des nuages se dessine; une bande do terre apparaît à l'horizon et, toujours dominant le tout, le pic couvert d'une neige

étincelant au soleil comme de l'argent. C'est un Français, Gay Lussac, qui le premier en fit l'afcension.

Trois heures durant, nous côtoyons les rives de l'île. Tout ce côté, formé de roches à pic, est nu, dé;olé et ariJo, Enfin, à huit heures du soir, nous mouillons en face de Sanla Criiz, la capitale. Le lendemain nous aperçûmes au large un grand vapeur battant pavillon français. J'ai salué avec transport le drapeau tricolore que je n'ai pas vu depuis le Gabon.

Cette partie de l'île est fertile; les Portugais en retirent du tabac, de la cochenille, du café.

Santa Cruz ressemble à une petite ville des côtes du Midi de la France, mais nous n'eûmes guère le loisir de l'étudier. Non-seulement on nous mit en quarantaine, mais on refusa même de recevoir au Lazaret nos passagers espagnols qui avaient demandé à y attendre le paquebot pour Cadix.

Là, plus de nègres, des mfssieurs en chapeaux haute forme nous tendent nos papiers au bout d'une pique. Nous achetons des cigares que des bate'iers nous passent dans de petits paniers attachés au bout d'une corde et dans lesquels nous plaçons notre argent.

Madère. — Nous quittons bientôt cette île inhospitalière et nous arrivons, le lendemain, en vue de Madê.e. A trois heures de l'après-midi, nous mouillons devant Fonichal. Ici, comme à Ténéiiffe, nous sommes en quarantaine. Ici, comme à Santa Ciuz, on refuse de recevoir nos Espagnols qui vont être obligés, pour aller à Madrid, de passer par Liverpool et d'y attendre le départ d'un bâtiment à destination d'un des ports de l'Espagne ou du Portugal. Ces pauvres diables sont dans la désolation; ce sont de malhuureux employés sans un sou et dont le gouvernement a payé le passage.

Madère! Madère ! quelle île charmante et quels heureux mortels que feux qui l'habitent ! La capitale Fontchal est en amphiihéàtre, échelonnée sur des collines tourmentées.

QUATRE ANNÉES AU COtiGO 305

coupées par de nombreux ravins qui viennent mourir à la mer, sur une plage délicieuse; paitout des arbres, des fleurs, on dirait un immense jardin semé de petits chàlets élégants et coquets. Un vieux fort construit sur un rocher, au milieu de la ville, lui donne un petit air sérieux qui lui sied à ravir. La plage est couverte de monde; des hommes négligemment vêtus, des femmes en toilette de bain de mer abritant sous de gracieuses ombrelles leur teint délicat, regardent curieusement notre vapeur. Mille embarcations légères, dont les voiles blanches étincèlent au soleil, sillonnent la rade. Là, sous les ombrages, d'heureuses familles prennent le frais; ici, dans les sentiers, passent des cavaliers; de bonnes femmes, assises sur le devant de leur charrette, descendent de la montagne, apportant à la ville les produits de leur ferme. Tout là-bas, un essaim de jeunes filles, montées sur des ânes qu'elles frappent courageusement, en riint de tout leur cœur, traversent un léger pont de bois jeté sur un ruisseau.

Je vois tout cela à l'aide de la lorgnette, car, hélas! nous sommes prisonniers à bord. Que ne donnerais-je pas pour passer quelques heures dans ce paradis ! Mais il faut que cet affreux pays de la côte d'Afrique nous poursuive toujours de son triste souvenir. Traités comme des pestiférés, mis à l'index, nous n'avons que faire ici et le soir même, à sept heures, après avoir fait du charbon, nous reprenons la mer. Cette fois nous sommes en route pour l'Europe et j'oublie bien vite ma déception.

Comme nous longions la côte et que je m'étonnais de ne pas voir tous les coteaux planlés de vigne, le capitaine me raconta que, depuis quelques années, les propriétaires avaient essayé de remplacer cette culture par celle du coton ; mais cette entréprise n'avait pas réussi et on commençait seulement à revenir à la vigne. Le vin de madère est donc fort rare et peu de personnes peuvent se fiatter d'en avoir bu qui ne provienne pas des entrepôts de Cette.

Le temps est magnifique et nous glissons rapidement sur une mer unie comme un lac. Le ciel est cependant

très obscur ; tout à coup de grands cris, partant de l'avant du /orwiia font tressaillir tout le monde d'émotion; on se précipite sur la dunette, le capitaine fait stopper, mais le vapeur, poussé par son élan, courait toujours. Les clameurs rediiublent, partant de différentsendroits. On distingue quelques points noirs flottant sur l'eau; ce sont des naufragés? « IMachine en anièi e! » CTiele capitaine et il se préparait à faire lancer une chaloupe à la mer -quand nous reconnûmes des bateaux de pêcheurs qui, n'ayant point de fanaux, craignaient d'être coupés et essayaient par leurs cris de nous avertir.

Liverpool. — 3 février. Enfin, Dieu merci, après trentecinq jours de traversée, nous approchons du but de notre long voyage. Si rien ne vient entraver notre marche, nous serons le 6 ou le 7 à Liverpool, J'ai le cœur bien gros, des larmes de joie brillent dans mes yeux, je pleuire et je ris tour à tour comme un grand enfant.

"Voilà le golfe de Gascogne; la France est là, à droite; si je pouvais seulement la voir, cette France chérie. Nombre de vapeurs, des navires à voiles sillonnent nos cô.es, portant fièrement le drapeau tricolore. Parmi eux, les uns rentrent comme nous après une longue absence, les autres partent. Qu'un bon vent les conduise promptement et les ramène sains et saufs au po:tl

Bientôt nous relevons le phare de Quenstwoon, nous croitons la malle d'Irlande et le même jour, à six heures, nous entrons dans la IMersey conduits par un pilote. A droite, à gauche, devant nous, partout, on ne voit que des navires : des vapeurs de toutes dimensions, des voiliers de toutes formes, accostés par l'arrière, bordent les quais durant sept longs milles. Le spectacle est féerique ; à huit heures, nous touchons en face la dojane : nous sommes à Liverpool.

Je ne vous raconterai pas mon étonnement en me retrouvant au milieu d'un peuple civilisé. L'effet que me produisait la vue des monuments, des chevaux, des voi-

tures, des femmes blanche? habillées que je trouve affreuses; tout ce mouvement, ce bruit, cette foule qui est le propre des giandes villes m'étourdit et me fait perdre la tête. Il me semble que tout le monde me regarde, ce qui ne serait pas étonnant. J hésite à faire le mouvement la plus shnple, de peur de paraître ridicule. Je voudrais me cacher.

Arrivée, à Paris. — Le len îemain matin, je partais pour Londres. Je ne fis que traverser la capitale de l'Angleterre que, certes, en toute autre circonstance, j'aurais passé quelques jours à visiter.

A Folkestone , je m'embarquai immédiatement pour Boulogne. J'étais seul de passager à bord ; debout, à l'avant du vapeur, je dévorais des yeux la distance, explorant l'horizon, cherchant à découvrir ma France, ma bel'e France. Nous marchons vite; bientôt j'aperçois la terre, mais le sol est tout blanc et cela d'abord m'étonne beaucoup. Je reconnais enûn de la neige; j'étais bien trisie, je vous assure, et il faisait bien froid. J'étais tout ému, je grelottais, j'avais des larmes plein les yeux. Enfin, nous entrons dans le port. Une heure après, je montais en chemin de fer; la machine ronfle, un coup de sifflet retentit, le train s'ébranle

A partir de ce moment, je ne me souviens plus

de rien, sinon que la route me parut bien longue, et que je ne pus rien voir... Je pleurais.

Le 12 février 1873, quatre années presque jour pour jour après notre départ, j'arrivais au port. Toute ma famille attenddiià la gare. Je ne vous dirai pas notre joie. Ces choses-là ne se peuvent décrire.

Et maintenant, réunis de nouveau autour du foyer paternel, nous passons nos longues soirées d'hiver à relire ce journal de ma vie au Congo. Puisse-t-il offrir quelque attrait à ceax qui, comme moi, s'intéressent aux voyai^es et à l'étude des sauvages qui peuplent ce mystérieux confinent de l'Afrique!

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