CHAPITRE Vllï
Guerre d'Ambrizette. — Les pirates attaquent un briclj. — Expédition portugaise dans le Congo. — Les Anglais à Ambrizette. — Perdu dans la forêt. — Kinsembo. — Réflexions. — G"* est fou. — Un détail de mœurs. — Punition des Krouboys. — Incendie de Banane .
Guerre d'Ambrizette. — A la suiio d'un làclie attentat contre le petit Nïo, une ■véritable guerre éclata entre les blancs d'Ambrizette et les indigènes. Une après-midi, ce jeune Krouboy revint dans un état affreux de la rivière, où il avait été puiser de l'eau ; il avait un œil arraché, une oreille en lambeaux et les bras entaillés de coups de couteau; son corps était couvert de sang. A sa vue, ses compatriotes entrèrent dans une fureur incroyable, criant vengeance; nous parvînmes, non sans peine, à les contenir et à apprendre ce qui s'était passé. Nïo, pendant qu'il remplissait son baril, avait été, à l'improviste, assailli par une bande d'indigènes qui l'avaient battu, roulé à terre, et enfin abandonné dans l'état où nous le voyions. Jeune comme il est, seul et sans armes, il n'avait pu opposer aucune résistance et s'était enfui.
Tous les blancs étaient accourus à la suite de leurs Krouboys et, transportés d'indignation, résolurent sur-le-champ d'obtenir justice à tout prix. Une députation de trois des marfouks les plus influents fut dépêchée au village pour convoquer le roi et les princes, pendant qu'un de nos compagnons, vieux côtier, possédant quelques notions de mé-
decine, il le disait du moins, donnait à Nio les soins quo réclamait son éiat.
La journée se passa dans l'attente; les marfouks ne revinrent qu'à la nuit, porteurs de nouvelles inquiétantes. Tout le -village était en rumeur. Après de longues discussions, le peuple, s'opppsant à ce que 1rs chefs acceptassent de faire la palabra, avait résolu de venir lui-même arranger celte affaire. Le conflit prenait une tournure menaçante, et, Lien que les marfouks nous assurassent que nous n'avions rien à craindre pour la nuit, les blancs la passèrent en armes à veiller sur leurs factoreries, et les Krouboys, munis de fusils chargés, montèrent la garde autour des établissements avec ordre de tirer sur tout ce qui leur semblerait suspect.
Le peuple ne connaît qu'un droit, celui de la force, et il y recourait, sachant bien que si une palabra s'engageait, il ne pourrait expliquer d'une manière plausible l'acte do barbarie commis par les siens et perdrait raison.. Apprenant que les blancs étaient d'accord, décidés à arrêter le négoce, il commença par nous couper l'eau; la nuit fut calme, cependant; la matinée du lendemain n'amena aucun nouvel incident. Ambrizette resta désort, aucun indigène n'y parut. Les blancs se réunirent chez nous pour tenir conseil sur les dispositions à prendre et s'entendre sur le langage à tenir au.x princes.
Il était trois heures de l'après-midi environ quand nos Croumans, affolés, accoururent nous prévenir que les gens du village descendaient en masse la colline qui sépare leurs cabanes de l'endroit où nous sommes établis.
On apercevait, en effet, de derrière la cuisine, une troupe nombreuse de nègres armés de fusils, de sabres, d'arcs et de flèches, qui se dirigeaient vers la factorerie française. Après avoir visité les portes des magasins, fermé toutes les fenêtres, P'"'*, A***, C"* et moi, nous nous postâmes sous la vérandah, nos revolvers à la ceinture; les fusils étaient en faisceaux, chargés, à l'abri des regards, et nous nous tenions prêts à tout événement. Les jjrudents Cabyndes s'étaient, en partie, enfermés dans leurs
cliimbecks, mais presque tous les Croiimàns s'éiaiont réfugiés auprès de nous, derrière les Krouboys, que nous avions parqués dans la cour. Les autres blancs, chacun chez Ëoi, s'étaient préparés à défendre leur maison au cas où on l'attaquerait. Tous les serviteurs des blancs, les Akouendès, appartenant au pays, s'étaient enfuis la nuit précédente.
Cependant la troupe des assaillants grossissait à vue d'œil; l'avant garde était déjà à portée do la voix, et, parmi les plus ardents, nous reconnûmes plusieurs linguisters qui n'ont jamais pu souffrir la maison française, entre autres Couher, celui avec qui le gérant avait eu des démêlés quelques semaines auparavant. Au moment oùP*** élevait la voix pour tâcher d'éviter une bataille, une grêle de pierres vint s'abattre dans la cour, sur les magasins, sur la vérandah, et un hurlement épouvantable, répondait à cette tentative. Tanda et Nemcs, les deux marfouks, les seuls indigènes qui nous soient restés Qdèles, s'élancèrent courageusement en avant, mais leur intervention fut inutile; les pierres continuaient à pleuvoir dru comme grêle, et nous avions beaucoup de peine à les éviter. Parmi les Krouboys, qui étaient plus particulièrement visés, il y avait déjà quelques blessés; mais aucun coup de fusil n'avait encore éié tiré. Les coquins, sans doute, veulent d'abord essayer de nous effrayer. Cependant, les Krouboys, exaspérés, demandent à grands cris des fusils; P*** leur distribue des sabres de cavalerie, pendant que mes compagnons et moi installons sur la vérandah des fusils de rempart. Cette opération n'était pas sans danger, en ce sens qu'elle nous forçait à nous découvrir; néanmoins, nous y parvînmes sans qu'aucun de nous fût blessé. Les assaillants, à la vue de ces préparatifs de défense, hésitent un moment; et les Krouboys, profitant de ce répit, s'élancent en avant malgré nos cris et nos menaces. Poussant leur cri de guerre, ils franchissent la palis.^ade de tous côtés et chargent follement les sauvages qui, efl'rayés de cette agression subite, reculent lentement; évidemment, ils ne s'attendaient pas à trouver les blancs si disposés à la riposte, et peut-être
craignent-ils d'avoir été trop loin. B'*'', un Arîglais, notre plus proche voisin, voyant de sa fenêtre la bataille engagée, accourt à notre secours à la tète de ses Krouboys. Laissant P*" et son second pour défendre la maison ; C*** et moi, nous nous élançons, le sabre à la main, au secours de nos hommes. Les pierres pleuvaient sur nous de tous côtés, et nous ne parvenions à les éviter qu'en nous jetant tantôt à droite, tantôt à gauche. Nos fidèles marfouks, du reste, se conduisaient vaillamment, lâchant de calmer les furieux et nous évitant bien des mauvais coups. Au reste, la débandade n'avait pas tardé à se faire dans le camp de nos adversaires ; ils fuyaient maintenant, se retournant par moments pour nous envoyer une dernière pierre. L'un d'eux, que je poursuivais sur les talons, craignant que je ne l'embrochasse avec un grand sabre que je brandissais au-dessus de sa tête, se laissa tomber tout à coup et, so traînant à mes genoux, me demanda grâce; je laissai échapper un juron formidable et, d'un coup depied, j'envoyai le lâche rouler à quelques pas; j'étais plein d'enthousiasme et de fureur, mais il ne m'était jamais venu à l'idée de le s-abrer, cela coûte trop cher. Aussi, après que j'eus satisfait mes nerfs par cette bousculade, j'avais envie de rire de la figure terrifiée du pauvre diable; mais les pierres et la voix de mon compagnon me rappelèrent promptement à la situation. Nous étions maintenant au bas de la colline au sommet de laquelle les fuyards se ralliaient. Nous avions rejoint les Krouboys que G*" était parvenu à arrêter et à rassembler; il tenait Tayaut par le bras et avait toutes les peines du monde à le contenir. Nous étions dans une position critique, et, si les sauvages avaient été plus braves, nous eussions payé cher notre imprudence. B'** et ses Krouboys étaient bien loin derrière nous. Voyant la d'ffaito de nos adversaires, notre voisin était resté ferme à son poste, regardant avec mépris notre témérité; il faut l'excuser, il est Anglais et n'a pas vingt et un ans; puis, le point essentiel pour nous était d'éviter de laisser massacrer nos hommes qui, emportés par leur ardeur et leur soif de von-
geance, seraient allés jusqu'au -village. Tayaut, surtout, avait perdu tout sentiment du danger, et ce ne fut qu'en le menaçant de son revolver que mon compagnon parvint à le ramener à la factorerie.
Nous rentrâmes en bon ordre, tout fiers et couverts de poussière. B*'* et ses Krouboys, le rifle à la main, protégeaient notre retraite. G**' soigna la jambe du malheureux que je devais empaler et qui avait reçu une grosse pierre à la cuisse. En somme, grâce à la promptitude que les blancs avaient mise à se défendre, aucun coup de fusil n'avait été tiré; cinq noirs blessés assez grièvement, Tarda d'un coup de pierre, Nebâo d'un coup de sabre, les autres moins grièvement; tels étaient les résultats de ce premier engagement.
Cependant, malgré ce succès, nous étions loin d'être ras- * surés; la nuit approchait, qu'allait-il se passer? On désarma les Krouboys et on tint conseil. Deux jours se passent, le blocus continue; aucune nouvelle des villages et des noirs. La situation devenant intolérable, il fut déciJé que chacun des chefs de factorerie écrirait une adresse à son consul respectif, à LoanJa, lui racontant les faits qui se passaient, la position critique où nous étions et le priant d'envoyer au plus tôt un navire de guerre.
Le choix des blancs me désigna pour remplir cette mission. Les chemins étant coupés, je devais prendre passage à bord d'une chaloupe amarrée dans la rade. Je fis aussitôt mes préparatifs de départ pendant que A*** disposait quelques provisions dans une caisse, des biscuits, des boîtes de sarJines, une dame-jeanne de vin et un petit baril d'eau. A minuit, je prenais congé de mes compagnons, et abordais bientôt après l'embarcation, non sans avoir manqué chavirer plusieurs fois dans la barre. La mer était grosse, la nuit sombre, pas une étoile ne brillait au firmament, lo vent soufflait avec rage, la pirogue était très difficile à gouverner; on ne distinguait les vagues qu'à la mousse qui éiincelait dans l'ombre chaque fois qu'elles se brisaient. Les provisions dont on avait eu soin de me munir n'étaient pas inutiles. Avec les vents du sud-ouest qui régnent près-
que continuellement à celte époque de l'année, il se pouvait que je fusse plus de trois semaines pour faire la traversée d'Ambrizette à Saint-Paul de Loanda, traversée qui ne demande guère plus de huit jours pour les embarcations qui vont du sud au nord.
Je me souviendrai toujours de cette navigation; nous fûmes pris, vers le matin, par un violent coup de vent du sud qui nous mena assez loin au large. Nous avions complètement perdu de vue le rivage, et les Cabyndes qui formaient l'équipage ne savaient plus de quel côté s'orienter. Nous n'avions aucun instrument. Au bout de huit jours enfin, après avoir erré au hasard au gré des vents et des courants, virant de bord à tout moment, le patron cria : Terre. Il était temps, mes provisions étaient à peu près épuisées et mon courage commençait à faiblir. J'ordonnai d'aborder. Par un bonheur providentiel, le point où nous débarquâmes n'était qu'à une heure de marche de Massera. Je m'y rendis seul, laissant l'embarcation continuer sa route sur Kinsembo. Un Américain établi à Mussera, mis au courant de ce qui se passait à Ambrizcite, me prêta un hamac et je partis aussitôt pour Kinsembo. Je ne pris que le temps de prévenir le gérant de notre factorerie et de changer de porteurs. Une heure après, nous courions tous deux sur la route d'Ambrizette.
Le packet anglais était mouillé sur rade. Je rencontrai à bord les gérants en chef des établissements de la côte qui se rendaient à Banane, revenant de Loanda. Je racontai les faits dont j'avais été témoin et la mission dont j'étais chargé. Ces messieurs m'apprirent qu'il n'y avait pas, en ce moment, de navire de guerre à Saint-Paul et ils résolurent d'arranger les choses à l'amiable, si faire se pouvait. Le vapeur allait partir, je pris donc passage à bord et, le surlendemain, nous débarquions à Ambrizette.
Les indigènes n'avaient pas renouvelé leurs tentatives ; ils s'étaient bornés à couper plus sévèrement encore toutes les communications, à priver les blancs d'eau et de victuaille, espérant ainsi les amènera capituler. Le bruit s'é-
tant répaudu que j'avais été chercher un navire de guerre, sans doute ils avaient craint les résultat d'une nouvelle entreprise contre les hlancs..
Aussitôt à terre, nous avons de nouveau fait mander les princes ; cette fuis, la présence du paquebot, l'arrivée de tous les makrounts ou chefs blancs l'inquiétant, le peuple laissa les princes répondre à notre sommation.
La palabra eut lieu à la maison ; ce fut une grande cérémonie qui laissera des souvenirs mémorables dans l'esprit des indigènes. Tous les blancs d'Anibrizette étaient présents. Les iVI'fuma demandèrent tout d'abord l'expulsion du gérant et du second de la factorerie française, puis se contenièrent d'exiger celle du second. Celui-ci répondit qu'il ne voulait pas rester avec des canailles comme eux et que, du reste, depuis longtemps, il devait s'en aller. Cette sortie lui attira un concert d'injures et de menaces qui faillit rompre les négociations. Mais le chef de nos comptoirs à la côte, déclarant qu'il venait chercher G***' et l'emmènerait le jour même avec lui, parvint à calmer celte effervescence.
Nous exigeâmes ensuite 100,000 perles bleues pour indemniser le Krouboy blessé. Les princes eurent beaucoup de peine à se décider; ils demandèrent à ce que le peuple ignorât cet' arrangement, lesmarfoulcs promettant dépaver presque toute la somme. Enfin, on se quitta en apparence dans les meilleurs ternies, les noirs jurant leurs grands fétiches qu'ils aimaient les blancs, qu'ils ne voulaient pas que la maison française s'en allât parce qu'elle avait beaucoup de fusils (nous leur vendons les 600,000 fusils à pierre qui encombraient nos arsenaux) et promettant qu'à l'avenir ils nous respecteraient toujours.
Le paquebot repartit le lendemain et, depuis ce temps, nous sommes tranquilles. Les affaires entrepris leur cours habituel et personne ne s'en plaint,
■ Le jour de l'an est arrivé et nous l'avons fêté comme il convient. On bat à la France et aux absents, on but même un peu trop, mais sans dépasser les bornes d'une douce gaieté. On but à notre bon docteur : l'illustre disciple d'Es-
culape avait fait une cure heureuse le matin. Il avait mis sur le flanc, au moyen d'une drogue précieuse, un de nos muleks qui avait la migraine. Ce cher homme n'emploie que les moyens énergiques; très adroit, habile de ses doigts, il se dit médecin et est persuadé qu'il a fait de brillantes études à Paris. Rien n'arrête son aplomb et son audace. En ce moment même, il soigne un Portugais; chaque jour il taille en lanières avec un petit instrument la peau de la poitrine de ce pauvre diable et lui injecte sous l'épiderme des flots de chlorodine. « Vous voyez cet homme, nous répète-t il à chaque instant. Eh bien il était à peu près mort, incapable de faire un mouvement quand j'ai commencé à le soigner. Aujourd'hui, il remue, il marche. » Je crois bien, avec ces taillades un mort en reviendrait, et puis il faut voir comme il se traîne, le malheureux; c'est un véritable squelette; pâle, décharné, les yeux caves, il fait peine à voir.
Les pirates attaquent un brick. — Les rives du Congo sont infestées de pirates; c'est surtout à San Antonio, extrémité sud de l'embouchure du Congo, qu'ils se tiennent d'habitude.
Le 5 novembre, un brick portugais remontait la rivière, chargé de marchandises qu'il devait échanger à Ponta de Jieniia contre des produits du pays. Dirigé par un noir inhabile ou traître qui servait de pilote, car la navigation du fleuve est très dangereuse, il échoua sur un banc de sable. Le capitaine négligea les mesures de prudence les plus orlinaires; seul un homme veillait; les fusils, il est vrai, étaient prêts à servir, mais enfermés dans la chambre du commandant. Vers minuit, l'homme de quart se promenait de long en large sur le pont, quand un bruit léger attira son attention; il prêta l'oreille et, à plusieurs reprises, entendit distinctement un bruit lent et régulier comme celui que produiraient dos rameurs plongeant avec précaution leurs avirons dans l'eau. Pensant que, sans doute, passait une des nombreuses chaloupes
qui montent et descendent fréquemment la rivière, il re^ prit sa marche sans attacher d'autre importance à cet incident. Cependant son œil prévenu ne tarda pas à distinguer plusieurs- points noirs qui, émergeant de l'ombre que projetaient sur l'eau les grands arbres qui bordent les rives du Congo, avançaient vers le navire. Inquiet, il courut prévenir le capitaine, qui fut aussitôt sur pied. On réveilla Gim, négociant à qui appartenaient les marchandises qui se trouvaient à bord. Dès qu'il fut mis au courant de ce qui se passait, il comprit immédiatement le danger, et bientôt tout l'équipage fut sur le pont. Les pirogues approchaient, montées par des noirs; on les distinguait maintenant dans la brume, elles entouraient le navire de tous côtés. Un chef ou feticheiro, debout dans la plus grande et la plus avancée, gesticulait en montrant le bâtiment. Quand les canots fuient à portée de la voix, Gim, appuyé sur les bastingages, interpella les assaillants et leur ordonna de s'arrêter. Les pirates répondirent par de grands cris que dominait encore la voix du feticheiro, et les rameurs redoublèrent d'ardeur pendant que leurs compagnons brandissaient leurs armes en signe de menace. L'équipage, caché derrière les bastingages, se tenait prêt à faire feu. Les noirs avançaient toujours. A une nouvelle sommation, ils répondirent par des coups de fusil. Une balle, passant par le sabord devant lequel Gim se trouvait par hasard accoudé, lui pénétra dans le ventre et le malheureux s'affaissa en poussant un cri de douleur. Les matelots firent alors une décharge générale. Les noirs surpris hésitèrent un instant. Une décharge de couleuvrine sur le canot qui portait le feticheiro le fît chavirer et mit le désordre dans leurs rangs. Les pirates, privés de leur chef, se dispersèrent de tous côtés, s'éloignèrent à force de rames et disparurent bientôt du côté de la terre. Le reste de la nuit se passa tranquillement.
Gim fut transporté à Banane. Une chaloupe prévint le gouvernement portugais. Depuis longtemps déjà les blancs réclamaient l'intervention des navires de guerre, et l'at-
tentât qui précède fut le prétexte d'une expédition ihm lo Congo.
Expédition portugaise dans le Congo. — Le 15 novembre, deux corvettes et la frégate la Guudiana partirent de Loanda. La petite flotte, commandée par M. Viegas de O"'^, s'engagea dans le Congo, le commandant espérait surprendre les noirs. Arrivé à un endroit considéré comme sacré et qu'on appelle la Pierre du f aiche, on mouilla et M. Viegas, montant lui-même dans une canonnière à vapeur avec une compagnie, opéra un débarquement auquel les sauvages, cachés derrière les broussailles, tentèrent d'abord de s'opposer; mais, bientôt délogés par les volées de mitraille parties du bord de la frégate embosséo à quelques encablures seuleinent du rivage, ils reculèrent en bon ordre. Cependant la petite troupe des blancs, ne trouvant pas de résistance sérieuse, avançait. Les corvettes canonnaient les villages en vue ; quelques groupes de mu«sorongos qui avaient tenu bon jusqu'alors, se sentant vaincus, s'enfuirent dans toutes les directions, se retournant, s'arrètant de temps à autre derrière un arbre pour décharger leurs fusils sur les blancs. Le commandant fit brûler les villages qu'il rencontra, c'était tout ce qu'on pouvait faire. Tl n'éiait pas prudent de marcher à l'aventure dans un pays inconnu et à la recherche d'ennemis insaisissables et qui fuient toujours. 11 fallut se rembarquer, les navires redescendirent à Banane où ils séjournèrent quelques jours, puis revinrent à Saint-Paul.
Les Anglais à Ambrizette. — Vers la môme époque, un navire de guerre anglais fit une démonstration à Ambrizette, le motif en était notre dernier conflit avec les indigènes.
Cependant cotte coïncidence do l'expédition portugaise et de l'intervention d'un bâtiment anglaisn'est certes pas l'elTot du hasard. Ces derniers auront voulu contrebalancer l'importanco que devait donner aux premiers l'arrivée de trois
gros navires, et ils ne sont pas hommes à laisser échapper une occasion d'asseoir leur influence dans ces contrées qu'ils convoitent.
A Ambrizette, les naturels effrayés ne répondirent pas tout d'abord à la sommation des Anglais. Cependant, bientôt quelques-uns se risquèrent autour des habitations, et, voyant que tout était tranquille, finirent par se rassurer. Sans promettre d'accepter la palabra, les princes se décidèrent à venir visiter le chef blanc. Mal leur en prit, le commandant ayant demandé où était le roi, on lui répondit qu'il était mort depuis six mois et que la reine ne pouvp.it voir la mer.
Le commandant dit qu'il ne traitait qu'avec les rois. Les M'fuma objectèrent qu'on ne procéderait à l'élection de son successeur que lorsque le défunt serait enterré. « 11 faut que ce soit immédiatement, insista le commandant, et je vais emmener trois des vôtres à bord jusqu'à ce que la cérémonie ait eu lieu. »
Ce qui fut dit, s'exécuta sans résistance. Les otages furent traités avec une grande douceur, mais ils furent assez punis par la crainte qu'ils avaient d'être emmenés dans le pays des blancs et mangés. Le capitaine n'en demandait pas plus-, deux jours après, il les relâchait, les avertissant cependant qu'au premier acte de violence contre les blancs, et les Anglais en particulier, il reviendrait et alors brûlerait les villages et s'emparerait du pays.
Depuis lors les blancs sont tranquilles ; espérons que cela durera, ce dont je doute beaucoup. Inutile d'ajouter qu'un petit speech sur la nation anglaise, sa force, son amitié pour les noiis, accompagna, avec quelques cadeaux, la promesse d'une protection efficace contre les tribus ennemies et les blancs qui voudraient conquérir le pays.
Ces nouvelles, arrivées coup sur coup, ont exercé une influence salutaire sur l'esprit des habitants d'une grande partie du littoral. Nous-mêmes, ici, en ressentons les effets. Tout dans la conduite des indigènes indique un respect
plus profond et le désir de ne pas susciter de querelles à tous proi)OS.
Perdu dans la forêt. — La mauvaise saison était passée. Au commencement de la cassimba, je fus chargé de prendre la direction de notre factorerie de Kinsembo. Le gérant en chef de nos comptoirs de la côte voulut m'installer dans ma nouvelle résidence. Le 1" mai, à deux heures du matin, couchés dans nos hamacs, à l'abri de la rosée du matin sous ma bonne couverture de voya<;e, nous quittions Ambrizelte aux cris répétés de nos porteurs : Mun-' dele Yo, mundele sieur Charles. Ndolo, ndolo. Congue yo, dirikoui huika (le blanc, hop ! le blanc, sieur Charles, allons, allons! Congo, en avant! marchons vite). Mon compagnon , petit et maigre , prit bientôt les devants. Mieux proportionné et un peu gâté par dame nature, je suivais à une assez longue distance, modestement comme il convient à un inférieur. La nuit était magnifique et mon cigare éteint ; je ne tardai pas à m'endormir du sommeil du juste. Je ne saurais dire depuis combien de temps je rêvais lorsqu'une brusque secousse me fit ouvrir les yeux. « Eh bien ! qu'y a-t-il? — Signor, nous ne voulons pas aller à Kinsembo, vous ne nous payez pas assez cher. — Comment, drôles, n'ètes-vous pas convenus du prix : 2 pièces de 6 yards cotonnade et 1,000 perles à chacun? N'est-ce pas le prix d'usage ? — Ce n'est pas assez, vous êtes trop lourd. — Ah ! tant pis ! je ne descends pas. »
Nos porteurs s'arrangèrent entre eux. Deux hommes frais prirent le hamac, et nous repartîmes. Les voyant si dociles, je leurs promis à chacun une bouteille de tafia s'ils me conduisaient bien. « Si, signor, vous êtes un bon blanc. » Et je me rendormis peu à peu, bercé par ce doux murmure de louanges.
Hélas I ce Jjel enthousiasme ne fut pas de longue durée. Une nouvelle secousse me réveilla en surs'aut. Six de mes hommes, abandonnant mes bagages, s'étaient enfuis. Ceux qui tenaient le hamac me prièrent do descendre, sous le
joli prétexte d'aller les chercher. Je n'eus garde de me conformera leurs désirs; mais les coquins, sans s'émouvoir, me déposèrent à terre et se sauvèrent. Je courus après eux pour les rosser d'importance, mais je les perdis presque aussitôt de vue. Pour comble de malheur, mon fidèle Antonio avait suivi M. L***.
Je revins tristement m' asseoir sur mon hamac. Ma montre marquait quatre heures, et le jour n'était pas près de paraître. La lune brillait au firmament et me jetait un regard de pitié ; les étoiles souriaient à ma douleur. Un silence solennel régnait dans la nature endormie; seules quelques hyènes, en quête de leur hideux repas, faisaient entendre leur cri lugubre. Les coudes appuyés sur les genoux, la tête entre les mains, je rélléchissais aux vicissitudes de la vie humaine etau parti que je devais prendre. Où étais-je? De quel côté diriger mes pas? Que faire? J'étais bien perdu et sans aucun moyen de m'orienter. 11 fallait cependant prendre une résolution et ne pas rester là à grelotter. Si Dieu, dans sa bonté extrême, pensais-je avec amertume, a fait passer les fleuves dans les villes, je no puis guère espérer qu'il fasse aussi passer les villages près des voyageurs égarés. Me levant donc, mon hamac sur le dos, mon revolver à la main, je me dirigeai droit devant moi, prêt à tout événement. J'avoue que je n'étais pas très rassuré; ces bois sont peuplés de chats-tigres, et, comme jo n'en voyais aucun, je devais penser qu'ils m'épiaient, cachés dans les arbres que mon imagination revêtait des formes les plus fantastiques.
Tout à coup, un bruit se fit entendre derrière moi. Je ne doutai pas que tous les chaca's, les hyènes et les panthères de la forêt fussent à mes trousses. Je me disposai à vendre chèrement ma vie, et, appuyé contre un tronc d'arbre, j'attendis l'ennemi de pied ferme. Les buissons s'agitèrent, le moment décisif approchait; j'armai mon revolver. A ce bruit sec, une voix suppliante répondit en ni'appelant par mon nom et la tête d'un noir apparut tout effarée à mes yeux étonnés. C'était un de mes porteurs; le pauvre diable
approcha tout tremblant, et, voyant que je n'en ■voulais pas à ses jours, m'avoua que, saisi de remords, il avait essayé de ramener ses compagnons et que, sur leur refus, il s'était décidé à \enir me rejoindre. 11 me demanda pardon.
Lui pardonner, le brave et honnête garçon, mais je l'aurais embrassé. « Ne t'inquiète pas de mes porteurs, lui dis-Je, ils paieront cher ce qu'ils viennent de faire, t Au fond, je ne savais trop comment, mais cette assurance que je lui donnai me soulagea un peu. « Connais-ly un village près d'ici? » demandai-je ensuite, a Si, signor, il y a celui de Nemès, à une heure environ. — Eh bien ! je te suis; si nous arrivons sans encombre, je te ferai un beau cadeau. » Il prit mon hamac sur ses épaules et nous nous mîmes en route. Bientôt les aboiements de chiens vinrent frapper agréablement mon oreille, et, quelques minutes après, nous entrions dans le village.
Qui fut bien'étonné de me voir? Ce fut notre vieux marfouk. Je lui racontai mon aventure qui le mit dans une grande fureur. Choisissant aussitôt huit de ses muleks les plus fidèles, auxquels il fit force recommandations, je pus remonter en hamac et nous arrivâmes sans nouvel accident, le soir même, àKinsembo. L*** et M*** étaient fort inquiets de mon '■'pence incompréhensible. Mon compagnon était arrivé quatre heures avant moi. Déjà il s'apprêtait à revenir sur ses pas avec quelques Krouboys.
Kinsembo. — J'ai pris compte de la factorerie. Mes compagnons L*'* et M*** sont repartis, me laissant avec deux employés blancs que je connaissais déjà.
Les constructions et arrangements intérieurs prennent à peu près uniquement tout notre temps. En cotte saison, les noirs de l'intérieur s'occupent à planter l'arachide et le sésame. Quelques sacs arrivent bien encore, mais en petite quantité, et à de rares intervalles. Ce sont les restes de la récolte précédente ou des produits volés sur d'autres points. C'est maintenant qu'en revanche les grandes caravanes d'ivoire, parties il y a un mois ou deux, arrivent à la côte. On
ne se rend pas bien compte en Europe de ces grands arrivages et de la manière dont les indigènes peuvent se procurer les défenses. Il faut remarquer d'abord que l'Afrique est immense, que ces caravanes viennent de fort loin et de directions différentes ; en outre, que les plus importantes de tout le continent se dirigent toutes vers la partie de la côte occidentale qui s'étend depuis le Congo jusqu'à Saint-Philippe de Benguela et sur la côte orientale au sud du Zambôze, dans le royaume de Zanziijar. Soit que les chemins soient plus difficiles ou que l'éléphant soit plus abondant dans la région centrale de l'Afrique, il est de fait que l'ivoire arrive irrégulièrement et en quantités beaucoup moindres sur toutes les autres parties de la côte. L'ivoire vert est très rare, c'est-à-dire l'ivoire pris sur un animal fraîchement tué. La plupart des défenses proviennent des cimetières qu'un troupeau d'éléphants se crée et où ses morts s'accumulent. On en rencontre quelquefois qui ont séjourné longtemps dans la terre , dans la tombé d'un chef, sans doute; beaucoup enfin proviennent d'éléphants pris au piège pendant la saison où les voyages sont impossibles et qu'on emmagasine jusqu'au départ des caravanes.
Réflexions. — A la suite d'une longue maladie, j'avais résolu de revenir en Europe; mais, une fois rétabli, je repris courage et me décidai à rester encore. La côte a cela de terrible, c'est qu'une fois qu'elle vous tient, elle ne vous lâche plus. On est si loin de la France, puis on s'est accoutumé à cette vie aventureuse, à cette grande liberté. Au courant du genre d'afl'aires qui se traitent ici, au fait des mœurs des naturels, utile en Afrique, on craint, au retour en Europe, d'être un embarras pour les autres et pour soi-même. La vie civilisée vous efl'raie et l'on craint de ne plus être bon à rien.
Je crois qu'une fois au moins dans la vie, il passe à la poi tée de chaque homme une occasion d'arriver à la fortune ou à la renommée ; s'il la voit, s'il la saisit, son avenir est assuré ; sinon, il continue à végéter. N'avez vous
pas remarqué que ce qu'on appelle la chance favorise surtout ceux qui, quoique n'y comptant pas, sont actifs, intelligents et toujours sur le qui-vive ? Tout homme vient au monde avec une certaine dose d'intelligence générale; les uns, ce sont les plus heu»eux, ont, dès l'enfance, une inclination instinctive et marquée pour un certain genre d'occupation ; les autres, et c'est le plus grand nombre, n'ont pas de vocation particulière. Ils vont à tâtons, embrassant le plus souvent la carrière que le hasard leur présente. Ceux-là sont les moins favorisés. Ils réussissent quelquefois ; mais combien se découragent et changent vingt fois de métier. Il me semble que les intelligences sont diverses, les aptitudes partagées, et si, pour une raison ou pour une autre, un homme trouve à s'employer pour le travail auquel ses facultés sont le plus appropriées, le voilà qui réussit et marche à grands pas vers le but qu'il s'est proposé. Il est certain qu'un esprit éveillé sera apte à comprendre tout ce qu'on lui enseignera ; mais il est certain aussi qu'une intelligence se développera souvent dans un sens plus que dans tel autre. "Voilà donc pourquoi il faut s'appliquer à tout et savoir le plus de choses possible, aQn de multiplier autour de soi les chances de découvrir la voie que l'on doit plutôt .suivre.
Tous ces raisonnements, vrais ou faux, ont influé sur nia décision. La providence m'a-t-elle, en m'envoyant au Congo par un concours de circonstances imprévues et bien extraordinaires, m'a-t-elle, dis-je, jeté sur la route qui devait m'ètre la plus avantageuse ? Je l'ignore, mais je ne veux pas l'abandonner sans y avoir assez persévéré pour n'avoir plus tard rien à me reprocher et surtout sans en avoir tiré tout le parti possible.
Nos Cabyndes et ceux de la maison anglaise viennent encore de se battre. J'assistai, indifférent, aux évolutions des plus enthousiastes, évolutions que j'ai déjà eu l'occasion de décrire et qui sont quelquefois trèsx gracieuses. Mais nous savons que ces démonstrations sont souvent le résultat le plus terrible des batailles entre les Cabyndes
fanfarons et lâches. Les pierres cependant tombaient dru comme grêle, mais n'atteignaient personne. Une pierre blesse ou tue sans qu'on puisse reconnaître celui qui Ta lancée, et le meurtrier se sachant à couvert affectionne particulièrement cette arme aussi dangereuse que traîtresse. Nus revolvers à la main, dans l'espoir d'effrayer les combattants, nous assistions de loin à la querelle. Tout à coup une grosse pierre vint me frapper au-dessus du genou, je poussai un cri et faillis tomber. Le marfouk Don bcbe s'élançi pour me souteniren poussant des exclamations d'indignation. «Quoi! qu'y a-t-il? lui demandai-je en le repoussant. Crois-tu donc qu'un nègre puisse blesser un blanc? » Il recula et me regarda, stupéfait, retourner à la maison en m'efforoant de ne pas boiter. Il secouait la tête et je l'entendais murmurer : « Equa! mundele ampouina. Oli ! que le blanc est puissant !»
Fort heureusement pour moi, le projectile avait porté sur un carnet qui se trouvait, par hasard, dans ma poche. Néanmoins, je dus m'avouer que si un nègre ne pouvait blesser un blanc, tout au moins pouvait-il lui faire un gros noir très douloureux que je frottai longtemps d'un air piteux en maudissant mon imprudente intervention.
Tout était terminé le lendemain matin, excepté mon noir qui avait pris une teinte jaune brun. Comme toujours, la querelle de la veille avait eu pour cause une femme qui, séduite par de belles promesses et quelques brasses da tissu éclatant, avait abandonné les nôtres.
Nous sommes au mois de mai, la mauvaise saison devrait être passée. Mais l'hiver est en retard, ce qui nous prive d'une de nos meilleures distractions : la promenade. En effet, l'été, la chaleur est accablante et le soleil extrêmement dangereux. Il faut l'éviter avec soin, surtout après un orage ; lors même qu'il est caché par les nuages, son action s'exerce terrible. La réverbération de la lumière occasionne souvent dos transports au cerveau presque toujours mortels. Je profite de cette inactivité forcée pour photographier, dessiner et mettre ordre à mes collections.
Chaque jour les voit s'augmpnter de quelque insecte ou animal nouveau et curieux. Petit à petit elle s'étend, s'agrandit, se complète et commence à prendre de telles proportions que je crains bien que mes sept malles ne puissent tout contenir.
Les minéraux, les flacons d'insectes conservés dans l'alcool, les oiseaux, les reptiles, puis les armes, les poteries, les tissus de paille, les musiques, les fétiches, etc., etc., tout cela encombre ma chambre, mes magasins et, certes, il y aura là de quoi me faire bien accueillir à mon retour en Europe.
Avant de continuer mon récit, il sera bon de vous mettre au courant des changements survenus à Kinseml)0 depuis mon dernier séjour il y a deux ans.
La population se compose aujourd'hui de neuf b'ancs, presque tous anglais ; le personnel de notre factorerie s'est augmenté de six Krouboys; leur chef, Rata, parle très bien le français. Les marfouks sont toujours nos vieilles connaissances Don Sebe et Peblo.
G*** est fou. — J'ai profité du premier dimanche inoc- . cupé pour aller revoir Ambriz. Cette ville prend tous les jours de l'extension et, au point de vue commercial, elle fjit inie terrible concurrence à Kin.-embo. Je comptais passer quelques jours dans la colonie, lorsqu'un courrier porteur do nouvelles graves me rappela à la factorerie. Malgré la nuit, malgré le temps affreux et les observations de mon hôte, je montai en hamac. Le vent soufflait avec rage, la pluie tombait à torrents, le tonnerre grondait sans cesse et d'immenses éclairs déchiraient les nuages. Les porteurs soufflaient et suaient à grosses gouttes, glissant à tous moments, harassés; je leur avais promis grosse récompense; eux-mêmes s'excitaient à haute voix, en portugais, aQn que je les comprenne bien. « Oui, disait l'un, signor sieur Charles est un bon blanc, il nous donnera une bouteille. — Une bouteille, s'écriait l'autre indigné, deux bouteilles il donnera; c'est le nidkrount de Kinsembo (le père
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blanc), ajoutait-il" avec emphase. — Oui, la maison françaiff est une grande, grande maison, » concluaient-ils, et nouf marchions. Trois heures après avoir quitté Ambriz, nousarrivâmes en vue de Kinsircbo : Mimdele, mimdele ginakouisa, ndolo, ndolo Le hlanc arrive, allons), et les coups surle bambou du hamac redoublaient à mesure que nous approchions.
Le personnel de la maison que ces hurlements préviennent en même temps qu'ils m'honorent accourut pour me recevoir. G-*'^'', le second, apparut sur le seuil de la porte, à peu près nu, une couverture jetée sur les épaules et la tête enveloppée de fichus.
■ Le malheureux n'avait plus sa tête à lui. Voici ce qui s était passé: une de nos embarcations, en quittant la rade, était venue s'échouer sur les rochers qui bordent la falaise; les indigènes se mettaient en devoir de piller les marchandises qu'elle contenait, lorsque G*'* prévenu arriva à la tête des Krouboys. Suivant la loi du pays, tout ce qui vient à la côte appartient aux habitants, mais G*** ne l'entendait pas ainsi; il soutint que l'embarcation n'était pas perdue et cette assurance, appuyée de quelques coups de poings, persuada les nègres.
Au bout de deux heures d'un travail acharné, la chaloupe fut dégagée et remise à flots. Les Cabyndes ayant fui, G**'* laissa aux Krouboys le soin de la reconduire au mouillage et se jeta à la nage pour regagner la terre. Mais, épuisé déjà par les efforts qu'il venait de faire, il n'eut pas la force nécessaire et se serait noyé si un de nos voisins n'avait envoyé à temps une pirogue à son secours. Cette bonne action est d'autant plus louable qu'un autre Anglais avait voulu s'y opposer, disant : « Laissez donc le Français; pour moi, je n'étendrais pas seulement la main pour sauver un do ces gens- a. » Plus tard ce propos revint aux oreilles de G*** et je vous jure que celui qui l'avait proféré aurait payé cher sa cruauté s'il eût été à portée. Il suffisait qu'on prononçât son nom pour que G"'* entrât en fureur; les yeux lui sortaient de la tète, il fiappait avec rage sur les meubles et nous avions toutes les peines dvi monde à le contmir.
Nous avons, M*** et moi, passé de bien tristes nuits à côté de ce malade. N'osant le quitter, nous ■veillions à tour de rôle, écrivant dans la salle à manger. A tout moment, le pauvre homme en délire voulait sortir pour aller à la mer; il fallait courir après lui pour le ramener de force dans sa chambre; alors il pleurait comme un enfant, se calmait peu à peu, mais pour être repris bientôt d'un nouvel accès.
La nuit de mon retour fut surtout celle dont je fus le plus frappé. Seul, occupé à écrire à la lueur d'une bougie, par cette nuit de tempête, le vent soufflant avec unhruitlugubre à travers les boiseries, les éclairs illuminant de temps à autre cette salle d'une lueur sinistre; puis, tout à coup, ce fou paraissant à la porte, pâle, sombre et s'avançant lentement, silencieux, enveloppé dans son drap comme dans un linceul. On eut dit un revenant, et, de sa voix grave, creuse, enrouée, il me débitait des choses insensées.
Cependant au bout de trois semaines, G**' était à pou près rétabli et avait repris ses occupations.
Il est parvenu à réunir àKinsembo, un petit troupeau de moutons ; mais une sorte d'épidémie se déclara et la plus grande partie mourut. Le mal dont les pauvres animaux sont atteints est assez étrange. D'un jour à l'autre, la gorge et la mâchoire inférieure enflent démesurément, et, vingt-quatre heures après, l'animal succombe. S'il faut en croire les indigènes, ce mal provient d'une certaine herbe malfaisante qui pousse à cette époque de l'année. J'avais d'abord supposé que le gardien du troupeau n'était pas étranger à cet accident, qu'il tuait mes moutons, les mangeait ou les vendait, et j'avais, devant moi, fait jeter à l'eau les premières victimes. Mais celte précaution ne servit de rien.
Un détail de mœurs. — J'ai eu l'occasion de dire que, si les nègres ne sont pas très sévères sur les relations de leurs femmes avec les blancs et souvent même les olïrciit
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à leurs caprices, moyennant dédommagement, il n'en est pas do même pour la grande femme. 8'aitaquor à elle est chose grave et qui peut avoir des conséquences terribles. On en jugera par ce qui vient de se passer.
Don Sebe apprend que M*** a été surpris avec lenou Kmbote (Jolis seins), sa femme. C'était la nuit; ce jeune homme couche près de moi. On frappe à coups redoublés sur le volet ; je me réveille en sursaut, c'est le marfouk, dans un état de fureur insensée, demandant que je lui ouvre et lui livre mon compagnon. Celui-ci accourt, en chemise, la figure toute décomposée, me suppliant à mains jointes de ne pas l'abandonner et de ne pas ouvrir. Je n'en avais garde et peu à peu le bruit cessa.
Don Sebe était parii à la recherche de sa femme qui, craignant sa colère, avait pris la fuite.
Dès l'aube, je fis appeler les Cabyndes, leur donnai l'ordre d'armer aussitôt l'embarcation et de conduire M''^''* à Ambriz. Je le chassais.
J'avais en même temps fait appeler Antonio Bohman, père de Don Sebe, chef de la famille et prince des plus influents. C'est un noir très raisonnable, très sérieux et qui promit d'arranger cette triste affaire. Quand Don Sebe revint le soir, il était plus tranquille, avait appris le départ de M*** et retrouvé sa femme. Quelques cadeaux l'apaisèrent complètement. Mais M*** l'a échappé belle, je vous assure.
Punition des Krouboys. — Que de choses n'aurais-je
pas encore tàénumêrer ; mais ces coquins de nègres ne m'en laissent pas le loisir. Aujourd'hui, ce sont les Krouboys.
Pendant qu'on déchargeait des barils de tafia, les coquins avaient trouvé moyen d'en percer un et chacun d'eux, à tour de rôle, couché sur le dos, suçait la liqueur jusqu'à plus soif.
Ce fut leur état d'ivresse qui nous donna l'éveil et nous eûmes bientôt découvert le pot aux roses. Je fis appeler Rata, après avoir eu soin do m'armerd'unpoignetcn acier;
" car, avec ces gens-là, il ne faut pas badiner. Ils sont aussi indomptables que fiers. Si le chef est de connivence avec ses hommes, je le jetterai aux fers. Je me promenais sous la vérandah, quand il se présenta. Il avait toute sa raison. « Tes hommes sont ivres, » lui dis-je. «Oui, monsieur. » — Pourquoi? — Je ne sais pas. — Ah! tu ne sais pas ! Il et, me rapprochant Je lui, je lui expliquai ce qu'il disait ignorer. « Tu vas donner toi-même vingt-cinq coups de corde à tous les Krouboys. » 11 no fit aucune observation; malgré toute son honnêteté (Rata est un des noirs les plus blancs que je connaisse), il se peut que, bien que blâmant ses hommes, il n'ait pas eu le courage de les trahir.
Séance tenante, chacun des coupables, malgré ses réclamations et ses excuses, fut attaché sur l'escalier et reçut la punition convenue, fans que Rata, qui l'administrait, hésitât un instant. Cet acte de justice affirma notre autorité, en même temps qu'elle rendit les voleurs, sinon moins audacieux, au moins plus circonspects.
Incendie de Banane. — Le paquebot du 7 août nous apporte une terrible nouvelle. Notre magnifique factorerie de Banane vient d'être consumée par les flammes. L'incendie s'était déclaré à quatre heures du matin, et, malgré les efforts réunis des blancs et des Krouboys, il s'était propagé'avec une rapidité prodigieuse, dévorant, en pétillant, ce bois desséché par le soleil. En quelques minutes, il avait pris de telles proportions, qu'il avait fallu renoncer à l'éteindre et se borner à tâcher de sauver les livres et les objets les plus précieux.
Cet accident épouvantable eut pour résultat la porte de 200,000 francs de marchandises et du plus bel établissement de la côte. D'où provenait ce désastre? Tout d'abord, on crut à quelque méchanceté des blancs. Les consciences sont élastiques ici, et, chacun ayant intérêt à nuire à son voisin, on no recule pas toujours devant les moyens les plus extrêmes. Cependant, de la réflexion et de l'enquête à
laquelle on se livra, il résulta que c'était un acte de vengeance des naturels.
Environ un mois auparavant, à la suite d'un vol, le gérant avait refuse de payer le tribut trimestriel aux princes de Banane. Mais, fatigué des réclamations continuelles deNemlaô, le prince particulier de notre maison, il avait fini par consentir à lui donner la part qui lui revenait. Cette préférence rendit furieux un- des autres princes, nommé Pitter, qui jura de se venger. C'est lui, dit-on, qui fit mettre le feu par ses muleks.
Payer Nemlaô fut une grande imprudence. Ayant décidé que nous refuserions les coutumes, il fallait maintenir cette résolution pour tous et surtout pour Nemlaô, qui était plus directement responsable du vol dont nous avions éié victimes. Cependant l'absence de preuves fit que ce crime resta sans punition.
Ce fut quelque temps après cet accident que la création d'un comptoir à Ambriz fut résolue. Kinsembo devait fournir tous les objets nécessaires à un premier établissement. Nous n'y parvînmes qu'après mille difficultés et cette opération, au moyen de pirogues, nous exposa à de nombreux vols.
Un jour, nous chargions des caisses de genièvre contenant chacune douze bouteilles , Sur six cents, il en manquait soixante à l'arrivée Ces gredins de Gabyndes ouvrent les caisses avec soin, enlèvent un flacon ou bien le remettent cassé après en avoir transvasé le contenu, referment adroitement la caisse, se servant des mômes clous qu'ils remettent dans les mêmes trous. Si vous criez, ils répondent avec aplomb que la bouteille était sans doute cassée ou manquante.
Un autre jour, ce sont des caisses de baguettes de laiton. « Nous no sommes pas dedans, disent-ils, et ne savons pas combien il y en avait. » Et cependant ces caisses cerclées, vissées , clouées, sont extrêmement bien conditionnées ; mais, à bord de toute embarcation bien tenue, se trouvent cachés dans quelque coin un marteau, un ciseau à froid et un tourne-vis.
Si, par hasard, le chargement arrive au complot, la pirogue, à chaque voyage, a risqué encore de chavirer dans la barre do Kinsembo. J'ai perdu un jour deux tonneaux d'arachides. La mer était belle, cependant; mais, malgré l'ardeur et la force du patron, une lame sourde fît chavirer l'tmbarcation. Gagnée, par- les vagues qui accouraient impélueusoment vers le rivage, elle s'emplit promptement. La légèreté de son chargement fit qu'elle ne coula pas à fond, mais surnagea entre deux eaux. Les sacs qui se trouvaient à la partie supérieure furent emportés et flottèrent çà et là sur les flots. Les Cabyndes, assis dans l'eau sur le reste du chargement, criaient au secours. Une autre embarcation parvint à recueillir les naufragés et à remorquer la pirogue. Mais les arachides seront perdues; elles vont fermenter, se rempliront de poussière ; les insectes s'y mettront et elles pourriront. Cette barre est extrêmement .dangereuse. Bien des blancs y ont trouvé la mort. Notre gérant, qui a déjà chaviré deux fois, préfère venir par Auibriz plutôt que de se risquer encore une fois.