‹ Quatre années au CongoChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE PRI:MIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRI:MIER

L'embouchure du Congo. — Nos premiers rapports avec les sauvages. — Arrivée à Banane. — Notre factorerie. — Un navire de guerre français. — Salvador. — Les fourmis. — Un iguane. — Gabynde mangé par un caimaa. • — Visite du roi Nemlào. — Une querelle. — Exploration de la pointe. — Aventures de Martin à Landana. — Mort d'un blanc.

L'embouchure du Congo. — C'était le 13 avril, la terre n'était pas encore visible , mais nous nous attendions à chaque minute à la voir émerger du sein des flots, à l'horizon. La mer, en efl'et, qu'un large et fort courant traversait, était couverte d'îles flottantes, formées de paille et d'arbustes maintenus droits par leurs racines entrelacées. Le courant charriait des buissons et des troncs d'arbres ; ses eaux jaunes , sales et boueuses, tranchaient avec la teinte bleue qu'avait conservée la mer. Dos herbes et des détritus de tous genres, mêlés à la mousse, lui formaient comme un lit. Ce courant était tellement fort, qu'il faisait le bruit d'un torrent bondissant à travers les rochers.

Tout à coup, et comme la nuit tombait, le matelot on vigie cria : Terre! terre! — Ce mot fit passer dans tout

QOATEE ANNNËES AU CONGO

notre être un frissoa d'émotion, et une curiosité a\ide et bien naturelle s'empara de nos esprits.

/bientôt nous aperçûmes les cimes des plus grands arbres ; puis, ces points se multipliant, s'élargissant, formèrent autant d'îlots qui, se réunissant ensuite, dessinèrent une ligne noire à l'horizon. C'était la terre, le Congo, le but de notre long voyage.

Nous mouillâmes au sud du cap Padron, qui est luimême au sud de l'embouchure du Congo ou Zaïre, par 6° 1/2 latitude sud et presque sur le méridien de Paris.

L'entrée du Congo exige une grande connaissance des courants et des vents qui régnent sur cette partie de la côte occidentale d'Afrique. Les vents du sud-ouest, les plus fréquents, soufflent régulièrement la plus grande partie de l'année, surtout l'hiver; c'est avec leur aide, et en prenant lé fleuve en biais, ainsi que nous le fîmes, que l'on peut pénétrer dans la crique de Banane.

Du cap Padron, nous suivîmes la côte, à environ 500 mètres du rivage. La falaise est rouge, élevée et couverte d'arbres, entre autres de palmiers, de papyrus, de cactus de 6 mètres de haut, de plantes grasses de toutes sortes. Ces plantes que j'avais vues, microscopiques, en serre, dans nos pays, sont là à profusion, d'une taille colossale, et pullulent comme de mauvaises herbes.

Nous doublons avec peine le cap Padron et mouillons enfin en face d'une petite plage au sable fin, encadrée par une végétation riche et sauvage. Nous sommes à Schark- Point, à l'embouchure même du fleuve, mais à l'abri du courant. Devant nous, se déroule un paysage merveilleux et grandiose ; d'un côté, la mer sans bornes, oîi se perd ce fleuve immense dont la vue peut remonter le cours à notre droite, et, en face, à environ 3 lieues de l'autre côté de ia rivière, la criqtie de Banane, notre lieu de destination.

Nous reconnaissons le village à la blancheur des loits des habitations, enduits de chaux et étincelants au soleil. A l'aida de longues-vues, nous parvenons même à dis-

tinguer quelques pavillons qui se détachent sur le bleu limpide du ciel : entre autres, notre cher pavillon français et le pavillon hollandais.

Le Congo, le plus grand fleuve de cette partie de la côte occidentale d'Afrique qui s'étend du Niger jusqu'au Cap mesure 11 kilomètres de la pointe Schark à la pointe de Banane. Le courant très rapide atteint, à cette époque de pluies, jusqu'à une vitesse de sept nœuds. Il charrie d'énormes îlots, dont l'un, nous dit le capitaine, était si large qu'il touchait presque les deux rives de la crique de Ba. nane et emporta, l'an passé, le havre de la factorerie.

Nos premiers rapports avec les sauvages. — Pendant que, mouillés à Schark-Point, nous attendions un vent favorable pour traverser le fleuve, nous reçûmes la visite de trois naturels, montés dans une pirogue formée d'un long tronc d'arbre creusé et très étroit, qui venaient nous offrir des singes, des bananes ; ils possédaient aussi un fort joli perroquet gris perle, à queue rose. Ces sauvages, les premiers que nous voyions, nous intriguaient beaucoup ; ils faisaient de grands saluts avec la main et tâchaient de s'exprimer en portugais.

Deux d'entre eux, coiffés de bonnets rouges, avaient les reins ceints d'une sorte de mouchoir. Leur peau est d'une belle couleur chocolat; ils sont grands, sveltes et bien faits; le troisième est vieux, laid, et a l'air féroce ; il est coiflé d'une sorte de casquette anglaise et porte une chemise trop courte. Tous trois ont de belles dents blanches ; mais aux deux premiers il manque les incisives, il parait que la grande mode est de se les arracher. Le troisième les a conservées, mais suivant sans doute une autre mode, qui ne contribue pas peu a lui donner l'air d'un cannibale, il les a taillées en pointe.

Nous donnâmes à ces noirs de vieilles chemises, des bouteilles vides. Le capitaine leur fît présent d'un peu d'eau-de-vie ; après quoi, ils partirent fort satisfaits.

Le capitaine, étant venu déjà plusieurs fois dans ces pa-

rages, nous donna, au sujet de cette visite, les renseignements suivants, dont j'ai pu maintes fois, depuis, constater î'exactitude :

Les noirs que nous avons vus appartiennent à une tribu de pirates, les Mussorongos, qui, montés sur de nombreuses pirogues, attaquent la nuit les navires au mouillage; si l'équipage n'est pas sur ses gardes, surpris dans son sommeil, il est écrasé par le nombre; le navire est pillé, puis brûlé, une fois les marchandises enlevées. Le capitaine ajouta que, selon toute probabilité, les noirs que nous avions vus étaient des éclaireurs et c'était dans cette pensée qu'il leur avait défendu de monter à bord.

Ces détails rabattirent un peu de notre enthousiasme pour nos nouveaux amis, et, le soir, l'ordre suivant :

« Tout le monde de quart sur le pont, préparez les fusils, chargez les couleuvrines », ne laissa pas que de nous faire réfléchir, et quand, fort avant dans la nuit, nous gagnâmes nos couchettes, pour la dernière fois peut-être, nous eûmes beaucoup de mal à nous endormir. Nous rêvâmes nègres, attaques, pillages et, au moindre bruit, réveillés en sursaut, nous montions sur le pont voir ce qui se passait.

Arrivée à Banane. — Cependant la nuit fut tranquille et, le lendemain, profitant d'une très forte brise du sudouest, le capitaine leva l'ancre. Le navire déploya ses ailes, se para de ses bonnettes et, toutes voiles dehors, entra à toute vitesse dans le courant qu'il coupait obliquement.

Les navires sont obligés d'attendre quelquefois plusieurs jours, qu'un vent assez fort leur permette de tenter la traversée du fleuve. L'embouchure du Congo est défendue par des bancs nombreux, et un seul chenal en permet l'accès. Si le vent mollit, le navire, drossé par le courant, est jeté sur les bas-fonds oïi il reste échoué; souvent aussi, si la marée est très haute, entraîné vers le nord, il lui faut plusieurs jours pour pouvoir revenir.

Aujourd'hui, depuis les paquebots anglais, le chenal, indiqué par des bouées, est assez bien marqué; mais, à cette époque (1869), on n'avait que des points de repère assez vagues. On piquait d'abord droit sur un certain palmier, et, quand on le voyait dans la ligne du pavillon hollandais, on virait de bord et on arrivait ainsi directement dans la crique.

Rien de majestueux comme cette entrée : le navire, couché par le vent, refoulant le courant, lutte continuellement sur une mer agitée; mais, une fois qu'on a doublé la pointe de Banane, le courant cesse, le navire se redresse et glisse légèrement sur une surface unie comme un miroir.

Debout sur le pont, armés de toutes les lorgnettes que nous avions pu trouver à bord , nous fouillons les deux rives qui bordent la crique.

Quelques nègres, debout ou accroupis, regardent curieusement notre navire ; des négresses, à moitié nues, lavent du linge; des gamins suivent notre marche en courant. Sur le havre de notre factorerie règne une grande animation ; on arme un canot ; les rameurs, vêtus de caleçons bleus et coiffés de bérets rouges, forcent de rame et abordent au moment où un coup de canon retentit; nous mouillons.

Quelques minutes après , nous débarquons au milieu d'une foule de noirs qui nous regardent d'un air curieux, narquois ; ils chuchottent entre eux ; quelques-uns viennent nous dire bonjour en accompagnant leurs paroles de grandes révérences, nous les saluons poliment : cela les fait rire. Ils nous font cortège jusqu'à la factorerie. Enfin nous foulons le sol de l'Afrique et ce n'est pas sans émotion, je vous assure : ce pays, ces arbres, cette maison, ces blancs qui nous entourent et nous regardent d'un aiiassez méfiant; ces nègres, qui ont l'air de se moquer, tout cela nous gène, nous rend tristes et nous fait perdre un peu la tête ; comme de pauvres êtres craintifs, nous nous serrons les uns contre les autres et, pour tout au monde, nous ne voudrions nous séparer.

A la porte de la maison, plusieurs petits noirs, les reins ceints d'un morceau d'étoffe aux couleurs voyantes et drapé assez gracieusement, nettoyaient des assiettes ; ils riaient et bavardaient à qui mieux mieux. Ces enfants étaient les nmleks ou domestiques des blancs. L'un d'eux nous conduisit à la chambre qui nous était destinée : deux lits entourés de moustiquaires, une chaise et une table avec deux cuvettes en formaient tout l'ameublement.

Le mulek nous dit quelques mots parmi lesquels l'expression signor était si souvent répétée, que, tout fiers, nous primes pour le congédier un air grand seigneur, tout à fait en rapport avec notre nouveau rang.

Le soir, le diner se composa de poules arrangées de différentes fanons, de riz et de courge bouillie.

La pointe de Banane, ou pointe Française, comme on la nomme quelquefois, est une langue de terre sablonneuse, baignée d'un côté par la mer, de l'autre par un des bras, du Congo, formant crique et séparé du lit principal par une île appelée l'île aux bœufs : Boulembemba. Cette crique est étroite, mais assez longue, l'eau y est assez profonde pour permettre aux navires du plus fort tonnage d'y trouver un mouillage sùr, à l'abri du courant et du vent du large. Elle forme un véritable port qui assure à Banane une très grande importance, quand ces pays seront plus connus, plus fréquentés, et que la civilisation y aura fait pénétrer ses bienfaits.

Au milieu de cette presqu'île se trouve un marais couvert de palétuviers dont on a déjà abattu une partie; les blancs voudraient combler tout à fait cette source con. tinuelle de fièvres; Banane alors jouirait d'une salubrité relativement rare sous ces latitudes.

Celte pointe est aride et nue, quelques palmiers, gingens (sorte de pruniers) en forment , avec les grandes herbes et les palétuviers dont j'ai parlé, toute la végétation. Malgré cela , les blancs s'y sont établis ; les Français d'abord ont occupé le milieu de la presqu'île, une maison hollandaise les imita bientôt; des Anglais vinrent ensuite

fonJer un comptoir à i'extrémiié dfi la pointe; enfin, au fond de la crique, une autre compagnie française a bâti une factorerie.

Notre factorerie. — Notre établissement est un des mieux situés et occupe une grande étendue de terrain. La maison principale est en planclies venues d'Europe, le toit est couvert en feutre, de nombreux magasins servent d'entrepôt pour les marchandises et les produits, une poudrière est située au milieu du marais^ sur un îlot; enfin une forge, une cuisine, une tiuilerie pour l'épuration de l'huile de palme, une sombre à charbon, complètent la factorerie proprement dite.

Une série de cabanes ou chimhechs, construits à la modo du pays, forment un petit village au bord de la mer, en dehors de la factorerie; c'est là qu'habitent les naturels employés à la maison.

Le personnel se compose de trois blancs, deuxFrançaiset un Portugais, d'une quarantaine de krouboys, de cabyndes et des gens du pays; en tout, soixante individus environ.

Les lîrouboys sont des indigènes de la côte de Krou (cap des Palmes), que nous avons engagés pour un an ; ces noirs, très vigoureux, un peu plus civilisés et un peu moins voleurs que les gens du pays, nous sont d'une grande utilité. Ils nous servent de manœuvres et de porte-respect; très braves, mal vus par les nègres d'ici, leur concours nous est acquis, en cas de conflit.

Les cabyndes sont originaires du pays qui s'étend au nord du Congo, jusqu'à la rivière de Chiloango. La station de blancs la plus importante de leur pays est Landam. Ces noirs sont marins, ce sont eux exclusivement cui forment l'armement de nos embarcations; c'est parmi eux aussi que se recrutent les charpentiers, blanchisseuis, cuisiniers, que les blancs emploient. Bien que restés sauvages, ils se sont mis plus vite en mesure d'être utiles aux blancs dans les divers métiers dont la civilisation leur a enseigné l'utilité et fait un besoin.

Leur roi, Manuel Poun, a été élevé en Portugal; revenu dans son pays, il a eu la sagesse de reprendre les mœurs et le costume des siens. Ses muleks (ce mot qui revient dans différents sens, à chaque page, a mille acceptions, mais il ramène toujours l'idée d'inférieurs), ses muleks, dis je, ont d'autant plus de respect pour lui qu'ils ont à le défendre contre une autre tribu de cabyndes, laquelle reconnaît pour roi, Cinco Franco, un affreux gredin, qui possède tous les vices et est continuellement en dispute avec les blancs.

Les gens du pays sont employés comme domestiques et journaliers ; il en est peu qui aient une occupation fixe et soient attachés à la factorerie.

Chaque groupe de noirs a son chef qui jouit d'une autorité sans conteste. Celui-ci, élu par ses condisciples, est très jaloux de son autorité et n'entend relever que du blanc qui l'emploie ; c'est le plus souvent à lui que l'on s'adresse pour distribuer les travaux qui incombent à chacun.

Tous nos gens, comme je l'ai dit plus haut, habitent ensemble, sauf cependant les krouboys, qui logent dans un grand chimbeck, situé dans la cour, ou kintal.

Un navire de guerre français. — Quelque temps après notre arrivée à Banane survint un événement extraordinaire : un aviso français, l'Africain, de la station du Gabon, vint mouiller dans la crique; c'était une bonne fortune pour nous que de voir des Français, et des Français aimables, comme le sont nos officiers de marine en général. Vis-à-vis des blancs, nous étions fiers de cette visite qui, du reste, était fort utile, à cause de l'effet qu'elle a produit sur les noirs. Ils voient ainsi que nous ne sommes pas tout à fait abandonnés et que nous possédons les moyens de nous faire respecter.

Malheureusement, ces visites sont excessivement rares ; cependant, le Gabon est tout prêt et il ne coûterait pas beaucoup aux commandants des quatre ou cinq navires qui y stationnent, de passer de temps à autre, ne serait-ce que

tous les trois mois, pour s'enquérir de la situation de leurs compatriotes vis-à-vis des noirs, se renseigner sur les mœurs du pays, étudier les côtes, et faire connaître le nom français.

A Banane, plus que partout ailleurs, ces démonstrations sont utiles, les blancs en ayant fait leur entrepôt général à la côte. Il y a quelques années, cette pointe était encore inoccupée ; le centre des opérations était à Ponta da Lenha, point situé à environ 15 lieues dans le fleuve ; mais les difficultés qu'avaient les navires à remonter la rivière qui, bien que très large, est d'une navigation dangereuse, à cause des nombreux bancs qui en obstruent le fond et se déplacent fréquemment; les dangers qu'ils couraient de la part des pirates ; enfin, la position avantageuse de Banane firent abandonner Ponta da Lenha.

Banane, outre sa crique formant un port admirable* grâce à sa situation à l'embouchure du fleuve, est mieux à l'abri d'un coup de main des nègres que tout autre point de la côte. Les blancs, excepté d'un coté qu'ils surveillent, ne peuvent être attaqués que par eau, ce qui rend une surprise à peu près impossible. Ensuite, les embarquement et débarquement de marchandises peuvent s'y faire tiès promptement et très facilement.

Sur la côte, les opérations avec les navires sont longues et dangereuses, en effet, tout le rivage de la côte occidendale d'Afrique est défendu par une barre; infranchissable, même pour des pirogues construites exprès, quand la mer est forte. Les navires mouillent donc en rade , souvent fort loin de la terre.

La maison française et la maison hollandaise ont adopté le système suivant : chacune d'elles possède un petit vapeur qui répartit dans les diverses factoreries les marchandises que les navires ont apportées d'Europe, et rapporte les produits qui formeront leur chargement de retour. Quelquefois aussi, ces produits éiant emmaganisés d'avance à Banane, peuvent être chargés en huit jours si les navires sont d'assez faible tonnaKe pour accoster au havre.

Salvador. — Chaqiie matin, un blanc donne au cuisinier les lournitures pour les repas de la journée, et cela, avec une parcimonie telle que nous nous en étonnions souvent ; il nous fut répondu que les noirs étaient si voleurs que, sans cette précaution, les provisions ne dureraient pas un mois ; pour chaque verre de farine que reçoit le cuisinier, il doit présenterun petit pain dont les dimensions sont flxées.

Puis on donne la ration au personnel, et enfin, le blanc procède aux achats des victuailles qu'on lui apporte.

Des femmes sont accroupies devant des nattes remplies de chicuangas ; de jeunes nègres portent des poules extrêmement petites, attachées en grappes par la patte aux deux bouts d'un bâton; des enfants offrent des œufs, des oignons, des tomates grosses comme des cerises, du manioc, des aubergines.

Notre nouveau compagnon appelle le marfouk Salva^ dor, c'est un vieux noir fort laid, les cheveux gris, le visage marqué de petite vérole, grand et maigre comme un clou, la peau ridée comme un vieux parchemin. Ce personnage arrive en se frottant les yeux. — Tu dors encore, fainéant ? — Non, signer, répond Salvador, en courbant sa longue échine d'un air plus comique encore que servile. On fait prix pour les chicuangas, petites mottes de farine do manioc, pilée et cuite, renfermée dans des feuilles de bananier ; on dirait des pains de beurre blanc, mais elles sont moins appétissantes et dégagent surtout une odeur forte, pénétrante et très désagréable.

.On les paie à raison de six, pour une bouteille de tafia; les poules, à raison de deux brasses de cotonnade chacune.

Puis Salvador congédie tout le monde.

Son air important nous amusait beaucoup :

— C'est votre chef de hoirs? demandâmes-nous à L***.

— Oui, dit-il, il nous sert de linguister ou interprète. C'est le prince de Banane.

— Ça, un prince? fîmes nous étonnés.

— Mais oui ; vous allez voir, et, appelant Salvador :

— Les blancs nouveaux demandent si ta es un chef?

Le nègre se baissa, frotta son index sur le sol, puis, se redressant majestueusement, d'un air grave et convaincu, il leva le bras en l'air : « Moi, grand Salvador, prince de la pointe de Banane; tout cela, ajouta- t-il en décrivant dans l'espace un grand cerclé avec son bras , tout cela m'appartient, jusque là-bas dans l'intérieur, » et il montrait tout le pays qui s'étend en éventail au fond de la presqu'île. — Oh ! oht tu es un grand chef. — Si, Signor, moi grand chef, moi prince et il allait recommencer, mais L*** l'arrêta. Salvador qui avait bu déjà un peu à toutes les bouteilles, qu'il avait versées, en demanda une, potif sa peine, sans douté. Le blanc lui donna un n'coudi (la goutte) et un coup de pied quelque part qu'il n'avait pas réclamé. Le nègre s'éloigna en riant, heureux de ce qu'il considérait probablement comme une caresse.

Un jour, je tuai un immense lézard vert que, en attendant mieux, j'avais placé dans une grande boîte avec quelques insectes curieux, dont j'étais déjà possesseur. Le lendemain, quel ne fut pas mon étonnement de ne retrouver qu'un squelette! Les fourmis avaient dévoré ma collection. Ces animaux abondent ici. Que, par hasard, un morceau de viande ou de sucre se trouve sur une table, aussitôt se forme une longue colonne de ces voraces petits insectes, et, parcelles par parcelles, ils parviennent à transporter leur proie à un trou éloigné souvent de plusieurs mètres. ^

Les fourmis ne sont pas le seul fléau de cé pays, les rats pullulent, et je crois, ma foi, que les chats en ont peur. Fort heureusement, il ont un autre ennemi beaucoup plus redoutable : c'est une sorte de serpent boa qui n'atteint jamais do grandes dimensions, et habite dans les magasins. Les blancs ne s'inquiètent guère de sa présence qui n'offre aucun danger; cependant, quelques jours avant notre àrrivééj on en avait tué un qui ihoaurait (longueur cxocptiimnelle.) 3 mètre»

Un iguane. — Vers la même époque, des indigènes vinrent offrir un iguane, grand lézard gris, dont la chair est réputée excellente. Malgré mes conseils, les blancs ne -voulurent point y goûter. On l'acheta cependant pour les krouboys qui, je vous assure, s'en sont régalés.

Les langues usitées à Banane, par les blancs, sont l'anglais et surtout le portugais. Beaucoup de noirs entendent assez bien l'une et l'autre, et, en tout c.is, les chefs employés dans les factoreries les parlent couramment.

Ce qui est le plus difiicile pour nous, le croiriez-vous, c'est de distinguer les noirs les uns des autres ; il nous semble que ces diables-là ont tous la même tète ; du reste, il suffit de faire un signe quelconque à l'un d'eux en disant angeïe ou angué, pour le faire approcher. : — Ce mot remplace notre locution : dis donc? Eh! toi?

Les plus amusants sont les krouboys qui baragouinent le français : a Si toi li pas donné mangé moi, comme ça pas bon, li pas peut travailler comme ça, bon voila.

Cabynde mangé par un caïman. — Quoique nos compagnons, depuis plus longtemps à la côte, aient souvent la fièvre, aucun de nous n'en a encore ressenti les effets. Mais cela viendra, chacun ici paie son tribut. Elle est si commune, que nos compagnons ne s'en inquiètent même pas. Au reste, i! n'y a pas que les maladies à redouter en ce charmant pays, les bois abritent des panthères, des chats tigres, quantité de serpents venimeux ; dans la mer pullulent les requins ; les rivières sont infestées de caïmans, remplies d'hippopotames dangereux bien qu'inoffensifs.

Les blancs évitent de se baigner; mais le nègre, bien qu'il ait soin de frapper l'eau, avant de s'y jeter, pour effrayer les monstres, est insouciant, et, quoique poltron, ne réfléchit pas cependant au danger auquel il s'expose.

Dernièrement encore, un naturel a eu la jambe coupée

par un caïman ou un requin. L'eau étant saumàtre dans la crique de Banane, ces animaux se laissent quelquefois entraîner jusqu'ici. Ses camarades, montés dans une pirogue, à la première nouvelle de l'accident, parvinrent à ramener à terre, mutilé et saignant, le corps du malheureux imprudent.

Ils criaient et se lamentaient ; les femmes pleuraient; une vieille négresse, toute nue, tournait autour du cadavre, s'agenouillait, se roulait dans le sable et poussait des hurlements affreux. « Equa marné ! Equa taté ! Equa moné •ninguél »

Le défunt était cabynde; toute la nuit, ses compatriotes le veillèrent en chantant un air plaintif et monotone et buvant du tafia. Le lendemain, ils transportèrent le corps au village et l'enterrèrent. — La cérémonie terminée et les noirs dégrisés, ils ne pensaient pas plus au mort, que s'il n'avait jamais existé. Ils avaient, je le crois, été très émus de l'accident, mais un malheur, si grand qu'il soit, ne les impressionne pas longtemps, leur arrivât-il à euxmêmes.

Visite du roi Nemlâo. — Le l«r juillet , nous vîmes arriver une grande pirogue du pays, montée par une vingtaine de noirs; un vieux, debout, vêtu de belles étoffes de toutes couleurs , les bras couverts de bracelets en perles et en ivoire, un collier d'argent autour du cou, se tenait à l'arrière. Il avait à la main un sabre d'ofûcier , un jeune nègre tenait un parapluie ouvert , au-dessus de sa tête. Les autres chantaient en pagayant. La pirogue aborda bientôt à la plage et les rameurs •portèrent à terre le vieux personnage. Ce devait être un grand chef, car, lorsqu'il se dirigea vers la maison, précédant son cortège, nos serviteurs vinrent s'agenouiller sur son passage et lui battre des mains, tandis que des musiciens annonçaient son arrivée par un bruit abominable, en frappant à tour de bras sur des troncs d'arbres creux.

La troupe s'arrêta devant'la factororie, le chef monta sous la vérandah, suivi seulement de deux de s», boirjDcs; un mulek lui apporta une chaise sur laquelle ',1 cl^aiLCU soin de placer une pièce de tissu.

Te m'étais peu à peu approché et j'examinais curieusement tous ces noirs ; le -vieux chef surtout aii.lt.aii. moa attention. C'était un grand et beau nègre , légereraiMit voûté, d'un âge avancé déjà, mais à l'apparonci; encore solide; sa barbe et ses cheveux gris donnaient à sa ligure un certain air de noblesse.

Il était coiEfé d'une barrette, ou bonnet réservé axit chefs et qu'ils n'ôteut même pas devant le Blanc. Celle qu'il portait, était ornée de griffes de panthères et bordée de dents de requins; outre son cou et ses bras qui étaient, comme je l'ai déjà dit, couverts de colliers et bracelets, il avait aux pieds des anneaux d'argent. Son vêtement se composait d'un grand manteau écarlate, attaché aux épaules et flottant. Un pagne en soie jaune lui ceignait les reins et retombait presque jusque sur ses chevilles. A sa ceinture était attachée une peau de chat tigre et des grelou qui tintaient quand il marchait. Ces ornements servent encore de signes distinctifs aux chefs.

Le bruit de ces grelots me rappelle toujours les âttesses qui' courent les rues le matin à Paris, et dont on vend le lait aux malades.

Les gens qui conlposaient sa suite n'avaient rien de bien extraordinaire; ils étaient armés de fusils à pierre et criaient tous ensemble.

Quand le chef, de la factorerie arriva, « Bonjour, mon vieux Nemlilo, » fit-il. Le vieux personilage lui tendit la main.

Nemlao, on nous l'avait dit, était le roi dil pays ; c'est à lui qu'on paye chaque année le droit de résidence. On lui lit présent d'une dame jeanne de tafia et on le congédia.

Le monarque alla continuer ses visités àlix autreis blancs.

Une querelle. — Quand les chats ne sont pas là, les

souris font bombance, dit-on ; la scène qui eut lieu pen. dant l'absence du gérant, semblerait confirmer cet adage.

Une querelle s'est élevée entre Guilhem, le tonnelier, et son mulek, ou aide, Domingo. Guilhem est un iioir de Sierra Leone, à peu près civilisé, parlant plusieurs langues, vêtu à l'européenne d'un pantalon et d'une chemise ; sa téte est coiQee d'un chapeau et ses pieds sont chaussés de souliers. Domingo est originaire du même pays, mais bien inférieur à son patron sous tous les rapports.

. Des injures, ils en viennent aux coups ; s'armant chacun d'un couteau, ils se précipitent l'un sur l'autre, et roulent à terre, soulevant la poussière autour d'eux. La bave aux lèvres, poussant des cris sourds et féroces, ils se saisissent à bras le corps, chacun d'eux cherchant à terrasser son adversaire, pour lui plonger son couteau dans le corps.

Accourus au bruit de la lutte, nous fîmes de vains efforts pour les séparer , lorsque L*** , saisissant son bambou, en asséna de vigoureux coups sur les deux enragés.

Tout à coup, Domingo se relèva, bondit sur notre compagnon et le saisit à, la gorge ; mais Guilhem, délivré, em- Doigna son mulek que nous parvînmes à' garrotter.

Le gérant, au retour, fit administrer vingt-cinq coups de corde à Domingo, punition qu'il reçut, debout, sans broncher et sans avoir voulu se laisser attacher. Au vingtcinquième, il s'affaissa sans pousser un cri. Le châtiment était sévère, mais il était nécessaire pour notre sécurité future. Un blanc avait été menacé, il fallait faire un exemple, d'autant que ces accidents ne sont pas rares.

Exploration de la pointe. — Un dimanche , j'avais résolu d'explorer le marais, je m'étais tellement avancé que j'eus toutes les peines du monde à en sortir. De tous côtés sautaient de petits amphibies, sortes de poissons à deux pattes, que ma présence inquiétait beaucoup et que des

muleks tiraient à l'arc, pour se procurer une friture. Plus j'avançais et plus il m'était diflicile de me diriger; entouré de flaques d'eau, perdu au milieu des racines de palétuviers, je commençais à être fort inquiet, ne sachant plus de quel côté tourner mes pas.

Enfin, au bout de deux heures, couvert de sueur, les pieds trempés, je débouchai de l'autre côté de ce labyrinthe, au bord d'un ruisseau, que je traversai sur le tronc d'un arbre couché en travers.

Tout au fond de la crique, j'apercevais les bâtiments da la factorerie, oîi je reçus l'hospitalité.

Le gérant possédait une vieille femelle de chimpanzé, haute de 1 m. 50, à l'air féroce et repoussant, enfermée dans une cage en fer, et quelques singes verts de l'espèce si abondante ici, dont le nom est, je crois, ciropilhecus cephus.

En revenant par la plage , je m arrêtai à la Kinlanda (marché) ch des pêcheurs vendaient poisson contre du tafia et des n.orceaux de coiornado. Gomme j'examinais quelques c.-jièces iiui m'étaient inconnues, entre autres uo tr^s gr 'S poisson que nous nommons capitaine, tiès abondat.t !r>. tout à coup un naturel se mit à m'insulter et, braa'iissant un sabre au dessus de sa tète, courut sur moi e-n poussant des hurlemems sauvages.

Appuyé su; mon bambc,' , immobile, j'attendais et m'apprêtais, s il faisait raine de me toucher, à lui casser la tête, quand ses compagnons intervinrent et l'emmenèrent à grand'peine. « 11 est ivre, me dirent-ils, il a bu , du vin de palme. »

Cette boisson, très goûtée des indigènes, est extrêmement forte, enivre, pour peu qu'on en prenne, et rend fou furieux celui qui en abuse. C'est un liquide léger et blanchâtre, assez agréable au goût.

Aventures de Martin à Landana. — Martin , un de nos compagnons, habite Landana. Ce point, avant la création de Banane et la prise d'Ambriz par les Tortugais, était

avec Ponta-da-Lenha , alors la station la plus avancée dans la rivière du Congo (Bomali n'existait pas), le centre le plus important depuis le cap Lopez jusqu'à Saint-Paul de Loanda.

Toutes les grandes maisons y possédaient deux comptoirs principaux. On ne traitait pas directement avec les naturels, mais avec les Portugais établis le long de la rivière.

En général, c'étaient des gens sans aveu, sans foi ni loi, le rebut de la^société.

Martin avait vendu aux traitants de grandes quantités de marchandises, qu'ils devaient solder en produits.

Un dimanche, au nombre de dix, ils descendirent à Landana, et vinrent demander l'hospitalité. Le soir, après le dîner, ces honnêtes gens, ivres pour la plupart, se plaignirent qu'on leur eût vendu les marchandises trop cher, et, finalement, déclarèrent qu'ils ne les paieraient que si on leur faisait un rabais de quarante pour cent.

Martin refuse net, sans se laisser intimider par leurs menaces. Outrés de sa fermeté, les coquins l'insultent, salissent les murs de mots injurieux et obscènes. Martin reste inébranlable, mais, ne pouvant les jeter à la porte, il se retire dans sa chambre. Les forcenés, ne trouvant plus de résistance, pillent les armoires, brisent la vaisselle et se retirent enfin, menaçant leur hôte de lui tirer des coups de fusil, si jamais il ose remonter la rivière.

Mon compagnon est brave et si, chez lui, il avait été obligé de ménager des gens contre lesquels il n'avait aucun recours et qui, en somme, pouvaient ne pas paj er du tout, il n'entendait pas leur laisser supposer que les menaces le feraient céder.

Quelques jours après cette scène, pressé par les affaires de se rendre chez un de ces Portugais qui, plus honnête que ses voisins, ne s'était pas joint à leur expédition, il fit armer une pirogue, et, muni d"un revolver, s'embarqua le soir à l'improviste. Sa visite faite, il repartit le lende-

main , avant le jour. Malheureusement, son embarcation chavira et il faillit se noyer ; par bonheur, la pirogue s'était retournée sens dessus dessous, aidé de ses hommes, il put se hisser sur la quille où il se cramponna. Il déQla airjsi, avec le courant, devant les cabanes des Portugais, qui l'avaient menacé de lui faire un mauvais parti.

iiln observation sur les berges, avec leurs nègres, ils regardaient tranquillement mon pauvre ami, dont la position périlleuse ne les émut nullement; mais, domptés sans doute par son intrépidité, ils n'osèrent se porter contre lui à aucune voie de fait. Peut être aussi réfléchirent-ils que notre maison est importante, qu'une station de navires de guerre français est établie non loin de là, au Gabon, et craignirent-ils des représailles terribles.

Quoiqu'il en soit, Martin arriva sans encombres en vue de Landana, où de prompts secours le tirèrent de la situation critique où il se trouvait.

Vous voyez par ce récit pris entre plusieurs, que notre existence à la côte est assez accidentée. N'est-il pas pénible d'être obligé de constater que, bien souvent, les blancs sont plus à redouter que les nègres, les sauvages possesseurs du pays ?

Il est un fait curieux, qui donnera une idée des mœurs de la côte et prouvera à quel degré inqualifiable d'imprudence l'amour du gain peut pousser les hommes les plus raisonnables.

Nous avons constaté que les traitants étaient gens sans aveu pour la plupart; eh bien, qu'un de ces hommes se présente dans une des grandes maisons de la côte et propose de travailler pour son . compte, aussitôt on lui fournira pour vingt ou trente mille francs de marchandises, qu'il devra payer avec les produits qu'il achètera. On lui fera crédit, à cet étranger que l'on sait être un voleur, un crédit que, dans nos pays civilisés, on refuse à un homme intelligent, honnête, sur lequel on saura pouvoir compter et qui, en tous cas, tomberait sous le coup des lois, auxquelles nous pouvons avoir recours.

Aussi souvent sommes-nous punis de notre imprudente confiance; les traitants parviennent quelquefois, les marchandises vendues, leurs magasins bondés de produits, à les embarquer sur des navires commandés par des contrebandiers qui les leur achètent ; et nous n'avons d'autres moyens pour empêcher ces vols, que d'arriver à temps avec un vapeur et de prendre de force, avec nos hommes, possession de ce qui nous est dû.

Et voilà comment on a procédé pendant longtemps, comment on agit encore dans le nord. Ils est temps qu'on renonce à ce système qui a, outre les pertes considérables qu'il entraîne, l'inconvénient d'entretenir à la côte et de faire vivre toute une race de coquins qui démoralisent les nègres, comprometlent l'influence des blancs et infesten le pays de leur présence.

Mort d'un tolanc. — Il y avait à peine un mois que nous étions à Banane, quand nous fûmes témoins d'une bien triste cérémonie.

L**' mourut à la suite d'une fièvre pernicieuse. C'était un jeune homme de vingt-deux ans, il y a trois jours encore plein de vie et d'espérance; soutien d'une famille pauvre dont il nous parlait souvent, il avait, pour la nourrir, accepté cette vie de d^nigers. Il est mort maintenant, exilé, loin de ceux qu'il ain ait, son corps reposera sur la terre étrangère, au milieu des sauvages et sa pauvre mère n'aura pas même la triste et suprême consolation de venir pleurer sur sa tombe.

On fit construire à la hâte un cercueil que nous recouvrîmes de drap bleu, et sur lequel nous disposâmes une grande croix en coton. Ces préparatifs terminés, nous y plaçâmes le corps du malheureux, enveloppé dans ses draps comme dans un linceul.

Vers une heure, les blancs arrivèrent, et, le cercueil cloué, quatre noirs le transportèrent à la tombe : un trou au pied d'un palmier.

Plusieurs fois, en route, les porteurs, qui riaient et par-

Jaient tout haut, faillirent laisser tomber leur fardeau. Cette gaieté, cette insouciance, me causaient une douleur navrante.

La fosse comblée, le gérant, M. B***, prononça quelques paroles et plaça un bambou à l'endroit de la tète ; plus tard, quand nous aurons des planches, nous ferons un entourage à la tombe.

La cérémonie terminée, tout était dit et chacun retourna à ses affaires. Voilà donc, pensais-je amèrement, tout le casque l'on fait de la vie d'un homme. Hélas! neut-être est-ce là le sort qui m'attend 1

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