‹ Quatre années au CongoChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Départ pour Ambrizette. — La barre. — Notre factorerie. — Le commerce avec les noirs. — Kévolte des cabyiides. — Dix-huit heures de hamac. — Arrivée à Kinsembo. — Description du pays. — Incendie et pillage d'une factorerie. — Le grand Mani- Congo. — Un dégradados. — Voyage à Kinkoll. — Le père Frédéric. — La saison des pluies. — Un missionnaire .

Départ pour Ambrizette. — Deux mois après mon arrivée à Banane, je partis pour Ambrizette, point situé au sud du Congo, à environ quarante lieues.

Je pris passage à bord de notre petit vapeur.

Si, à Banane, les blancs ont pu acquérir une certaine indépendance, il n'en est pas de même à Ambrizette et jusqu'à Ambriz. Mais n'anticipons pas.

Le vapeur est commandé par un blanc, le mécanicien est blanc aussi ; l'équipage est formé de noirs de Bomah, pays situé fort avant dans le fleuve du Congo, à 30 lieues environ; de Binda, à 30 lieues plus haut, on entend le bruit des cataractes de lelala. Binda est le point extrême de navigabilité du Congo.

Après avoir traversé le fleuve, nous doublons facilement le cap Pàdron où, trois mois auparavant, nous avions mouillé en arrivant d'Europe.

Le navire est en route pour la France, nous voici tous séparés. Partis plein d'espoir et d'enthousiasme ; sur neuf que nous étions, deux seuls, hélas ! reverront la France.

Nous suivons une côte hérissée de falaises, qui se pro-

longent jusqu'à Mangua pequena. A partir de cet endroit et jusqu'à Ambrizette, où nous arrivâmes le lendemain à trois heures, la côte forme presque continuellement une plage de sable fin.

La rade d' Ambrizette est formée par la baie de Juma. Au fond, sur un plateau qui tombe à pic dans la mer, on distingue les maisons des blancs; à gauche, s'étend une belle plage, terminée, à son extrémité nord, par une colline boisée, semée de grands arbres et de baobabs aux troncs énormes. Un village couronne le sommet de cette colline, qui descend par une pente douce jusqu'à l'embouchure de la rivière Ambriz, dont la marée montante brise le courant et fait mousser les eaux.

Entre la rivière et le plateau où se trouvent les maisons, on distingue un marais, au dessus duquel voltigent de grands oiseaux en quête de nourriture.

La barre. — Au moment où nous mouillons, la plage se couvre de noirs; on lance une pirogue qui, franchissant la barre avec peine, accoste bientôt le vapeur.

Nous embarquons; tout marche bien d'abord; assis à l'arrière, nous écoutons les rameurs qui chantent en cadence sur un ton plaintif et monotone. Tout à coup les chants cessent, le patron nous fait passer à l'avant; la pirogue entre dans la barre , les noirs ne pagaient plus. Le barreur, tenant des deux mains un long aviron de queue qui lui sert de gouvernail, regarde la lame qui accourt du large. Au milieu du silence, on entend le bruit des vagues qui se brisent sur la grève. Bientôt une énorme montagne d'eau nous gagne, soulève l'embarcation de l'arrière et nous emporte vers la terre avec une rapidité vertigineuse. Elle brise enfin sous la quille. En ce moment, le patron qui, raidi sur sa barre, fait tous ses efforts pour maintenir la pirogue perpendiculaire à la lame, s'écrie : « N'dolo, N'tlolo cabyndinhas. » Les noirs pagaient avec fureur en s'excitant de la voix. Une seconde vague, la plus dangereuse^ roule vers nous en grondant, elle nous en-

traîne à son tour; une troisième, enfin, nous jette sur la plage, en brisant sur l'arrière.

Nous étions tous trempés, mais le danger était passé. J'avoue que j'ai été légèrement ému.

La mer brise environ à un kilomètre au large ; la barre se compose de trois lames, comme on l'a vu, et ce n'est qu'au moyen d'embarcations relevées des deux bouts et construites exprès qu'on peut risquer de la passer. 81, par malheur, la pirogue tourne dans la lame, ou si, ramenée en arrière une fois la première vague franchie, les noirs ne peuvent gagner du terrahi, la seconle, en se brisant au milieu de l'embarcation, laf ait chavirer.

A. peine avions-nous touché le rivage, que les marins sautant à la mer avaient maintenu perpendiculaire à la lame la pirogue que chaque vague arrivant soulevait et portait plus avant dans les terres.

Pendant que les noirs qui nous attendaient nous débarquaient sur leurs épaules, un blanc arrivait et, après nous avoir souhaité la bienvenue, nous conduisait à la factorerie.

Ambrizette se compose de six maisons : une américaine, deux anglaises, une hollandaise, une portugaise et la factorerie française où nous nous rendons.

Les L'ancs se voient peu, mais s'entendent asseï Dien entre eux.

Notre factorerie. — Le comptoir français d'Âmbrizette est un grand et bel établissement, beaucoup moins complet et confortable cependant que la maison mère de Banane. Ici, point de constructions en briques. La factorerie se compose d'abord d'un grand bâtiment en planches, recouvert de feutre et parallèle à la mer. Une partie sort de magasins et l'autre d'habitation. Vis-à-vis de la salle à manger est une belle vérandah, d'où l'un jouit d'une vue magnifique sur la mer.

Deux autres bâtiments^ perpendiculaires âli premier, servent, l'un de magasin pour les pi^oduits, l'autre d'entre-

pot pour les marchandises encombrantes. Au fond, et complétant Je carré, se trouvent, d'un côté, la cuisine et les chimbecks des muleks et des akouendes ou serviteurs du pays, de l'autre, la cabane des krouboys.

L'espace laissé libre entre ces constructions forme la cour au milieu de laquelle on a élevé un magasin à provisions et un parc pour les moutons et les poules.

Toutes ces constructions sont en matériaux du pays, petits bois reliés entre eux par de l'écorce de baobab et recouverts de nattes ou loangos, formés de joncs mous et cousus ensemble. Les toits sont couverts en paille ; les murs, peu solides, sont triples, posés seulement sur le sol et retenus par des pieux 6chés en terre de distance en distance.

Les chambres des blancs sont placées à chaque extrémité des magasins, de manière à partager la surveillance et assurer le plus possible leur sécurité. Ces chambres sont séparées des magasins par une simple cloison à claire-voie, le sol est planchéié ; une petite porte donne accès au dehors et une fenêtre garnie à moitié d'une gaze et munie d'un gros volet en bois y laisse pénétrer le jour. Quand le blanc est au travail, ces portes et ces fenêtres sont toujours fermées avec des cadenas à lettres, comme, du reste, toutes les autres ouvertures.

Le chimbeck habité par les cabyndes (ou marins) est situé en dehors de la factorerie. Les embarcations sont à la plage sous une sombre à côté des poudrières, placées toutes ensemble sous le vent des établissements des blancs.

Le commerce avec les noirs. — Les occupations des blancs sont tout autres ici qu'à Banane. A Ambrizette , on ' traite directement avec les nègres. Dès le matin , au jour, les noirs descendent en longue colonne du village, chargés des produits qu'ils viennent vendre aux blancs : de l'orseille, du sésame et surtout des arachides. Ils portent leurs marchandises dans les diverses factoreries, suivant les articles qu'ils désirent en échange.

Notre factorerie d'Amlj;-izette.

Les plus estimés sont le fusil et la poudre.

La maison française a à peu près le monopole des armes ; elle a acheté au gouvernement français les six cent mille fusils, vieux modèle, qui encombraient nos arsenaux. La plupart étaient à pierre, ceux qui ne l'étaient pas ont été transformés ; car il n'y a que ce genre qui ait cours à la côte. Outre que les autres sont trop chers, les naturels ne pourraient pas se procurer facilement des cartouches, tandis que, dans l'intérieur, ils peuvent trouver toujours des pierres.

La poudre seule leur manque, mais on leur en vend de très grandes quantités et ils savent en avoir partout oii il y a des blancs.

A l'une des extrémités du magasin de produits, se trouve une chambre où le blanc reçoit les sacs et les pèse, soit ensemble, soit séparément, suivant le désir du linguister ou courtier. Il donne le prix en bouasa, ou perles bleues qui servent de monnaie ici et dont on reçoit d'Europe de grandes quantités. Si le prix est accepté, les akouendès vident les sacs dans le magasin par une ouverture pratiquée à cet effet, puis ils les rendent aux vendeurs.

Dans ce magasin, sont nos noirs rachetés ou captivas comme on les appelle, car le fait même de les avoir rachetés à leurs maîtres nous constitue leur seigneur. Je reviendrai plus tard sur cet usage dont on pourrait, au premier abord, dénaturer le sens et s'exagérer la portée.

Nos captifs donc, aidés, suivant le besoin, par des enfants du pays pris à la Journée, mettent les arachides en sac. Quand on a le temps, on les pèse de nouveau, on les arrime et on les tient prêts pour l'embarquement. En pleine saison, les arachides arrivent toute la journée ; un blanc les achète et délivre des bons qu'un autre paie au magasin des marchandises.

Un marfouk (M'fvka) ou chef interprète, au fait des coutumes de chaque maison, accompagne toujours le blanc ; il l'aide dans ses opérations et lui sert d'inlermé-

diaire auprès des noirs du dehors. Ceux-ci ont mesuré leurs arachides au village et savent à peu près la valeur qu'ils en retireront ; mais il faut bien surveiller les noirs qu'on emploie, car ils ne se font pas faute de poser, quand le blanc pèse, le pied sur la balance, ou de repasser deux fois le même sac.

Les paiements s'effectuent au moyen d'un paquet, comme on dit, par exemple : je suppose qu'un lingustcr ait un bon de vingt mille perles :

Que veut-il? un fusil, soit 12,000 perles.

il faut que le fusil soit brillant et chante bien, c'est-à-dire que la batterie résonne avec force.

Avec cekj on lui donne un pot à eaùj par exemple 3,000 »

Puis, suivant ce qu'il veut, 6 yards de cotonnade ou 6 bouteilles do tafia .... 4,000^ »

Un cadenas que le blanc ajoute 1,000 »

Ce qui complète les 20,000 perles.

"Voilà un paquet, mais les combinaisons varient à l'infini.

Dans ce magasin plein de marchandises, et quoique le blanc n'ait avec lui qu'un homme et un enfant pour donner les bouteilles de tafia dont on fait cadeau à chaque linguister, il faut qu'il redouble d'attention, car le marfouk, tout chef qu'il est, par conséquent plus intelligent que les autres, vole aussi plus adroitement. ^

Au resté, les noirs du dehors n'entrent jamais dans aucun magasin. Les opérations se font à travers des portesfenêtres. Rien n'est fatigant, comme une journée passée à acheter et surtout à payer des arachides ; le bruit que font tous ces noirs criant, se bousculant, se disputant, se battant, est insupportable aux blancs qui n'y sont pas habitués.

l'toui s d'aracliitles. (l'âge 26

Révolte des cabyndes. — Peu de temps après mon arrivée, un navire était en chargement à Ambrizette. Un matin, les cabyndes qui font le service des embarcations et portent à bord les arachides que les pirogues leur apportent de terre, refusèrent de lever l'ancre. A l'aide de longues-vues, on les voyait de la factorerie, achetant aux pêcheurs du tafia et du poisson avec nos produits.

C"** et L'** montent dans une pirogue qu'ils arment de krouboys, et les voilà se dirigeant vers les chaloupes. Les cabyndes n'ont pas le temps de lever l'ancre, que les blancs ont accosté la plus rapprochée.

L'*' saute à bord; le patron, debout à l'arrière, ramasse aussitôt un fusil dissimulé sous les sacs, et le met en joue ; mais G***, prompt comme l'éclair, se précipite, et, lui assénant sur la tête un violent coup do pommeau de revolver, le renverse à ses pieds, et le fait aussitôt garrotter par les krouboys. Les marins, effrayés de cette agression énergique etvigoureuse, n'opposent pas de résistance; trois d'entre eux se jettent à la nage, les deux autres sont maintenus à l'avant par L*** et ses hommes. Celui-ci , laissant trois krouboys pour garder la chaloupe, fait jeter le patron au fond de la pirogue, s'assure des deux prisonniers et se dirige vers l'autre embarcation.

La vue de ce qui s'était passé avait beaucoup calmé les cabynrles qui la montaient et ils promirent de travailler. Les blancs regagnaient le rivage, quand L*" poussa un grand cri ; le prisonnier lui avait mordu la jambe, au point d'enlever la chair.

Aussitôt débarqué, il fut attaché et reçut soixante quinze coups de corde; après quoi. G*** le fit mettre à la chaîne.

Ghaque jour, pendant trois semaines, le coupable reçut dix coups de corde; il était devenu d'une maigreur effrayante, enfin on l'embarqua pour Banane, afin qu'il pût regagner Gabynda.

Malgré ce châtiment sévère, mérité du reste, l'attentat

avait été si grave et si flagrant, que les princes n'osèrent pas même venir demander d'explications.

Votre premier mouvement sera de blâmer, certainement, ces traitements barbares. Mais rappelez-vous que, s'il y a en Europe une justice, des tribunaux qui condamnent les criminels à la transportation, aux travaux forcés, à la peine de mort, nous n'avons à la côte, pour nous faite respecter, aucun de ces moyens de répression.

Du reste, les nègres ne craignent guère la chlague, employée même aujourd'hui en Angleterre, en Russie, et, il y a peu d'années encore, en France. Ils en souffrent aussi moins que les blancs ; leur corps, exposé continuellement à la chaleur et à l'intempérie des saisons, résiste mieux à la douleur.

La punition infligée, ils se font tailler la peau avec des rasoirs et vont se baigner dans la mer. Cette précaution est bonne, en ce sens que, bien que douloureuse, elle fait que les plaies ne se corrompent pas, et que le sang figé et décomposé, n'amène pas la gangrène. Quelques jours après , ils n'y pensent plus et recommencent de plus belle.

Laissant un jour le choix à un Akouende, entre dix coups de corde ou un renvoi immédiat, il choisit la corde. En effet, renvoyé, adieu les bénéfices et surtout les vols, tandis que la punition reçue, restant employé à la factorerie, il est toujours à môme de profiter de toutes les bonnes occasions.

Parmi les choses qui étonnent le plus les indigènes, il faut citer la connaissance que nous avons de la lecture et de l'écriture. Rien ne les frappe, comme de voir les blancs correspondre à distance au moyen de petits papiers, si ce n'est le pouvoir que nous avons de faire du feu avec de petits morceaux de bois; eux qui ont tant de peine à en allumer, qu'ils conservent toujours avec grand soin dans les villages, celui qu'ils se sont procuré. Les noirs de la côte l'obtienaent en frappant sur des pierres à feu ; ceux de l'intérieur, en frottant deux morceaux de bois l'un con-i tre l'autre.

Dix-huit heures de hamac. — Je restai fort peu de temps à Ambrizette. Un accident épouvantable arrivé à Kinsembo^ point situé à une trentaine de lieues au sud, nécessitait ma présence.

Il n'y avait pas d'embarcations disponibles, je me résolus donc à faire le trajet par terre. Le marfouk me procura des porteurs de hamac. Je fis quelques provisions, et, ayant placé un traversin dans mou iiamac, attaché une couverture au bambou, tant pour me préserver des moustiques que de la rosée de la nuit, souvent abondante pendant cette saison, nous partîmes à deux heures du matin, aux cris répétés de « Congue lo diricui mica, mundelé Sieur Charles lo » , que poussent les noirs pour s'exciter, en frappant de leur bâton sur le bambou du hamac.

J'emmenais huit nègres, deux portant le hamac, les autres une malle. On m'avait bien recommandé de me faire passer pour malade, aBa de ne pas être obligé de descendre pour traverser les villages.

Le pas des hamacaires est allongé et tient le milieu entre la course et la marche, il est le même pour les deux porteurs. Le bambou du hamac repose sur l'épaule gauche de l'un, quand l'autre l'appuie sur son épaule droite.

De temps à autre, ils se reposent en plaçant le bambou du hamac sur les cannes qui ne les quittent jamais, et dont ils s'aident dans les chemins difficiles ; puis ils changent d'épaule et repartent. Chaque couple de porteurs fournit une course d'environ une heure et demie à deux heures, deux autres les remplacent, et leur cèdent les malles dont ils étaient chargés.

Bercé doucement par le balancement régulier du hamac, je dormais déjà depuis longtemps, quand je fus réveillé par un grand bruit de voix.

Nous étions arrivés à l'entrée d'un village, dont les habitants exigeaient que je descendisse; c'était fétiche, disaient-ils, pour les blancs, de traverser en hamac.

Fétiche signifie sorcier, sacrilège ; indifféremment, ce

mot ou cette raison revient à tous propos, dans les discours des nègres, et c'est une réponse à toutes les exigences, qu'ils ne peuvent ou ne veulent excuser. Quand une chose est déclarée fétiche, il faut céder ; à moins d'employer la force, on se briserait à lutter contre.

Je fis dire que j'étais malade, on ne voulut rien entendre. J'ordonnai alors à mes porteurs de faire le tour du village. Le matin, au jour, comme nous approchions d'un autre village, mes porteurs me prièrent de descendre, parce qu'il serait trop long de le contourner. Je m'exécutai de bonne grâce et bienlôt une foule de noirs m'entourèrent : « Mundele, mundele, » le blanc, le blanc, s'écriaient les femmes et les enfants.

Mes hommes s'étaient dispersés pour se procurer de l'eau. De vieux chefs vinrent me dire bonjour. Je leur demandai du feu, ce qu'on s'empressa de m'apporter. Les femmes me regardaient avec curiosité, plusieurs portaient dans leurs bras de petits enfants auxquels elles voulaient me faire voir, mais ils poussaient des cris affreux; je voulus leur donner quelques perles pour les calmer, ce qui ne réussit qu'à m'attirer une foule de gamins qui criaient : « Mundele, mundele embote, touala bouasa, » (blanc, bon blanc, donne-moi des perles). J'en distribuai quelques filières qu'ils se disputèrent. Ils se bousculaient, se battaient ; ce fut bientôt une mêlée générale.

Ils me rappelaient les gamins à la porte d'une église, quand, après un baptême, le parrain et la marraine leur jettent des dragées.

Le village passé, nous continuons notre course; vers onze heures, nous pénétrons dans un petit bois touffu. Au fond d'un vallon, coulait doucement un petit ruisseau clair et limpide bordé de cactus, de palmiers; un gros boabab, au tronc majestueux, semblait le roi de ce petit fourré. Assis à l'ombre de son feuillage, je procédai à mon déjeuner frugal, pendant que mes hommes, accroupis autour d'un grand feu, faisaient griller leurs poissons.

Les noirs dormaient; étendu dans mon hamac, je son-

geais, bercé mollement par le doux murmure du ruisseau sous la feuillée et le chant joyeux des oiseaux dans les branches, quand quelques chefs, habitants d'un village voisin, ayant appris ma présence, vinrent me souhaiter bon voyage.

Je leur fis don de quelques centaines de perles , c'était tout ce qu'ils demandaient; puis nous continuâmes notre voyage.

La journée se passa sans autre incident, toujours en hamac; tantôt courant au milieu des grandes herbes, tantôt traversant de petits cours d'eau peu profonds, mais assez cependant, pour que les noirs fussent forcés souvent de porter le hamac sur leur tête.

Vers sept heures, nous arrivâmes à Mussera, où se trouve une maison anglaise et deux blancs ; nous prîmes quelques rafraîchissements; la soif me dévorait. Le soleil avait été brûlant toute l'après-midi, j'avais la tête en feu et les reins brisés. Enfin, vers neuf heures, nous arrivions en vue des lumières de Kinsembo.

Nous étions au bord d'une rivière et fort embarrassés. Les noirs appelaient du monde, personne ne répondait.

Tout à coup, une troupe de gens armés nous entoura ; l'un d'eux me demanda d'un air de menace si je n'étais pas Portugais. Dédaignant de lui répondre, je l'adressai à mes hommes. Une discussion s'engagea, on s'empara de mon hamac. Furieux, je saisis mon revolver et, m'avançant vers le chef : — Je suis Français, luidis-je, et vais à la factorerie de MM. D***, L*** et G". A cette nouvelle, il se confondit en excuses et m'apprit qu'il se nommait Don Sebe et était marfouk delà maison. Aussitôt il fît avancer une pirogue, dans laquelle nous prîmes passage , nous étions à l'embouchure de la rivière Doca.

Nous côtoyâmes une longue et haute falaise à pic, formée d'énormes blocs de roches. Les noirs chantaient; les sons résonnaient dans la nuit, leur voix courait sur l'eau, répercutée d'échos en échos par les rochers.

Je les écoutais avec recueillement; ces chants, lents et

plaintifs, m'impressionnaient au milieu du calme qui régnait autour de nous.

Arrivée à Kinsembo. — Nous abordâmes enfin à une petite plage ; un sentier taillé dans le roc nous conduisit sur la falaise, et, quelques minutes après, j'étais reçu par le gérant de la factorerie française.

Mes pauvres porteurs étaient rendus et cependant, demain, ils retourneront à Ambrizette. Les noirs sont des coureurs infatigables, mais ils sont paresseux et peu habiles aux travaux de force.

J'appris le lendemain du marfouk, que les noir.s de Kinsembo sont en guerre avec les Portugais et font prisonniers tous ceux qu'ils peuvent saisir.

Description du pays. — A Kinsembo, les maisons des blancs sont au nombre de trois : deux anglaises et une française, établies sur une pointe, au haut des falaises qui séparent la rivière de l'océan. Cette falaise très élevée, couverte de sable, est à pic du côté de la Doca et a son embouchure du côté de la mer. Elle ne tarde pas à s'abaisser graduellement et à former une belle plage, à quelques cents mètres de la pointe extrême. D'immenses blocs de rochers, détachés delà falaise, défendent l'entrée de la rivière et la rendent d'autant plus dangereuse, que la barre brisée par le courant est plus forte.

Les deux maisons anglaises sont les mieux placées, sur le cap même. La factorerie française, cachée dans un enfoncement, à l'endroit où la rivière fait un coude pour remonter dans l'intérieur, est presque invisible de la mer. La plage est rendue à peu près inaccessible par la quantité de rocs écroulés dans la mer.

Il y a en tout sept blancs à Kinsembo. Etablie la dernière et malgré les Anglais, la maison française est loin d'être aussi bien construite que celles de nos voisins. Ce n'est qu'à force de persévérance et d'énergie, que nos compatriotes sont parvenus à se faire accepter par les naturels.

Le premier établissement français fut pillé ; l'intervention d'un navire de guerre la Bellone, de la station du Gabon, fort heureusement prévenue à temps, sauva les blancs et leur permit de recouvrer une partie des marchandises volées.

Cependant la maison Régis, à qui appartenait ce comptoir, abandonna Kinsembo. Quelque temps après, une nouvelle compagnie française, la maison J.-L.-D.-L., vint planter son pavillon, et, malgré les Anglais et les noirs excités par eux, elle s'y maintint et est aujourd'hui une des plus importantes de Kinsembo.

Elle est, comme tous les établissements de la côte, construite partie en planches venues d'Europe, partie en matériaux du pays.

Derrière cette factorerie, s'étend le pays où la végétation reprend et, en face, de l'autre côté de la rivière, un immense marais qui se vide et s'emplit avec la marée.

Le commerce se fait ici comme à Ambrizette, avec cette différence que l'unité de monnaie est la pièce au lieu d'être la perle bleue. On compte donc par pièces ; une pièce se compose de 6 yards de cotonnade ; 4,000 perles valent une pièce. Le fusil, qui se vend 12,000 perles à Ambrizette, vaut donc ici trois pièces.

Outre les arachides et l'ivoire, on achète à Kinsembo, du café en assez grande quantité, de la gomme élastique, de l'ôcorce de boabab qui, expédiée en Angleterre, sert à faire du papier de très bonne qualité ; un peu de gomme copale, de cire quelquefois ; enfin des minerais de cuivre, du carbonate ou malachite. En revanche, on ne trouve guère ici ni sésame ni orseille.

Incendie et pillage d'une factorerie. — Les noirs de Kinsembo passent pour être les plus intraitables de la côte, et ce qui vient d'avoir lieu n'est pas fait pour changer leur réputation.

Avant mon arrivée, il existait à Kinsembo, outre les établissements dont j'ai parlé, un établissement hoUan-

dais d'une gVande importance, auquel, il y a deux jours, les naturels mirent le feu. Voici ce qui s'était passé :

Vers huit heures du soir, tout à coup, de la factorerie française, les blancs aperçurent des flammes qui s'échappaient de la maison hollandaise au milieu d'un tourbillon de fumée. Des noirs se sauvaient de tous côtés en criant : a Toùya, touya, » le feu, le feu. — Tout à coup, au moment où Français et Anglais accouraient pour porter secours, une explosion terrible fit trembler le sol. Un blanc fut lancé à plus de dix pas en arrière ; un autre fut jeté contre un arbre, auquel il se cramponna.

Les nègres, épouvantés, rampaient aux genoux des blancs, en criant et se lamentant.

La factorerie hollandaise était toute en flammes; des tisons incandescents volaient de tous côtés. Il était inutile de songer à éteindre le feu. M. B***, le gérant de la maison française, ne pouvait abandonner sa factorerie au milieu du désordre qui régnait.

Les indigènes, toujours affolés, criaient: Signor, Signor, prenez garde, il y a encore de la poudre, une grande caisse pleine, dans le magasin. En effet, une seconde détonation, plus épouvantable encore que la première, éclata. La maison hollandaise n'était plus qu'un immense foyer. La terre tremblait sous les pas et la secousse abattit tout un mur de la factorerie française.

Les noirs, . n'ayant plus rien à craindre, avaient couru au pillage des magasins incèndiés. On les voyait, comme autant de noirs' démons, s'agiter dans les flammes. A l'aide de grands bambous, ils attiraient les balles de tissus, qu'ils roulaient tout en feu loin de l'incendie et qu'ils éteignaient ensuite.

L'ardeur avec laquelle ils travaillaient sauva sans doute les autres comptoirs du danger d'être pillés. Les blancs, le revolver au poing, gardaient leurs maisons. M. B'**, se tenait à la porte de son magasin éventré et menaçait tous ceux qui faisaient mine d'approcher. Tout à coup, et comme le jour commençait à poindre, une armée de nègres appa-

rut sur le pkteau do Kinsembo. A leur tète, marcliaienl le roi et les princes . Ils s'avançaient vers la factorerie française, a Laisse-nous passer, » crièrent- ils au blanc; celui-ci refusa et menaça de tuer le premier qui franchirait la clôture

Les princes écliangôrent alors quelques paroles^ at, le roi s'avançant : « Nous voulons garder ta maison, a proposat-il. — « J'y suffirai, répondit IM. B'*'^, mais je le remercie; que quatre de tes hommes prennent deux barilï de tafia, et allez-vous-en.

Le marché fut accepté. Les coquins, si leur proposition avait été admise, eussent certainement pillé la factorerie.

Le matin, ce qui restait de la maison hollandaise fumait encore. Toute la nuit, les nègres s'étaient disputé leur butin. Le calme étant rétabli, les blancs allèrent visiter' l'emplacement de la factorerie brûlée. Tls étaient fort inquiets, personne ne savait ce qu'étaient devenus les trois Hollandais qui l'habitaient.

Hélas, tous avaient péri dans les décombres; on retrouva le corps du gérant carbonisé, puis des bras, des jambes, des troncs méconnaissables et noircis par le feu. Le tout fut réuni et placé dans des caisses, que le soir on enterra pieusement.

Voilà la seconde fois que la factprerie hollandaise est brûlée ; l'année dernière déjà, plus do soixante noirs enfermés dans un magasin pour coudre les sacs, avaient péri; mais, par bonheur, les blancs avaient échappé.

On suppose que, cette fois, les indigènes ont mis le feu par vengeance. Le gérant, au reste, avait commis une imprudence impardonnable. H est d'usage à la côte, de renfermer la poudre dans une maisonnette bâtie sous le vent des factoreries; chacun possède la sienne dont sont responsables des noirs fournis par le roi.

Le gérant, ne tenant pas compte du danger et craignant les vols, avait conservé sa poudre dans une immense caisse en fer, placée dans un magasin, au milieu du bâtiment. Il y avait, paraît-il, au moment du sinistre, plus de six tonnes

de poudre, qui, renfermées dans cette caisse, ont produit une explosion d'autant plus formidable et désastreuse.

Ce fut quelque temps après cet accident que j'attrapai les fièvres. Les blancs qui habitent ces contrées en sont tôt ou tard attaqués. On n'y fait guère attention ici, mais sans doute je fus moins heureux, ou je les soignai mal; car je faillis mourir. Pendant un mois, je ne pus boire de \in, ni manger autre chose que du bouillon de poulet. J'étais si faible que je ne pouvais aller d'un magasin à un autre sans être soutenu par un noir ; encore fallait-il qu'un autre me suivit portant une chaise, sur laquelle j'étais forcé de m'asseoir à tout instant. J'expectorais des quantités de bile à chaque moment, ce qui me faisait horriblement souffrir. Enfin, un blanc de passage, se disant médecin (le fait est qu'il m'a guéri), me fit avaler une telle quantité de quinine, que j'en restai deux jours étendu sur un lit, sans pouvoir parler, ni entendre, ni faire aucun mouvement. On désespérait de moi; néanmoins, ce remède de cheval me sauva et je pus bientôt reprendre mes occupations.

Le Grand Mani -Congo. — Un matin, un prince m'apporta une lettre que lui adressait le Mani- Congo. Le Mani- Congo est le grand roi de l'intérieur; son autorité s'étend depuis le Congo jusqu'au pays des noirs de Mossulos, entre Ambriz et Loanda, et fort loin dans l'intérieur. Sa résidence est à San Salvador, ville située à quelque cent lieues dans les terres, au sud de Bomah. Des négociants portugais, à l'époque de la traite, habitaient cette ville oii déjà s'étaient établis des missionnaires; mais un beau jour, à l'époque de la prise d' Ambriz par les Portugais (1858), ils furent massacrés et leurs maisons pillées et détruites. Tous les rois ou princes que nous voyons ne sont guère que des gouverneurs de province, à peu près émancipés. Nommés par leurs serfs sur la proposition des anciens, ils paient, dit-on, un tribut au Mani-Congo, moyennant quoi ils sont à peu près libres. Ce gouvernement serait une

sorte de vaste système féodal. Les rois sont suzerains dos princes de leur tribu qui leur servent de conseillers. Toute cette espèce de noblesse craint beaucoup le Mani- Congo que la plupart n'ont jamais vu, mais dont les soldats viennent, en certains cas, rares cependant, brûler les villages.

Le roi de San Salvador ne sait, bien entendu, ni lire, ni écrire; mais il a près de lui un vieux nègre de Loanda, qui lui sert de secrétaire.

Voici ce que disait cotte lettre, écrite sur un chilîon de papier sale, en gros caractères mal faits, que j'eus beaucoup de peine à déchiffrer :

a Très illustre signor (en portugais et dans le style pompeux employé dans cette langue),

« Signor sait bien que je suis son ami; si signor veut « m'envoyer de la poudre et du taQa, je lui en serai très « reconnaissant. Je viens d'envoyer des arachides à la « côte et j'ai dit à mon mulek de les faire vendre par « signor.

« Je suis avec beaucoup de faveur,

« Yotre Don Antonio,

« Grand Maiii-Coiigo, roi du Congo, San Salvador.»

Cette étrange lettre avait mis un mois à parvenir à la cote; j'en donnai la traduction au prince, qui ne voulut me la laisser à aucun prix.

Kinsc.iibo n'est pas éloigne de la frontière portugaise; la rivière Lhoze n'en est guère, en ell'et, qu'à dix lieue*. Les naturels ont tout fait pour conserver ce point, mais ils craignent toujours que leurs voisins ambitieux ne veuillent s'en emparer; aussi ne peuvent-ils les souffrir, et font-ils prisonniers tous ceux qu'ils psuvent saisir.

Un dégradados. — Un jour, comme je venais de dé-

jeuner, j'entendis tout à coup de grandes clameurs mêlées de menaces et d'injures où le mot {mundele) blanc, revenait à tout moment; évidemment un blanc se trouvait aux prises avec des noirs. Je m'élançais pour lui porter secours, lorsqu'une centaine de nègres pénétrèrent dans la cour, poursuivant un homme, nu jusqu'à la ceinture, l'air épouvanté, et qui, dès qu'il m'aperçut, vint se jeter à mes pieds qu'il embrassa en me demandant protection.

Furieux de voir un homme de ma couleur s'abaisser ainsi et devant des nègres, je le repoussai rudement du pied et lui ordonnai de se relever. La foule criait : « Signor, ce n'est pas un blanc, c'est un dégradé d'Ambriz. » Je tâchai d'imposer silence et j'emmenai à la maison le malheureux qui tremblait de tous ses membres. Après avoir fermé les portes et les fenêtres, je lui lis donner à manger, car il mourait de faim. Quand il se fut un peu réconforté et remis de sa frayeur, je le prévins que s'il continuait sa route, les noirs pourraient lui faire un mauvais parti. Déjà ils s'ameutaient autour de la maison qu'ils menaçaient d'envahir.

Ce blanc, un Portugais, venait d'Ambriz. Ce point sert de station pénitentiaire pour les soldats qui ont commis quelques fautes graves, un vol ou un crime. On les nomme dégradados et ils sont traités comme des forçats.

Ce malheureux évadé avait été bientôt rencontré par des noirs qui l'avaient roué de coups, criblé de pierres et dépouillé des ignobles vêtements qu'il portait. Je l'engageai à retourner à Ambriz, l'assurant que, sur ma prière et devant son repentir, le gouverneur lui éviterait les terribles coups de férule dans les mains et sur la plante des pieds, et qu'il n'aurait sans doute que quelques jours de cachot. Il ne voulut rien entendre; son désir était de se rendre à Ambrizette et de là dans le nord.

Je lui donnai des vêtements, quelques provisions, le fis accompagner et transporter de l'autre côté do la rivière. Je ne pouvais le garder sans danger; lui-même comprenait qu'il n'était pas en sûreté à Kinsenibo.

Que Dieu lui soit en aide ! II est probable qu'il n'était pas arrivé au premier village, que déjà il était dépouillé. Peut-être lui a-t-on pris jusqu'aux vêtements que je lui ai donnés. Heureux encore, s'il s'en est tiré à si bon marché.

Quelques jours après, en effet, j'appris que, fait prisonnier par les noirs, il avait été garrotté sur un bambou et reconduit à Ambriz; le gouverneur avait payé une forte rançon.

La barre. — J'ai dit que la barre de Kinsembo était extrêmement dangereuse; presque continuellement, les pirogue sy chavirent, et bien des blancs y ont trouvé la mort.

Pour arriver à Kinsembo, il faut pénétrer jusque dans la rivière; la barre , refoulant le courant , rend le passage exil êmement pénible. Les pirogues, venant du large, longent les rochers près du cap, parce que la mer étant brisée continuellement est moins forte à cet endroit. Elles entrent ainsi en biais dans la barre et se tiennent l'avant à la lame, attendant un moment favorable : une embellie. Puis, elles font volte-face et l'équipage force de rames pendant que de hautes vagues courant vers la terre les entraînent avec une vitesse vertigineuse. L'entrée en rivière est très dangereuse ; la Doaa, forme un coude aigu semé de rochers à fleur d'eau et qu'il faut contourner en évitant de se mettre en travers de la vague. La barre franchie, et elle est impraticable les jours de calème, on se touve à l'embouchure de la rivière, uù, quand la mer baisse, il y a si peu d'eau, que les noirs sont obligés de descendre et de pousser la pirogue à chaque lame qui la remet à flot. Si, au contraire, la mer monte, le remous est si fort qu'ils ne peuvent le franchir. Il leur faut alors s'atteler à l'embarcation et la traîner en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Le patron répond des blancs qu'il conduit et bien souvent il refuse de les emmener. Après chaque passage heureux, on donne une gratification aux marins. Les calèmes ou ras-de-marée durent généralement trois ou six jours ; elles ont lieu le plus souvent à l'époque

OUATlilî ANNÉES AU CONGO

do la nouvelle et de la pleine lune et, pendant tout le temps qu'elles durent, les communications sont interrompues avec les navires ou embarcations au large.

Voyage à Kinkoll. — J'ai été visiter KinkoU. Ce point est situé sur les bords de la rivière Lhoze , à environ

10 lieues dans l'intérieur; il appartient aux Portugais. J'arrivai, après trois heures de hamac, en vue d'un grand bàiiment ayant l'apparence d'une forteresse. Cette maison, bâtie en pierres et recouverte de plâtre, était la propriété d'un forçat libéré qui, par inadvertance, disait- il, avait tué son frère et sa mère. Cet homme est très intelligent; il rendit de grands services au gouvernement portugais lors de la prise d'Ambri/,. Etabli le premier sur ce point, il fit le négoce et gagna rapidement une fortune.

11 possédait cinq ou six cents esclaves, mais, à l'époque de l'occupation portugaise, il fut obligé de quitter le territoire annexé, car le gouvernement ne reconnaît pas les esclaves; il ne fit que traverser la rivière et s'établit sur la rive droite, sous la protection des quatre canons du fort.

Le gouvernement le laisse en paix, bien que ses nuirs travaillent continuellement sur son territoire.

Cet homme possède de grands champs de cannes à sucre. Il a fait venir d'Europe une machine à vapeur et un mécanicien, et il fait de l'eau-de vie de canne. Il a dû avoir des peines infinies pour transporter ce matériel jusqu'ici. La Lhoze, très étroite, obstruée de bancs et de joncs, n'est pas navigable. On ne peut donc communiquer avec Auibriz que par des chemins détestables, à peine indiqués, et au moyen de chariots les plus primitifs, traînés par des bœufs.

Enfin, ici, cet ex-forçat est un grand homme, un des plus riches propriétaires du pays, l'ami du gouverneur, et le fournisseur de viande d'Ambriz. Il possède, chose exceptionnelle à la côte, près de deux cents hêtes à cornes et cinq ou six cents moutons; mais sa fortune est bien précaire.

Quoique défendu au besoin par le fort de KinkoU, commandé par un officier ayant sous ses ordres doux blancs et neuf noirs de Loanda, et bien qu'un des cotés de sa maison soit fortifié, il est à la merci d'un coup de main des naturels ; puis, cliaque semaine, il perd des esclaves. Il y a quelques jours, cent vingt-cinq d'entre eux s'enfuirent à la fois ; il faut dire, cependant, qu'il les traite avec assez de doueour, quoique sans faiblesse.

Il voulut me retenir à déjeuner, mais celte perspective ne me souriait giière; s'il allait m'assassiner par inadvertance, pensais-je ; puis j'avais d'autres intentions. Je le priai seulement de me laisser profiter d'un de ses canots pour passer la rivière.

Sur la rive opposée, je trouvai mes porteurs, sauf un seul cependant, signalé pour l'opposition acharnée qu'il avait faite aux Portugais, lors de la prise d'Ambriz. Je ne pense pas pourtant qu'en ma compagnie on lui eut rien dit, mais c'eût été une expérience dangereuse.

Le père Frédéric. — Une demi-heure plus tard, nous arrivions à la maison du père Frédéric. Je fus reçu par un beau vieillard, de soixante-dix ans environ ; de longs cheveux bouclés, blancs comme la neige, lui descendaient jusque sur les épaules et encadraient un visage fiar;c et màle. Légèrement courbé par l'âge et les chagrins, il s'avança vers moi avec toutes les démonstrations d'une grande joie et m'entraîna dans une chambre, où régnaient un désordre et une malpropreté remarquables. Des bananes, des ananas étaient pendus au plafond ; des paniers d'oeufs, des choux, du manioc, des sacs vides sur lesquels se roulaient deux petits négrillons, encombraient la chambre où picoraient des poules et des canards. Au milieu de ce capharnaûm, se trouvaient une table et deux chaises. Sur l'une d'elles, était assise une négresse chercliaru les puces à un petit tinge. Nous nous frayions un passage jusqu'à eux, lorsque, glissant sur un chou, je tombai les deux mains dans un panier d'œufs. Les canards se sau-

valent à lire d'aile en poussant leur aflreux coin coin, et les poules sautaient de tous côtés en caquetant. A' part ce petit accident, j'arrivai sans encombre près de la chaise sur laquelle je me laissai choir, mais le maudit singe m'avait précédé et me mordit terriblement fort, à un endroit que je n'aurais certes pas choisi, si j'avais eu le temps de la réflexion.

Enfin, le calme étant rétabli et moi nettoyé, je pus déjeuner d'un poulet que mon hôte me lit rôlir au galop. Dire ce qu'il y avait de mouches sur la table est impossible; à chaque bouchée, j'en avalais un bataillon qui se livraient, dans mon gosier, à des mouvements désordonnés; c'était à qui passerait la dernière, peine inutile, car toutes durent suivre la pente fatale du destin. Nonobstant ce léger inconvénient, j'avalai, d'un bon appétit, moucherons et poulet; la cuisinière était, du reste, si gentille, avec sa grande robe prenant au cou et son fichu sur la tète, que je trouvai le repas excellent.

Tout en visitant les champs de maïs, nous parlâmes de la France, notre patrie; mon vieil ami était un ancien préfet de 1848; destitué et expatrié après le coup d'Etat, il s'était réfugié en Angleterre; Mais il était pauvre, sa femme était morte de misère et de chagrin ; désespéré, découragé, il était venu à la côte. Son plus ardent désir était de revoir sa chère France. Il pleurait, le pauvre homme : « Je suis bien vieux, disait-il, je sens quHje n'en ai plus pour longtemps. Ma seule ambition eût été de reposer sur le sol de mes pères ; et je mourrai avant qu'un régime nouveau me permette de retourner dans ma patrie »

Je le consolai de mon mieux ; moi aussi, j'étais tout ému ; à voir la douleurprofonde dont étaient empreintes toutes ses paroles, mes yeux se remplissaient de larmes.

Vers quatre heures, je quittai M. Frédéric; son émotion était passée ; c'est un homme courageux, la vue d'un compatriote lui avait fait du bien, disait-il, et il ne pouvait, sans tristesse, parler de notre belle France.

Hélas I quand, deux années plus tard, je revins à Kin-

sombo et demandai de ses nouvelles, on m'apprit qu'il était mort l'année d'avant, au moment sans doute où, apprenant la chute de l'empire, il avait dù nourrir de nouveau l'espoir de revoir son pays.

Destin cruel qui, souvent, nous éloigne du but, alors que nous croyons y toucher.

lie soir même, j'étais de retour à Kinsembo.

La saison des pluies. — Nous entrons en pleine saison d'été; en novembre, commencent les pluies torrentielles et continues. C'est l'époque de l'année la plus dure à passer, la plus triste et la plus dangereuse. Les mois de juillet, août et septembre sont assez agréables, il fait très beau, et le ciel est presque toujours couvert, il règne une brise continuelle ; vers le soir, un brouillard assez dense couvre la terre, une rosée abondante tombe la nuit et, le malin, le soleil levant dissipe les brumes de la veille. Maintenant, c'est bien différent, un soleil dévorant nous rend mous et impropres au moindre travail, et la brise de mer, à laquelle on aspire comme après la vie, ne se lève que vers dix heures et tombe à quatre lieures, encore n'a- 1- elle pas toujours lieu. Aussitôt après apparaissent des nuées de moustiques et souvent de maringouins , petites mouches grosses comme la tête d'une épingle qui pénètrent dans la bouche et les oreilles et nous font endurer des douleurs in-' supportables. Vers dix heures, le plus souvent, se lève la brise de terre qui chasse tous ces hôtes incommodes, mais elle est quelquefois si faible, qu'on en ressent à peine les effets. Alors viennent les insomnies, les maux de tête; c'est un triste moment à passer; puis à chaque instant des coups de tonnerre, l'air est chargé d'électricité, !e vent souffle avec rage et la pluie tombe bientôt à torrent. L'humidité produit une grande fraîcheur. Enfin reparaît le soleil, un soleil de feu. La pluie a remué la boue du marais, le soleil le dessèche et les miasmes délétères se répandent dans l'air. Pendant cette saison mortelle, on souffre toujours, la digestion ne se fait pas; on a la fièvre ; on est

QUATliE ANNÉES AU CONGO

énervé, de mauvaise humeur. C'est toujours avec terreur que les blancs voient arriver l'été ; quand il ne pleut pas le matin, il pleut l'après-midi et cela recommence la nuit. Pendant cette saison, les insolations sont fréquentes et les blancs évitent, autant que possible, de sortir de leurs factoreries.

Un missionnaire. — J'ai vu, ces jours-ci, le père Lapeyre, missionnaire français, un jeune homme de vingtsept ans. Ne pouvant pénétrer dans l'intérieur, il avait espéré, un moment, pouvoir s'établir à Kinsembo. Mais il ne put même y séjourner plusieurs jours, les noirs n'auraient pas tardé à empoisonner ce sorcier blanc, comme ils l'appelaient. Il voulut s'établir à Ambriz, Déjà, son prédécesseur, le père Hespitalier, était mort à la peine. Les difficultés que lui suscitèrent les Portugais, la jalousie d'un prêtre catholique de cette nation qui demeure à Ambriz et y fait du commerce, le firent renoncer à son entreprise et, depuis, je ne sais ce qu'il est devenu.

J'ai quitté le père Lapeyre à Ambriz, où je l'avais reconduit afin de le protéger contre les naturels.

La rivière Lhoze. (Page 45.)

CIIAPITHE Iir

Voyng-e à Ambriz. Description de ce point. — Les inJiiïènes da Kiiisenil)0. — Les captives. — Ressources du pays. — Uu alliinos. — liataille entre les Cabyndes. — L'ivoire et fes Cliimljoiifks. Traite de l'ivoire. — Insectes nuisibles au Congo. — Les serpents. — Les cancrelats. — Les tortues. — Antbropoiihages. — Difficultés d'exploration.— lioi et blanc. — Les oiseaux. — Les caméléons. — Un grand bal par les niatouts. — Serpent- gazelle. — Les rats. — Le tabac — Mort et funérailles du Ve'illo. — Notre jardin. — Guerre d'Ambrizette. — La Palabra. — Un baleinier.

Voyage à Ambriz. Description de ce point. — Do Kinsembo à Ambriz, il y quatre heures de hamac. Lorstiue nous arrivâmes au haut de la falai;e qui forme l'exlrémitô nord de la baie d'Ambriz, nous découvrîmes tout à coup un paysage splendide ; une immense crique, bordée d'une belle et large plage qu'une rangée d'arbustes, do broussailles et de plantes rampantes sépare des marais qui s'étendent jusque sur les bords de la rivière Lhoze. Au loin, de grands arbres en dessinent le cours et on en reconnaît l'embouchure à l'écume blanche que fait la mer refoulée par le courant. A notre gauche, à l'horizon, de petites collines limitent l'étang et se terminent par une série de hautes montagnes de rocs rougeàtres. Du coté de la mer et au fond du tableau, la falaise reprend; à son sommet, et sur la pente douce qui descend du côté des terres, s'échelonnent des maisons blanches au toit rouge, c'est Ambriz. On distingue d'ici un pont de fer, plusieurs thaloupos à l'ancre à l'abri du cap et quelques navires

mouillés fort loin en mer. Le vaste panorama qui se développait à nos yeux formait certainement un des plus beaux spectacles qu'il m'ait encore été donné de contempler.

Nous descendîmes à la plage, traversâmes le rideau d'arbres et longeâmes le marais ; il était midi. Des quantités d'oiseaux y péchaient; des pélicans, le bec gonflé de poi-sons, digéraient tranquillement; des grues, des hérons, des ibis se promenaient gravement, de temps à autre attrapaient un malheureux petit poissbn ou se reposaient sur un pied. Des oiseaux plus petits, en grand nombre et par bandes, s'enfuyaient à tire d'aile sur notre passage en poussant de petits cris aigus, et de gros éperviers tournoyaient dans l'air, prêts à disputer aux cormorans la proie qu'ils convoitaient. Nous passâmes bientôt près du cadavre d'un énorme caïman , dont depuis longtemps déjà l'odeur empestait l'atmosphère; puis, franchissant une grande mare d'eau sous bois, nous débouchâmes sur In bord de la Lhoze, limite du territoire portugais. Quelques noirs, maigres et sales, sortirent de trois ou quatre misérables chimbecks établis sur la rive. Ces malheureux vivent de la pêche et des quelques tissus que leur procure le passage des blancs d'un côté de la rivière à l'autre. Ils doivent mourir jeunes, travaillant toujours dans les marais, les jambes dans l'eau. Quelques enfants décharnés, à l'air abruti, nous demandèrent des perles pendant que les hommes préparaient une pirogue; puis nous traversâmes la rivière bordée à cet endroit de palétuviers qui répandent .une odeur fétide et mortelle, avec leurs racines retombant dans l'eau et à moitié pourries. La rivière est infestée de caïmans ; il ne so passe pas de semaine sans qu'un nègre, ou une négresse ne disparaisse et ces diables de noirs, malgré la crainte qu'ils en ont, voulaient absolument monter tous à la fois dans un mauvais tronc d'arbres oîi le moindre faux mouvement pouvait nous faire chavirer.

Une deD>i- heure après nous entrions dans Ambriz. Un "soldat de Loanda était en faction au bas do la routo

QUATRE AiNNÉES AU GOA'GO

qui conduit sur la falaise. Sa tournure me divertit beaucoup. En poursuivant notre route, nous passâmes à la plage devant le pont en fer où se font les embarquements et devant les bâtiments de la douane. Au haut de la falaise se trouvent un hôpital, puis des maisons construites en pierres badigeonnées de chaux et couvertes en tuiles ; d'autres en planches, quelques-unes en petits bois relias entre eux avec des lianes et couvertes en paille, le tout pl cé au goût du propriétaire, sans symétrie et sans régn'iirité. Si vous ajoutez à cela un fort, vous aurez une idée de la ville.

Cette station est commandée par un capitaine ayant sous ses ordres une dizaine d 'officiers de tous grades qui, avec environ deux cent cinquante soldats dont cinquante blancs dégradés et les autres des noirs de Loanda, forment toute la garnison. Le fort est muni de six canons. Les soldats noirs montent la garde et les dégradés sont employés aux travaux publics.

Ambriz fait beaucoup de négoce; le café, la gomme élastique, y sont apportés en grandes quantités par les noirs de Mossulos dont le pays s'étend entre Ambriz et Sainl-Paul-de-Loanda : la capitale de la province d'Angola, la plus grande ville peut-être de toute la côte occidentale d'Afrique depuis le Cap jusqu'à Sierra-Leone, Loanda sert de résidence au gouverneur de la province (un colonel). Les noirs de Mossulos sont restés libres malgré la proximité des Portugais, qui n'ont môme pas pu s'assurer des communications par terre. Une lettre partie d'Ambriz ne parvient pas à Loanda et comme il n'y a pas do vapeur qui relie ces deux villes (je ne parle pas du paquebot qui va de Lisbonne à Ambriz et Loanda et qui part le 5 de chaque mois), comme, dis-je, il n'y a pas de service côtier, les nouvelles qu'on envoie par des chaloupes mettent quelquefois quinze jours pour parvenir d'un point à un autre.

TiCS difUcultés des communications sont un grand obstacle en ces contrées. A l'époque dont je paiie, la compagnie des paquebots anglais n'existait pas encore et les

courriers venant d'Europe, pour les différents points de la côte jusqu'au cap Lopez, arrivaient à Ambriz et ne parvenaient à leurs destinataires que par des occasions qui se faisaient attendre quelquefois un mois.

Ambriz reçoit beaucoup d'arachides et d'écorces de boababs. Il existe aussi des mines de cuivre très riches, au Bembe, à environ un mois de marche dans l'intérieur; elles sont exploitées par le gouvernement portugais qui, peu à peu, les abandonne; cette exploiiaiion étant devenue extrêmement difficile et coûteuse depuis l'abolition de l'esclavage. En outre, les dangers auxquels sont exposés quelques blancs isolés à une centaine de lieues dans l'intérieur, les difficultés des transports ont rebuté les plus entreprenants. 11 fallait former chaque mois, à grands frais, de longues caravanes pour transporter les marchandises nécessaires et en rapporter le carbonate de cuivre. — Cette colonie d'Angola est riche en produits de toutes sortes; possédée par un grand peuple, sérieux et colonisateur, elle serait d'un rapport magnifique. Malheureusement les Portugais, soit manque d'hommes ou de ressources, n'y font guère d'améliorations.

A Ambriz toutes les grandes maisons de la côte ont établi des succursales, malgré les droits fort élevés qu'impose le gouvernement (G 0/0 du prix de facture sur les marchandises d'importation). Mais, grâce à ia sécurité que leur donne la présence de quelques soldats, ces factoreries ne tarderont pas sans doute à devenir comptoirs principaux.

Cette sécurité, cependant, est encore bien précaire; le gouvernement Tii'a pas même le pouvoir d'empêcher les vols et de rechercher lis coupables. Mais, il accepte ceux qu'on lui amène et les fait travailler à la forteresse autant de temps qu'on le désire.

Un exemple de la sécurité dont jouissent les blancs : il y a quelques mois, les dégradados se révollcrent et s'emparèrent de la forteresse; fort heureusement et par hasard, un navire de guerre portugais arriva trois jours aprrs. Une compagnie de débarquement attaqua les rebelles avant

qu'ils n'eussent eu le temps do se reconnaître et en eût facilement raison. Sans cette heureuse coïncidence , les blancs et les étrangers se fussent trouvés dans une position fort critique. Sans doute aussi, les indigènes eussent eu là une occasion de reprendre Ambriz, et le gouvernement aurait certainement perdu une station importante de sa colonie.

Les indigènes de Kinsembo. — Je ne restai que quelques jours à Ambriz. De retour à Kinsembo, j'ai mis en ordre les notes que j'ai pu prendre depuis un an que je suis ici. Il y a une chose à remarquer, c'est la tranquillité relative dont jouissent les blancs, la nuit, le village des noirs étant très éloigné de la pointe. Le roi, Don Antonio, a ici une assez grande intluence, et les princes sont généralement obéis par leurs serfs. Ce roi est une franche canaille, mais quelques linguisters sont presque honnêtes et on peut raisonner avec eux. Ceux-là comprennent l'utilité de la présence des blancs à Kinsembo et leur épargnent souvent bien des ennuis. Les tribus de ce pays sont batailleuses et fières. La prise d' Ambriz a rendu les natnrels méfiants et indomptables, et, comme je l'ai dit, ils jouissent delà réputation d'ctre les plus dangereux de la côte. Ils reconnaissent encore le Mani-Congo, mais celui-ci a perdu une grande partie de son prestige depuis la guerre. Deux villages se disputent, à tour do rôle, la préséance. Celui de Kinsembo, habité par le roi actuel, et ce'ui de Kilouenic, dont le chef, Antonio Bohman, est fils de l'ancien roi. Cette famille est nombreuse, riche et puissante.

Une partie des marchands ou linguisters parlent le portugais , quclquos-uns l'anglais. Ils forment deux camps d'opinion bien distincie: les uns sont pour les Français; les autres, la plus grande partie, pour les Anglais.

Ces derniers ont fondé Kinsembo avant la prise d' Ambriz et Iss noirs, avec plus ou moins de raison, attribuent en partie leur indépendance à leur présence.

Les blancs emploient ici, comme à Banane et à Ambri-

zetle, des krouboys, mais ils n'ont point de captivos et, puisque j'en suis là, voici ce que sont les noirs que nous nommons ainsi.

Les captivos. — Les nègres, au Congo, se divisent en deux parties : les hommes libres et les esclaves. Un esclave peut avoir lui-même des muleks. Les blancs ont besoin de travailleurs, souvent les naturels leur refusent leur concours ou cherchent à exploiter le besoin que nous avons d'eux. Pour pallier à cet inconvénient, voici ce que font les blancs, ou plutôt ce qu'ils faisaient, car cette habitude a été abandonnée. Ils achetaient aux riches les esclaves dont, pour une raison ou une autre, ils voulaient se débarrasser. Les blancs les faisaient travailler sans rétribution. En échange, ils les nourissaient, les entretenaient et les couvraient de leur protection. Le plus grand nombre s'attachait à la maison, aux blancs qui les employaient et les traitaient de pères; ils étaient fiers d'être fils du blanc, comme ils disaient, méprisaient leurs compatriotes et, si quelques-uns s'enfuyaient, ce n'était guère que les paresseux pour lesquels tout travail est un supplice. Mais, objectera-t-on, ce que vous dites là est tout simplement de l'esclavage dissimulé sous une appellation pompeuse. C'est possible ; cependant personne plus que moi ne blâme celte détestable institution qui, pendant tant d'années, désola ce pays et déshonora l'humanité. Mais les esclaves qu'alors on achetait étaient arrachés de leur pays, traités comme une marchandise, tandis que les captivos étaient employés dans leur pays même; ce système, j'en suis convaincu, rend un grand service à ces pauvres Boirs. Ceux qu'on nous abandonne sont mi^ érables chez eux, maltraités par tous et mourants presque de faim. Chez les blancs, ils ont tqut à profusion, et sont convenablement traités s'ils se conduisent bien, A Ambrizette, où ils sont vingt amenés de Bomah, je ne me souviens pas d'en avoir fi appé aucun. Enfin, ces captivos apprennent à travailler, à parler le langage des blancs. Au contact de noire civilisation, leur intelligence se développe

et ils ne pensent plus à retourner chez eux. J'ai dit qu'aujourd'hui la grande raison de principe s'était tellement répandue qu'on n'achetait plus de captives. Je ne le regrette pas, mais je trouvais des avantages à ce système qui dilîère sensiblement de la traite; je sais trop à combien d'abus et de cruautés elle a dû donner prétexte. .

Ressources du pays. — On trouve à Kinsembo beaucoup de moules, d'huîtres et de langoustes. C'est le seul point de la côte où ces crustacés soient en abondance, à certaines époques. Il y a deux espèces d'huîtres, celles que l'on prend dans les rochers, au bord de la mer, et les huîtres de marais, comme je les apppellerai. C'est à l'embouchure de la rivière qu'on les trouve altaclioes en grappes aux branches d'arbres qui tombent dans l'eau et surtout aux racines de palétuviers. Ces huîtres, souvent très grosses, sont détestables, sentent la vase et ne sont même pas mangeables après un séjour d'une semaine dans la mtr. On trouve aussi, en abondance, d'énormes crevettes ; on les pêche dans l'eau saumâtre, mais elles ne sont pas mauvaises quand elles ont été bien lavées à l'eau de mer. On trouve collées aux rochers des moules et des arapèles, mais les noirs ne les pèchent pas, sans doute, à cause de la quantité qu'il en faut pour nourrir un homme et du peu de bénciice qu'elles rapportent. Quant aux langoustes, elles sont très bonnes et les blancs ici s'en régalent.

A la côte d'Afrique , c'est pendant la saison des pluies que les fruits sont le plus abondants. Les oranges, de grosses oranges, qui sont mûres quand elles sont jaune vert clair, sont pour les blancs une ressource précieuse. Leur saveur agréable et légèrement acide en fait un rafraîchissant aussi sain que recherché. La pastèque est commune, mais il ne faut en user qu'avec beaucoup de précautions , car elle donne la fièvre. On trouve aussi en grandes quantités de petits citrons ronds extrêmement acides et un certain fruit que les Portugais désignent sous le nom d'advocas. C'est un fruit vert, mou, côtelé, affectant

la forme d'une énorme poire; l'intérieur, blanc et laiteux, esî divisé en compartiments; le goût en est assez fade. Je préfère de iieaucoup les mangues. J'en ai mangé à Kinssmbo, mais je ne pent:e pas qu'elles soient orignaires du pays. Parlerai-je des bananes qui pullulent? Il en existe, plusieurs es{,èoes, entre autres la petite, dite banane d'argent, qui se mange crue généralement et la banane dite de cochon, mince et longue, avec laquelle on fait d'excellentes compotes.

Je n'ai garde d'oublier l'ananas qui pousse partout à l'état sauvage et qui est délicieux. C'est, à mon avis, le fruit le plus fin et le plus succulent de ces contrées. Notons encore les gingens , sorte de prunes jaunes qui n'ont presque que le noyau. Le gingen est tellement commun et si vivace que cet arbuste est rcchiTché par les blancs pour former les cercades qui entourent leurs maisons et pour orner leurs cours. Les oignons sont énormes et tout blancs, les tomates grosses comme des cerises; le pourpier croît partout en abondance. Au sud du Congo, il n'y a pas de cocotiers. Je n'ai jamais vu de noi.K de coco ; en revanclie, les noirs nous apportent des régimes de noi.t de palmes. Ils sont très friands de l'huile qu'ils en retirent et les Cabyndes s'en servent pour accommoder leurs plats. Ils font ce qu'ils appellent une moanda que les blancs ne dédaignent pas de commander de temps à autre. Le piment est très commun et les naturels en absorbent des quantités considérables. Ils connaissent le jus du palmier qu'ils apprécient beaucoup, mais dont ils savent les inconvénients ; ce lait ou vin, comme on le nomme, est extrêmement fort et rend tou à la longue; on dit aussi qu'il a une action dangereuse sur le système nerveux.

Un albinos. — J'ai vu souvent à Kinsembo un malheureux atteint d'une maladie bien curieuse et dont, je crois, la cause n'est pas connue. C'est un albinos, un noir blanc, mais d'un blanc repoussant ; son corps est couvert do plaques rousses; ses chevoux sont roux et crépus

QUATRE ASNKIiS AU CON'CO

comme ceux des nègres, dont il a, du reste, conservé absolument le type; il a la vue mauvaise et ne peut supporter la lumière ilu jour; ses yeux papillotent comme ceux des animaux noctambules ; il est grand et bien fait. Les gens du pays ne lui font pas de mal, ils le regardent comme un féticheiro. Cependant ils ne le craignent pas beaucoup, le taquinent et se moquent de lui. ICn somme, cet homme, ni noir, ni blanc, m'inspire une grande répulsion et une sorte de crainte. Ce doit être une variété de la lèpre dont ce malheureux est affligé. A toutes les questions que j'ai faites à son sujet, je n'ai jamais pu savoir qu'une chose : c'e^t que ses compatriotes l'avaient toujours connu ainsi.

Bataille entre les Cabyndes. — Ses résultats. — Les batailles sont très fréquentes entre les noirs. Celle qui vient d'avoir lieu donnera une idée des coutumes barbares de ces contrées. Les Cabyndes de la maison française avaient enlevé une femme à ceux de la maison anglaise ; la dispute dégénéra en bataille et les efforts de tous les blancs réunis furent impuissants pour empêcher l'effusion du sang. Un des nôtres brisa, d'un coup de sabre, l'épaule d'un de ses adversaires ; le malheureux mourut, dans la nuit, des suites de sa blessure et de la perte de son sang. Los blancs s'emparèrent du meurtrier, soi-disant pour le punir, en réalité pour le soustraire à la fureur de ses compatriotes ; on l'avait mis aux fers. Mais la loi du pays veut argent pour sang et mort pour mort. Le roi et les princes vinrent réclamer le coupable. Les blancs refusèrent d'abord de le livrer, offrant de payer son rachat et de le corriger eux-mêmes ; mais cette proposition ne fut pas acceptée, sans doute parce que le meurtrier était de Cabynda, c'est-à-dire étranger au pays. Il fallut céder sous peine de dangers sérieux. Il y avait là, outre le roi et les princes, quatre ou cinq cents guerriers armés, auxquels ii n'était pas bon de résister en ce moment et, bien à contrecœur, on leur livra le prisonnier.

Deux chefs le dépouillèrent de son pagne, lui attachèrent les mains derrière le dos et, l'ayant conduit devant la foule, ils le placèrent sous la surveillance de quatre sauvages et se retirèrent ; le cortège se mit eu marche pour le village, il suivait un sentier qui horde la falaise du côté de la rivière, les noirs tiraient des coups de fusil en signe de réjouissance. La manière dont ils s'en servent est assez originale pour que je la note en passant. Ils tiennent leur arme à deux mains, éloignée du corps, se penchent, tirent et lâchent tout en se sauvant. La charge qu'ils mettent est tellement forte que souvent le fusil éclate et, en tout cas, le canon en est brûlant. Les noirs insultaient leur prisonnier, le menaçaient de leur couteau et nous croyions bien que le malheureux serait mis en pièces avant d'arriver au village. Réunis sous la vérandah, nous suivions tous ses mouvements avec intérêt ; il avait l'air abattu et serait^ je crois, tombé de faiblesse si ses gardiens ne l'avaient continuellement harcelé et poussé à coups de crosse de fusil, chaque fois qu'il faisait mine do s'arrêter. Le cortège allait quitter la pointe, il éiait alors au haut du petit sentier qui conduit au bas de la falaise. Tout à coup nous vîmes le prisonnier s'élancer en avant, dégringoler la pente avec une vitesse prodigieuse et se jeter à la rivière. Un grand cri de rage et de déception s'éleva dans la foule et, furieuse, elle se dispersa, les uns à la poursuite du fugitif, les autres pour lui couper la retraite. Ceux qui gardaient le prisonnier au moment de sa fuite avaient descendu la (ôte et s'étaient jetés à la nage à sa suite. Ils tenaient leur cuiileau à la main et faisaient, pour l'atteindre, des efforts désespérés. Mais les Gahyndes sont de vrais poissons, l'eau est leur élément ; nous nous étions rendus sur la falaise, tremblants pour le malheureux qui, ayant les mains liées derrière le dos, ne pouvait nager et était obligé de suivre le rivage ayant de l'eau jusqu'au cou.

iMalgréla vigueur que lui donnait le désespoir, il perdait visiblement du terrain. Tous les Gahyndes de Kinsembo,

oubliant leurs rancunes, avaient fait la paix en haine de l'ennemi commun. Ils suivaient avec anxiété les efforts de leur compatriote et cela sans pousser un cri, sans même oser risquer le moindre geste en sa faveur, et cependant ils étaient soixante-dix, mais sans armes, il est vrai. Au moment où le fugitif allait être atteint, où celui qui le pressait de plus près levait son couteau pour le frapper, il plongea. Le nègre disparut sous l'eau et le fugitif, poussant un grand cri de joie, se mit à nager de toutes ses forces. Sans doute, par un bonheur extraordinaire, le couteau mal dirigé aura manqué son but et coupé la corde qui liait ses mains. Cependant le danger était loin d'être passé; des hurlements formidables s'élevaient de tous côtés et une décharge de coups de fusils, une volée de flèches s'abattit autour du nageur intrépide. Celui-ci avait plongé ; quand il reparut à la surface de l'eau pour respirer, quelques coups de fusils tirés de loin et précipitamment se firent bien encore entendre, mais aucun d'eux ne l'atteignit. Pendant ce temps, !a nuit était venue. Toute la foule s'était rassemblée autour de l'embouchure de la rivière dans l'espoir de lui couper la retraite, mais cette précaution resta sans succès. L'heureux Cabynde échappa à ses ennemis, aux requins qui infestent la mer et put, à la faveur des ténèbres, gagner une chaloupe on rade, laquelle prit aussitôt le large.

Les gens du pays furent obligés de retourner au village sans leur proie, mais ils se vengèrent sur les Cabyndes auxquels ils firent payer 100 pièces de tissus, soit 600 yards. Quant au fugitif, on ne le revit jamais plus.

L'ivoire et les chimboucks. — Kinsembo est le point le plus important pour les arrivages d'ivoire. Ce produit est apporté de l'intérieur par des caravanes, chimbouck, de cent à cinq cents noirs, chargés de cinquante dents d'éléphants, rarement d'une moindre quantité, mais souvent de plus de deux cents et quelquefois trois cents défenses. Les nègres qui nous les apportent ont généralement deux, trois et même quatre mois de marche. C'est à l'époque des pluies

56 QUATIiÉ ANNËES AU COKGO

que les caravanes arrivent le plus fréquemment, quelquefois plusieurs dans le même mois et sans doute la raison en est que, pendant cette saison, les rivières étant tout s navigables, les noirs peuvent profiter de ces chemins naturels. Quand la nouvelle se répand dans les villages qu'une chimbouck d'ivoire est en route, tous las linguisters de Kinsembo sont en mouvement ; les uns envoient leurs muleks les plus intelligents; les autres viennent chercher chez les blancs les bons de marchandises qu'ils ont en réserve et tous partent au-devant de la caravane munis de ces présents qu'ils destinent comme appâts aux matouts. Ils vont fort loin dans l'intérieur, à Kimbala, et c'est à qui arrivera le premier pour obtenir la vente du plus grand nombre de dents possible. Malgré leur célérité, il leur arrive souvent d'être prévenus par les linguisters d'Ambrizette, et même de Mocoul, point situé au nord d'Ambrizette, tous aussi ardents au gain ; c'est alors à qui décidera le matout à suivre tel ou tel sentier. Chacun vante la richesse de ses blancs, la quantité de poudre et de fusils qu'ils viennent de recevoir. Ils promettent monts et merveilles pour les prix qu'on leur donnera, et font des cadeaux. C'est enfin une véritable bataille.

Depuis le Congo jusqu'à Ambriz, il n'existe que trois sentiers communiquant avec l'intérieur. L'un se dirige vers le nord; c'est le moins important. Un second vers le sud, un autre vers San-Salva lor, ces deux derniers sont les plus fréquentés et ceux par lesquels viennent les plus grandes chimbouks.

Tous ces sentiers se croisent à Kimbala, point situé à environ 50 lieues dans les terres : c'est le grand marché de l'intérieur. Quand la caravane arrive aux villages de Kinsembo, suivant qu'elle est entière ou qu'elle s'est divisée, c'est une fêle et des réjouissances plus ou moins grandes chez les habitants, et c'est de Kinsembo et de Kilouenic à qui l'emportera sur l'autre. Les linguisters de ces deux villages se disputent chaque dent avec un acharnement inouï. La caravane est logée, nourrie par chaque linguister

et à ses frais. Dès qu'elle est inbtalléo, une députation est envoyée chez les blancs. Ces hérauts, de simples muleks, accompagnés quelquefois de leur makrouni ou m'fuma (chef) et d'un linguister important, s'annoncent en frappant sans relâche, avec un petit bâton, sur des sortes de cloches en fer qu'ils tiennent à la main. Ces instruments se nomment ginyongs. Autant de gingongs, autant de villages diffférents. On peut donc se baser sur le nombre de ces cloches, dont le son criard et sec retentit joyeusement et charme l'oreille des traitants, pour juger de l'importance du nouvel arrivage. La députation va de factorerie en factorerie ; les noirs qui la composent portent des sabres qu'ils alignent devant le blanc. Chaque sabre représente un chef. Après avoir reçu quelques cadeaux de bienvenue, ils retournent au village. Les blancs s'apprêtent à acheter. Il semble alors que la guerre est déclarée. Ou ne se voit plus ; on dénigre les voisins. Depuis que la caravane est au village, on n'a pas perdu son temps. On a fait appeler les principaux linguisters. On leur a promis de beaux cadeaux ; les marfouks ont été lancés dans tous les villages pour faire savoir que leur blanc donnera des prix fabuleux et est dans l'intention de tout acheter. C'est enfin le moment oîi chacun déploie toutes les ressources do son habileté pour enlever les linguisters.

Le lendemain de l'arrivée de la députation, vers cinq heures du matin, le défilé commence; toute la chimbouk arrive à la fois de tous les villages. Une avalanche de noirs s'abat sur le pays; les habitations des blancs sont envahies.

Les nègres de l'intérieur sont vêtus de vieux pagnes en paille dégoûtants. Us portent aux pieds et aux mains des bracelets, soit en perles bleues enfilées, soit en fer. A leur cou sont pendus des colliers de verroterie, entremêlés de grigris. Tous sont armés de cimeterres en fer forgé et de sagaies; des couteaux sont passés à leurs ceintures; leurs cheveux huilés sont nattés de cent manières différentes, toutes plus curieuses les unes que les autres. Il en est

d'extrêmement originales et de fort. coquotLes. Ces nègres, précédés de leurs linguisters, vêlus de leurs plus riches atours, portent sur leurs épaules une défense, plusieurs si elles sont petites. Ces défenses sont maintenues par quatre petits morceaux de bois mis en long et reliés entre eux par des lianes. Chacune de ces enveloppes comprend trois de ces sortes de petits cylindres en bois. L'un est placé au centre, les deux autres aux extrémités de la dent. Rien n'est plus étrange que le défilé de ces sauvages ainsi chargés.

Traite de l'ivoire. — C'est le chef de la factorerie qui s'occupe du négoce de l'ivoire. Son importance, les pouvoirs qu'il exige, la connaissance des linguisters et l'expérience das noirs qu'il léclame, font que seul il peut assumer une telle responsabilité. En outre, aux yeux dos indigènes, lui seul doit savoir acheter, dans le sens qu'ils attribuent à ce mot.

Au fur et à mesure que les défenses arrivent, les linguisters les font déballer; les marfouks les sondent, en présence du blanc, au moyen d'une longue tige de fer. Une dent d'éléphant est creuse, en moyenne, jusqu'au tiers de sa longueur totale, et les coquins de nègres ne se font pas faute, bien souvent, d'y tasser de la terre mouillée pour en augmenter le poids.

S'il n'y a qu'une dent, on la pèse et on débat le prix ; mais, quand il y en a.plusieurs, il est préférable de les peser d'abord toutes, de les faire ranger ensuite, six ou sept à la fois, sur le parquet. S'il s'en trouve plusieurs de même poids, l'achat se fera plus vite.

Les linguisters ont surveillé le pesage. Ils s'accroupissent autour de leur marchandise. Le blanc s'installe à sa table, fait ses calculs, dit son prix et la discussion commence. Chaque dent a été examinée avec soin; si elle est fendue, détériorée ou trop vieille, elle perd une bonne partie de sa valeur ; plus elle est droite, grosse et courte pour son poids et moins elle est creuse, plus elle est appréciée. Ce que

i'olieuis d'une chimbouck d'ivoire. (l'age 153.)

QUATME ANNËES AU CONGO

beaucoup de personnes ne savent pas, c'est que toutes les défenses ne sont pas blanches. Au contraire, la plupart sont extérieurement d'un noir d'ébène et le plus souvent brunes ou jaunes; la couleur n'a aucune importance, l'intérieur étant toujours blanc.

Le prix que le blanc a donné n'est jamais accepté d'emblée. Il faut disputer le terrain pied à pied et souvent pendant des heures entières. Si le pesage a soulevé quelques diflioultés, l'achat, lui, est un véritable combat de patience, de ténacité, d'habileté et de diplomatie. Les unités de mesure diffèrent complètement de celles employées pour les autres produits. Elles se composent du fusil, de la poudre et de la pièce.

Je suppose que je viens d'acheter une dent de 25 kilog. J'ai donné 23 fusils, 47 barils de poudre et 46 pièces; chaque fusil entraîne 2 barils et 2 pièces. La grande affaire est donc de tomber d'accord sur les fusils. Malgré cela, il arrive souvent qu'on est obligé d'accorder un baril ou une pièce de plus que le nombre des fusils convenus ne le comporte, car le linguister ne cède pas tant qu'il lui reste une ressource pour obtenir davantage. Le prix une fois arrêié, la dent ne vous appartient pas encore : il faut faire un cadeau dont l'importance est discutée comme le reste. Il arrive souvent que le linguister, le^ trouvant insuffisant, retire sa dent. Mais une fois qu'il a dit : viokessa rien ne saurait la lui faire rendre. Cotte règle est absolue, sans cela jamais les blancs n'en sortiraient.

Voici la défense achetée. Ceci n'est que le prologue ; il faudra la payer. En général, les linguisters ne réclament les paiements que quand toute la chimbouk est vendue; car il faut qu'ils s'entendent avec leurs matouts. Eux seuls savent le prix que la marchandise a été vendue , et ils s'arrangent pour le leur faire accepter en conservant la plus grosse commission possible.

Admettons que pour la dent dont j'ai parlé, j'ai donne 23 fusils, 47 barils, i'i pièces. Le linguister est convenu avec son matout d» 20 fusils. 44 barils, les pièces sont

pour lui. C'est un droit qu'il s'arroge; elles lui serviront à faire des cadeaux et à payer les dépenses qu'il fait.

Le linguisier, le matout et un de ses muleks entrent seuls dans le magasin. Si on donnait réellement la quantité des objets désignés, l'ivoire reviendrait beaucoup plui cher qu'il ne vaut en Europe; aussi ne servent-ils que de base d'unité de comptage. Voici comment, suivant la coutume, se répartissent ces paiements : on donne le tiers en fusils de fer, suivant un mot adopté, le tiers en barils de bois, le tiers en pièces.

On paie d'abord le matout. 11 lui est dù 20 fusils. Malgré ses cris, le blanc lui donne le tiers en sa faveur, soit :

Fujils véritables 6

Un sabre de ca^'alorie. . 1

t pièce 48 yards coton . 't — soit 8 yards pour un fusil,

90 baguettes laiton. ... 9 — soit 10 pour un fusil.

Sur les 40 barils de poudre qui lui sont dus, en comptant comme pour les fusils, on lui donne 10 barils véritables ;

2 P. pano da costa do 24 yards, soit 10 barils ;

2 P. limencas, 48 j., soit 6 barils;

2 P. guiné, 48 y., soit 8 barils ;

30 baguettes laiton = 3 ;

36 yards coton blanc oa rayé, soit 3 barils.

Gela fait, en tout, les 40 barils qui lui reviennent.

Ce paiement peut servir de base à tous les autres. Il ne s'est pas fait sans réclamations de la part du noir de l'intérieur. Mais comme, pour acheter, le blanc se laisse souvent aller à donner un prix trop cher, il faut que, par un paiement intelligent, il parvienne à diminuer ce prix. Si l'ai noté plus haut le nom des articles qui peuvent cl doivent entrer dans un paiement, c'est que tous, les tissus entre autres, ont seuls cours dans l'intérieur et sont seuls .icce;ités. Un magasin serait-il bondé de marchandises

QUATIiJi ANNEES AU CONGO

qu'on n'en pourrait pas moins acheter une seule dent si ces articles faisaient défaut.

Le matout une fois réglé, on lui fait un petit cadeau, soit d'un bonnet rouge, soit d'un chapeau dont il est très friand ; et on le met à la porto tout doucement, en lui disant quelques paroles dans sa langue qui le mettent en belle humeur.

Reste le linguister qui, le plus souvent, touche immédiatement ce qui lui re^'ient, n'emportant que quelques petites choses pour faire croire à son matout que son bénéfice est insignifiant.

Pour la dent dont nous avons parlé, il avait gardé 3 fusils, 7 barils. On lui en donne deux véritables et un en laiton. Le règlement de la poudre est plus difficile, s'il a aidé ;i faire accepter 1 0 barils seulement à son noir, c'est parce qu'il a obtenu que le blanc lui en donnerait 3 à lui. On complète par une pièce d'e coton ou de guiné de 48 yard, qui vaut 4 barils. Les pièces se règlent sans difficulté. C'est toujours la même chose : partie riscades et coton pour ses matouts , partie tissus riches qui serviront à son usage particulier, tafia ou genièvre; le reste en bagatelles. On désigne ainsi des bibelots tels que bouteilles vides, dont deux valent une pièce ; trois verres, quatre assiettes, une pipe en bois, deux cercles do balles, deux en êlain, une cuvette et un pot à eau.

C'est encore au linguister que revient le cadeau convenu. Ceci est un bénéfice net. Car, une partie des fusils et des barils lui servira comme présent au chef de la caravane, afin de l'encourager à revenir et à lui confier de nouveau ses marchandises à vendre.

C'est quand les linguisters débattent les prix avec les noirs de l'intérieur qu'il est intéressant de les observer ; intelligents, rusés, voleurs, menteurs, ils savent, au besoin, no rien gagner sur une dent, mais en général parviennent, tout en faisant de gros bénéfices, à persuader aux pauvres matouts qu'ils n'ont rien conservé pour eux.

11 est extrêmement utile de connaître un peu le langage

des indigènes. Celui des noirs qui composent les caravanes diffère peu de celui des nègres de la côte; cela permet au blanc de suivre les discussions entre le linguister et son matout et de pouvoir, en se basant sur ce qu'il entend, agit en conséquence. En général, il est préférable de ne pas intervenir, mais quelquefois un mot à propos facilite l'entente entre les deux vendeurs. Mais c'est surtout le linguister qu'il faut ménager, car c'est lui qui presque toujours décidera de l'apport des dents chez vous.

L'achat de l'ivoire exige beaucoup de soin. Un bon acheteur doit connaître tous les linguisters et être connu d'eux. Il faut qu'il soit aimé, estimé, qu'il ait beaucoup de marchandises et surtout qu'il ne se trompe et n'hésite jamais. Bien traiter les linguisters, leur faire des cadeaux à propos, les considérer, être tour à tour sévère et bon enfant avec les nègres de l'intérieur; avoir l'air de céder à leurs réclamations , en susciter au besoin pour avoir l'occasion d'y faire droit. Tel est le moyen de réussir et de faire entrer en souriant la précieuse denrée dans ses magasins.

Parmi les photographies que j'ai rapportées, il s en trouve une extrêmement curieuse représentant six Krouboys portant chacun une défense d'éléphant : la plus petite a 2" 20 et pèse 48 kilos, la plus longue a 2"" 50, la plus lourde pèse 63 kilos; cette dernière est phénoménale.

C'est pendant le séjour d'une grande caravane qu'une factorerie est curieuse à voir. Le village des blancs est inondé de noirs ; les cours sont envahies ; tout ce monde cause, crie, hurle, se dispute, se bat. Les Krouboys jettent hors des magasins les caisses de fusils sur lesquels retentissent aussitôt les coups de marteau du charpentier. ÎD'autres serviteurs roulent d'énormes balles de tissus dont le forgeron fait sauter les cercles, partout règne une animation, une agitation extraordinaires. Pendant que d'un magasin un blanc fait soitii- continuellement des caissos de genièvre, des marchandises de toutes sortes, de.s bouteilles

1. Pips. — 2. Rata. — Leurs Krouboys portant des défenses d'éléphatits. (Page 62.)

de tafia, un autre paie la poudre; les barils roulent par 6, iO, 20.

Les réclamations se croisent en tous sens; les linguisters viennent vous chercher jusque dans vos chambres. Pour déjeuner, il faut se barricader et faire garder les portes ; et c'est au milieu de ce pèle-mèle, ds ce vacarme, que vivent les blancs pendant quinze jours, obligés de veiller à tout, de surveiller, toujours sur le. qui- vive, exposés aux vols,' ayant à peine le temps de reposer. Il n'est pas rare que, la caravane partie, une bonne fièvre vous empoigne et vous mette sur le flanc pendant un mois.

Mais, quoiqu'il en soit, ce commerce, ces arrivages de caravanes ont tant de charmes, qu'une chimbouck est à peine partie que les blancs en attendent une nouvelle avec une impatience fébrile. On peut estimer, en moyenne, à 100 tonneaux, et environ 5 ou 6,000 défenses de toutes grandeurs , l'ex'portation d'ivoire de la côte depuis le Congo jusqu'à Ambriz , et cela pendant l'espace d'une année. C'est la partie de toute la côte occidentale d'Afrique qui produit le plus.

J'ai acheté, on huit jours, une fois 1,800 kilog., soit 97 défenses.

Insectes nuisiWes du Congo. — Les scorpions. —

Les habitants de l'Europe peuvent difficilement se faire une idée des quantités d'insectes qui infestent les habitations. Ce sont d'abord les scorpions. J'assistais, un jour, à la démolition d'une vieille construction; le sol était couvert, ce mot n'est pas trop fort, de milliers de ces scarabées. Les noirs n'osaient marcher sur les décombres et ne les triaient qu'avec des précautions infinies. Plusieurs furent piqués. Mon mulek cependant, toujours brave et adroit, les prend avec la main. Voici comment il opère : le scorpion possède une longue queue, terminée par un ongle avec lequel il fait cette piqûre si douloureuse qui engourdit le membre blessé, et occasionne des élancements dans le corps tout entier. Quand l'insecte est en marche, cette

queue est relevée et la griffe menaçante prête à tout piquer; mon mulek saisit cette gritï'e entre ses doigts et paralyse ainsi les efforts de l'animal, qui se déljat, impuissant^ se tortille et pince inutilement avec ses mandibules lie devant, disposés comme ceux de la langouste.

Les serpents. -; Antonio est très amusant : il n'est pas très rassuré lui-même, et cependant c'est encore à lui que je dois la plus grande partie des serpents que j'ai rapportés.

Dans un chimbeck étaient renfermés, depuis deux années, des sacs en paille. Les blancs qui s'étaient succédé à la factorerie avaient toujours reculé devant la nécessité de s'enquérir de la quantité qui pouvait y être renfermée. Profilant de ce que cette cabane tombait en ruines, et espérant y faire une bonne récolte pour mes collections, je réiolus de vider ce nid à serpents.

Bien nous en prit d'agir avec prudence, car ce que nous supposions n'était que trop fondé; en moins d'une heure, plus de dix serpents étaient massacrés, ou mis en fuite, Antonio était magnifique. Dès qu'il apercevait un de ces reptiles, en général, de petite taille, l m. à 1 m. 50, il courait après, le couvrait avec son sac, qu'il soulevait ensuite avec- précaution, tout comme font les petits enfants qui attrapent des papillons avec leurs chapeaux. L'animal, qui cherche une issue, passe la tête ; le mulek presse d'une main, de l'autre saisit le cou entre ses doigts, serre de toutes ses forces et tire à lui ; le serpent s'enroule alors autour de son bras nu. Je le glisse dans un flacon rempli d'alcool oiî il ne tarde pas à se noyer. J'ai eu bien des fois l'intention de faire comme le mulek, mais le dégoût que m'inspire le contact de ce ruban froid qui glisse, frotte, se tord et s'enroule en vous étreignant, est plus fort que mon courage.

Les salalés. — Une habitation partagée par des botes tels que ceux que je viens de présenter, n'est guère agréa-

QUATRE ANNfiKS AU CONGO

blo, mais, hélas! ils ne sont pas les seuls; et quoique les salalés ou fourmis blanches et les cancarlas ne soient pas dangereux, ils n'en sont pas pour cela beaucoup plus avantageux à fréquenter.

Toutes les poutres, toutes les traverses du chimbeck étaient rongées par ces voraces petits insectes. Les salalés, ou fourmis blanches, ne sont pas plus gro?sos que nos fourmis ordinaires ; elles s'atlaqueat, sans distinction, à tous les bois, qu'elles rongent sur toutes leurs surfaces ; elles se construisent des nids avec une matière qui prend à l'air la dureté de la pierre. Elles enlacent de ces chaussées voûtées les objets auxquels elles s'attachent et sont ainsi à l'abri de toute attaque; ces insectes sont un véritable fléau dans les contrées humides, oià, dans une seule nuit, ils peuvent faire des ravages épouvantables. A Ponte da Lcnha, par exemple, pays marécageux s'il en fut, situé dans la rivière du Congo, les blancs sont obligés d'enduire de goudron, renouvelé tous les matins, le pied des solives qui supportent les rayons où sont rangés les tissus; car les salalés s'attaquent aussi aux tissus, et il est un fait curieux à remarquer, c'est qu'ils rongent les pièces d'étoffe par le milieu, et tendent toujours à gagner l'endroit le plus épais, le plus serré. J'ai dit que les conduits à l'abri desquels ils travaillent étaient très durs. Ce n'est guère, en effet, qu'à l'aide d'un marteau qu'on parvient à les briser.

Les cancrelats. — Les cancrelats qu'on trouve aussi à bord des navires, sont roux, d'une agileté extraordinaire et leur odeur est repoussante ; ils abondent et vivent en tas dans tous les coins comme certaines mouches en certains lieux. Non moins voraces que les rats, ils envahissent Jes cambuses, les armoires, rongent le linge, le papier ; ce sont des animaux répugnants.

Des tortues. — ■ Il y a, sur les côtes de cette partie de l'Afrique, un grand nombre de tortues de différentes espèces : des tortues de rivière, des tortues de terre et des tor-

tues de mer; ces dernières atteignent souvent des dimensions extraordinaires. Les Krouboys en ont capturé une, un jour, dont la carapace dure, brune et formée de grosses écailles, mesurait 1 m. 25 de diamètre; elle était à peu près ronde. Les pattes du monstre étaient larges et armées de griffes ; les doigts palmés légèrement; la tête, de la grosseur de celle d'un chien de belle taille, emmanchée .sur un cou ordinaire, était terminée par une sorte de bec en matière cornée très dure, ressemblant assez au museau d'une grosse anguille ou congre. Cette mâchoire était certainement de taille et de force à couper net la main de quiconnue se serait trouvé à sa portée.

Ce reptile peut être dangereux en mer, mais, sur terre, on en ■vient facilement à bout. Quelques Krouboys, en allant se baigner, rencontrèrent l'animal sur la plage, sans doute c'était une femelle qui venait d'enfouir ses œufs. Ils lui barrèrent le cliemin de la mer et parvinrent à la tourner sur le dos. Après lui avoir en partie brisé la tête avec leurs hachettes, ils l'avaient attachée par une patte et traînée jusqu'à la factorerie.

Nous nous fîmes une véritable fête de manger de cette fameuse soupe à la tortue, dont tout le monde parle tant, sans doute parce que fort peu en ont goûté. Peut-être aussi ne sûmes-nous pas la préparer. Quoi qu'il en soit, et bien qu'elle fût si grasse que la vue seule suffisait à soulever le cœur, le goût n'en était pas très désagréable. Quant au rôti, il était détestable : la chair sèche, filandreuse, couverte de graisse verte, remplie de muscles, était peu tentante. Cependant, peut- être que bien dégraissée, bien apprêtée, avec une bonne sauce, elle serait mangeable. Son goût rappelle de loin celui du bœuf. Il est vrai de dire que nous ne possédons aucune ressource pour assaisonner les mets que nous faisons, et il n'y a guère que l'antilope qui soit exquise, de quelque façon qu'on la prépare. Malheureusement, ces gracieuses hôtes ne se risquent guère sur les côtes et les noirs sont trop paresseux pour leur donner la chasse.

La tortue dépose ses œufs sur le sabin au nombre de trois ou quatre cents, quelquefois plus, et la chaleur du soleil suffit à les faire éclore. Ces œufs sont ronds, plus petits que ceux des poules et l'enveloppe en est molle. Ils sont très recherchés par les indigènes et les blancs pour la finesse de leur goût.

Anthropophages. — On croit généralement que beaucoup des peuplades sauvages de l'intérieur de l'Afrique sont anthropophages ; ce doit être une erreur. Certaines tribus, il est vrai, ont l'habitude de manger les prisonniers qu'elles font; mais ces tribus sont rares et, en général, font horreur à leurs voisins. La traite contribua à l'abolition de cette coutume barbare, en offrant aux anthropophages l'avantage de tirer partie de leurs prisonniers en les ■vendant comme esclaves.

Une seule fois j'ai vu un anthropophage. C'était un mulek faisant partie d'une caravane venant du sud. Ses joues étaient taillées de lignes parallèles au nez, ce qui lui donnait l'aspect d'un singe de l'espèce que nous appelons cynoûéphale.

Je n'ai pu obtenir de renseignements sur lui, il appartenait, paraît -il, à une tribu du haut pays de Cassange.

Difficultés d'exploration. — 11 y aurait un immense avantage à pouvoir pénétrer dans l'intérieur, en partant du Congo ou de Kinsembo. Malheureusement, les naturels de la côte s'y opposent par tous les moyens.

Le célèbre Livingstone fut obligé d'y renoncer et dut partir de Loanda. Les noirs sont, il faut l'avouer, assez logiques dans leur résistance. Ils ne produisent rien, ne cultivent pas la terre et ne viveat que du courtage qu'ils prélèvent en vendant aux blancs les produits qui leur sont apportés. Si nous avançons dans les terres, nous pourrons traiter directement avec le producteur et alors eux, privés de la commission qui les fait vivre, mourront de faim. Si maintenant on réfléchit que ces produits sont passés de

main en main ; à chaque établissement que les blancs fonderont plus avant, ils se butteront contre le même obstacle. Dites aux chefs les plus intelligents, à ceux qui fréquentent les blancs depuis leur enfance qu'en voulant pénétrer dans leur pays vous n'avez d'autre intention que d'en étudier la conformation, d'en récolter les plantes et d'en décrire les animaux, ils ne comprendront pas et vous répondront que les blancs commencent par dire cela, puis finissent par s'emparer de la contrée.

Dites-leur, comme jel'ai fait maintes fois, que vous espérez découvrir de nouveaux produits qu'ils ne connaissent pas et qu'en vous les vendant ils pourront obienir beaucoup de marchandises, ils rient et vous tournent le dos. Les Portugais à Saint-Paul-de Loandaontditcomme vous, répondentils, et aujourd'hui ils trafiquent directement avec les matouls.

Ce n'est donc que par la force que les blancs pourront vaincre, leur résistance, et, je suppose qu'ils réassissent, il faudra encore bien du temps pour assurer les communications des intrépides qui oseront s'aventurer au loin. Un exemple. Les négociants de Saint-Paul-de-IjOaoda embauchaient des agents qu'ils expédiaient dans l'intérieur pour fonder des comptoirs et acheter directement aux noirs de l'intérieur les produits de leur pays. Eh bien! ces blanc-, isolés au milieu de populations sauvages, privés de moyens de communication et de secours, quoique sous l'égide du gouvernement portugais, ont si souvent été assassinés, leurs maisons pillées, que la plupart des négociants a abandonné ce système.

Heureux le premier qui pourra analyser les mille coutumes dont les résultats nous parviennent inexplicables. Depuis longtemps, il j'estpas arrivé de caravanes d'ivoire. On brûle les fétiches, nous disent les linguisters. Pourquoi, dans quel but? Impossible d'obtenir des détails. Nous savons seulement que le Mani-Gongo a envoyé un ordre qui interdit aux matouts de venir à la côte avec leurs fétiches et leur» grisgris. Privés de celte protection, à la-

quelle ils attachent une grande importance, les noirs de 1 intérieur n'osent plus s'aventurer liors de ciiez eux.

Il y a là certainement un détail curieux et intéressant de mœurs à connaître. Les fétiches n'ont-ils qu'un temps et après quelque grande calamité publique qu'ils ont été impuissants à conjurer, les abandonne-t-on?

Cette influence du Mani-Congo, du roi de San-Salvador, de celte espèce de demi-dieu invisible se fait sentir jusqu'ici. Il n'y a pas e\\.core bien longtemps, ses muleks étaient venus brûler les villages parce qu'on lui refusait le tiibut, et les noirs de la côle, épouvantés, s'enfuyaient sans opposer de résistance. J'ai élé témoin de ce fait, notamment à Kinnâo et à Kintiniangulo.

Ces renseignements très vagues sont tout ce que j'ai pu obtenir des princes qu'il faut questionner avec prudence, de crainte d'éveiller leur susceptibilité et leurs soupçons.

Roi et blanc. — Depuis quelques semaines, nous sommes fort occupés au chargement d'un navire. Une aprèsmidi, je donnais la ration aux journaliers (maningarnes), qui criaient et se disputaient, selon leur habitude. Tout à coup, le gérant sort de la maison et, avisant l'un des plus braillards, lui envoie un coup de pied Aussitôt s'élève une clameur formidable. Tous ces hommes se précipitent sur B'^*', le couteau à la main. L'un d'eux l'alteint, le frappe. Mais le muet Kikiki s'est élancé et c'est lui qui reçoit le coup en pleine poitrine; le malheureux s'affaisse en perdant des flots de sang. Ce que voyant, les assaillants se mettent à arracher la paille du toit de la factorerie et à couper les loangos des murs, B"* s'était barricadé dans la maison. Resté dehors, j'essayais, mais en vain, de calmer CQi furieux. Je commençais à craindre que leur rage ne se tournât contre moi, quand j'aperçus le roi Don Antonio, alors en visite chez les Anglais, et qui accourait, attiré sans doute par les cris.

A nous deux et aidés des princes qui l'accompagnaient, nous parvînmes à obtenir un pou de calme, ha palabra eut

lieu séance tenante. B*'* sortit armé jusqu'aux dents. A sa vue, les menaces recommencèrent, mais le roi imposa silence. Notre gérant est condamné à payer une indemnité au nègre qu'il avait frappé injustement et 50,000 perles à Kikiki qui, fort heureusement, ne réclamait point. B'" refuse. La discussion s'anime, quand l'imprudent, fou de colère, soufflète le roi, qui riposte par un coup de bâton. Décrire le désordre qui s'ensuivit est impossible. Pour le coup, je crus sérieusement que notre dernière heure allait sonner. Fort heureusement un marfouk, le propre frère du roi, qui nous aime beaucoup, eut l'audace et la présence d'esprit de saisir le monarque à bras le corps et de l'emporter, pendant que je poussais vivement B*** dans la factorerie. Les Anglais, prévenus, accoururent à la tète de leurs Krouboys et parvinrent à faire évacuer la cour sans qu'on en vînt aux mains. Au premier bruit de la querelle, le capitaine du navire que nous chargions avait disparu , oubliant les exemples des Jean-Bart etdesDugnay-ïrouin, ses ancêtres dans la marine, il avait prudemment regagné son bord. C'était un brave!

Le soir même, le gérant, ayant repris sa présence d'esprit, effrayé des suites que pouvait avoir son action, envoya Don Sébe au village avec un baril de tafia, deux caisses de genièvre et vingt pièces de tissus pour Ift roi.

Quelques jours après, l'ordre était rétabli ; mais que B*"' y prenne garde. A la moindre occasion, les naturels lui joueront un mauvais tour, car ils ne pardonnent jamais.

Depuis longtemps, rien de remarquable n'est venu rompre la monotonie de notre existence. J'emploie mes loisirs à faire de la photographie ; j'accumule les épreuves, et, Dieu merci, les résultats que j'obtiens sont assez satisfaisants.

Les oiseaux. — Souvent le matin de bonne heure, avant que les produits n'arrivent des villages, je vais faire une promenade aux environs de la factorerie. J'aime le ma-

QUATRE ANNÉES AU CONGO 7î

tin, l'herbo mouillée, les gouttes de rosée qui brillent pendues à l'extrémité des feuilles. L'atmosphère est pure, l'air est sain. Avec le soleil levant, qui colore les objets de iom étranges, se lève une petite brise qui dissipe les dernières traces du sommeil et vous ragaillardit. Les oiseaux commencent à jaser. Tout renaît autour de vous. Si vous courez dans les grandes herbes, yous faites fuir des bandes de petits oiseaux gris qui s'envolent par saccades, s'éparpillent de tous côtés en poussant des cris aigus; ces petits animaux perchent sur lés tiges des hautes herbes ; ils sont si mignons qu'on les prendrait facilement pour dos essaims de grosses mouches. J'en possède plusieurs, et, pour les conserver, je les ai introduits dans des flacons remplis d'alcool dont le goulot n'est certes pas plus gros que celui d'une de nos carafes ordinaires. Malheureusement ces oiseauxmouches ont un plumage gris et sombre qui ne rappelle en rien ces charmants animaux qui étalent leurs brillantes couleurs dans nos collections, et que l'on dit si communs en Amérique; et, à ce propos, il est un fait ciTrieux à remarquer, c'est qu'en général, presque tous les insectes, les papillons ou les oiseaux de l'Afrique sont pauvres en couleurs; mais, en revanche, il en est de fort intéressants.

Les caméléons. — Ma collection, déjà importante, s'est enrichie dernièrement de deux superbes caméléons, reptiles assez; rares à la côte. Je les avais placés sur une table et m'étais mis à les étudier curieusement : ils étaient perchés immobiles sur deux petites branches touffues. Tout est étrange chez ces animaux; les doigts de leurs pattes de devant sont réunis en un seul opposable au pouce ; il en est de même pour les pattes de derrière. C'est au moyen de ces sortes de pinces qu'ils se maintiennen t sur les petites branches. Ils n'ont pas d'ongles, leur queue est longue et puissante; leur démarche. toute particulière, provient de ce qu'ils ont les jambes do derrière en dedans; leurs mouvements sont fort lents, et ce qu'il y a de plus curieux dans cet animal ex= traordinaire, ce sont ses yeux, deux g'obes saillants.'iTiôbi-

les, qui lui permettent de voir tout ce qui se passe autour de lui sans bouger autre clioso que la pupille qui roule de tous côtés. Le caméléon se nourrit principalement de mouches, sa gueule est énorme; sa langue, extrêmement développée, s'abat tout à coup sur les insectes avec la rapidité d'une flèche. Son dos est taillé en biseau, sa peau est semée de petites écailles fines et espacées. A l'état naturel, la couleur de l'animal est uniformément d'une belle teinte verte qui se confond avec le feuillage des arbres sur lesquels il vit ; mais cette teinte est très mobile : au moindre bruit, il se produit sur le dos des taches jaunes, l'animal est inquiet. Cette teinte tourne au jaune vert, qui devient jaune sale, marbré de veines noires s'il est efl'rayé, puis le corps prend un aspect gris, général, pointillé. Enfin, si le reptile est en fureur, sapeau devient noir foncé mat, semée de points plus clairs, elle passe bientôt au noir d'encre, son corps se déforme et son cou se gonfle démesurément. Je ne sais rien do plus repoussant et de plus hideux que le caméléon quand il est en fureur f mais, dès qu'on le laisse tranquille, il reprend sa première forme et sa peau redevient d'un vert foncé magnifique.

Je n'ai pu jouir malheureusement longtemps de mes nouveaux et intéressants pensionnaires. Je négligeai de les mettre en cage; l'un d'eux disparut dans la nuit, et, de crainte d'un nouvel accident, je mis l'autre dans l'alcool.

Quelques jours avant, les Anglais m'avaient fait demander. Je trouvai ces messieurs réunis autour d'une sorte de chien qu'on venait de retirer de la rivière. Tout le monde m'entoura et me demanda quel était cet animal. « Mais une loutre, » répondis-je. « Les nègres disent que ce n'est pas une loutre, maisune bête très rare, n me dit-on. En effet, cet animal avait assez le museau d'un chien, ses pattes étaient courtes et armées de grilles, srs oreilles courtes aussi, et ne qui m'intriguait le plus, c'était la longueur du poil qui est ras, si je ne me trompe, chez la b utre. 8i nous étions en Amérique, fis-j"^) j'affirmeraisque c'est un castor; mais jen'ai jamais entendu dire que cet animal existât en Afrique. Au

reste, sa queue petite m'eût vite détrompé. On discuta longtemps. Les Anglais ne voulurent pas me céder l'animal, et on se sépara sans avoir pu se mettre d'accord sur son espèce. Encore aujourd'hui, je n'ose affirmer que c'était nm loutre, et cependant nous connaissons tous cet animal assez commun dans le haut des rivières.

Le lendemain, ma collection s'enrichit encore d'un superbe trigonocéphale. Il mesurait 1 mètre 50. Ce serpent, très commun dans ces parages, est des plus dangereux. Sa morsure est presque toujours mortelle. Gros, plat et difforme, il est hideux et les noirs en ont une peur épouvantable.

Un grand bal par les matouts. — C'était le 3 décembre. Nous sortions de déjeuner, lorsqu'un grand bruit de gingongs et de tambours vint frapper nos oreilles. Des nègres de l'intérieur faisant partie d'une caravane d'ivoire arrivée à Kinsembo quelques jours auparavant venaient nous proposer de danser devant nous moyennant quelques bouteilles de tafia. Nous n'eûmes garde de refuser une telle invitation, et bientôt après la cérémonie commença.

Nous étions assis sous la. vorandah. Une trentaine de noirs et quelques négresses étaient accroupis en demi-cercle par terre devant nous. Deux jeunes gens tenaient entre leurs jambes des tambours sur lesquels ils tapaient sans relâche avec leurs mains. Trois autres frappaient avec un bâton sur des gingongs, sortes de cloches en fer, ce qui faisait un tapage infernal et fort peu harmonieux. Tout à coup, à un signal donné, le bruit cessa, et deux vieux nè-^ gres exécutèrent un morceau d'ouverture sur deux gros instruments faits comme celui que j'ai rapporté. Cet appareil se compose d'un parallélipépède en bois creux sur une des facps rectangulaire duquel sont adaptées de petites lamettes en fer maintenues à une extrémité et relevées de l'autre. Ces tringles produisent en vibrant des sons différents suivant leur longueur. Pour se servir de l'instrument, le musicien le prend entre ses mains et, à l'aide de ses

li QUATRE ANNEES AU COXfiO

deux pouces, fait résonner les baguettes dont les tons, nuancés savamment quoique toujours sur la môme gamine, incomplète et monotone, sont assez agréables et fort originaux.

L'ouverture terminée, la musique continua, mais, cette fois, accompagnée par les tambours qui battent la mesure. Puis la galerie entonna cet éternel chant plaintif, lent et monotone, particulier aux nègres. En ce moment, un indigèno grand et sec se leva et, rejetant son pagne, s'avança au milieu du cercle formé par ses compatriotes accroupis. Il commença, sans bouger de place, à balancer ses reins en cadence de droite et de gauche, en avant, en arrière; s'animant ensuite au son de cotte musique sauvage, il accéléra ses mouvements, étendant les bras, se cabrant, rejetant sa tête en arrière, et cela avec des mimes et des grimaces gracieuses d'un grotesque à faire rire un mort. La musique cependant augmente de vitesse. Tous les assistants frappent dans leurs mains à intervalles égaux avec frénésie. Le danseur alors devient fou d'enthousiasme, ses reins décrivent un cercle rapide qui augmente de vitesse à chaque moment; les mains sur les hanches, les yeux hors de la tête, le malheureux fait peine à voir, son ventre et tous les boyaux qu'il contient sont lancés de droite et de gauche avec force, son estomac est si creux que, par moment, on croirait que la peau qui le recouvre va toucher celle du dos. Il tremble sur ses jambes comme un homme ivre. Enfin, à bout de forces, épuisé de fatigue et d'éner- ■vement, il tombe comme une masse. Un autre lui succède *puis c'est le tour d'une jeune fille dont la dacse d'abord lente, lascive et pleine de provocation, devient bientôt honteuse, écœurante ; elle a les traits contractés, le corps désarticulé, l'écume à la bouche; elle nous fit horreur à tel point que nous nous retirâmes avant la fin du spectacle

lios nègres trouvaient cela charmant, ils battaient des mains et trépignaient de joie; et longtemps encore le bruit des tambours et les cris des spectateurs retentirent à nos oreilles. Cette danse des nègres de l'intérieur ressemble

beaucoup Tk Ctfile des Cabyndes, avec cette différence cependant qu'elle est plus sale et plus exagérée. Chez les premiers, c'est un tour de force ; chez les autres, elle a pour but d'exciter les sens par ses poses remplies de provocations, de désirs et de promesses, mais 'ce sujet nous entraînerait trop loin ; cependant, puis-je passer sous silence la principale distraction des naturels de ce pays.

J'ai parlé de la danse des Cabyndes ; je n'ajouterai qu'un mot. Hommes et femmes dansent ensemble pèle-mêle, en buvant et chantant, ou bien encore les femmes se rangent en ligne, les hommes se placent devant elles, les tambours résonnent, les reins s'agitent, et, les poings sur les liaaches, les couples se rapprochent, se reculent et continuent ce manège pendant des heures entières. Ces danses ont lieu le plus souvent le soir, elles durent, toujours avec la même mesure lente, jusqu'au lendemain matin, jusqu'à ce que, enfin, épuisés de fatigue, ivres de boissons, danseurs et musiciens se soient traînés pêle môle dans leur chimbeks où ils s'endorment, roulés les uns sur les autres.

Serpent et gazelle. — Un de nos voisins, un Anglais, vient de prendre un magnifique serpent que je suis allé voir. Ce reptile, un boa, mesure 3 m. 50 environ. On l'a enfermé dans une caisse à Fusils vide, dont un des côtés est garni de lames de fer formant grillage. Ce monstre est terrible. Dès qu'il m'aperçut, il entra en fureur et se jeta impétueusement sur les barreaux de sa cage, la gueule ouverte et la langue dardée ; ses mouvements sont d'une vivacité prodigieuse, ses yeux brillent comme des charbons ardents. Comme il diffère de ses boas que nous voyons au Jardin-des-Plantes, mous, endormis, couchés sous leur couverture ou enroulés autour d'une branche d'arbre! C'est à peine si, en les excitant bien, en les touchant, on par- \ient à leur faire donner quelque signe de vie.

M. X*'**, outre ce serpent, possède quantité de perroquets , des mangoustes, des singes et, entre autres animaux intéressants ou curieux, une charmante petite gazelle.

QUATItE ANNÉES AU CONGO

Ce joli animal n'a pas plus de 60 centimètres de liaut lorsqu'il a atteint toute sa croissance; ses jambes, longues et iines, terminées par de petits sabots, sont sèches et grosses tout au plus comme des baguettes de tambour; sa tète charmante, son petit museau pointu, ses grands yeux étonnés, en font un petit être coquet autant que délicat; son pelage est jaune uniforme; ses jambes de derrière malheureusement plus hautes que celles de devant, nuisent un peu à sa gracieuseté. Puis cette petite bête est extiômement sauvage; privée de sa liberté, elle meurt généralement. EnQn, elle est si fragile, si je puis m'exprimer ainsi, que, malgré toutes les précautions que l'on peut prendre en la saisissant dans ses bras, si elle se débat, ses jambes se brisent comme du verre.

A mon retour à la factorerie, je trouvai Louis en grande conversation avec le roi Don Antonio; le malin, profitant de mon absence, était venu faire une ■visite, c'est-à-dire tacher de soustraire quelque marchandise. Nous étions tous deux de bonne humeur; lui frappant donc amicalement sur le ventre : « Bonjour, mon vieux ; tu veux une bouteille de vin, hein ? » Il se mit à rire bêtement, a Oh! oh ! fit-il hypocritement, si tu veux ; la maison française est une grande, granJe maison. M undelé sieur Charles est le chef des blancs de Kinsembo, etc. » 11 n'y avait pas moyen de résister à de si belles paroles, aussi lui fis-je donner ce qu'il désirait. Sur ces entrefaites, le marfouk vint m'avertir qu'on avait encore volé une poule. « Ah I çà, dis-je au roi, vous êtes tous- des voleurs donc! » Prenant alors un air blessé, il se défendit vivement. « Cependant, ajoutai-je, marfouk et muleks, vous n'en laissez jamais échapper l'occasion. Toi le roi, certainement tu ne voles pas, un roi !... mais tu fais voler quelquefois par tes muleks.» Il fallait quo Sa Majesté fût en belle humeur, car elle partit d'un grand éclat de rire. — « Oh I oh! oh! s'écria-t-elie en frappant sur sa bouche, Mundelé sieur Charles est un malin [êndo]cé).i> Sur ce nous nous quittâmes, mais il ne faudrait pas croire que les visites du roi soient toujours aussi amicales.

Si, entouré des princes, il vient pour une palabre il faut être bien prudent, et les choses se passent tout différemment. Vous en aurez maintes fois la preuve dans le cours de ce récit.

Les rats. — Huit jours se sont passés, nous entrons dans le mois de décembre; avec l'été, les pluies sont arrivées et avec elles les ûèvres, les maladies de toutes sortes et les mille inconvénients que, sous ces latitudes, la chaleur engendre. Je veux parler de ces terribles invasions d'insectes qui font notre supplice, des moustiques, des maringouins, cancarlats, des rats. Dans quelles colères souvent m'a mis cette abominable engeance. Je me souviens qu'à Banane particulièrement, ils étaient si nombreux, qu'il r e se passait pas de nuit sans qu'ils n'envahissent ma chambre. Je les entendais grimper sur ma toilette,^ boire dans mon pot à eau, dégringoler dans ma cuvette et barboter dans l'eau. J'entendais leur cri agaçant et le bruit de leurs griffes glissant sur la porcelaine. Au moindre mouvement que je faisais, la troupe décampait, sautant de tous côtés, et, le matin, j'en trouvais toujours quelqu'un noyé dans la cuvette. A Kinsembo, je ne sais pourquoi, c'était surtout dans mes papiers qu'ils faisaient leurs ravages. Combien de fois, en fouillant dans un casier, n'ai-je pas retiré précipitamment la main, en sentant sous mes doigts un corps mou et un énorme rat, s'élançait au dehors, abandonnant un nid de petits rats affreux et geignants, que sans pHtié je livrais aux chats. Mais ceci n'est qu'un détail de la vie de tous les jours, je reviens à des choses plus intéressantes.

Le tabac. — L'Afrique produit du tabac, et cette plante précieuse paraît être assez abondante dans l'intérieur de cette partie du continent. Nous en avons acheté une certaine quantité, ce sont les caravanes d'ivoire qui en fournissent les habitants de la côte. Les naturels l'apportent, «oit en feuilles, soit en tresses longues de plusieurs mètres.

Ce produit est très apprécié. Les noirs fument beaucoup la pipe, cependant ceux de rintérieur préfôreut priser ; ils conservent le tabac frais dans des feuilles de bananier pliécs et formant sachets.

Les caravanes d'ivoire apportent aussi de la gomme élastique, mais c'est au sud qu'elle paraît exister en plus grande abondance. Ambriz et Loanda en font un grand commerce, et les noirs de Mossoul semblent en être les courtiers obligés. La gomme nous arrive sous forme de boulettes noires ou blanches, ayant un peu l'aspect de truffes; les boulettes blanches sont les plus estimées, mais il faut toujours acheter ce produit avec beaucoup de circonspection. La gomme doit être malléable, ou plutôt souple à la main, c'est-à-dire céder sous la pression des doigis; l'intérieur doit être blanc, plein, légèrement laiteux. Pour éviter les fraudes, il faut couper les boulettes, qui sont dures, car les noirs ne se font pas faute de les remplir de bois; une balle de bonne gomme doit rebondir avec force et facilité; la plupart renferment des matières étrangères, cela provient de l'incurie, de la paresse des naturels, qui, faisant un trou au gommier, laissent couler sur le sol la sève qu'ils ramassent ensuite telle quelle, avec les pierres, ou autres corps, auxquels elle adhère. Ces noirs sont vraiment bien imprévoyants et bien sots; ils possèdent là une grande source de richesse, qui serait inépuisable, s'ils voula ent apprendre à ne pas tuer l'arbre dont la sève est si recherchée, en l'épuisant et lui enlevant tout ce qu'il peut donner; mais comprendront-ils jamais cela ? Que ne donnerais-je pas pour pénétrer jusqu'au centre de cette Afrique encore mystérieuse? ces mômes noirs nous racontent tant d'histoires extraordinaires : l'un d'eux, dernièrement, un vieux matout, me parlait de certains hommes des bois (des gorilles sans doute, ou de cotte grande espèce de chimpanzé, particulière au Congo) ; c'est une tribu, me dit-il, qui habite bien, loin dans les i ois. Ces hommes sont couverts de poils; ils sont noirs comme nous, disait- il, marchent comme nous, mais ils ne

veulent jamais parler; quand ils ont besoin de femmes, ils enlèvent les nôtres, et leur disent tant et de si belles choses, que jamais elles ne veulent revenir. Tl me raconta qu'une 'jeune fille de sa tribu, il y a bien longtemps, avait été ainsi enlevée et qu'on ne l'avait jamais revue. Tout cela doit vous sembler bien étrange, bien absurde ; muis je ne discute pas, je raconte simplement ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu et cela avec la plus grande exactituile; c'est le seul mérite de ce journal : A beau menlir qui vienl de loin, dit on, à quoi je répondrai : a beau rire, qui reste chez lui.

Un spectacle toujours amusant est celui des Cabyndes lançant une pirogue à l'eau ; tantôt ils la roulent, mais le plus souvent le blanc s'y oppose, auquel cas ils la font glisser sur des rouleaux, Tout le monde s'y met et la pirogue une fois bien placée, un nègre beau parleur se lient à l'arrière, frappe sur la quille qui résonne, puis tourne en courant tout autour de l'embarcation, criant : « Vai, vai, génies, qui passa força, génies da lerra ou Cabynda ; allez allez, hommes; quels sont les plus forts des gens du pays, ou des Cabyndes; voulez-vous une, deux bouteilles, poussez, poussez fort la pirogue du blanc. » Enfin, après avoir répété ce manège plusieurs fois, il retourne à son poste et, frappant de nouveau, donne l'élan général; tous s'excitent de la voix et, la pirogue démarée, ils continuent à pousser en chantant. Ainsi accompagné, un lancement est toujours très long ; c'est dans une opération de ce genre que, ce matin, le Yeillo a failli se noyer; il était ivre, poussa l'embarcation trop loin dans l'eau, et, perdant pied, n'eut plus la furce de se hisser à bord. Il.plongea ; ses camarades parvinrent cependant à le repêcher. Dans l'après-midi, il fut malade ; nous l'envoyâmes se coucher; c'est un vieux Cabynde qui ne nous a pas quittés depuis notre arrivée, et auquel nous nous sommes attachés.

Mort et funètailles du Veille. — Hélas ! le pauvre diable a payé cher cette funeste habitude de boire. Le lende-

main matin, le patron Congo ■vint, tout éploré, m'annoncer la mort de son camarade. Je me rendis aussitôt au chimbeck, Veillo n'était qu'évanoui; nous parvînmes à le ranimer, mais, depuis ce jour-là, il ne fit plus que se traîner, lui, si amusant, si cocasse quand il nous racontait quelque histoire saugrenue, dans son mauvais jargon, mipartie français, mi-partie anglais, mi-partie portugais et fiot; il était tout changé, complètement abruti. Enfin, malgré nos soins, il succomba quelques jours après. Je pense que cette double noyade d'eau et de tafia lui avait porté au cerveau. Cependant, connaissant les noirs ignorants, nous allâmes au chimbeck, mais cette fois la nouvelle était vraie ; le vieux était bien mort; on l'avait assis le dos appuyé au mur, les jambes étendues, et les bras pendants le long du corps ; un morceau d'étoffe, attaché audessus des hanches, lui descendait jusqu'à mi-jambe, ses yeux étaient fermés et, n'eût été une sorte d'affaissement particulier, on eût pu le, croire endormi.

Les femmes, le visage barbouillé de rouge, semé de taches blanches, en signe de deuil, pleuraient et chantaient les qualités du défunt. Congo me demanda une damejeanne de tafia, que nous donnâmes, et je promis en outre une caisse de fusils vide, pour enterrer convenablement le mort, en récompense de ses longs services (Dieu sait ce qu'il a dû voler, depuis bientôt six ans qu'il travaille chez nous ! Quand je pense au temps qu'il lui faudra, pour débiter tout cela, au jour du jugement dernier, je plains le bon Dieu). Tous les Cabyndes étaient enthousiasmés de ma générosité vraiment inouïe, car être enterré dans une caisse est un honneur insigne chez les Mussorongos, plus arriérés que les Cabyndes; leurs princes l'envient ; sans doute parce qu'il leur est très difficile de se procurer des planches, qu'ils ne savent pas tirer eux-mêmes de l'arbre.

Tous les Cabyndes de Kinsembo passèrent la nuit à boire, à chanter, à pleurer, et à danser au son du tambour, ce tapage infernal dura jusqu'au matin. Puis, le défunt une fois revêtu de ses plus belles étoffes et couché dans la

caissfi, Congo \int nous demander de la poudre et des fusils; je dus céder, sachant qu'il n'est pas de bon enterrement sans taipago. Bientôt après, quatre nègres, suivis d'une foule à moitié ivre, arrivèrent, portant le cercueil qu'ils ballotaientt de droite et dé gauche, déposaient à terre à chaque instant et que, finalement, ils laissèrent tomber, plutôt qu'ils ne le posèrent, devant la maison. Une fois débarrassés de leur fardeau, ils se disputèrent, au-dessus de la caisse, une bouteille de taQa, qui leur était échue en paringe. Attirés par le bruit, nous vînmes sur le seuil de la porte voir ce qu'on nous voulait encore ; les Cabyndes s'écrièrent qu'ils amenaient le vieux pour qu'il me remerciât. '« Très bien, je suis content! » leur dis-je, et nous les engageâmes à terminer leur cérémonie au plus vite, sans plus s'occuper de nous ; le cercueil étant ouvert, le charpentier s'approcha pour le fermer; un objet noir, dépassant le bord, le gênait : c'était un vieux chapeau haute forme, dont on avait alïublé le défunt et que le charpentier déposa délicatement sur les pieds; puis il se mit à clouer le couvercle. L'opération terminée, impossible de trouver des porteurs; cependant on parvint à s'entendre et le cortège se remit en marche : les femmes pleuraient en chantant, une vieille dansait au son de cornes d'antilopes, percées d'un trou et dont on joue comme de la flûte. Cette espèce d'instrument, produit un son bas, sonore, très original, assez anréable à l'oreille et différent suivant sa longueur. Ajoutez à cela le charivari des tambours que l'on tient entre les jambes, ce qui donne aux musiciens forcés de marcher l'apparence de ces petits enfants à cheval sur des bà» tons et vous aurez une idée de cette scène impossible à rendre ; les hommes déchargent continuellement leurs fusils bourrés jusqu'à la gueule; ils tiennent leur arme de la main droite, courent, écartent les bras et, se penchant, lâchent la détente, le fusil, et se sauvent. Enfin, on arriva au cimetière; un trou peu profond fut creusé, on y déposa le cercueil ; des Cabyndes comblèrent ensuite la fosse, pendant que d'autres allaient chercher des galets que

ts-l QUATRE ANNÉES AU CONGO

Congo plaça à l'endroit de la tête, qu'il indiqua, en outre, en plantant un bambou. En ce moment, les pleurs, les hurlements, redoublèrent; c'était un vacarme àassourdir un bataillon ; puis la foule revint au chimbeck, les femmes emballèrent les dépouilles du Veillo pour rapporter au pays, puis on rebut dutaûa. On dansa de nouveau, on se battit jusqu'à ce que, armés de bambou, nous ayons dù distribuer quelques horionspour mettre fin àlafèie. Danslajournée, lesCabyndes allèrent déposer, sur la tombe de leur camarade, une petite caisse qu'ils remplirent de terre et dans laquelle ils fichèrent une cuvette cassée, une bouteille vide et un flacon de genièvre plein, et, pour rien au monde, le plus grand coquin d'entre eux n'oserait y toucher. Une chose à noter c'est le respect absolu que tous les naturels de ces contrées ont pour leurs morts. A n'envisager. que certaines de leurs coutumes, on serait porté à croire qu'ils ont l'instinct d'une autre vie et cependant, le Veillo mort et enterré, ce fut comme s'il n'avait jamais existé,- plus jamais je n'entendis faire une allusion à son existence. Du reste, s'il vous arrive de demander à un sauvage des nouvelles d'un des siens dont vous ignorez le sort, la réponse qu'il vous fera d'un air dégagé, un tel? il est mort : est empreinte d"un accent indéfinissable qui vous fait songer au néant et vous, effraie.

L'enterrement d'un mulek, comme le Veillo, se fait toujours le lendemain de sa mort; mais il n'en est pas de môme s'il s'agit d'un prince, ou d'un personnage quelconque, son corps reste exposé jusqu'à ce qu'il entre en décomposition. Celui du roi d'Ambiizette est resté près de trois mois étendu dans un chimbeck, où on pouvait le visiter, et, si je n'y fus pas moi-même, c'est que l'occasion ne s'en présenta pas. Je ne le regrette pas au reste, car on disait que l'odeur que dégageait son cadavre et que je conçois parfaitement ne laissait pas- impunément approcher l'audacieux qui la bravait. Son enterrement n'eut lieu qu'après la nomination de son successeur, nomination que les princes ne sont jamais pressés de faire.

. QUATRE ANNEES AU CONGO 83 Quelques jours après l'enterrement du Veillo, le roi et les princes se présentèrent à la factorerie.; il s'agissait d'une palabre; la manière dont furent accueillis mes souhaits de bonne arrivée ne m'en laissait aucun doute Le roi, hautain et froid, refusa ma main. Blessé et intri"uc je fis avancer un siège pour Sa Majesté; les jirinces s'accroupireiit, puis, après les cérémonies d'usage, le marfouk m'expliqua ce dont il s'agissait. Il parait que j'ai commis un sacrilège épouvantable en faisant enterrer le vieui dans une cai.sse, quand les princes, eux, ne jouissent que rarement de cet honneur, auquel ils ont seuls droit. Je pris la chose très mal et fis répondre que le défunt n'était pas du pays, que c'était un vieux serviteur, et que, enfin, personne n'avait rien à voir à ce qu'il m'avait plu de faire pour lui. Après une discussion interminable, je dus céder en ce sens, que nous consentîmes à ne pas nous opposer à ce que le conseil déciderait, mais que nous ne nous occuperions de rien. Ce détail ne m'est revenu à la mémoire que plus tard et je ne me souviens plus de ce qui fut fait. 11 me semble que les naturels n'osèrent pas violer la tombe, mais qu'ils arrachèrent aux Cabyndes une vingtaine de pièces de tissus. Cependant je n'oserais rien affirmer, car je ne m'occupai plus de cette belle palabre, qui nous a encore coûté pas mal de bouteilles de tafia.

Il y avait déjà près d'un an que j'étais à Kinsembo, lorsque je reçus l'ordre de retourner à Ambrizette,' deux blancs venant coup sur coup d'y mourir. iVI. Ch. ne pouvait rester seul sur ce point. Je pris passage à bord d'une embarcation de la maison et partis sans bruit afin d'éviter de distribuer des cadeaux à tout le personnel, ainsi qu'il est d'usage. M. B*** prenait la gérance de Kinsembo.

Il y avait quinze jours environ quë j'étais installé, lorsqu'un matin le feu se déclara dans les hautes herbes qui bordent le marais derrière les factoreries. Lorsque nous nous en aperçûmes, les flammes étaient encore éloignées ; cependant il n'y avait pas de temps à perdre pour tâcher d'en arrêter les progrès. On entendait le crépitement de

l'herbe ecche sous les léchures des langues de feu que le vent poussait vers nous. On distribua des sacs vides en paille à tout le personnel, et nous parvînmes, en frappant sur les flammes, à étouffer l'incendie.

* Notre jardin. — Mon compagnon a une passion sauvage pour le jardinage; malheureusement, il est bien rare à la côte que nous puissions jouir des ressources que nous fournirait un potager. Tout le pays qui borde la mer est sablonneux et les blancs renoncent à faire apporter de la ferre végétale de l'intérieur devant les dépenses que ce transport occasionnerait et les travailleurs qu'il faudrait sacrifier pendant plusieurs mois. Ensuite, pendant six mois de l'année, il ne tombe pas une goutte d'eau et, à moins d'être établi tout près d'une rivière, ce ne serait que bien difficilement que nous pourrions nous' procurer les quantités d'eau douce nécessaire pour entretenir un jardin, si petit qu'il soit.

G**' cependant a surmonté ces difficultés; à force de volonté et de patience, il est parvenu à faire un petit potager de six mètres carrés environ ; il y a planté des choux, des haricots, des salades et des radis ; il a reçu ces graines d'Europe. Chaque jour trois hommes vont remplir un ponchon à la rivière. G*** soigne ce petit enclos comme ses yeux; le soir, après la ration et pendant que les muleks mettent le couvert, nous allons arracher quatre ou cinq radis, suivant leur abondance; le dimanche, on mot deux feuilles de choux dans la soupe et on mange une salade.

Les légumes se reproduisent très difficilement , les choux ne poussent pas, ils montent ; il y en a qui ont ^ m. 50 de haut; les salades poussent en feuilles, les radis seuls viennent bien, mais il faut, après chaque récoUe, renouveler les plants avec des graines fraîches. Ici comme à Kinsembo, comme à Banane, comme partout à la côt^, la poule est la base de notre nourriture; cependant nous avons tué dernièrement un mouton; la chair n'en est pus savoureuse, elle est sèche et filandreuse ;. néanmoins mau-

ger de la viande fraîche est chose si rare, que cela fait toujours grand plaisir; quelquefois aussi nous tuons un cabri ; la chair n'en est pas non plus exquise, mais, comme je l'ai dit, cela fait diversion. Le pain dont nous ne manquons pas est heureusement excellent et nous avons en abondance des bananes, qui, arrangées en compote ou cuites au four, forment un dessert délicieux.

Guerre d'Ambrizette. — La factorerie d'Ambrizette, comme vous savez, est entourée d'une barrière faite avec les planches des caisses à fusil; celte clôture vient seulement d'être terminée, et nous avons fait monter une cloche pour appeler les gens au travail ; les naturels ne voient pas sans inquiétude ces innovations; plusieurs fois déjà ils nous ont accusés de vouloir prendre leur pays avec toutes nos constructions ; nous avons essayé, à plusieurs reprises, de leur démontrer l'absurdité de leurs suppositions; pourtant leur défiance éveillée est excitée encore par nos voisins jaloux, les Anglais, qui voient d'un mauvais œil l'extension que prend notre maison.

Un jour, il y eut une dispute assez sérieuse à ce sujet, avec quelques linguisters ; mais l'affaire n'eut pas de suites. Cependant, quand les noirs voient un moyen quelconque do soutirer des marchandises aux blancs, Ug ne lâchent pas prise facilement.

Ils -n'attendaient qu'une occasion. Une après-midi que j'étais dans le fétiche à faire ouvrir des balles de tissus, profitant d'un moment oîi j'avais les yeux tournés, un des deux noirs qui travaillaient avec moi, ayant attiré avec son pied une pièce de mouchoirs, la glissait sous son pagne au moment où je me retournais. Si vivement que ce geste eût été fait, je me doutai de quelque chose et ne le quittai pas des yeux; sa contenance gênée, son air embarrassé, confirmèrent mes soupçons. En ce moment, mon mulek Nio entrait au magasin. Je lui remis un billet pour C"*, le prévenant de se tenir i'i la porte des magasins avec deux Krouboys. Quelques minutes après, je fis sortir mes

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deux Akouendés, les Krouboys se jetèrent sur eux, et on appela Tanda le marfo'uk. Devant lui nous enlevâmes les pagnes des voleurs, une pièce de mouclioiis et plusieurs masses de perles tombèrent à terre ; le vol était flagrant. Ce n'est que dans ce cas que nous pouvons espérer obtenir une satisfaction quelconque; quant au marfouk, sa présence esftrès utile, car, habitant du pays, son témoignage a un grand poids. G*** l'envoya immédiatement prévenir les princes, fit mettre les coupables à la chaîne et les confia à Pipe, le chef des Krouboys.

Tanda ne revint que fort tard dans la soirée; il nous apportait de mauvaises nouvelles, lé peuple empêchait les princes de -venir arranger l'affaire; les rauleks viendront eux-mêmes nous demander satisfaction. Il nous assura que, pour la nuit, nous n'avions rien à craindre, mais nos Akouendés s'étaient enfuis. Tous les Krouboys veillèrent avec nous jusqu'au matin.

'Vers dix heures, le lendemain, une foule immense descendit du -village : plus de mille sauvages, hommes, femmes et enfants, armés de fusils, de bâtons, d'arcs et de flèches, s'avancèrent en hurlant vers la factorerie. Nos noirs accoururent se réfugier autour de nous. Fermant aussitôt toutes les portes, les fenêtres: nous passons chacun un revolver sous nos vêtements, et, armés d'un bambou, attendons, décidés à éviter autant que possible un conflit. La foule entoure bientôt la maison. G*'* veut parler, sa'voix est étouffée par le bruit. Une grêle de pierres s'abat sur la factorerie; une nuée de noirs franchissent la clôture, pendant que d'autres la démolissent et courent à la cloche dont ils s'efforcent de renverser le poteau. Nous accourons sur ces entrefaites ; à grand'peine nous nous frayons un passage et arrivons à la cloche, menaçant le premier qui ferait mine d'y toucher. Tout à coup quatre do ces forcenés nous mettent en joue à bout portant; avec nos bâtons nous abattons leurs fusils avant qu'ils n'aient osé tirer. G*** était magnifique de sang-froid au milieu de celle horde de démons déchainés ; il avisa quelques

chefs et voulut entrer en explication avec eux. Impossible, malgré l'aide courageuse des marfouks, toutes ces brûles hurlaient comme des bêtes sauvages. Cependant notre contenance les intimidait; ils abandonnèrent la cloclie, criant qu'il fallait délivrer les prisonniers. Pipe, à la tête de ses Krouboys armés de leurs machettes, gardait la porte; il reçut le premier choc sans lâcher d'une semelle : .« Dis donc, veux-tu rosser cette canaille. Monsieur? » cria» t-il, dès qu'il nous aperçut. Le sang allait couler. Nous fûmes obligés de relâcher les prisonniers; mais, afin de n avoir pas l'air de céder, nous mîmes pour condition que les princes viendraient le lendemain. On ne nous répondit que par des menaces. Pour comble d'ennui nous n'avions pas sur nous la clef du cadenas de la chaîne, il fallut faire appeler le forgeron qui, tout tremblant, lima un anneau; les voleurs délivrés, la foule s'écoula bientôt en nous menaçant encore, mais d'autant plus vite que les autres blancs arrivaient avec leurs Krouboys et que les indigènes ne se souciaient pas d'en venir aux mains, ce que nous n'aurions fait, du reste, qu'à la dernière extrémité. Nos factoreries sont bondées de marchandises et un tison enflammé lancé par un noir suffirait à nous ruiner : les indigènes sont naturellement lâches; une contenance ferme leur en impose toujours , puis ils redoutent un peu les conséquences du meurtre d'un blanc.

La palabra. — Dans l'après-midi , G**'* , n'écoutant pas mes remontrances, partit avec Tanda pour le village. Son absence dura jusqu'au soir, et j'étais fort inquiet. Craignant quelque malheur, j'allais partir avec les Krouboys quand, vers neuf heures, mon compagnon revint suivi des princes et d'un grand nombre de gens du pays.

La palabra eut lieu immédiatement. On repoussa la table de la salle à manger contre la muraille. D'un côté de la pièce les princes s'accroupirent en demi-cercle, de l'autre deux chaises furent placées pour les blancs. On ferma portes et fenêtres et, à la lueur incertaine d'une

larape pendue au plafond, la discussion commença; elle fut •vive et dura jusqu'à minuit. Les noirs au dehors criaient et se querellaient. Cette scène m'a vivement frappé : tous ces sauvages vêtus de grandes toges aux mille couleurs, la mine sévère, tantôt causant à voix basse, tantôt «riant avec fureur, discutaient nos réclamations; leurs yeux étincelaient dans l'ombre ou par instant brillait leur barbe blanche. Enfin, nous parvînmes à obtenir nne satisfaction relative. On nous promit de rechercher les voleurs. Ceci est pour la forme, ils sont au village sans doute, ils ont donné des marchandises aux princes qui se garderont bien et, du reste, n'ont pas le pouvoir de les livrer.

Pour la cloche et la clôture en planches, ce fut autre chose, on nous promit solennellement de ne pas nous inquiéter. Les féticheiros battront le fétiche, ceci est une expression consacrée, c'est-à-dire que les sorciers feront des cérémonies à l'effet de mettre notre factorerie sous la garde des fétiches (dieux). Le noir qui ne tient pas compte de cette consécration encourt leur colère ou est puni de mort quelquefois par les lois du pays.

La palabra terminée, nous payâmes un beau cadeau, ce qui est toujours notre rôle, à nous blancs. Puis il y eut une scène bien comique. Tous ces vieux nègres, tout à l'heure si sérieux, si graves, si imposants enûn, perdirent tout leur sang-froid quand nous leur demamiâmes s'ils avaient des bouteilles vides. Chacun d'eux sortit de dessous sa toge un vase passé à son bras, je les avais remplis et sortais à peine du magasin que je fus assailli par ces hauts personnages, qui criaient, se disputaient, pour avoir leur bouteille : une fut brisée, plusieurs renversées. EnGn, après avoir donné une dame-jeanne de taGa aux gens du dehors, tous s'enfurent au village. A deux heures du matin, le calme était rétabli, tout dormait dans la maison.

Il y avait longtemps déjà que l'affaire que je viens de raconter était passée; le temps s'écoulait triste et monoione; nous entrions dans le mois de mai. C'était la fin de l'été, aussi les blancs d'Ambrizette résolurent de fêter le retour

des beaux jours. Un grand repas devait avoir lieu chez nous; on mit, ce jour-là, un petit coclion de lait au four; depuis quinze jours nous possédions un taureau que l'on tua; chacun avait envoyé, le matin, ce qu'il possédait de meilleur en fait de conserve. Ce fut un véritable festin de Balthasar, à la fin du repas, nous étions tous un peu gris, on chanta, on dansa; les muleks riaient et les quelques noirs qui se trouvaient à Ambrizelte étaient stupéfaits. Ils devaient se demander si nous n'étions pas un peu fous. Bans l'après-midi on partit en hamac faire une promenade au bord de la rivière. C'était un curieux spectacle que celui de cette petite caravane partant au grand galop des porteurs qui criaient et frappaient à tour de bras sur les bambous des hamacs, garnis tous d'une couverture aux couleurs étincelantes dont les bords flottaient au vent, ce qui ajoutait au pittoresque de celte course. Le soir, on dîna chez B'*** et, quand nous rentrâmes chez nous, nos hôtes étaient ivres morts pour la plupart. Le brandy est l'ami inséparable et mortel des Anglais; plusieurs, à la côte, ont payé de leur vie leur amour efl'réné pour cetie dangereuse liqueur et cependant, s'il est un pays où la sobriété soit de toute nécessité, c'est bien le Congo; mais un Anglais ne déroge jamais à ses habitudes, où qu'il aille il les transporte avec lui et chacun sait que ce vice détestable est une des plaies de leurs colonies dans l'Inde ; mais si cette ténacité à ses mœurs est parfois dangereuse pour l'Anglais, elle a aussi son bon côté. Partout où il va, il finit par implanter sa langue. A la côte, giâce à la proximité des possessions des Portugais et à ce qu'ils furent les premiers explorateurs de ces contrées, beaucoup de noirs parlent portugais et les blancs qui arrivent l'apprennent pour communiquer avec eux. C'est en quelque sorte la langue universelle blanche de ces contrées. Les Anglais arrivent : ils ne s'inquiètent pas si on les comprendra ou non, ils parlent anglais. Les noirs ont besoin do leurs marchandises, ils finissent par comprendre quelques mots et aujourd'hui un grand nombre, à Kinsembopar exemple, se servent de cette langue. Dans quelques années, les

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noirs de la côte parleront l'anglais, de préférence au portugais. 11 est bon de dire en notre faveur que partout les Français sont bien moins nombreux que les Anglais et qu'aussi notre langue offre beaucoup plus de difficultés.

Un baleinier. — Un jour, un baleinier vint mouiller sur la rade d'Ambrizette. Je me rendis à bord, c'était là pour moi une bonne fortune. Peut-être assisterais-je à une chasse. Le capitaine, un Américain, nous reçut fort bien ; à notre arrivée, tout l'équipage était en mouvement; une baleine aussi longue que le navire était attachée à sès flancs; sur le corps du monstre, des matelots, chaussés de grandes bottes et armés de haches et de coutelas, découpaient de gros morceaux de chair qu'on hissait à bord à l'aide de palans. Le pont était dégoûtant, il y régnait une ■•■odeur insupportable dont mes vêtements restèrent imprégnés pendant plusieurs jours. Le capitaine nous raconta que, depuis une quinzaine, il avait pris deux baleines; en ce moment même, deux de ses pirogues étaient en chasse, et en effet, à l'aide d'une longue-vue, nous pûmes distinguer un canot courant avec une vitesse prodigieuse; l'avant, à fleur d'eau, faisait bouillonner la mer et la soulevait en vagues dont la crête mousseuse jaillissait de tous côtés. Trois des matelots qui le montaient, assis et penchés à l'arrière, faisaient contre-poids, pendant qu'un quatrième, couché à l'avant, mouillait, me dit le capitaine, et cela continuellement, un rouleau sur lequel file une corde à l'extrémité de laquelle se trouve le harpon fiché dans le corps de la baleine.

Mais quel métier, quelle vie épouvantable mènent ces pauvres gens ! Toujours en mer, ne relâchant que pour prendre des vivres, ils restent souvent plusieurs mois avant de pouvoir compléter le chargement de leu-r navire, et encore arrive-t-il souvent, qu'ils le débarquent dans les parages où ils se trouvent et ne rentrent dans leur pays qu'après une campagne de deux ans. Cependant, à cette époque de l'année, la pêche est généralement abondante

dans l'océan Atlantique, le Pacifique et la mer des Indes, alors que les baleines, chassées du pôle par les grands froids, viennent chercher dans ces régions des eaux plus chaudes.

Après avoir visité la fonderie, l'entrepont disposé comme une huilerie avec ses grands tonneaux, nous primes congé du capitaine.

Je Vîiis (irofiter du li morte saison ei, ilu mauvais lemis pour donner quelques détails sur le pays.

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