CHAPITRE IV
Des productions du pays et des ressources des Indigènes. — Leur religion. — Légende. — Croyance d'un Cabynde. — Récolte du sel. — La pêche. — Noirs du Littoral et no'irs de l'Intérieur. — L'Iamba. — Une chasse aux caïmans. — Epreuves de l'anneau, du clou. — Coutumes et lois. — La justice noire. — Massacre d'un Krouboy. — Voyage â Kinzao. — Les Baracons. — La traite. —.Funérailles d'un prince. — Ignorance et superstiiion. — Circoncision. — Une noce cabynde. — Du costume et des mœurs des naturels. — Une femme blanche à Banane. — Une cure étrange. — Corps à corps avec une panthère.
Des productions du pays et des ressources des indigènes. — "Vous savez déjà combien nous sommes mal partagés sous le rapport de la nourriture. En ce moment, grâce à des démarches répétées et à de fortes dépenses, les blancs ont pu réunir à Ambrizette quelques taureaux et vachet' venant de l'intérieur. Les noirs de la côte n'en ont pas el, du reste, ne sauraients'en servir; ceux de l'intérieur, réduits à leurs propres ressources et plus pratiques, en ont fait des animaux domestiques; peut-être même s'en serventils comme bêtes de somme; un des beaux taureaux qu'on nous a amenés connaissait son maître et venait prendre à manger dans sa main quand celui-ci l'appelait. — Les noirs deja côte, eux, en ont peur; ils n'ont su utiliser aucun animal ; à ce point de vue, ce sont de véritables brutes. Comme bêles de somme, ils n'ont encore que leurs femmes et leurs muleks. Ils n'ont, il est vrai, ni chevaux, ni ânes, ni chameaux. Toute leur science se borne à élever quelques
moutons, des chèvres, des poules, dont ils viennent vendre les œufs aux blancs, et surtout des porcs. De tous ces animaux, ils ne mangent presque jamais; cependant ce dernier jouit d'une estime toute particulière. Il est peu de famille qui n'en possède au moins un ; il constitue une rieliesse, car il se vend bien et ne coûte rien à élever. Enfin, [e ne sais pourquoi, il figure comme mets principal et obligé i1ans toute cérémonie importante : une noce, un enterrement, etc., etc. Excepté dans ces grandes occasions, les noirs se nourrissent presque exclusivement de racines de manioc, soit crues, mais plus généralement bouillies et séchées au soleil. Ils la désignent alors sous le nom d'afadis^ ces mêmes racines pilées dans le creux d'un tronc d'arbre, cuites ensuite et enveloppées dans une feuille de bananier, se nomment V chicuanga ; les t'chicuangas ont l'aspect de petits pains de beurre secs et jaunâtres qui, malgré leur fadeur, ne seraient pas mauvais, si leur odeur n'était écœurante : voici d'où elle provient, et on me pardonnera la crudité de ces détails.
Les négresses, qui, armées de pilons en bois, écrasent le manioc, ne tardent pas à transpirer sous l'action du travail et de la chaleur; leur sueur va se mélanger avec la farine et le tout forme un gâchis détestable qui sert de base à la nourriture des naturels .
Ils mangent aussi du maïs grillé et bouilli ; c'est un mets que les Portugais affectionnent beaucoup. Ils couvrent de beurre le maïs grillé qu'ils rongent ensuite, et cela est e.xcellent. Ajoutez à cela du poisson, très abondant à la cote, qu'ils font cuire devant le feu ou mangent avec du piment ; des arachides qui, grillées avec du sucre, forment un nougat assez bon ; des bananes, des ananas dans la saison, et vous aurez une idée de la sobriété des noirs.
Pour boisson, ils ont l'eau et les liquides que nous leur donnons, tels que tafia ou genièvre.
Les riches mangent, de temps à autre, des poules arrangées avec de l'huile de dindin (fruit du palmier) et du piment et ils boivent quelquefois du vin de palme.
Tous ces aliments, qui suffisent aux noirs, ne pourraient contenter l'estomac délicat des blancs; aussi la privation des vivres est-elle une de nos plus grandes inquiétudes. Nous recevons iiien d'Europe, à de longs intervalles, du vin, de la farine, des biscuits, des conserves, de la graisse, mais souvent nos provisions sont épuisées et alors, réduits aux seules ressources du pays, nous souffrons beaucoup.
La privation la plus grande est celle de la viande ; il est si difficile de se procurer des taureaux ou des vaches,, que nous ne pouvons guère en manger plus de trois ou quatre fois par an. Chaque maison, à son tour, tue un de ces animaux qu'on se partage entre toutes les factoreries. La chair n'est pas mauvaise, mais nous ne savons pas l'arranger et ne pouvons la conserver. Quelques-uns de ces taureaux sont magnifiques. Plusieurs possèdent une bosse entre les deux épaules comme les yacks ou les bisons, cependant ils n'ont pas le poil plus fourni que ceux d'Europe. Mais, dira-t on, et le lait des vaches? trayez-les et vous aurez là une ressource d'une grande utilité; vous ferez du beurre, du fromage, etc. Cela est vrai : mais je ferai remarquer que les animaux que nous possédons sont à peu près sauvages, paissent en liberté et que, pour les tuer, il nous faut leur donner la chasse. Enfin, la nieilleure raison est que chacun se sait de passage à la côte, veut profiter de ce qu'il trouve et n'a qu'un but, qu'une idée à laquelle il consacre absolument tout son temps : la troque, qui lui permettra d'amasser de quoi retourner dans sa patrie pour jouir du fruit de ses peines.
Ainsi on se procure assez facilement des moutons, on les mange de suite, sans songer à former un troupeau qui ne rapporterait qu'à votre successeur et serait une source continuelle de vols et d'ennuis de la part des indigènes. Les moutons n'ont pas de laine. J'ai dit que leur chair n'était pas plus agréable que celle des chevreaux. Il reste donc la poule, le poisson et le gibier, tels que antilopes, pintades, pigeons, canards, que bien rarement apportent les chasseurs, car ce métier est rude et a tort peu d'amateurs.
OUATliË ANNÉES AtJ CONGO
Les noirs de la côte, ne cultivant rien, ne vivent absolument que du courtage qu'ils prélèvent sur ceux de l'intérieur, les producteurs. Leur richesse à eux, c'est le voisinage des blancs, et il faut avouer qu'ils savent a irairablement exploiter les uns et les autres. Il faut les voir discuter avec leurs matouts et nous entortiller, en usant de tous les stratagèmes ; jamais las, tantôt caressant, tantôt menaçant, sou- Yont de mauvaise foi, mais toujours insatiables. Tous les moyens leur sont bons pour arriver à leur but.
La furie du négoce ne dure que quelques mois, de la fiu juillet à la fin octobre. En général, un nègre, dès qu'il a une bouteille de tafia et de quoi manger, n'a pas de plus cher passe-temps que de fumer sa pipe, étendu nonchalamment le ventre sur le sable brûlant; si c'est un chef: couché sur le dos, appuyé sur les genoux de sa femme ou d'un de ses muleks, il se fait gratter la tête et s'endort doucement sous ces voluptueuses caresses. Quelquefois encore, ils se réunissent autour d'un feu et racontent des histoires. La pipe, chez les tribus qui fument, est avec le feu le compagnon indispensable des naturels du pays. Les métiers les plus pénibles sont réservés aux femmes, ce sont les servantes de leurs maris, c'est à elles qu'incombent tous les travaux. Elles font la cuisine, cultivent la terre dont elles récoltent et vendent les produits, et servent leurs seigneurs, à la table desquels elles ne sont jamais admises. Un champ appartient à celui qui l'entretient; les soins qu'on lui donne consistent, pour le manioc et le maïs, par exemple, à remuer la terre autour de chaque pied avec une petite hachette. On ne l'arrose même pas.
Le plus dangereux et le plus dur des travaux qui incombent aux femmes est, sans contredit, la récolte du sel dont je parlerai plus tard; je vais, pour le moment, essayer de donner quelques renseignements sur les croyances de ces peuplades.
Leur religion. — Les nègres du Congo sont idolâtres ou
fétichistes; quant à leur religion, il est bien difficile d'eu définir les bases. A part quelques idoles en bois ou en ivoire que tous craignent et respectent, chaque individu su crée un fétiche particulier que tous vénèrent, mais auxquels ils n'attribuent pas la même influence sur eux ; ce sont tantôt des griffes de panthère ou des dents de requin ; le plus souvent, c'est une idole sculptée. J'ai pu réunir à grand'peine quelques-uns de ces fétiches groiesques et mal faits, car les noirs s'en défont très difûcilejnent et jamais sans avoir eu le soin, au préalable, d'enlever certaine poudre ou matière consacrée qu'ils enferment dans le creux de leurs dieux lares.
Des félicheiros ou sorciers, endohé, que les sauvages craignent plus encore que leurs dieux, servent d'intermédiaires entre la divinité et ses adeptes. Ce sont des nègres, fort intelligents en général, qui ont eu l'art de faire certaines choses que les indigènes considèrent comme surnaturelles ; par exemple, d'avaler, sans en êtreincommodés, des doses fabuleuses de poison. Ces sorciers sont-ils convaincus ; il est bien difficile de se prononcer sur ce sujet; mais cependant je me refuse à le croire. La plupart, à mon sens, sont d'habiles coquins qui exploitent la superstition de leurs semblables. Rappelez-vous que je ne parle que des habitants de la côte. Ce qu'il y a de curieux, mais de logique, car les légendes, en passant de bouche en bouche, prennent des proportions énormes, c'est que l'influence des sorciers est d'autant plus grande qu'ils viennent de plus loin.
De culte, de pratiques religieuses, il n'en existe point ou fort peu ; c'est à peine si, depuis deux ans que je suis ici, j'ai vu quelques cérémonies pour se rendre un fétiche propice ; de temple, je n'en connais pas. Bien souvent j'ai questionné Tanda, jamais je n'ai pu obtenir de réponse satisfaisante. Les noirs sont méfiants et très réservés sur ce sujet. Cependant, ce n'est pas trop s'avancer que d'aflirmer que les chefs ne sont pas absolument convaincus; mais ils sont dominés par la crainte que leur inspirent le peuple et les félicheiros. S'ils faisaient seulement mine do
1. Tabatière en bois sculptt*. — 2, Cuiller. — 3. Fdtîclie des jeunes mèr s — 4. FtStiche {la cavité sert à mettre la pondre sacrée). — 5. Fétiche aux clous. — 0, Le f(5tiche tVAntonio. 7. Fourneau de pipe sculpté dans une pierre, — 8. Le Srantl fétiche protecteur de notre factorerie.
douter, ils seraient massacrés par les uns ou empoisonnés par ies autres. Ces pe.uplades, à vrai dire, ne savent pas trop à quoi elles croient. Certaines coutumes indiquent positivement qu'il a dû exister des croyances qui se sont perdues ; par exemple, ils se font enterrer dans leurs plus beaux habits, on met dans leur tombe des tissus, du tafia, leur pipe bourrée de tabac, et cependant, quand un des leurs meurt, la cérémonie terminée, personne n'y pense plus.
A toute occasion, les noirs répètent que le Dieu des blancs n'est pas le même que celui des nègres et cependant voici deux versions qui m'ont été racontées, l'une par un Cabynde (peuplade habitant le nord du Congo), l'autre par un Mussorongo (habitant du sud), — Ces deux nègres n'ont jamais quitté leur pays, mais je pense qu'au moins une de ces légendes est un mélange de croyances locales et de souvenirs des vérités enseignées par les missionnaires qui, dans le temps, ont parcouru ce pays.
Légendes. — Quoiqu'il en soit, les voici telles que je les ai recueillies mot à mot.
Première version (celle du Mussorongo). Il y a bien longtemps, un jour le Manl-Pouta eut deux fils (on ne dit pas comment), l'un se nommait Mani-Congo , l'autre, Zonga. Leur père leur dit, un matin, d'aller, quand la poule chanterait, se baigner dans un lac qui se trouvait non loin do là. Zonga arriva le premier et remarqua avec étonnemeiit qu'à mesure qu'il entrait dans l'eau, il devenait blanc. Mani-Congo rejoignit bientôt son frère et à son tour se baigna; mais il resta tout noir. Ils revinrent alors au chimbeck de leur père, qui, leur montrant diflerents objets étalés par terre, leur dit de choisir ce qui leur convenait. Zonga prit du papier, des plumes, une longue-vue, un lusil, de la poudre. Mani Congo préféra, lui, des bracelets en cuivre, des cimeterres en fer, des arcs, des flèches. Leur choix terminé, ils ne purent continuer à vivre ensemble où ils étaient, dans l'intérieur de l'Afrique, et leur
père, au bout de quelques jours, résolut de les séparer. Ils partirent et marchèrent longtemps, longtemps. Un jour ils aperçurent la mer; Zonga s'en alla par de là l'Océan (on ne dit pas comment); ce fut le père des blancs. Mani-Congo resta, ce fut le père des nègres.
Là s'arrête cette curieuse légende.
Le Mani-Congo, vous vous en souvenez certainement, est ce roi inconnu à nous tous et à la plupart des naturels de la côte, qui, siégeant à San-Salvador, fait trembler les populations jusqu'ici. Le point le plus rapproché de cette capitale où, dans le temps, quelques Portugais étaient établis, est Bomah , situé à trente lieues environ dans le fleuve du Congo. Ce point est un débouché immense pour tous les produits de l'intérieur. Les blancs y achètent en quantité des arachides et de l'huile de palme; presque toutes les maisons établies à la côte y possèdent un comptoir.
Un autre point vient encore d'être créé à lîO kilomètres environ au-dessus de Bomah, c'est Binda ; mais déjà les grands vapeurs ne peuvent remonter jusque-là. Ce point est l'extrême limite navigable du Congo. Quelques lieues encore et une cataracte, ou plutôt des rochers semés en quantité dans le fleuve, opposent une barrière infranchissable aux explorateurs audacieux. C'est la première des fameuses cataractes de lellala.
Ceci dit, voici la deuxième légende, moins vague, il est vrai, mais bien autrement bizarre que la première.
Croyance d'un Cabynde. — Un homme venii d'en haut résolut, un jour, de peupler le monde. Pour ce faire, il prit de la terre, lui donna la forme humaine et, ayant construit un four, l'y plaga II chauffa longtemps, retira sa statue qui était noire ; ce fut le père des nègres. Mécontent du résultat qu'il avait obtenu, il pétrit une autre forme, chauffa plus longtemps et obtint un produit jaune ; ce fut le père des mulâtres. Furieux, car, comme Bernard Palissy, il rêvait toujours mieux, pour la troisième fois, il renouvela
l'expérience, chauffa avec rage et retira enfin un blanc; ce fut notre père à nous.
Satisfait de ce résultat, il brisa son four et se reposa. Comment se retrouver au milieu de ces absurdités, et quelle conclusion tirer de ces différentes narrations? S'il y a là dedans une origine commune, elle est bien déguisée et qui sait si chaque tribu n'a pas sa légende propre? Et quelles contradictions inexplicables! Remarquez que le fameux cuisinier, dont je viens de parler, fait un père de mulâtre et la plupart des Cabyndes savent cependant que cette variété de notre espèce provient des relations du blanc avec le nègre.
Mais toutes leurs actions, toutes leurs croyances, sont en opposition continuelle ; peut-être derrière leur adoration pour les idoles se cache t-il, sans, qu'ils en aient conscience, la croyance à un esprit immatériel.
Ce qui est certain, c'est que d'une intelligence trop primitive pour concevoir un être idéal, jls ont besoin de dieux palpables, auxquels ils attribuent la puissance que nous reconnaissons à Dieu. Mais ce qui est encore un des résultats logique de leur ignorance, c'est que leurs invocations ne s'adressent qu'aux fétiches méchants; les bons, eux, n'ont pas besoin d'être sollicités.
N'est-ce pas une nécessité curieuse à constater, que celle de tous les êtres humains à une croyance à un être supérieur. Ce qui me confirme cette vérité, ce n'est pas seulement de voir que l'homme instruit et civilisé s'y rattache, ses connaissances lui permettent d'entrevoir la merveilleuse direction qui a présidé aux lois de la nature; c'est surtout de trouver des cerveaux incultes, des brutes enfin, subissant, sans s'en rendre compte, l'influence d'un pouvoir suprême.
J'ai dit plus haut que les femmes cultivent la terre; cette occupation consiste, vous le savez, à peu près uniquement à arracher les mauvai^es herbes, à les brûler, à émonder les pieds de manioc. Elles emmènent leurs filles avec elles, et, si elles ont des enfants à la mamelle, elles les por-
cent sur leur çlos. Elles travaillent et piochent; le pauvre petit, à cheval sur leurs reins, est assis dans un morceau d'étoffe qui vient s'attacher au-dessus des seins et les comprime affreusement.
Récolte du sel. — Elles sont chargées de la récolle du sel et voici comment elles opèrent : pendant l'hiver, et alors que les pluies ont cessé, les marais se dessèchent sous l'influence du soleil. Elles construisent, avec la vase du fond, de petits murs qui divisent ainsi l'étang en une foule de compartiments de toutes grfindeurs. Cela fait, elles entrent chacune dans leur carré ayant de l'eau jusqu'aux genoux; elles le vident alors avec des vases en jonc tressé ou avec leurs mains. L'eau est ainsi rejetée au milieu du marais resté libre, et quand, dans Je compartiment, il n'y en a plus que quelques centimètres, elles l'abandonnent à l'évaporation, et trouvent ensuite le fond tapissé de sel cristallisé qu'elles recueillent dans des sacs en paille.
Vers le mois d'octobre, les marais sont à peu près à sec, et tout le sel, que contenaient leurs eaux, est recueilli. Les naturels du littoral vendent ce produit aux gens de l'intérieur qui en sont très friands et le paient fort cher. Femmes et jeunes filles n'ont pas d'autre occupation que cette récolte pendant plusieurs mois. On voit, de suite, les résultats funestes qu'elle amène, les fièvres, les rhumatismes, les fluxions de poitrine dont elle est la cause.
Au commencement de notre séjour à la côte, nous avions reçu un chargement de sol qui, ne payant aucun impôt, ne nous coûtait presque-rien. Nous avons voulu le vendre, les noirs s'y opposèrent ; ils craignaient, avec raison, que nous ne leur enlevassions un monopole dont ils retirent de gros bénéfices. C*** alors proposa aux chefs du pays de le leur céder pour le revendre eux-mêmes. Ils y consentirent tout d'abord, puis n'en voulurent plus à aucun prix. L'habitude avait repris le dessus. Si hon marché que nous le leur fassions, ils le trouvaient en-
core plus cher que celui qu'ils récoltaient ; il ne nous coûte rien, répondaient-ils. Le temps êt la main-d'œuvre ne sont pas pour eux une dépense appréciable.
Les noirs de l'intérieur aiment le sel, ai-je dit : c'est à un tel point, me racontait un jour l'un d'entre eux, qu'ils vendaient à des tribus, encore plus éloignées de la côte qu'eux-mêmes, des morceaux de vieux pagnes portés par les habitants du littoral. Ces noirs les coupent en petits morceaux qu'ils mâchent pour en exprimer le sel dont l'air de la mer les a imprégnés. Inutile de dire combien il faut aimer le sel pour en arriver là.
La pêche. — Parmi les occupations des hommes, j'ai omis de citer la pêche. 11 y a plusieurs sortes de pêche. La première et la plus importante est celle qui se fait en mer. Les nègres, dont c'est le métier, sont d'une adresse et d'une audace incroyables.
Ils se servent de canots longs de 5 à 6 mètres formés de ' deux troncs d'arbres creusés, sciés ensuite sur la moitié dans le sens de leur longueur et attachés côte à côte par des lianes. Ces canots se construisent à quelques journées de marche dans l'intérieur, avec un certain arbre dont je n'ai pu reconnaître l'espèce. Ils coûtent fort cher, de trente à quarante pièces, soit 240 yards environ de cotonnade, et, les difficultés pour les transporter à la côte augmentent encore leur valeur, surtout dans les endroits où il n'existe pas' de rivière à proximité. Cependant ces canots ne pèsent guère que 75 kilos, les parois ont environ l'épaisseur d'un doigt.
Un spectacle très curieux est celui du départ des pêcheurs le matin. Ils ne sortent que si la barre est belle, encore passent-ils rarement du premier coup sans chavirer. En ce cas, ils en sont quittes pour vider la pirogue et revenir à la plage.
Chaque canot est monté ordinairement par deux hommes. A quatre, deux en tète, deux à l'arrière, ils le transportent sur des bâtons jusqu'au bord de la mer. Les deux
m QUATRE ANNÉES AU CONGO
pêclicurs, formant l'équipage, attendent un moment favorable ; ils poussent la pirogue au de-vant de la première lame , celle-ci franchie , ils sautent à bord et pagaient à toute force pour gagner de vitesse les deux suivantes. La barre traversée, celui qui est à l'avant prépare ses engins, tandis que son compagnon fait marcher et dirige le canot. Ce dernier, à genoux sur une planchette, est assis sur ses talons ; l'autre, le plus souvent, se tient debout prêt à piquer le poisson à l'aide d'un instrument formé de plusieurs baguettes pointues en bois très dur, reliées ensemble à un long manche auquel est attachée une corde qui est fixée à l'embarcation. Le harponneur, qui se tient debout par un prodige d'équilibre (pensez que ses pieds reposent sur une planchette rectangulaire do 0,50 centim. au plus si;r 0,25, qui suit tous les moutements de la vague), le harponneur, dis-je, est en général d'une adresse surprenante, et, quand il rencontre des bancs de sardines, il a vite fait de remplir le ventre de sa pirogue. Ces pêcheurs emploient en même temps la ligne qu'ils amorcent avec des poissons vivants.
Au retour, ils attendent, souvent longtemps, un moment favorable pour traverser la barre, se jettent à l'eau, dès qu'ils ont pied, et la vague les pousse à la côte avec le canot qu'ils maintiennent.
Dans la rivière, la pêche est plus simple. Les naturels se servent de lignes et parfois de filets. Ils savent confectionner les éperviers, mais je ne pense pas qu'ils les aient inventés, il est plus probable qu'ils les tiennent des blancs.
Enfin, une troisième pêche est celle qui se fait dans les marais, soit avec des nasses, soit de la manière suivante : il.î barrent un marais en fichant dans, la vase des piquets assez rapprochés auxquels ils entortillent des lianes qu'ils relient avec de grandes herbes. Cela forme une sorte de labyrinthe inextricable dans lequel le fretin s'engage et dont il ne peut' plus sortir, plus il se débat et plus il se trouve dans l'impossibilité d'échapper.
L'étude des mœurs des indigènes offre de grands
attraits à celui qui s'y intéresse. Mais leur ignorance et leur pareiîse ont quelquefois des résultats assez amusants. Figurez-vous qu'un jour j'étais seul et faisais mettre des arachides en sac. Afin de ne pas perdre de temps, je fis apporter au magasin mon déjeuner qui se composait d''une poule et d'une banane. Tout en discutant avec les marfouks, je me mis à découper la volaille. A. peine avais-je commencé qu'une odeur fort désagréable me prit à la gorge. Furieux, je m'apprêtais à chasser l'impertinent qui faisait si peu de cas de ma présence, quand Tanda me fit observer que cette odeur provenait de ma poule, et, en effet, ce pendard de cuisinier ne l'avait pas vidée. Je lui administrai moi-même une douzaine de palmatorios dont il se souviendra.
Tambour, le mulek, emporta l'assiette et je le suivis dos yeux, persuadé qu'il allait manger celte poule. Dès qu'il se crut seul, il la posa dans un pagne, lécha l'assiette qu'il essuya ensuite sur son postérieur puiu me rapporta. Pour le coup, c'était trop fort et je le contraignis à se donner lui-même, avec la main droite, six coups de palmatorios dans la main gauche. Cette scène dissipa complètement ma mauvaise humeur, le poltron se inanquait presque à chaque coup; je finis par le renvoyer avec une calotte.
Noirs du littoral et noirs de l'intérieur. — Une des particularités qui, chez les noirs-, inspire un grand étonnement, c'est l'épaisseur du crâ,ne et, en général, la dureté de la tête. Au reste, il faut cela dans ce pays, d'autant qu'ils ont très peu de cheveux. Ces cheveux, si on peut appeler ainsi les petites mèches clair-semées sur leurs crânes, sont crépus, très courts et comme du crin au toucher. Je n'ai jamais vu de chevelure laineuse chez les habitants du littoral.
Ils ont le dessous des pieds dur comme de la corne ; cette semelle, de peau morte, est souvent épaisse de un centimètre; cette chaussure naturelle remplace avantageusement la nôtre; les nègres courent sur des cailloux oii
avec mes bottines je me blesse, et je me souviens que, pendant le chargement d'un de nos navires, n'ayant que des chaussons, le sable brûlant me causait de réelles souffrances, alors qu'eux n'y faisaient pas même attention.
La paume de leurs mains est aussi insensible; quand nous demandons du feu. Tambour ou Nïo apportent un charbon incandescent qu'ils font sauter alternativement de l'une à l'autre main.
Les dessins qui représentent les nègres sont souvent si mauvais, qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler que celte race a le dessous des pieds et Tintérieur des mains d'un blanc sale, les lèvres couleur de jus de mûre, la langue et l'intérieur de la bouche du plus beau rouge.
Les noirs d'ici sont bien faits, grands, élancés, souples; je n'en ai jamais vu d'obèse; ils n'ont pas de mollets, mais le devant de la jambe est très bombé; le type nègre est chez eux bien accusé, mais sans aucune exagération. Il y a de très beaux garçons. Une remarque qui n est pas sans importance. Je ne me souviens pas avoir vu, pendant mon long séjour, un seul être difforme; les affections de naissance sont aussi très rares. Je n'ai jamais vu d'aveugles, seulement deux sourds-muets : l'un à Ambrizette qu'on appelle Ki-ki-ki, du seul son qu'il puisse produire, et l'autre Bgé, pour la môme raison. Ils sont tous deux très intelligents, bons travailleurs et remarquables par leur attachement au blanc, relativement, s'entend.
Les noirs ne semblent pas bien sujets aux maladies : les Bèvres, les rhumatismes, sont, avec la petite vérole, fort rare heureusement, et dont ils ont une peur affreuse, les maladies les plus communes. Le mal d'Amérique n'existe qu'à l'état volant, bien qu'il fasse d'énormes ravages; il n'a donc pas les conséquences terribles que nous connaissons; ils guérissent aussi très facilement des blessures dont certainement un blanc mourrait, surtout sous ces latitudes et dans les conditions déplorables d'hygiène oii se trouvent les naturels.
La pudeur leur est totalement inconnue, mais ils ne sont pas dépravés, la dépravation est un effet de la civilisation. Tout est naturel dans leurs mœurs et cependant ils trouveraient une excuse aux actions les plus infâmes dans la conduite révoltante de certains Portugais de la côte,
On dit que la peau des noirs est huileuse; ceci est faux absolument faux pour ceux que je connais ; leur peau est d'une belle couleur chocolat, très fraîche et sèche, à moins, évidemment, qu'ils n'aient chaud; alors la sueur sort, comme chez le blanc, par tous les pores; seulement elle est plus apparente sur un fond noir, mais elle n'est pas, je crois, plus huileuse que la nôtre. Par exemple, celte sueur a un inconvénient : elle possède une odeur forte et désagréable, sui generis, qui révolte l'odorat le moins délicat. Les Portugais lui ont donné un nom que j'ai oublié.
Les nègres sont, en général, très propres de corps ; il en est peu qui ne se baignent au moins une fois par jour (combien de blancs en pourraient dire autant?), et je vous assure que les reins ceints d'un pagne dont les plis retombent gracieusement jusqu'aux genoux, un sabre à la main, ils ont bonne mine. Quelques chefs, fort beaux hommes, d'une figure intelligente, ont réellement grand air, quand, drapés dans un morceau de drap rouge, ils viennent visiter les blancs suivis de leurs muleks. Sobres de gestes, nobles d'atiitude, beaucoup de nos diplo.Tiates européens envieraient lear prestance.
Les nègres qui viennent de l'intérieur sont, en général, plus noirs que ceux de la côte; ils sont moins propres; ieurs cheveux sont plus longs et laineux ; ils les enduisent d'huile et les nattent, tandis que ceux de la côte les rasent suivant leur caprice, ce qui donne à leur tête l'aspect d'un jardin avec des plates-bandes et des allées. Préparer la tète d un matout est un travail long et clifticile ; cet entrelacement de petites nattes, souvent très curieux et môme joli, dure près d'un mois sans se défaire.
Les matouts fument, mais préfèrent cependant le tabac en poudre; celui dont ils se servent est blond, ils s'en
fourrent des quantités colossales dans le nez et tout priseur consciencieux a la lèvre supérieure garnie de tabac. Parmi les naturels de la côte, les Mussorongos seuls prisent; les Cabyndes et les Michicongos préfèrent la pipe.
L'iamba. — Outre le tabac, les nègres fument encore le produit d'un certain arbuste qui croit à l'intérieur et qu'ils paient très cher aux chimbouks d'ivoire qui l'apportent. Il leur est vendu sous forme de petites boulettes, qu'ils appellent iamha. C'est une sorte de poison lent, car l'abus de l'iamba rend fou furieux. Tout le monde connaît Lu-' tango et tout le monde le craint ; c'est notre bête noire, chaque fois qu'il vient à la factorerie, ii y a une scène. Cet homme est d'une susceptibilité extraordinaire, et la moindre contrariété l'exaspère et lui fait perdre la conscience de ses actes.
Qu'est-ce que l'iamba? je ne le sais pas, et, à mon grand regret, j'ai négligé d'en rapporter ; mais, s'il faut en croire certains voyageurs, ce seraient des feuilles de chanvre ou de lin. Les nègres se servent, pour fumer cette herbe, d'une pipe particulière. C'est une calebasse elliptique, souvent le fruit du boabab ; sur le gros bout, ils adaptent un fourneau de pipe, dans lequel ils mettent l'iamba bien sec, l'autre extrémité est percée d'un gros trou, par lequel ils aspirent une fumée épaisse, acre, blanche, d'une odeur très forte. Après chaque bouffée, ils toussent à plusieurs reprises, puis recommencent. Ils n'aspirent jamais plus de trois ou quatre bouffées et disent que, pris dans ces proportions, c'est très sain. Ils fument l'iamba de préférence, matin, à jeun.
« Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat », disonsnous; cet axiome est connu des indigènes. Un jour, un chapelet de penchons de lafia que nous débarquions, se rompit; les barils, n'étant plus retenus, dérivaient vers 1& nord, entraînés par le courant. Tous les habitants de Kinhou, village situé sur la colline qui commande Fembouchure de la rivière Ambriz, étaient descendus à la plaga
et se tenaient à l'aflùt. Suivant une coutume qui existait encore, il y a un demi-siêcle, sur nos cotes de Bretagne, tout ce qui arrive à la plage appartient aux nègres, mais nous n'étions pas d'humeur à coder à cette coutume ; les Krouboys s'étaient jetés à la nage, les naturels restèrent cois et attendirent. La promesse d'un ponchon les décida même à nous venir en aide. A huit heures du soir, après un travail acharné, les ponchons étaient réunis à la plage; la nuit était venue; cependant, malgré là fatigue de nos hommes, on ne pouvait songer à abandonner tant et de si bon tafia ; c'eût été soumettre toute la population des alentours à une trop grande tentation. A force de promesses, nous les finies charrier à la factorerie. C'était d'un effet saisissant, je vous assure, que de voir tous ces noirs, plus de cent, roulant sur la grève ces ponchons à vingt hommes pour chacun. Il faisait un beau clair de lune. Les noirs chantaient ce refrain lent et monotone, qui forme tout leur répertoire et dont lès paroles sont toujours appropriées à la circonstance. Les vagues déferlaient sur la grève, et la grande voix de l'Océan, se mêlant à celle des nègres, donnait quelque chose d'imposant et de solennel à cette marche nocturne.
Le lendemain, les Krouboys, à qui nous devions d'avoir sauvé notre marchandise, reçurent une bonne récompense. Ces noirs nous sont vraiment d'une grande utilité. Jamais, avec les gens du pays, quelles qu'eussent pu être nos promesses, nous n'aurions obtenu un concours aussi actif et aussi intelligent. Ils sont véritablement indispensables pouf les blancs, isolés, perdus à la cote comme nous le sommes.
Une chasse aux caïmans, — Depuis longtemps, nous avions projeté une grande partie de chasse. Le jour enfin convenu, les Gabyndes avaient amarre la pirogue dans la rivière dès le lever de l'aurore, G'** profita de la matinée pour y installer une tente et y faire transporter tout ce qui pouvait nous être nécessaire. Vers onze heures, nous embarquions et quittions la rive, accompagnés des cris joyeux
des indigènes^ qui nous souhaitaient bonne chasse et battaient des mains avec enthousiasme. Quelques jours auparavant, une femme avait été enr.portée à cent mètres environ du village où nous allions, et ils étaient persuadés que nous tuerions justement le caïman qui avait mangé celte malheureuse.
Nous étions cinq, bien armés, pleins de confiance et d'ardeur, l'cndant deux heures, nous remontâmes le coulant, les Cabyndes pagayaient avec courage; mais nous ne comptions pas sur ce trajet pour tuer des caïmans; cependant, nous nous tenions prêts à tout événement. Comme nous l'avions prévu, il était trop tôt encore et nous faisions trop de bruit.
A une heure de l'après-midi, nous étions en vue du village de Kingelé. Nous descendîmes à terre pour nous rafraîchir et laisser reposer nos hommes. Les habitants nous accueillirent très bien, moyennant quelques bouteilles de tafia, que nous avions apportées à leur intention. A doux heures, nous remontâmes à bord, la chasse commençait réellement. B"'', un Anglais, le meilleur tireur de la bande, était à l'avant, j'étais placé à ses côtés, G"* et D*** venaient ensuite. Enfin, à l'arrière, se tenait l'employé de B*'*. Six rameurs assis, trois de chaque côté, sur les bordages de l'embarcation, les pagaies à la main, se tenaient prêts à nager au premier signal. Le patron gouvernait et la pirogue entraînée par le courant, dérivait lentement, le long de la rive gauche. Le silence était absolu, à peine osions-nous échanger quelques mots à voix basse. Le? blancs, le doigt sur la détente de leurs fusil, épiant le rivage, se tenaient prêts à faire feu au premier signal. Depuis une demi-heure environ, nous descendions la rivière, quand tout à coup B***, qui, armé d'une lorgnette, fouillait la rive, poussa une exciamalion contenue et, se retournant, nous montra, à quelque 500 mètres en avant, un magnifique caïman qui dormait au soleil ; étendu sur la berge, sa large gueule ouverte, il était magnifique à voir. A mesure que nous approchions, nous distinguions plus
QUATRE ANNEES Atî CONGO
parfaitement ses pattes énormes, sa queue formidable; il mesurait certainement plus de 3 mètres de long. A 100 mètres, B*** ajusta, le coup partit, le monstre fit un bond prodigieux; mais, réveillé en sursaut, il n'avait pu mesurer son élan, et, blessé sans doute, il tomba à deux pas de la rivière, au milieu des racines d'un gros arbre. Trois coups de nos sniders se firent entendre de nouveau; le caïman ouvrit la gueule, fit plusieurs sauts sur lui-même,, tâchant de regagner l'eau, puis il resta immobile. Les Cabyndes poussèrent des hurrahs formidables, et ramèrent ave» vigueur. Quand nous ne fûmes plus qu'à quelques pas, nous fîmes une décharge générale sur le monstre. Il était bien mort, il ne restait plus qu'à le mettre à bord; mais les noirs refusèrent de descendre à terre. A force de menaces, de promesses et de plaisanteries, deux d'entre eux finirent par se décider. Ils s'approchèrent du reptile avec mille précautions, comme les chats, d'un objet qui excite leur curiosité, et dont ils ont peur. Je crois que si le caïman avait fait un mouvement, nos poltrons seraient morts de frayeur. Ils parvinrent enfin à l'accrocher et le tirèrent à eux. La pirogue touchait à la rive, et à l'aide d'une corde, nous réussimes enfin à le hisser dans l'embarcation. A ce moment, nous aussi, nous ne pûmes nous défendre d'un sentiment d'émotion ; si le monstre allait ne pas être mort! Ces animaux ont la vie si dure. Ce n'est qu'en les frappant dans la gueule ou sous les hanches qu'on parvient à les tuer. Ces parties sont les seules vulnérables ; sur tout le reste du corps, la balle rebondit. Leur dos particulièrement est une cuirasse impénétrable.
Les Cabyndes remontèrent à bord et nous continuâmes à descendre à la dérive, en quête de nouveau gibier; nous aperçûmes quelques autres caïmans, mais ils nous évitèrent et plongèrent bien avant que nous ne fussions arrivés ù Dortée.
Nous commencions à désespérer de nouveaux succès, lorsque C***, placé derrière moi, s'écria : « Baissez-vous. » A peine avions-nous obéi, qu'un coup de fusil éclata, les
Cabyndes aussitôt sedirigèrent à forcede rames vers la rive opposée. Je n'avais encore rien pu voir, quand deux autres déionations se firent entendre simultanément. Nous arrivions en même temps en face d'un caïman, qui tùchait de gagner la rivière. Il allait y plonger, quand, faisant feu à mon tour, je le touchai sans doute, car il bondit de désespoir et disparut dans le fleuve. Il était perdu pour nous; morts ou blessés, ces animaux, une fois dans leur élément, ne reparaissent plus.
Celui-ci n'était pas, à beaucoup près, aussi grand que le premier; mais c'était encore un beau caïman. (Juand on songe aux échantillons qui végètent dans nos jardins zoologiques, on est frappé de la différence qui existe avec ceux qui vivent à l'état libre. Ce n'est plus le môme animal : l'un est vif, alerte et plein de force; l'autre, à moitié engourdi, peut à peine se traîner et n'inspire que du dégoût et du mépris.
A trois heures et demie, nous étions encore assez loin de l'embouchure de la rivière. Tout à coup le ciel se couvrit de gros nuages noirs, le vent s'éleva et souffla bientôt avec violence, la rivière s'agita sous la rafale et prit des teintes sombres; une iornada allait éclater sur nous. Craignant les pluies torrentielles de cette saison, — on était au mois de mars, — nous abandonnâmes la chasse et forçâmes de rames pour gagner un abri. Cependant le temps s'éclah'cit, le soleil perça bientôt les nuages que le vent chassait vers le nord ; il ne plut pas et le temps revint au beau. Nous étions alors à l'entrée d'un petit chenal, large de 3 mètres au plus, et qui s'enfonçait dans un bois. Les abords en étaient si pittoresques, que nous rôsoliimcs d'un commun accord de l'explorer. Les grands arbres qui bordaient ses rives se rejoignaient à leur sommet et formaient une voûte de verdure impénétrable aux. rayons du soleil. Ce chenal était peu profond, et ù peine y étions-nous engagés, qu'un énorme tronc d'arbre nous barra le passage. Nous nous regardions d'un air désappointé, prêt.'* à rebrousser chemin, quand L*"** imagina le moyen suivant qui réussit complètement.
L'arbre, couché en travers du canal, disparaissait sous l'eau, mais le pied reposait sur le sol. Nous sautâmes sur cette partie du tronc pour alléger le canot; puis, sur Tordre de notre compagnon, les Cabyndes, réunis à l'arrière, le poussèrent de toutes leurs forces ; l'avant dépassa l'obstacle; ils passèrent alors tous de ce côté, firent basculer la pirogue dont ils parvinrent à dégager l'arrière. Rien ne nous arrêtait plus, nous nous rembarquâmes et continuâmes notre exploration. Si ce moyen n'avait pas réussi, les noirs n'auraient certainement jamais consenti à se mettre à l'eau, ce qui, du reste, eût été fort imprudent, car ce canal solitaire doit être infesté de caïmans. Nous avançâmes pendant longtemps, ne voyant rien que le bois touffu et inextricable. Enfin le chenal s'élargit sensiblement, nous étions sous le charme du spectacle magnifique qui s'offrait à nos yeux. Le clairobscur qui régnait sous ce feuillage, le silence solennel qui nous entourait et qui n'était interrompu que par les ^ris des hérons et de grands aigles qui tournoyaient audessus de nos têtes, sans doute fort étonnés d'une visite aussi extraordinaire ; toutes ces choses nous impressionnaient agréablement. G***, un peu blasé sur les beautés de la nature, proposa de se rafraîchir. Cette idée fut accueillie avec enthousiasme. Le charme était rompu, on sa mit à causer. Nous essayâmes de tuer quelques-uns de ces gros oiseaux qui, perchés à la cime des arbres, avaient l'air de nous défier et de se moquer de nos éclats de rire. B*'* en abattit un énorme ; par malheur, il tomba dans le bois. Un noir fut envoyé à sa recherche, mais il ne put pénétrer dans ces taillis serrés, marécageux et pleins de plantes épineuses.
Nous étions alors arrivés à une sorte de carrefour, le chenal se divisait en deux canaux. Après quelques hésitations, nous revînmes sur nos pas. Les noirs n'étaient jamais venus par ici et nous craignîmes de nous perdre; puis il commençait à se faire tard et il n'eût pas été prudent de s'aventurer plus loin. La pirogue retourna donc,
et le tronc d'arbre fut facilement franchi; sans aoute la marée montait, car il était presque complôtoment submergé. A peine étions-nous dans la rivière, que B**' lua une poule d'eau ; la balle l'avait tellement abîmée que nous l'abandonnâmes. A la nuit tombante, nous débarquions dans une petite crique où nous attendait une foule de naturels qui nous reçurent en triomphe
Nous partîmes en hamac au pas de course de nos porteurs, les muleks se chargèrent du caïman, ils le ficelèrent le long d'un bambou, et le rapportèrent à la fac torer o. Le lendemain, tout le monde voulut voir le monstre. Ce fut une fête à Ambrizetle, il ne mesurait pas moins de 3 mètres 80, les nègres l'accablaient d'injures et se riaient de lui. s Ah ! ah ! tu ne mangeras plus personne, tu ne connais pas les blancs, ils sont plus forts que toi, n disaientils. Enfin ils frappaient avec fureur sur leur victime qui n'en pouvait mais.
Outre qu'ils tirent mal, ils chargent leurs fusils avec des pierres et, du resle, i's sont trop poltrons et trop paresseux pour s'attaquer à un animal qui ne leur rapporte rien
G'** voulut à toute force nous faire goûter de notre gibier, il fît'metlre une cuisse au four et l'accommoda ensuite lui-même avec une sauce. Ce ne fut pas sans répugnance que nous nous décidâmes à en manger, l'Anglais surtout trouvait cela shoking, et, cependant, nous en redemandâmes tous. La chair du caïman est assez bonne, blanche et tendre; elle a beaucoup de rapport avec celle du veau.
Cette chasse a eu un résultat bien triste et bien inattendu. L'employé de B***, celui qui nous avait accompagnés, est mort, quelques jours après, d'une fièvre pernicieuse. Quel triste pays que celui où la moindre distraction peut être suivie d'un malheur aussi terrible. Aussi voilà pourquoi nous évitons le plus possible de nous exposer.
Epreuves de l'anneau, du clou. — Nous sommes au l'f avril, à la suite d'un vol d'une bouteille de -vin dans la maison même, ne pouvant découvrir le voleur, nous fîmes
appeler le féticheiro. Les muleks, pour ne pas faire mentir notre vieille coutume européenne, auraient bien du nous ménager une surprise ce jour-là.
Le lendemain matin se présenta à la maison un homme d'une trentaine d'années environ, grand, sec, couvert de gris-gris et vêtu de filaments de paille attachés aux reins et retombant jusque sur les pieds. Dans ses cheveux était passé un bandeau de cuivre. 11 avait l'air intelligent, mais son visage, quoique as^ez singulier, ne m'était pas sympathique. Il était accompagné d'un jeune homme au visage franc et ouvert, beau i ègre d'une vingtaine d'années environ, qui portait un sac et une marmite. C'étaient des sorciers. On leur donna une bouteille de taQa et ils procédèrent immédiatement à l'opération suivante. Tandis que le jeune homme, ayant réuni quelque menu bois, allumait un feu sur lequel il posa sa marmite remplie d'huile d'arachides, le féticheiro écrasait des herbes sur une pierre. Nos muleks étaient rangés en cercle deiriôre eux.
Quand l'huile fut bouillante, le sorcier se mit à parler à voix basse en traçant des cercles autour du fourneau. 11 jeta dans la marmite une substance que nous ne pûmes voir et qui produisit un crépitement singulier. Puis il fit signe à l'un des muleks d'approcher. Tambour s'avança bravement. Le Andoké alors lança un anneau en fer dans l'huile bouillante. Tambour, après s'être frotté les mains avec les herbes pilées, plongea vivement la droite dans le liquide, en retira l'anneau qu'il retint quelque temps entre ses doigts, puis le laissa tomber à terre. 11 fit tout cela sans se brûler et si adroitement que, certes, le petit coquin n'en était pas à sa première épreuve. Du reste, tous les autres s'en tirèrent plus ou moins habilement. Jeannette, el'.c-mème, une petite fille de huit ans environ que G*** a rachetée, retira l'anneau, après bien des hésitations, mais sans trop se brûler. Aucun des muleks n'était donc le voleur. Mais, je soupçonnais maître Chimpoil, un grand diable de Ciibynde, le plus âgé de tous et un franc ivrogne. Je courus à son chimbeck et, sur le refus de sa femme do m'ou-
yrirsa wcaia (caisse) , j'en fis forcer la serrure par Oulla'o le forgeron. Sous quelques pagnes, je découvris la bouteille que je rapportai tout heureux de pouvoir confondre le sorcier.
Chimpoit, se voyant pris, se défendit énergiquement, disant que le fétiche avait parlé. Mais G***, dont il est le mulek, n'avait probablement pas entendu, car il lui administra une volée de coups de bambous. Nous payâmes ensuite le féticheiro 6 yards de coton et deux boutfilles de genièvre et le congédiâmes en lui recommandant de mieux préparer sa cuisine une autre fois.
On voit, par l'exemple qui précède, quelle importance il faut attacher aux pratiques de ces gens-là. Presque toutes sont basées sur le même principe. Le plus sot est toujours attrapé. Nos saltimbanques, eux aussi, plongent leur main dans l'huile bouillante, voire même leur tête dans l'étain en fusion. L'herbe dont les nègres d'ici se frottent les mains, remplace la graisse dont ceux-là se les enduisent. Il est évident que le Andokê sait la manière de ne pas se brûler; il sait aussi, par conséquent, que c'est, non pas le coupable, mais le plus maladroit qui se brûlera.
L'épreuve de l'anneau dans l'huile bouillante n'est pas la seule en usage chez les naturels, mais toutes sont aussi simples et aussi absurdes. Celle du clou, par exemple; le féticheiro apporte une grosse tète en bois qui représente un dieu. Il y plante un clou que l'accusé doit enlever avec les mains. 11 est bien clair que tout dépend de la façon dont le sorcier l'a enfoncé. Si donc l'accusé est son ami ou si, riche, il est à même de lui faire un joli cadeau, il no sera pas coupable. Un jour, à Banane, j'assistai à une cérémonie de ce genre. L'idole que le sorcier apporta était hérissée de plus de mille clous.
J'ai dit déjà que je soupçonnais certains chefs de douter de l'infaillibilité des Andoké ; mais ils sont obligés de se plier à la coutume, et ils la suivent machinalement. Au reste, ils se briseraient à lutter contre, s'ils l'osaient. Plus, au contraire, ils sont riches, et plus ils redoutent ce pou-
lis
voir terrible qu'a le premier mulek venu de les accuser sans donner de raison, sans preuve, de les accuser, dis-je, d'avoir, par exemple, jeté un sort à quelqu'un. Les tribus emploient fréquemment ce moyen quand un des leurs, devenu trop puissant, leur fait craindre pour leur indépendance. Accusé, il lui faut boire la casque et s'il n'en meurt pas, cette épreuve lui coûte une grande partie de ses richesses. Pedro Gordo, un linguister d'ici que j'ai beaucoup connu lors de mon premier séjour, s'est enfui avec tous ses muleks pour se soustraire à la casque; ce n'était qu'un esclave, mais qui, par son intelligence, par un voyage qu'il avait fait à ^boanda, par les services qu'il avait rendus aux blancs, était devenu un des puissants du pays. Le peuple le craignait, les princes ou hommes libres le jalousaient, son maître à qui il avait offert de grandes quantités de marchandises pour se racheter, avait toujours refusé. Il fut accusé, condamné et ne dut son salut qu'à la fuite.
Coutumes et lois. — Toutes les coutumes et les lois du pays sont faites en vue d'éviter une dictature. Ainsi le successeur d'un roi est de droit le fils de sa sœur quand cela est possible. C'est très rarement son fils à lui. Une autre raison vient encore s'ajouter à celle de ne pas perpétuer le pouvoir dans les mêmes mains, c'est que le fils de la sœur est du sang royal, tandis que celui de la reine peut être sujet à caution. Quoique la femme compte pour peu de chose chez les nègres, cependant il est à remarquer que la reine jouit d'une grande considération.
On s'étonnera, sans doute, qu'un esclave, comme Pedro Gordo, ait pu arriver, par ses richesses à se mettre l'égal des princes. Mais, outre que c'est ici un cas tout à fait exceptionnel, je ferai remarquer que chez ces populations, la condition d'esclave dilTère, sur bien des points, de ce que ce mot semblerait indiquer. Les maîtres sont très doux avec leurs muleks. Ceux-ci forment une grande famille, et le chef vit avec elle, comme les anciens patriar-
ches. Un mulek, à charge d'une certaine redevance, fait du commerce à son compte, se marie, achète des esclaves s'il en a les moyens. C'est alors, non plus un esclave, mais bien plutôt un client dans le sens que les Romains donnaient à ce mot. Si, au contraire, le mulek ne peut se suffire, il trouve toujours, auprès de son maître, les secours dont il a besoin; il le respecte, l'aime autant qu'il peut aimer, est fier de lui appartenir, ne le nomme que son père. Celui-ci, en revanche, le couvre de sa protection et le défend en toute occasion.
Il est une coutume qui, au besoin, protège l'esclave contre la brutalité de son maître. Il peut se réfugier chez un chef quelconque (s'il a des des motifs valables), et implorer sa protection en brisant à ses pieds une baguette en bois, dont il lui remet les deux morceaux. Celui-ci doit les rejeter au loin. Cette formule accomplie, l'esclave fugiùf appartient au nouveau maître qu'il a choisi. Cette coutume serait une cause continuelle de guerre, si la loi ne stipulait que le chef ne peut refuser d'adopter le noir qui se présente ainsi devant lui.
Celte coutume et plusieurs que j'ai déjà signalées prouvent un certain bon sens chez ces populations ignorantes et sauvages ; la grande difficulté est d'en bien définir le sens et la portée. Elles sont tellement dégénérées, tellement embrouillées, le contact des blancs les a si souvent modifiées chez les naturels qui habitent le littoral, qu'on a peine à s'y reconnaître. Beaucoup sont tombées en désuétude, et d'autres sont tellement mélangées de blanc et de ftoir qu'on n'en distingue plus la couleur primitive.
Voici, cependant, une loi qu'on pourrait appliquer avec avantage dans nos pays soi-disant si civilisés.
Au Congo, il est d'usage de payer le sang répandu. Quand deux indigènes se l3attent, il faut les voir, armés de leurs couteaux, se saisir à bras le corps; ils tâchent d'abord de s'effrayer mutuellement et se gardent bien de frapper. Peu à peu néanmoins, et malgré leur prudence, la colère les emporte et alors ils touchent, mais toujours de
QUATr'K ANNKES AU CONGO 117
manière à ne pas trop se blesser, car, la biitaille terminée, il faudra payer au roi une somme dont l'importance variera avec la gravité de la blessure.
Une guerre à la suite de laquelle trois nègres restent sur le champ de bataille, et qui dure quinze jours, c'est épouvantable ; cela reste dans la mémoire des hommes et fait époque dans leur vie.
3'étaitle 1" juin, au matin. Pipe, le chef des Krouboys, arrive tout effaré nous annoncer que, pendant la nuit, on avait pillé nos poudrières. Nos poudrières sont construites sous le vent des factoreries et assez loin pour éviter tout danger immédiat. A Ambrizette, elles sont situées au bord de la mer, sur la plage. La plupart sont construites en planches épaisses ; les portes sont fermées par des serrures énormes, en outre une barre de fer posée transversalement, est solidement fixée par des cadenas à lettres aux deux montants. Trois poudrières étaient fracturées, et, inventaire fait, il manquait aux blancs 225 barils. Tous les chefs de factorerie s'assemblèrent en conseil et résolurent de faire une palabra sérieuse; les marfouks chargés de la garde des poudrières et que nous n'acceptons jamais que soas la responsabilité du roi, s'étaient enfuis.
La justice noire. — On envoya quérir le roi et les princes qui arivèrent seulement le soir; les bltmcs réunis achevaient do dîner, les princes attendirent. Puis la palabra commença. Le roi prit un siège, les autres s'accroupirent devant nous ; les blancs fumaient religieusement et réfléchissaient, les princes se consultaient entre eux ; les muleks au dehors criaient et se disputaient. On avait tout fermé. Enfin le silence se fît; l'assemblée frappa dans ses mains, la séance était ouverte. Tanda, s'approchant de G*** qui présidait en qualité de Makrount, ou plus ancien blanc établi à Ambrizette, s'agenouilla, prit un bâton dont il appuya un bout sur son épaule et l'autre à terre et attendit. G*** lui e.xposa nos griefs. Notre marfouk, se retournant alors vers le roi et les princes, s'inclina, frappa trois
fois dans ses mains, puis traduisit ce que le blanc lui a^ait dit, et ce que du reste presque tous les princes avaient compris. A chaque fait, ou membre de phrase, il traçait une ligne sur le parquet avec le bout de son bâton, après avoir dit : Kediambuco una (voilà pour ceci), et l'auditoiie avait répondu en chœur : Impacico (c'est bien). Quand il eut terminé, il frappa encore trois fois dans ses mains, puis se rassit sur ses talons.
Les princes causèrent un moment entre eux, puis l'un d'eux, s'agenouillant, prit le bâton deTanda et, après avoir frappé dans ses mains, exposa à ses compatriotes, de la même manière qu'avait employée le marfouk, son opinion et celle de quelques uns de ses collègues. L'orateur fut souvent interrompu par des clameurs générales. On voulut l'empêcher de continuer, enfin il céda. Un autre prit le... bâton (j'allais dire la parole) et fut assez heureux pour recueillir quelques approbations. A la fin, une certaine opinion parut ol)tenir une adhésion à peu près générale, on se consulta de nouveau, pendant que, cherchant à comprendre leur langage, nous préparions une réi-onse.
Le roi prit bientôt son bâton à la main et, sans quitter sa chaise, résuma l'avis général. De temps à autre, il se tournait vers son auditoire attentif, sollicitant son approbation et demandant la suite. Tout roi qu'il est, on l'arrête aussitôt qu'il dit quelque chose qui ne convient pas et l'interrupteur le remplace. Tanda n'a plus qu'à traduire en portugais, Le système des nègres consiste à ne jamais répondre à ce qu'on leur demande, ils tournent autour de la question et on n'en peut rien obtenir; le temps passe, on se sépare et rarement on est plus avancé après qu'avant la palabra.
C'est ce qui advint encore cette fois. De temps à autre, on entendait au dehors les cris des noirs qui s'impatientaient. Ils frappaient souvent à la porte, mais n'osaient la forcer. C'est en flattant et en élevant les princes que nous nous faisons obéir de leur suite. Si un mulek veut entrer : — « Es -tu roi? es-tu prince? — Non, j'appartiens à un
tel. » A celui-là nous disons : « Voyons, toi, un pnnce, tu n'as pas le pouvoir do faire rester ton mulek à la porte, un personnage comme toi! » La mulek est fler de voir traiter son maître avec de tels égards. Celui-ci ne se sent plus d'orgueil... et... nous restons les maîtres.
Les nègres sont de grands enfants, qu'il faut traiter comme tels ; ils ont tous nos travers, mais la civilisation ne leur a pas enseigné à les ca'cher. A défaut d'intelligence, ils ont beaucoup de bon sens, quand ils ne se laissent pas aveugler par la superstition.
Dans un conflit, nos arguments sont simples et ne valent qu'autant qu'ils frappent leur imagination et qu'ils n'y trouvent pas de réponse. On peut les résumer à ceux que nous exposâmes dans la palabra que je raconte : 1» .l'historique du vol en ayant soin de prendre les marfouks à témoin des dé,::âts commis ; 2° s'appuyer sur les lois du pays. Un noir devient l'esclave de celui qu'il vole à. moins que la victime n'accepte une très forte indemnité. Nous avons été volés, mais nous nous contenterons d'infliger cinquante coups de corde aux coupables. Que les princes nous les livrent.
Dans le cas dont il s'agit, nous réclamâmes les barils de poudre, promettant d'en donner trente au roi.
Sur l'assurance qu'on rechercherait voleurs et poudre, on se sépara ; nous aurons peut-être les barils; quant aux voleurs, ils sont au village. Mais le roi, ou ne veut pas, ou n'a pas le pouvoir de les livrer. Ils lui donneront une indemnité ainsi qu'aux princes, à moins que ce ne soit lui-même ou l'un d'eux qui ait fait exécuter le vol par ses mulcks.
Durant quatre jours, nous n'entendîmes- parler de rien ; les blancs, décidés à obtenir satisfaction, refusèrent de n'occuper de négoce. Les linguisters de l'intérieur s'en retournaient furieux avec leurs produits qu'ils allaient vendre à Mocoul ou à Mussera ; partant plus de courtage. Enfin, un beau jour, nous reçûmes cent cinquante barils de poudre et nous dûmes nous contenter de cet acte de bonne
volonté. Il fallut donner encore des cadeaux a ceux qui nous rapportaient notre bien. Voilà la manière dont les indigènes rendent la justice ; on nous vole et il noas faut encore remercier et payer.
Massacre d'un Krouboy. — Les noirs nous tenaient cependant rancune de notre fermeté; ils se vengèrent cruellement quelque temps après. Un jour, cinq Krouboys, blessés, harassés de faini et de fatigue et portant sur leurs épaules un des leurs, la tète ensanglantée, arrivèrent à Ambrizette, venant de KinsemLo. Voici ce qui s'élait passé : le gérant d'une factorerie anglaise de Kinfembo, ayant besoin de ses Krouboys à Ambrizette et n'ayant pas d'embarcation pour les y conduire, résolut, par la plus coupable des légèretés, de les envoyer par terre, sans armes et cela sans même les faire accompagner par un chef du pays. Ces noirs, toujours braves et audacieux, n'avaient fait aucune objection. Tout alla bien d'abord ; les naturels qu'ils rencontraient, les regardaient avec crainte et d'un œil défiant, mais passaient leur chemin. Les Krouboys suivaient la plage, d'abord parce qu'ils ne connaissaient pas la route et ensuite sans doute pour éviter de passer dans les villages. Cependant le bruit de leur voyage se répandit bientôt de tous côtés ; les gens du pays se réunirent au village des Pierres pour leur barrer le chemiu ; un chef leur demanda des marchandises pour leur livrer passage. Les Krouboys refurèrent et menacèrent de renverser C3ux qui les arrêteraient; la dispute s'envenime; une lutte s'engage et les pauvres Krouboys, sans armes, isolés au milieu de cette contrée qu'ils ne connaissent pas, assaillis par une population entière et bien armée , résistent comme ils peuvent pendant quelques instants et s'enfuient, emportanlsur leurs épaules un des leurs blessé ii la tète. Ils furent poursuivis à coups de pierre jusqu'à quelques lieues d'Ambrizetle; là, quelques chefs, craignant avec raison les représailles des blancs et des Krouboys de ce point, les secoururent et les protégèrent jusqu'aux factoreries.
QUATRE ANiNÉES AU CONGO
Tous les Krouboys d' AmbrizeLte, au nombre de vingt-quatre, étaient dans une fureur épouvantable ; ils ne parlaient que de brûler tous les villages et de massacrer tous les naturels du pays. Les blancs avaient eu soin de leur enlever leurs armes et parvinrent, non sans peine, à les calmer. C'eût été provoquer une guerre généiale ; nous nous serions certainement joints à eux. Toute la contrée serait tomljée sur nous et, avant qu'un navire de guerre eût pu être prévenu, nous eussions été pillés et brûlés. Le plus sage était donc de se tenir coi, d'autant plus que les lâches assaillants de cette petite troupe demeurent un peu loin d'Ambrizette; je doute fort qu'il s'en risque aucun ici de longtemps.
Ues Krouboys heureusement sont bientôt partis; exaspérés contre le gérant qui les a exposés, ils lui ont demandé leur paiement, leur rapatriement et une grosse indemnité. Il dut s'exécuter, sous p|ine de se voir exposé à, se trouver à l'avenir dans l'impossibilité d'engager de nouveau des hommes de cette nation à son service,
La tranquillité s'est rétablie peu à peu ; le commerce a repris , nous achetons beaucoup d'orseille. L'ivoire arrive, vous savez que c'est un des produits les plus importants et les plus riches que nous exportions. C'est au sud du GoTigo et jusqu'à Saint- Philippe de Benguela que se trouvent les plus grandes défenses du monde. On en dit l'ivoire moins beau que celui de l'éléphant des Indes; mais j'ai peine à le croire. On ne se doute pas de la dimension véritablement phénoménale que peuvent acquérir ces dents. La plus be'le que j'aie vue jusqu'à présont,posait 63 kilos et mesurait 2 mètres 50, mais ceci est une exception ; on en voit souvent de 40 kilos, quelquefois de 50, mais la moyenne est de 15 à 21. Comme nous l'avons déjà dit, les caravanes qui nous apportent l'ivoire ont souvent trois ou quatre mois de marche. Je sais bien qu'il faut tenir compte de la difficulté des chemins ; mais, d'après ce que disent les M'fuma, la plus grande partie des dents qu'ils nous apportent vient de plus loin encore
QUATRE ANNIÎF.S AU CUKOO
et leur est confiée par des noirs tout nus qui voyagent toujours, en pirogue (sans doute les habitants du haut Congo).
Voyage àKinzaô. — Le 15 avril je partais en hamac pour Kinzaô, point situé au nord d'Ambrizette, Après avoir franchi la rivière Ambriz et passé le village de Kinkoul dont les habitants vinrent me saluer, pendant que les muleks criaient en suivant le hamac : Equa, equa, Mundelé sieur Charles, nous traversâmes, à mon grand étonneinent, de grands champs de maïs, des plantations de manioc et d'arachides. Des femmes, en assez grand nombre, labouraient la terre avec leur petite hache pendant que d'autres, accroupies autour d'un feu, faisaient sécher du manioc cuit qu'elles avaient étendu sur une pierre au soleil. De temps à autre, nous croisions de petites troupes d'indigènes, de jeunes femmes, leurs enfants à cheval sur leurs reins, et portant des bananes dans une coupe en jonc tressé, posé en équilibre sur leurs têtes. Ces coupes ou mouielas sont si bien travaillées, qu'elles ne laissent pas échapper l'eau qu'on y met. Tous se rangaient pour laisser libre le petit sentier qui sert de grande route aux nègres; les hommes saluaient et les femmes regardaient curieusement.
Vers neuf heures, nous traversions le village de Kinliniangulo et nous arrivions pour déjeuner à Mocoul. Ce point est assez important. Fondé par les Portugais évadés d'Ambriz pour la plupart, ils en forment à peu près, à eux seuls, la population blanche. Les factoreries, au nombre de cinq, sont situées à l'embouchure de la rivière Lelunda. Ces établissements sont loin d'avoir l'importance de ceux d'Ambrizette. Je m'arrêtai à la première porte venue ; nous fûmes bien accueillis et, les porteurs un peu reposés, nous continuâmes notre voyage.
Jne série de marais sépare Mocoul do la rivière; les hamacaires les traversèrent ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe. Le fond était vaseux, souvent ils glissaient, nous n'aA'ancions qu'avec peine et je craignais, à tout moment, d'être précipité dans l'eau. Plusieurs fois, et quoique mes hom-
mes eussent eu soin d& placer sur leur tête le bambou du hamac, je semis une fraîcheur désagréable en envahir le fond. Enfin, nous prenons pied, sans autre incident, au bord de la rivière qu'il fallait traverser un à un sur un canot de pêcheur. A genoux, assis sur mes talons, des deux mains cramponné à ce mauvais tronc d'aibre, je passai le premier. A vrai dire, je n'étais guère rassuré, chaque coup de roulis me faisait perdre l'équilibre et je craignais à tout moment de chavirer. Il me semblait voir des caïmans, la gueule ouverte, guetter mes moindres mouvements. Cependant nous approchions de la rive opposée et, me sentant plus tranquille, je me relevai : mais ce fut pour aller m'étaler tout de mon long sur une armée de petits crabes rouges qui fuyaient; j'en écrasai au moins une dizaine, j'étais plein de vase et furieux de la maladresse de mon passeur, qui, au lieu de ralentir sa marche au moment d'atterrir, ne s'était préoccupé que de franchir le bas fond qui borde la berge.
Le coquin avait repris le large. « Va chercher mes porteurs, » lui criai-je :« Signor me paiera? » fit-il, indécis. Je fus obligé de lui faire un bon de six bouteilles de genièvre. Le transbordement dura plus d'une heure. Enfin, nous repartîmes au grand galop. Le soleil était brûlant, les marais répandaient une odeur infecte, il n'y avait pas un souffle d'air, et la - réverbération de la lumière dans cette maudite rivière, que nous côtoyions, me brûlait les yeux. Avec quel bonheur gagnâmes-nous la plage. J'étais cou- ■vert de coups de soleil, sur le visage, sur les mains; j'essayais en. vain de me garantir avec mon mouchoir, mais le vent qui soufflait du large me l'enlevait toujours, j'avais la tête en feu, la bouche sèche et des frissons glacés parcouraient tout mon corps. Une fièvre ardente se déclarait. A Kimpoasa, sur un tout petit plateau au pied de la falaise, se trouvait une factorerie où je pus me rafraîchir. Enfin, à 8 heures du soir, nous arrivions à liinzào.
La fièvre dura six jours, à la suite desquels la saine se déclara. C'est une espèce de décomposition du sang
qui attaque, au moins une fois, presque tous les Euro* péons, après un séjour prolongé dans ces contrées. Celte affection dure de un à deux mois. Des plaies se forment et couvrent le corps, particulièrement les bras et les jambes, surtoutaux articulations. On se sert comme palliatif de savon sulfureux. G'*" soutient que le lait détermine souvent cette maladie. Le blanc qui est à Kinzâo, et qui en est atteint de puis longtemps, mange beaucoup de fromage de chèvre qu'il fabrique de la manière suivante. Après avoir rempli un grand bol, il y plonge la peau bien nettoyée du géiier d'une poule. Le lendemain, le lait caillé ayant pris une certaine consistance, il le verse dans une boite en bois qui lui sert de moule. Quelques jours après, le fromage est prêt à être mangé, et c'est un régal pour nous.
Kinzâo est situé au pied de la falaise, très haute au sud de la baie de Mavguo Grande, et qui va en diminuant vers le nord jusqu'à ce qu'elle rejoigne les falaises rouges qui se prolongent jusqu'au cap Padron.
L'établissement est construit partie en planches d'Europe, partie en matériaux du pays, et all'ecte la disposition générale adoptée par les blancs. D'un côté, perpendiculaire à la mer, la maison d'habitation terminée par le magasin où fétiche des marchandises. A quelque 30 mètres, parallèle à ce bâtiment, s'élève le magasin des produits; la cuisine, la cambuse les relient entre eux, et derrière se trouve un jardin assez grand, semé de choux, de radis et de salades qui ne réussissent pas.
Le sol, formé de sable, est très désagréable à la marche. Un autre blanc est établi depuis de longues années à Kinzâo. En grimpant le long d'un sentier assez escarpé, on atteint le haut de la falaise dont la pente est très rapide, et on arrive bientôt à la factorerie de maître JoTin bâtie dans un renfoncement de terrain, au bout d'une belle et large avenue de 300 mètres au plus. John ett un vieux négrier. Ce bonhomme ni noir ni blanc, ~ etje serais bien en peine de dire de laquelle des doux couleurs il tient le plus, — a passé sa vie en Afrique et y mourra très probable-
QUATRE ANNÉES AU CONGO m
ment. Dès mon arrivée, j'avais élc hii fairo visito et il nous avait reçus avec une grande aflabilité. Nous dûmes embrasser ses femmes, jouer avec son fils, petite eanall e de mulâtre de beaucoup d'avenir. Son habitation n'a rien de particulier ; cependant John possède un troupeau de moutons, quarante têtes environ, quanti é de canards, mais le pauvre homme en a perdu une soixantaine à la suite d'une épidémie. Je comprends son chagrin, tous ces animaux constituent une véritable richesse dans ce pays où on a grand'peine à se procurer des vivres. Des poules, il en avait partout, nombre de gros porcs, des truies pleines suivies de nombreux marcassins, fouillaient, en grognant, le fumier et se vautraient dans les eaux sales qu'on jetait de la cuisine.
John est petit, maigre; son visage jaune est tel'ement ridé, que c'est à peine si l'on distingue ses yeux enfoncés, mais vifs encore, malgré son âge avancé. D'oii vient-il, de quelle nation est-il? Nul ne le sait. 11 est ignorant comme un nègre, se nourrit comme eux, presque exclusivement de légumes; il vit avec de vieux esclaves qu'il a achetés du temps de la traite, qu'il a élevés, auxquels il a donné des femmes qu'il partage paternellement avec eux. Il demeure au milieu de toute cette famille, heureux d'être au monde, aimant le pays où s'est écoulée une partie de son existence et ne pensant qu'à y finir ses jours.
Les baracons. — La traite. — Un jour, John nous proposa d'aller visiter les anciens baracons. Après avoir pris congé de ses femmes, qu'il nous avait, du reste, offert galamment, — elle coquin en ade très jolies, — nous paitimes en hamac. Après une course de une heure et demie environ au milieu des bois, nous débouchâmes sur un plateau où de légères fondations, de grandes places arides, de temps à autre une fourquille indiquaient que là avaient existé des établissements. On désigne sous le nom de baracons les comptoirs des né.;riers au temps de la traite. Kinzâo était autrefois un Ofs Krands marchés de ces con-
QUAXRIÎ ANNERS AU CONGO
trées pour le commerce des esclaves. Notre guide l'avait connu au temps de sa splendeur et nous raconta qu'il y avait gagné beaucoup d'argent qu'il avait été manger ensuite à Sierra-Leone. Ces vieux négriers parlent toujours avec enthousiasme du temps de la traite. Gomme on vivait bien alors ! l'or abondait, on jouait un jeu d'enfer, on ne se privait de rien, les conserves les plus délicates couvraierkt les tables ; les cambuses regorgeaient de vins et de liqueurs. Enfin, à les entendre, c'était un vrai paradis. Le pays de Kinzâo était merveilleusement approprié au commerce des noirs. Les baracons construits près de la mer, mais sur une haute falaise, étaient cachés à la vue des navires de guerre par les grands arbres et les bois qui s'étendaient entre eux et le rivage. Il était impossible de se douter que là s'élevaient de grands bâtiments regorgeant de gibier humain. John était tout attendri en pensant à ce bon temps, envolé pour jamais, hélas! Il nous donna quelques détails intéressants. Un nègre ordinaire coulait 20 pièces environ que l'on payait partie en fusils, poudre et tissus ; le reste en tafia ou verroterie, le tout représentait environ 40 fr. Un adolescent valait de 12 à 15 pièces. Ces malheureux, achetés par les habitants de la côte aux noirs de l'intérieur, étaient pour la plupart des prisonniers de guerre, de pauvres diables accusés de sorcellerie et des esclaves des grands du pays. Presque tous- venaient du fond de l'Afrique. Quand ils arrivaient, on les palpait, on les (xaminait, on les scrutait, puis, le prix arrêté et réglé, on les attachait par groupes et on les empilait dans les baracons; on les gardait ainsi, les nourrissant (le riz principalement, jusqu'à ce qu'un navire soit signalé. On les embarquait alors deux par deux, dans des pirogues du pays qui chaviraient quelquefois dans la barre et, comme ces malheureux avaient les mains attachées derrière le dos, ils se noyaient.
La traite une fois abolie et les croiseurs faisant la " chasse aux négriers, les marchands de chair humaine furent souvent obligés de faire voyager leurs esclaves pour
les emmener dans les lieux d'embarquements lointains. On les enchaînait alors par filières de dix. De Kiiiz;io,ces noirs étaient souvent diriges dans le Congo, le grand nid de la traite, pour y être embarqués sur les navires qui trouvaient un refuge dans les nombreuses criques de ce large fleuve où n'osaient pas s'aventurer les navires de guerre.
Ce qui surtout contribuait à rendre ce commerce odieux, c'est que les malheureux esclaves, persuadés que les blancs, chtz qui on les envoyait, les mangeraient, étaient épouvantés du sort qui les attendait et ne reculaient devant aucun moyen pour s'échapper. Les négriers furieux, et pour qui, du reste, ces noirs n'étaient qu'une marchandise comme une autre, se livraient sur eux à toutes les atrocités d'une vengeance sans frein.
Depuis plus de vingt ans la traite a complètement disparu de ces contrées, et les peuples civilisés ont trouvé dans l'exploitation des richesses végétales de l'Afrique une large compensation au commerce immoral et barbare qui les y avait attirés.
Les noirs de Kinzâo sont des Mussorongos et se distinguent des autres tribus de la même famille, en ce qu'ils portent presque tous de grands anneaux d'étain aux oreilles, et, aux pieds, des manilles du même métal. Celles des pauvres sont en verroterie, celles des riches en fer ou en cuivre. Celles du marfouk Canga sont même en argent. Ils fument peu, mais prisent beaucoup; ils sont grands et bien faits, comme les gens d'Ambrizette dont ils diiîèrent peu; leurs coutumes sont les mêmes et ils parlent, à bien peu de chose près, le même langage.
Au nord de Kinzâo se trouve, à quatre heures de hamac, Manguo-Grande où se sont établis quelques traitants portugais; plus au nord encore, Manguo-Âkkele (petit), puis Cabeça de Cobra, dernier établissement au nord jusqu'au cap Padron. Les Mussorongos, dont font partie les nègres pillards de l'embouchure du Congo, habitent tout le pays compris entre ce fleuve et la rivière Ambriz.
Le pays des I^Iichicongos s'étend jusqu'à la rivière Lhoze, il est limité au nord par la rivière Ambriz et à l'est par le
OUATIiE ANNEES AU CONGO
haut Congo, La contrée, au sud delà rivière Lhoze, jusqu'à Sainl-Paul-de-Loanda, est habitée par les Mossulos.
Le nord du Congo jusqu'à Ponla- Negra appartient aux Cabyndes. Puis vient le royaume de Loango, qui n'est séparé des M'Pongés et des Gabonais que par les peuplades désignées sous le nom de noirs de Mayumba.
iprès un séjour de deux mois à Kinzào, je retournai à Ambrizette sur un paquebot de la maison. J'emportais un taureau et une vache, que nous avions eu toutes les peines du monde à embarquer. Ces animaux paissaient tranquillement dans leur kintal et, au moyen d'un lasso, nous étions parvenus à nous emparer de la vache assez facilement. La corde enroulée autour de ses cornes, une vingtaine de nègres attelés à l'autre bout l'entraînèrent peu à peu, malgré sa résistance, vers le lieu d'embarquement. Rien n'était amusant comme de voir tous ces noirs tirant de toutes leurs forces, lorsque l'animal, arc-bouté sur ses jambes, s'arrêtait en beuglant, puis se sauvant à toute vitesse, quand, cédant tout à coup, il courait sur eux au grand galop. Enfin, après mille efforts, nous parvînmes à le hisser à bord. Nous avions espéré que le màle attiré par les beuglements de sa compagne la suivrait à la nage. 11 n'en fut rien, sans doute l'amour conjugal n'a pas de ses dévouements. Mais, , toutes Les illusions sont pardonnables à dix-neuf ans. Peutêtre aussi ces animaux se sont-ils mariés par convenance ou par nécessité , étant les deux seuls de leur espèce à 50 lieues à la ronde.
Quoiqu'il en soit, ce ne fut que dans l'après-midi que nous parvînmes à nous emparer du taureau, et cela d'une manière assez originale. Je m'étais posté, armé d'un lasso, à la porte du kintal. Mon compagnon, placé de l'autre côté, tâchait, mais inutilement, de l'attirer. Tout à coup l'animal prit son élan. Je n'eus que le temps de lancer le nœud coulant et, tirant de toutes mes forces, aveuglé par la poussière : « A moi, à moi, m'écriai -je. Je le tiens. » Hélas ! quelle ne fut pas ma surprise quand je m'aperçus que ce que je tirais avec tant d'acharnement, c'était mon paavre
ami qui faisait de vains efforts pour se relever. Je vous laisse à deviner qui resta tout penaud; non, jamais nous n'avons ri d'un tel fou rire.
Cependant, revenant à la charge, nous approchâmes du taureau qui, calmé, broutait Therbe tranquillement au pied d'un arbre. Le lasr o, bien lancé cette fois, s'accrocha à ses cornes et, nous servant du tronc de l'arbre comme pivot, nous essayâmes d'enrouler la corde; l'animal courail derrière nous, mais nous galopions plus vite que lui, et finalement nous restâmes les vainqueurs du tournoi.
Funérailles d'un prince. — Il était environ dix heures du matin, lorsque les sons d'une musique étrange vinrent frapper nos oreilles. Une bande de nègrts, que nous distinguions assez mal dans le lointain, se dirigeait vers la maison, s'arrêtant à toutes les factoreries. Nous reconnûmes bientôt un enterrement ; le mort devait être un grand personnage, à en juger par l'appareil déployé autour de son convoi, à la foule qui l'entourait, aux cris qu'elle poussait et aux nombreux coups de fusil que l'on lirait en son honneur.
Le corps était étendu sur une claie, que portaient quatre hommes robustes, sans doute des esclaves du défunt. I; était vôlu de ses plus beaux atours, des pièces entières de tissus lui servaient de coussin; sa tète était couverte d'une barette de prince et ses pieds étaient chaussés de souliers. Des musiciens précédaient le convoi, soufflant de toute la force de leurs poumons dans des cornes d'antilopes et des dents d'éléphants percées ; le son que produisent ces oliphants de grandeurs différentes est sourd et très original ; il n'aurait pas été désagréable, s'il avait été moins fort et sans l'accompagnement assourdissant des tambours.
Devant le corps marchaient les parents et les amis du défunt. Tous les membres de son village suivaient. Les hommes tiraient des coups de fusil, les femmes pleuraient et chantaient. Une vieille, toute nue et complètement ivre, dansait d'une, façon grotesque; elle riait, pleurait, fumait
et buvait sans cesse. Je crois que c'était la mère du défunt.
Le cortège s'arrêta devant la factorerie ; un linguister vint nous demander du tafia. 11 était gris, ainsi que presque tous ceux qui l'accompagnaient. Je pensais à tout moment que les porteurs allaient laisser tomber leur mort, car, pour attraper quelqnes gouttes de tafia, ils criaient, se disputaient et se battaient, chacun voulant tirer de son côté.
Un enterrement no serait pas convenablement fêté, si les nègres n'enterraient leur raison avec leur mort.
Après que nous eûmes fait présent d'une caisse de genièvre, le cortège continua sa marche vers la plage, oii est situé le cimetière, que je visitai le lendemain. 11 existe deux champs funéraires à Ambrizette ; le premier, celui réservé aux esclaves, est situé dans les sables au bord de la mer ; l'autre, celui des chefs et des hommes libres, se trouve non loin de la rivière, derrière les marais qui séparent la mer du continent proprement dit. De grands bambous, plantés çà et là, indiquent les tombes; ce sont de simples petits monticules de galets, couverts d'une caisse contenant les oljjets les plus divers; les galets servent à protéger le cadavre contre la voracité des hyènes; quant aux objets qui ornent les tombes, tels que bouteille pleine de tafia, pipe bourrée de tabac , ils feraient supposer que ces sauvages ont l'instinct d'une autre vie; si j'ai bien saisi les mœurs de ces gens-là, je crois qu'on peut en conclure ceci : les nègres ont peut être eu une sorte de religion; mais certainement ceux qui habitent la côte ont oublié leurs anciennes croyances. Au contact des blancs, la religion qu'ils tenaient de leurs pères a peu à peu disparu ; les traditions se sont perdues, mais ils ont conservé les coutumes en usage chez leurs ancêtres et ils continuent à les appliquer, sans se rendre compte de leur signification. Ils sont enfin descendus au plus bas échelon de la raison humaine. Ce sont de véritables brutes.
Mais on se perd à chercher une explication aux actions de ces gens-là. Il se peut aussi qu'ils n'agissent que
sous l'influence du souvenir de ce qu'ils ont entendu dire par des missionnaires, ou même que cette coïncidence ne soit que l'effet du hasard; mais on répugne à croire à tant d'abrutissement chez des créatures humaines.
Vous savez quel vice terrible décime ici, aussi bien qu'aux Indes, nos voisins les Anglais ; l'un d'eux, N"', vient de mourir complètement fou. Ce malheureux ne s'était-il pas avisé de placer sous son lit une vingtaine de barils de poudre, et de se coucher tous les soirs, sa pipe allumée à la bouche. Heureusement, on le trouva un jour, assis sur sa chaise, sa pipe entre ses doigts crispés ; il était mort, frappé sans doute, d'une congestion au cerveau. Quelque temps auparavant, il avait fait rouler a la pla^e, et vider dans la mer, les cinq ponchons de tafia qu'il possédait, disant qu'il ne voulait plus boire.
N*** avait à peine trente ans ; c'était, il y a trois ans, lors de son arrivée à la côte, un grand et beau garçon, frais comme une rose ; il était intelligent, instruit et parlait plusieurs langues. En ce moment, nous connaissons plusieurs de ses compatriotes, qui marchent à grands pas sur ses traces; à chaque visite qu'ils nous font, les ravages de la boisson sont plus visibles chez eux, c'est peine] de voir des jeunes gnns gentils, remplis de qualités, se ravaler ainsi à l'égal des brutes.
Ignorance et superstition. — On peut pardonner aux sauvages leur amour pour le tafia, mais ils en sont quelquefois, eux aussi, les -victimes.
Parmi les noirs attachés à notre factorerie d'Ambrizette, il s'en trouve un qui entra à la maison à l'époque de sa création, il y a une dizaine d'années. Depuis il ne l'a jamais quittée, s'est marié et n'a de considération que pour les Français. Oullào, tel est son nom, est le meilleur forgeron noir de la côte ; bon travailleur, mais d'une intelligence bornée, il est superstitieux et poltron au plus haut degré; très tranquille de son naturel, il semble toujours absorbé et rêveur. Je crois qu'il a quelque chose de détra-
QUAJItE ANNÉES AU CONGO
qué dans la cervelle, et son nom semblerait confirmer cette opinion, Oullâo, en flot, veut dire fou.
Un matin, il accourut tout effaié, en criant que son mulek était mort. Le pauvre diable était couché sur le dos ; la tête sur les genoux de sa maîtresse et entouré de tout le personnel, qui se lamentait.
Le corps était froid, mais les membres n'étaient pas encore raidis ; une lame de couteau, placée devant les lèvres, resta brillante. Cependant cette mort subite nous étonnait singulièrement; la veille, le pauvre garçon éiait gai et bien portant. Frappé d'une idée lumineuse, je courus chercher un flacon d'ammoniaque, que je passai à plusieurs repri.-es sous le nez du défunt, pendant que G*** lui en frottait la paume des mains et tout le corps. Tout à coup, le mort éternua bruyamment; je fis un bond en arrière; en même temps, hommes, femmes, enfants, tous ceux qui nous entouraient, se sauvèrent à toutes jambes, en poussant des cris d'épouvante : Eq^la taie, equa marne (ô mon père, ô ma mère), c'est le fétiche, le fétiche. La femme qui tenait la lèie sur ses genoux, l'avait lâchée brusquement; en tombant, elle por;a sur une pierre et quelques gouttes de sang tachèrent les mains de G**' qui relevait le corps et l'appuya contre un poteau. Pendant que je continuais mes frictions, on alluma un grand feu et Capïango ne tarda pas à reprendre ses sens ; les nègres étaient revenus, un à un, et le considéraient avec crainte. Nous apprîmes alors que, la veille, il avait bu outre mesure et s'était couché ivre mort. Probablement il était tombé en syncope, à la suite de cotte orgie. Sans notre intervention, et s'il éiait resté encore quelques heures en cet état, il aurait été enterré tout vivant.
Quelle terrible chose que l'ignorance. Quelques jours après, nous racontâmes à Capïango qu'OuUâo l'ayant cru mort, avait voulu l'enterrer ; il lui administra une volc'e de coups; mais ils n'en furent pas moins par la suite et comme auparavant les meilleurs amis du monde. Seulement Oullâo conserva toujours pour lui un certain res-
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pect mêlé de crainte. Il le croyait malgré tout, quelque peu sorcier.
L'habitude qu'ont les indigènes, à certaines époques de l'année, de brûler l'herbe pour la renouveler et la faire pousser, a failli causer de grands malheurs. Heureusement nous en fûmes quittes pour la peur.
La circoncision. — Que'que temps après l'aventure comique racontée plus haut, une après-midi, un grand hruit de grelots vint frapper nos oreilles. On eût dit une demi-douzaine de chevaux de blanchisseurs au galop. Une dizaine de petits garçons étaient" rangés devant la vérandah; le plus âgé n'avait pas douze ans, ils étaient vêtus de pagnes teints en rouge, attachés autour des reins par des ceintures de perles, comme eu portent les femmes ; leurs cous étaient chargés de colliers de verroteries de toutes formes et de toutes couleurs, de gris-gris de toutes sortes. Ils portaient des bracelets aux bras et des manilles aux pieds; leur petit corps était tout barbouillé de rouge. Je demandai en riaut aux vieux Némôs, ce que signifiait cette mascarade. « Ce sont des enfants qui partent pour l'intérieur, aQn de se faite circoncire, me répondit-il, ils reviendront hommes; ils viennent vous dire adieu. » Nous savions ce que cela signifiait et leur fîmes quelques petits présents. C***, vieux côtier, ignorait cependant cette coutume ; je la crois néanmoins générale, elle est sage et salutaire; mais elle ne doit pas être sans danger pour des enfants de cet âge. Je suis heureux de cette découverte ; ainsi chaque jour amène son contingent de faits curieux, que je décris scrupuleusement sous l'impression du moment.
Une noce cabynde. — Nous avons clé dernièrement témoins d'une cérémonie importante. Un dB nos Cabyndes se mariait; il avait choisi pour compagne une de ses compatriotes, employée d'une factorerie voisine, et avait été agréé, après être convenu du prix avec le père de la jeune
fille. Pendant deux jours, il y eût fête dans les deux camps. Les danses duraient toutes les nuits; ce fut une orgie continuelle. Le jour fixé pour la cérémonie, une procession sortit des cuisines de la fiancée. Elle se composait de ses parents et de ses amies; celles-ci vêtues de leurs plus belles étoffes et portant sur leurs têtes les plats qui devaient servir au repas de noce marchaient les unes derrière les autres, lentement sur une pièce de coton déroulée, qu'on avait étendue par terre, depuis le chimbeck de la future jusqu'à celui de son fiancé. Les plats qu'elles portaient contenaient du porc, le mets consacré dans toutes les "occasions solennelles, du mouton, des poules, du poisson, etc., enfin, une immense moanda, le mets favori des Cabyndes. Une large bande d'un riche tissu recouvrait tous ces plats et formait comme un vélum sur Ja tète des femmes, qu'elle reliait toutes ensemble. Un petit négrillon ouvrait la marche, que réglaient deux hommes placés de chaque coté, armés d'un sabre de cavalerie. Derrière le cortège venait la foule des Cabyndes d'Ambrizelte, les uns portant des m'bouda, ou dames-jeannes de tafia; les autres tirant des coups de fusil, en signe de réjouissance. La procession mit plus d'une heure à franchir les 300 mètres qui sépuraienl les habitations des jeunes époux. Le mari attendait entouré de ses amis, il reçut les arrivants d'un air grave, et l'on se mit à table. La fiancée était absente; c'était un curieux spectacle que celui de tous ces hommes et de toutes ces femmes accroupis sur leurs talons, mangeant, les uns avec une cuiller, les moins favorisés avec leurs doigts. Chacun avait une assiette, ce qui était un grand luxe. Ils riaient, causaient, mais surtout buvaient à outrance. Les deux sexes prenaient leur repas séparément; de temps à autre, les femmes se levaient pour servir leurs seigneurs et maîtres. Le souper terminé, la fiancée fut amenée par sou père, et confiée à son mari, qui disparut aussiiot pour la mettre au courant de ses nouveaux devoir?. Quand il lui eut longuement expliqué les attraits du mariage, qu'elle connaissait
depuis longtemps, au moins par ouï-dire, il levint prendre part aux réjouissances générales ; le jour baissait, peu à peu les fusils s'étaient tus, faute de poudre, la nuit se passa à chanter, à danser et à boire ; l'orgie fut bientôt à son comble et ce vacarme épouvantable dura jusqu'au jour.
Le mariage, chez les nègres, se traite comme une affaire. Le divorce existe, mais il est réglé par une loi très sage : si le mari a contre sa femme des griefs sérieux et avouables, il peut la renvoyer à son père, mais moyennant indemnité. L'indemnité est assez bien trouvée et je crois qu'en France on pourrait sans danger reconnaître le divorce en l'adoptant avec toutes les conséquences qu'il a chez les nègres. Combien de maris reculeraient devant cette terrible alternative! Chez ces peuplades, la polygamie existe au plus haut degré. La femme est une richesse, plus on en a et plus on est puissant ; ce sont des bras à faire travailler et qui rapportent sans rien coûter. C'est en outre un moyen d'influence , grâce aux liens de parenté qui unissent au mari les membres de la famille de sa femme. J'ai connu des chefs qui possédaient jusqu'à six femmes; mais il est à remarquer que toutes ne le sont pas au même titre; une seule mérite réellement ce nom, c'est en général la première, celle que le mari n'offre pas et avec laquelle les relations criminelles sont punies de mort. C'est la grande femme, comme on l'appelle ; son fils est un chef et l'héritier présomptif; ceux des autres femmes sont ses muleks, comme elles-mêmes sont sous la domination de la mère.
Mais je continuerai ce sujet à un autre moment. J'étais occupé dans ma chambre à écrire, lorsque le petit Miâla, couché à mes pieds, appela mon attention sur une scène bizarre qui se passait sous la vérandah. G***, assis, fume gravement sa pipe. Dans la cour etprès de la balustrade, en face de lui, se tient une vieille femine que je connais bien. La main gauche sur la hanche, la droite éiendue, le corps raide, un pied légèrement en avant, elle déclame.
Je n'entends pas ce qu'elle dit, mais C** rit à gorge déployée et l'interrompt de temps à autre. C'est alors qu'il faut voir les gestes et la figure de cette vieille; de ma vie, je n'ai vu pantomime si amusante; tantôt penchée en arrière,, e'ie relève la tète et prend un air fier et dédaigneux, impossible à rendre ; tantôt elle rit, mais d'un rire approbatif et protecteur, tout-à-fait comique ; d'autres fois elle est humble et suppliante, et, finalement, elle se jeta aux genoux de Charles et embrassa ses pieds. Je n'y tins plus et je sortis. Dès qu'elle m'aperçut, elle vint à moi en se traînant sur les genoux et baisant la terre; elle demanda une bouteille de tafia (anguala) en promettant de la boire d'un seul coup.
Dès que nous eûmes satisfait sa gourmandise, et ce fut avec plus de dégoût que d'étonnemcnt que nous la vîmes avaler, sans qu'elle en parût incommodée aucunement, une telle quantité d'eau-de-vie à 50 degrés ; elle fut prise d'une joie délirante; la voilà dans la cour, dansant de la manière la plus grotesque et avec les gestes les plus indécents, levant son pagne à tous moments et frappant à coups redoublés sur son postérieur. Nous finîmes par la faire mettre à la porte, ce que Tanda n'obtint que par la force. Au dehors, elle criait encore et nous menaçait avec le poing.
Une dispute a eu lieu dernièrement à la Ki7itanda (marché), entre les gens du pays et des nègres de l'intérieur; des coups de bâtons ont été échangés; ces derniers, furieux mais craintifs, se tenaient surtout sur la défensive se sachant au pouvoir de leurs adversaires. Enfin, quelques chefs vinrent à propos mettre fin à ce conflit, qui menaçait de dégénérer en bataille.
Ces sortes de querelles sont rares. Les nègres de l'intérieur se savent les plus faibles, et ceux de la côte, ne vivant que du courtage qu'ils prélèvent sur les produits qui leur sont apportés, comprennent bien que, s'ils les maltraitent, ces noirs iront les porter ailleurs.
Du costume et des mœurs des naturels. — Ainsi que vous le verrez par les photograjjliies nombreuses que
j'ai rapportées, les hommes portent un morceau d'étolfe, où pagae, blélé, attaché autour des reins par une ceinture en drap, rouge ou bleu. Ces pagnes leur descendent jusqu'à mi-jambe. Souvent, pendant la cassiinba ou l'époque des froids, et quand ils sont riches ou seulement aisés, ils portent sur les épaules un large morceau de cotonnade, ou de drap dans lequel ils s'enveloppent le buste, quelquefois d'une manière très gracieuse; ils se parent le cou de colliers plus ou moins précieux dont ils enfilent les perles dans des barbes d'éléphants ; à leurs poignets sont passés des bracelets en cuivre et surtout en fer ; ils ne marchent jamais sans un sabre de cavalerie, d'infanterie ou au moins un bâton. I-es riches portent souvent des chapeaux de feutre, quelquefois même, mais bien rarement, une jaquette qu'ils tiennent de la muniQcence d'un blanc ou qu'ils lui ont volée. Un parapluie est un grand objet de convoitise. Il n'est pas rare de rencontrer un indigène vêtu simplement d'un méchant haillon en paille du pays et se promenant gravement, un parapluie ouvert à la main... Et quel parapluie !
Les Michicongos, ou naturels d'Ambrizette et de Kinsembo, ne portent pas généralement de manilles aux pieds et de boucles d'oreilles comme les Mussorongos leurs voisins. Cette coutume se perd, si on remonte jusque chez les Gabyndes ; elle reparait chez les peuplades do Loango, au nord de Landana, et à Mayumba.
Les chefs et les hommes libres jouissent de certains privilèges, comme : de porter attachés à leur ceinture une peau de chat tigre ou autre et des grelots ou sonnettes. On reconnaît un prince ù une sorte de bonnet ou barrette qu'ils ont seuls le droit de porter et le privilège de conserver sur la tète môme en présence du blanc. Il est absolument défendu à tout noir, même au roi, de porter des souliers ; c'est là un sacrilège impardonnable qui mérite la mort. Les indigènes ne portent jamais de pantalons ; seuls, nos muleks s'alTublent de nos vieilles chemises ; posséder une chemise est toute leur ambition, ils la laissent tomber
par dessus leur pagne, de sorte qu'on dirait toujours qu'ils sortent du lit; ils n'ont pas même l'idée d'en cacher le bas dans leur blélé ; non ! plus on verra de la chemise et plus cela leur donnera de l'importance.
Les femmes sont vêtues, comme les hommes, d'un blélé ceint aux reins par une sextuple ceinture de perles blanches et bleues. Les jeunes filles ont, en général, la poitrine découverte; quant aux femmes mariées, elles portent sur leurs épaules soit une longae draperie, mais le plus souvent un petit mouchoir rabattu sur la poitrine et noué derrière le dos. Ont-elles un enfarit?... Elles le portent à cheval sur leurs reins dans leur grand pagne, qui prend alors la forme d'un sac, et vient s'attacher au dessus des seins. Cette déplorable coutume les comprime affreusement, et enlève, chez les femmes les plus jeunes, tout charme à cette partie du corps. Si l'enfant veut téter, un brusque mouvement des hanches le ramène sur le côté à portée de ce qu'il désire.
Les femmes portent des colliers, mais il est un ornement particulier à leur sexe ; c'est le bracelet en cuivre dont elles se garnissent les bras et surtout les jambes. Une femme riche et en grande tenue, porte plusieurs de ces manilles quelquefois énormes, en cuivre plein ; elle s'en couvre les bras jusqu'au coude, et les jambes souvent jusqu'à la hauteur du genou. C'est à peine si les malheureuses ainsi parées peuvent se traîner, et elles souffrent tellement que, malgré la précaution qu'elles prennent de se garnir les chevilles et les poignets de bandes d'étoffes, pour éviter le frottement et les écorchures, el es ont les pieds gonflés et en sang.
Si vous vous promenez dans un village, vous rencontrerez souvent des noirs de l'un et de l'autre sexe, le corps peint en rouge, soit partiellement, soit des pieds à la tête; le pagne teint de la même couleur. Ce sont des malades. Vous remarquerez peut-être aussi une femme qui a, en outre, des ronds blancs sur les tempes, au milieu du iront, sur le bout du nez; ce sont de jeunes mères qui viennent d'accoucher.
Le rouge est encore un signe de deuil, et alors la tête est complètement rasée (il n'y a pas de chauves chez les nègres). Dans tous les cas, les êtres ainsi barbouillés portent sur eux toutes sortes de fétiches ou amulettes : au cou, aux mains, aux pieds, à la ceinture. J'ai vu une jeune femme qui avait sous le menton un tel paquet de noix de palmes qu'elle était obligée de tenir constamment le nez en l'air. On ne peut imaginer l'effet que produisent ces sortes de monstres ainsi bariolés, la première fois qu'on en voit un.
Les saluts ont une grande importance chez ces sauvages et diffèrent complètement de ceux auxquels nous sommes habitués. Quand deux indigènes se rencontrent, quelque soit le sexe auquel ils appartiennent : 1" s'ils sont de même condition, ils se mettent à genoux et frappent trois fois dans leurs mains; c'est le bonjour; souventils n'échangent aucune parole; 2° si l'un des deux est supérieur à l'autre, il se contente de poser un genou à terre, puis, plaçant la main droite dans le creux de la main gauche, il agile les doigts de cette dernière. Enfin, si le roi croise un nègre quelconque, mulek ou homme libre, à peine 's'il incline en agitant les doigts de la main droite qu'il balance de droite à gauche, la paume dirigée vers la poitrine. Son partenaire, quelque soit son rang, se met à genoux et frappe trois fois dans ses mains.
Une femme blanche à Banane. — C'était le 15 septembre, date mémorable. Un navire mouillait sur rade. Une grosse surprise nous attendait. La pirogue qui fut envoyée ii bord ramena le capitaine et devinez... sa femme. Ouf! le gros mot est lâché... Oui, sa femme, ou du moins une femme blanche : avec une robe, un chapeau, des bottines, un petit pied grand comme ça. Arrière, nègres, ne souillez pas de vos regards impurs cet ange.., déchu. Blancs, accourez tous, examinez, touchez. Mais qu'ont-ils donc? ils semblent tout choses. Ah! c'est que depuis deux, quatre, six, dix ans, les pauvres diables ont
été privés de la vue et de la société Je leur compagne ordinaire, et ils tremblent, les sauvages. Il est, en eflet, curieux de constater l'effet que produisit sur nous une visite aussi inattendue. Nous tournions sans cesse autour d'elle, c'était à qui l'entretiendrait; chacun s'étudiait, veillait sur sa conversation ; on soignait sa toilette. Enfin, nous pensions à mille détails que nous négligions complètement quand nous n'étions qu'entre nous, tant il est vrai que la société de la femme est utile à l'homme, polit ses mœurs et met un frein à son laisser-aller.
Quant aux noirs, ils se pressaient aux portes et aux fenêtres, à tel point qu'il fallut fermer tout, et mettre les Krouboys en sentinelle pour éloigner les curieux.
Quand cette dame sortait, il fallait lui frayer un passage à travers les groupes d'indigènes qui se refermaient immédiatement derrière elle. Cela me rappelait Paris, les badauds et les gamins sur les boulevards, quand passe un Chinois ou un Arabe. L'étonnement des nègres était extrême, mais rien ne saurait donner une idée de l'effet que produisait cette merveille sur les négresses. • Equa, cqua mundelé ningue. Oh! oh! la femme blanche, » faisaientelles en frappant sur leur bouche entr'ouverte et faisant' claquer leurs doigts en signe d'admiration.
Elles s'en allaient heureuses et fières, quand elles avaient pu toucher ses vêtements. Les mères lui présentaient leurs enfants qu'elle embrassait gentiment, malgré leurs cris. Toutes étaient fort intriguées du costume de la blanche. Certes, elles auraient bien voulu lui enlever ses vêtements, pour voir si elle était faite comme elles; les nègres aussi, peut-être, n'en eussent pas été fâchés.
jMais, si la visite de cette blanche fut pour nous uns grande distraction, il n'en était pas toujours de même pour ce pauvre capitaine, et quand, tout joyeux, il embarqua cette jeune dame au Havre, il ne se doutait guère, sans doute, du boulet auquel il se rivait lui-môme Au bout de quelques jours de voyage, l'anarchie avait régné à bord. Les deux amoureux se disputaient du matin au
soir. Madame voulait commander, Monsieur ne pouvait y consentir, de sorte que toutes leurs discussions ne servaient qu'à affaiblir l'autorité du capitaine sur les matelots. Madame a un mauvais caractère et Monsieur voudrait bien se débarrasser d'elle. S'il trouvait quelque âme compatissante qui voulût bien s'en charger, il lui en serait on ne peut plus reconnaissant.
L*** a été encore volé. Outre le préjudice que cela nous cause, un tel incident a toujours une influence désastreuse. Un blanc qui se laisse prendre plusieurs fois, passe pour léger et négligent auprès de ses compatriotes, et perd tout crédit et toute considération dans l'esprit des nègres
Quelle vilaine race que celle de ces gens-ci ! Meniours, lâches, toujours prêts à voler, ils forment un ramassis de tous les défauts et de tous les vices. On cherche en vain à leur reconnaître quelques-unes des qualités que l'on retrouve chez les blancs, même dans les êtres les plus dépravés. Je me plais à croire que si les noirs de la côte sont pervertis, ceux de l'intérieur conservent encore quelque pudeur.
Malheureusement je suis peu en mesure d'étudier ces derniers. Cependant les rapports fréquents que j'ai avec eux, me permettent d'espérer que ces s-auvages possèdent quelques-unes des qualités qui distinguent l'homme de la brute. En tout cas, ils sont industrieux, j'en ai la preuve dans tout ce que j'ai rapporté du Congo. Ces étoffes en paille si bien tissées qu'elles semblent brodées, ces armes en fer, ces poteries nous viennent toutes de l'iniérieur. Les nègres du littoral ne savent rien, ne font rien, n'utilisent rien. Voler le matout dont ils vendent les produits, voler les blancs qui les emploient, se voler entre eux, voler toujours, voilà leur unique préoccupation.
Depuis deux années, à Ambrizette, les blancs ont pu réunir cinq bœufs. Chaque maison en possèle un et on les tue à tour de rôle. Le hangar ou plutôt la cour, ou kinlal, où couchent ces animaux, est contigu à notre factorerie et placé sous notre protection. A l'occasion d'une
fête, la mort d'un taureau avait été décidée. C'était un magnifique échantillon de la race de ces contrées et ce ne fut pas sans difficulté que les Krouboys parvinrent à s'en emparer et à Fattacher à un poteau. M***, un de nos compagnonSj s'était chargé de l'abattre. C'était un ancien militaire, un fanfaron dont nous n'étions pas fâchés d'éprouver la bravoure. Il avait fait tant de campagnes qu'il ne devait pas craindre le danger. Armé de sa carabine, il s'approche donc de l'animal d'un air digne de la haute fonction qui lui est confiée, se campe bien sur ses jambes, un pied en avant, braque le canon de son arme qui touche presque la bête, tremble légèrement... de joie et de plaisir sans doute, lâche la détente... le fusil et se sauve à toutes jambes avec l'animal à ses trousses; heureusement, il rencontre le poteau de la .cloche après lequel il grimpe prestement. Le taureau, du reste, ne l'avait pas suivi, mais galopait par lekintaL cherchant une issue. Les Krouboys, armés de leurs coupe-choux, s'étaient mis à sa poursuite et parvinrent à lui couper les jarrets. Le malheureux taureau courait encore sur ses deux moignons de derrière, traînant ses jambes après lui et répandant des flols de sang. Gela faisait mal à voir. Un coup de fusil, lancé par C"*, qui cependant n'avait pas été militaire, mit fin à son supplice, et sa chair n'en fut pas plus mauvaise. Mais M'''* n'en mangea pas de bon cœur. Chacune des bouchées qu'il avala était assaisonnée des quolibets les plus piquants : manquer une bête aussi grosse à bout portant et n'arriver qu'à couper la corde, c'était un coup malheureux et qui, du reste, aurait pu lui coûter cher.
Une cure étrange- ■ — Un jour que nous avions été faire une promenade au village, nous fûmes témoins d'une scène assez bizarre. Un nègre se tenait à genoux, appuyé sur SOS deux mains posées à terre, tandis qu'un autre, penclié sur son dos, faisait glisser ses poings de chaque côté de la colonne vertébrale depuis les reins jusqu'à la nuque. Ce manège durait probablement depuis longtemps déjà.
l. Ciun'terres en fer forge. — 2. IlacheLto de l'emiae pour la culture. — 3. Bouclier fait 'l'une earaparc de tortue. — 4. Violon de Cabynde et son archet. — 5. Fer de lance. — 6. Peigne en bambou. — 7. Vase en terre dont se servent les femmes. — 8. Pipe pour fumer l'iamba. — 9. Violon de Krouboys. — 10. Musique de l'intérieur surmontée d'un fiîtîche. — U. Pipe en terre. — 12. Harpe de Krouboys. — 13. Musique du Mussorongos. — H. 01 fant en ivoire. — 15. Oreillers de elief avec IVStichc. — 16. Oreiller - avec tiroir pour mettre la poudre sacrée. — 17. Lance.
quand nous les abordâmes. « Que diable faites-vous là? » demandâmes-nous. « Mon frère est malade, nous répondit lo masseur et je le saigne. — En le frottant? — Mais oui, » fit- il, fort étonné de notre question et il se remit à la besogne. Au bout de cinq minutes environ, et à notre grand ébahissement, quelques gouttes de sang jaillirent, en effet, du nez du patient et le masseur, se retournant vers nous triomphant, nous demanda du tafia. Nous lui donnâmes une bouteille de vin, mais nous rapportions un procédé de saignage inconnu probablement en Europe, et que, da reste, je n'engagerais pas à adopter, car ce massage doit être très douloureux. Notre médecin y allait dé toutes ses forces et la position du malade était fort désagréable.
Les nègres, du reste, n'ont pas que ce moyen. Ils se font des ventouses dont ils utilisent même la cicatrice pour en faire un ornement. Ils introduisent dans la plaie une matière quelconque, du piment, m'a-t-on dit ; la peau, en se refermant, se gonfle et forme une excroissance de la forme et de la grosseur d'une olive, qu'on aurait coupée en deux, dans le sens de la longueur. Les hommes se font ainsi des dessins sur la poitrine et dans le dos, mais ce genre d'ornement est surtout en honneur chez les femmes qui s'en garnissent l'estomac. J'en ai vu qui avaient aussi sur le ventre des circonférences concentriques, composées d'une cinquantaine de ces ventouses, auxquelles le nombril servait de centre. Elles s'entaillent de la même façon les fesses, les bras et quelquefois les Jambes.
Corps à corps avec une panthère. — Le lion qui
peuple le nord et le sud de l'Afrique ne vit pas sous ces latitudes. Le seul représentant de la race féline sous l'équateur, en Afiique, est, avec lo chat- tigre relativement peu dangereux, la panthère , qu'on rencontre souvent, dès qu'on pénètre un peu dans l'intérieur. Cependant, voici une aventure arrivée à G***, à Banane même, à l'époque où, le premier, il fondait un établissement sur celte pointe, alors presque inbabilée par les naturels.
lU QUATIIH ANNÉES AU CONGO
Je laisse la parole à G*** :
« C'était en 1860. Je proQtais du séjour d'un Anglais qui était venu passer quelque temps a\ec moi, pour aller faire une partie de chasse.
II Nous étions partis à pied, de bonne heure, emmenant un mulek qui portait nos provisions, consistant en quelques biscuits, une pou'e rôlie et deux bouteilles de vin. Nous ne tuâmes pas grand'chose dans la matinée. Cependant, l'heure avançant, la faim commençait à nous talonner et nous nous séparâmes pour chercher un endroit convenable afin de déjeuner. Nous étions alors dans les buis qui couvrent la colline que l'on aperçoit de Banane. J vançais, l'oeil an guet, l'oreille aux écoutes, me frayant péniblement un passage à travers les broussailles. J'arrivai bientôt sur les bords d'un petit ruisseau, et, en suivant les rives, je débouchai dans une petite clairière délicieuse. Je retournais pour aller à la découverte de mon compagnon, quand je me trouvai tout à coup en face d'une panthère. C'était la première fois que pareille rencontre m'arrivait, aussi fus-je fortement ému. L'animal, cependant, ne semblait pas pressé de m'attaquer; accroupi sur ses quatre pattes, il me regardait fixement en se battant les flancs avec sa queue. J'épaulai précipitamment et fis feu. Sans doute l'émotion fît dévier mon arme; car, bien que la monstre fût à peine' à vingt pas de moi, je le manquai. Il bonlit et me terrassa. Je sentais ses griffes s'enfoncer dans mon crâne. L'imminence du danger me rendant alors tout mon sang-fruid, je lâchai de saisir l'animal à la gorge et criai au secours. Par malheur, je n'avais pas de couteau. Cependant, j'étais parvenu à éloigner sa gueule de mon visage, mais les forces n'étaient pas égales et je me sentais perdu, quand un coup de feu retentit et la panthère s'affaissa sur moi. Je me relevai péniblement, le sang courait abondamment de ma blessure et inondait mon visage. Ma main droite était toute déchirée et saignante. Mon premier mouvement fut de me palper par tout le corps, puis tendant la main à mon compagnon, à l'anivoe
QUATRE ANNÉES Atî CONGO llo
inopinée et à l'adfesse duquel je devais la vie ; je le remerciai vivement. Comme moi, ayant rencontré le ruisseau, il eu avait suivi le cours, pensant avec raison trouver bientôt un endroit favorable qui nous permît tout à la fois de nous reposer et de nous rafraciliir. Il avait entendu mes cris et était accouru. L'Anglais, après avoir examiné mes blessures, poussa un joyeux hurrah de satisfaction, en constatant qu'elles n'étaient pas très graves. 11 me pansa à la hâte et nous revînmes à la factorerie, moitié me traînant, moitié à cheval sur le dos du mulek. Cependant, je dus garder le lit pendant deux semaines. Enfin, la blessure se cicatrisa, la fièvre disparut et je pus reprendre mes occupations. »
C*** nous montra les cicatrices qui couvraient sa main et son crâne sur lesquels les griffes de son terrible ennemi avaient laissé des marques ineffaçables