CHAPITRE V
La guerre de. 1870. — Danse des Krouboys. — Danse des Captivos. — Du fer et de son traitement. — Du moyen de civiliser les nègres. — Des privilèges des blancs. — Kinzoë bat le féticlie. — Les vers blancs. — A qui ressemble mon père. — Histoire d'un diable et d'un serpent. — Aventures de Louis au diable. — Un service de paquebots. — Les maringouins. — La guerre. — Bataille entre les Cabyndas.
La guerre ae 1870. — Ua navire de guerre français \ient de passer à Ambrizette, pour nous annoncer que la guerre est déclarée entre la France et la Prusse et nous engager à nous tenir sur nos gardes. Il avait capturé^ quelques jours auparavant, dans les eaux de Banane, un bâtiment marchand battant pavillon allemand. C'en est fait, le sort en est jeté, nos armées sont déjà sur la frontière. Espérons que les deux pays se contenteront d'une bataille décisive, nous n'en sommes plus au temps des grandes guerres de conquêtes et d'extermination. C'est du moins ce que je crois, en priant Dieu de protéger notre belle France.
Ce navire de guerre, un aviso, est à peine resté deux heures sur notre rade. Le commandant refusa de descendre à terre, sous prétexte qu'il était pressé. En cette occasion, l'excuse était admissible; mais qu'on me permette une petite observation. Le Gabon n'est pas très éloigné du Congo. Au Gabon, il existe une station maritime, composée de quatre ou cinq bâtiments à vapeur ; comment se fait-il que nous voyions si
rarement notre cher pavillon national flotter dans nos parages. De temps à autre, deux fois par an au plus, un bâ- ■ liment -vient à Banane chercher du charbon; mais là se borne sa courte -visite. La côte est un pays sauvage, malsain, triste, et ces messieurs préfèrent, je le comprends, aller directement du Gabon à 8aint-Paul-de-Loanda. Ces voyages-là sont fréquents; Saint-Paul, il est vrai, est une ville relativement gaie et agréable. Nous voyons quelquefois des croiseurs passer au large, mais ils ne s'arrêtent jamais, 11 a fallu une circonstance comme cette malheureuse déclaration de guerre à la Prusse. La seule démonstration dont on se souvienne est celle qui eût lieu à Kinsembo, il y a trois ou quatre ans. La factorerie de Régis ayant été pillée, la Bellone, frégate amiral, accourut et le commandant, descendant à terre avec son état-major et quelques matelots, obtenait immédiatement satisfaction des indigènes.
Rien n'est funeste à l'importance du nom français, comme cette négligence de nos gouvernants. Les nègres ne craignent les blancs et ne les respectent qu'autant qu'ils les croient puissants et à même de se défendre. Aussi, les - Anglais acquièrent-ils chaque jour une plus grande considération, et cela à nos dépens. Quoiqu'ils ne possèdent pas de station aussi rapprochée que la nôtre (la plus près est celle de cap CoasteCastle) , leurs navires se font voir souvent dans nos parages, ils y stationnent ; les officiers s'enquièrent des besoins des blancs, descendent à terre, enfin font acte de présence. On ne saurait croire combien ces petites démonstrations, peu compromettantes, font impression sur les indigènes qui en arrivent à ne nous considérer que comme les humbles serviteurs de nos puissants voisins. Je sais bien l'objection que l'on fera. L'Angleterre est une puissance essentiellement maritime ; sa marine est en nombre bien supérieure à la nôtre, j'en conviens ; mais n'estil pas pénible pour un cœur français de voir, par exemple, que pour entrer dans le Congo, nos capitaines sont ob igés de se servir de cartes anglaises? Je ne sais pas un mot de
QOtre organisation iriariiime, mais qui pourrait empêchei nos marins de venir, explorer, sonder, étudier ce magnifique fleuve, certainement le plus important de toute la cote africaine, depuis le Niger jusqu'au Gap. Nous y allons bien, nous, que l'on méprise, parce que nous y sommes dans un but mercantile. Loin de nous encourager, on repousse nos renseignements, et cependant, ne sommes-nous pas, en somme, les pionniers de la civilisation dans ces contrées sauvages, et n'est-ce pas à de hardis et aventureux négociants que la France doit d'être connue, respectée sur presque toutes les côtes africaines ?
Que nos officiers de marine, plus intelligents, plus instruits, au lieu de recueillir à la légère quelques renseignements souvent erronés sur les pays qui les entourent et de stationner inutilement au Gabon, viennent juger par euxmêmes de leur importance, des ressources qu'ils présentent; et alors les rapports qu'ils seraient en mesure de faire, serviraient de documents vrais pour ceux que ces questions intéressent. Ils répandraient la connaissance de . notre langue, augmenteraient l'influence de notre nom, et leur présence seule ajouterait à notre sécurité et à l'importance du commerce français.
On dit — car toutes les excuses sont bonnes : — le Portugal possède, nominalementc'est vrai, mais enfin à lui appartient tout le pays qui s'étend depuis Ambriz jusqu'au cap Négro, dans le royaume de Loango. Nous savons déjà quel est le genre d'autorité qu'il possède sur les noirs de Mossoul qui habitent le pays compris entre Ambriz et Loanda; mais, depuis Ambriz jusqu'au Gabon, non seulement le pays n'est pas sous sa suzeraineté, mais il n'y exerce absolument aucune influence. Bien plus, il est nombre de points oîi un blanc de cette nation ne peut même pas s'établir ; alors que nos nationaux, les Anglais, les Hollandais y sont acceptés avec joie. Il paraît que quelques gouvernements ont reconnu par traité au Portugal le droit de s'approprier toute cette partie de la côte ; cela empêche-t-il les Anglais d'y envoyer des navires, de proté-
QUATRE ANNEES AU CONGO Ht»
ger leurs compatriotes contre les indigènes qui sont libres, -r- dans toute l'acception du mot, — au besoin, contre les dégradados portugais, qui parviennent à s'écliapper d'Ambriz et s'établissent dans le pays? Non, non ! Eh bien! faisons comme eux. Notre grand défaut,"le voici; je le crois incurable, car il a pour cause notre bonheur : notre patrie est un des plus beaux pays du monde, riche en produits de toutes natures; il ne manque à ses heureux habitants rien de ce qui est indispensable à l'homme. Le Français naît, vit et meurt dans sa France. Si quelquefois il en sort, c'est pour faire une excursion chez ses voisins ; mais il s'en revient bien vite, plus amoureux que jamais de sa terre natale.
Est-ce l'Angleterre qui le retiendrait? Est-ce son pfile soleil ; sont-ce ses brouillards? Est-ce l'Anglais, dont la morgue le décourage et qui, lui-même, n'a qu'une pensée : celle de quitter le sol qui l'a vu naître ? Sera-ce l'Allemagne, quand, à chaque pas, il rencontrera par milliers des émigrants qui fuient une patrie qui ne peut les nourrir? Serace enfin l'Espagne, pays riche, il est vrai, mais dont les habitants ne savent pas ou négligent d'utiliser les ressources, dont les campagnes restent sans culture? - et où il sera toujours sur le qui-vive.
Partout il a entendu parler sa langue; la France est un objet de convoitise générale. Il se demande alors quelle idée saugrenue a pu la lui faire quitter, et, à peine en route, il rebrousse chemin.
Eh bien 1 voilà où je voulais en venir ; si loin que nous soyons de la patrie, ce sentiment survit au fond de notre cœur. Nos officiers pensent, sans doute, qu'on n'attachera pas une grande importance à leurs travaux et ils ne voient pas l'utilité de se donner du mal; on ne les encourage pas. Et puis, je ne sais par quel singulier travers nous négligeons les nôtres pour prôner les étrangers. Je suis trop ignorant, malheureusement, pour multiplier les exemples. Mais, en restant dans le cadre du sujet qui m'occupe, n'est-il pas vrai que tout le monde connaît Speck,
Barth, Livingston et tant d'autres? Combien y a-t-îl de Français qui aieat entendu parler du capitaine IVIage, de du Cliaillou, cet intéressant explorateur du Gabon, du brave René Caillé, ce jeune officier de marine qui périt si fatalement à la recherche des sources du Niger et qui le premier découvrit Tombouctou !
Fardon de m'être laissé emporter par le désir de Yoir notre nom porté fièrement dans le monde entier ; mais ceux qui ont voyagé beaucoup, constateront avec moi que nous ne sommes pas partout les prerniers et surtout qu'en bien des contrées, notre importance est loin d'atteindre le degré auquel nous pourrions prétendre.
Si la vie n'est pas toujours gaie, en quelque endroit de la terre que l'oa soit, il en existe certainement peu où elle le soit moins et aussi souvent qu'au 6° degré au-dessous de l'équatéur, sur la côte occidentale d'Afrique. S'il n'arrive pas de navire d'ici à quelques jours, nous allons nous trouver complètement sans ressources et, cependant, on ne peut être plus économe que nous ne le sommes.
Une cuillerée à café de saindoux au cuisinier pour chaque plat et des palmatorios, si c'est mauvais, voilà tout ce que nous lui donnons pour les assaisonner. Peu de blancs s'en contenteraient et je suis épouvanté quand je me souviens des quantités de beurre ou de saindoux qu'emploient nos cuisiniers. Il est vrai que les mets qu'ils préparent de cette façon sont meilleurs que ceux que nous fabrique Miâla ; mais peut-être arriverait-on au même résultat, si on leur donnait un peu moins de graisse et quelques palmatorios. Cependant, comme je n'ai pas la prétention de revenir on France, pour apporter de nouvelles réformes, je me contente de soumettre cette grave question aux méditation-6 des économistes.
Toutes ces boutades ne prouvent qu'une chose, c'est que nous sommes vexés d'être obligés de manger si mal.
M*"", un de nos compagnons, vient de nous quitter , c'est un brave garçon, mais dont la conversation, peu variée et prétentieuse, est fatigante. Et cependant, ce soir.
le repas fut particulièment triste; quand on est quatre au milieu d'an pays perdu, chacun occupe une large place dans l'existence commune. La seule ressource qui nous restait, était de dire du mal de lui. Avez-vous remarqué une chose ? Vous êtes trois, vous causez de bonne amitié, l'un de vous s'en va, les deux qui restent le mettent aussitôt sut le tapis. On épluche sa conduite, son caractère. EnCn, vous voilà seul, vous montez vous coucher en haussant les épaules et murmurant tout haut : Décidément , ce pauvre un tel, s'il voit hien la paille dans l'œil de son voisin, ne s'aperçoit guère de l'énorme poutre qui bouche le sien. Quel bavard, quel, etc., etc.
Danse des Krouboys. — Notre conversation, cependant, commençait à languir, quand un bruit formidable de casseroles brisées vint frapper nos oreilles. Les noirs de la maison, sans doute pour fêter le dimanche, chantent et dansent.
n était à peine neuf heures et nous allâmes assister à leurs contorsions. Ils étaient partagés en deux groupes distincts; l'un composé des Krouboys, l'autre des naturels de Bomah. Si, bien des fois, j'avais assisté aux danses des Cabyndes et à celles des noirs de l'intérieur, jamais je n'avais été témoin de celles que j'avais sous les yeux.
Les Krouboys attirèrent, tout d'abord, notre attention. Deux d'entre eux, assis sur un petit banc, tenaient entre leurs jambes des boites en zinc défoncées et, à l'aide de deux bâtons, ils frappaient à coups redoublés et saccadés sur ces instruments qui leur servaient de tambour et rendaient un son fêlé très fort, très criard, et très désagréable.
Nos cinq autres Krouboys, Pipe en tête, tenant chacun d'une main un sabre de cavalerie ou d'infanterie, de l'autre une machette ou un fourreau, trépignaient en cercle, le corps penché en avant et se balançant tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre. De moment en moment, ils poussaient des hurlements suivis de quelques mots accompagnés de simulacres d'attaque et de défense.
Chaque fois qu'ils passaient devant les musiciens, ils s'arrêtaient et redoublaient d'ardeur ; c'était une véritable danse de guerre, accompagnée de gestes de défi et de provocations. Ils étaient, je vous assure, beaux à voir, ces nègres robustes, armés, gesticulant, à la lumière blafarde de la lune, auprès d'un grand feu dont les reflets venaient se jouer sur leur peau noire. On eût dit des démons dansant le sabbat. On se sentait impressionné malgré soi en face de ces naturrs ardentes et indomptables. Nous ne nous lassions pas de les regarder.
Danse des captivos Bien différente était la danse
des gens de Bomali. Debout en cercle autour de l'un d'eux, qui semblait les diriger, ils chantaient, balançant doucement leurs reins de droite et de gauche, en avant, en arrière..Le chef échangeait des tapes dans les mains, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre; tous suivaient en cadence, en frappant dans les leurs. Deux nègres tapaieint avec rage sur un tambour qu'ils tenaient entre leurs jambes. Ces tambours sont faits d'un long tronc d'arbre creux et terminé en pointe. La partie large est recouverte d'une peau d'antilope sur laquelle on frappe avec les mains ; le son est fort, mais peu sonore et très peu mélodieux. J'ai vu de ces tambours qui avaient plus de 4 mètres de long.
C'était le 21 novembre 1870, une date dont nous nous souviendrons longtemps, hélas ! Une chaloupe mouille en rade d'Ambrizette. Elle apporte la correspondance. Comme nos cœurs battent pendant que L**' l'ouvre d'une main fiévreuse. Quelles terribles nouvelles elle nous apporte! nous avons été vaincus à Sedan et l'empereur s'est rendu avec 110,000 hommes. Que d'événements se sont succédé en si peu de temps ! Le lendemain, la déchéance de l'empire est prononcée, la république est acclamée. Mais que s'est-il passé depuis ? Les Prussiens vainqueurs marchent-ils sur Paris? La France, au contraire, a-t-elle repris l'offensive; a-t-elle enfin chassé de son sol tous ces maudits étrangers
qui "le souillent? Quelle anxiété est la nôtre, et savoir que vous tous êtes là risquant votre vie, pendant que moi, voti:e fils, votre frère, qui devrais vous défendre et vous protéger, je visici inutile à tous, à ma patrie! Quelle horrib'e chose que l'attente et que l'inceriitude! Nous avons voulu faire quelque chose pour nous unir à nos compatriotes, une pétition a été ouverte parmi nous et chacun est jaloux
d'apporter sa petite offrande, mais nous sommes si peu
Les Prussiens marchent sur Paris. Si vous aviez vu, à cette nouvelle, quelle rage impuissante se lisait sur tous les visages ! Ah! si la France n'avait pas été si loin, si nous avions seulement pu, nous partions, nous courions joindre nos efforts à ceux de nos braves soldats et de nos chers compatriotes. Nous allions avec nos frères et nos amis repousser l'étranger ou mourir en défendant le sol de la Patrie.
Je ne suis pas guerrier et, si l'on se battait en Prusse, peut-être n'irais-je pas avec plaisir... Mais, savoir notre cher pays envahi, nos maisons brûlées, nos compatriotes réduits en foule à la misère et ne pouvoir prendre une arme pour défendre sa patrie, hélas ! C'est une bien triste position que la nôtre, et qui sait combien de temps nous allons rester sans lettres, si les oommunications sont rompues, — une année peut-être.
A la suite de toutes ces nouvelles, triste, malade, j'avais perdu courage et abandonné la rédaction de ce journal ; mais je le repris bientôt, car, depuis plus de deux ans que je relate chaque soir les événements de la journée, ce travail est devenu plus qu'une habitude, mais une de mes plus chères et plus précieuses distractions.
Du. fer et de son traitement. — Nous savons déjà que les noirs de l'intérieur forgent le fer. Voici l'appareil dont ils se servent et que j'ai vu entre les mains du marfouk Canga à Kinzâo. Son muleka appris à s'en servir dans les tribus du haut Congo dont il est originaire, et il fait des clous quand on lui fournit le fer.
Cet appareil so compose de deux cylindres en bois creusés dans un tronc d'arbre et réunis à leur base par un tuyau de même matière percé de deux trous qui communiquent chacun avec une des boîtes. La partie supérieure de ces boîtes a été enlevée et remplacée par deux peaux de mouton fortement attachées aux cylindres. Pour se servir de l'appareil, le forgeron fait un trou dans la terre et le remplit de charbon de bois au milieu duquel il fait aboutir un tuyau en terre cuite. Il place la bouche du conduit en bois en face de l'orifice de ce tuyau, puis il s'accroupit et, saisissant dans chaque main une des peaux, il aspire l'air qu'il renvoie avec force en les soulevant et les baissant alternativement. Par le moyen de cette espèce de double soufflet, on voit que le jet d'air est à peu près continu. Quant au fer, le forgeron n'a que la peine de le ramasser, il existe dans l'intérieur à l'état natif et à la surface du sol, et cela dans beaucoup d'endroits et en grandes quantités, m'assurent les indigènes; mais je n'en ai jamais vu.
Un Portugais qui a séjourné longtemps au Bembe, point situé dans l'intérieur, à un mois de marche d'Ambriz, et où il existe de grandes mines de carbonate de cuivre ou malachite exploitées par le gouvernement portugais, me racontait que les naturels de ce pays épurent le fer en masses assez abondantes.
Ils se serviraient pour cela, s'il faut l'en croire, d'un fourneau plus grand, mais basé sur le principe de celui dont je viens de donner la description.
C'est une longue cheminée en terre dans laquelle on empile du charbon de bois et du fer. Au bas, se troifvent quatre orifices perpendiculaires, deux à deux, auxquels sont adaptés des soufflets en peaux de chèvre. Entre ces quatre soufflets sont percés quatre-autres trous par lesquels on recueille le fer en fusion.
Pour travailler le métal, les naturels se servent uniquement d'une pince grossière, d'une masse en guise de ma-"teau et pour enclume d'un gros bloc, le tout, en fer.
Ces noirs de l'intérieur m'inspirent beaucoup d'intérêt a
QUATRE ANNElîS AU CONGO
peut-être est-ce parce que je ne suis pas en rapports continuels avec eux; mais, quels que puissent être leurs défauts, au moins ont-ils des qualités qui font désirer de les connaître davantage. Ils possèdent une industrie ; leurs procédés, il est vrai, sont des plus primitifs, leurs instruments bien imparfaits, mais ils s'en servent avec une certaine habileté. Parmi les cimeterres, et les sagaies que j'ai rapportés, il en est de [formes curieuses et souvent gracieuses. '
Nous savons aussi qu'ils utilisent les Cbres de certaines plantes pour s'en faire des vêtements; ils les tissent, entremêlent les pailles de différentes couleurs, tressent les joncs et en font des paniers de mille formes diverses, utilisent le cuivre que nous leur vendons en baguettes, pour en faire des ornements à leurs armes, et des manilles à leurs femmes. Les noirs de la côte qui n'ont aucune idée de ces industries leur achètent souvent très cher les objets qu'ils savent fabriquer.
Si ces nègres sont restés sauvages, alors que presque tous les autres peuples progressaient, il ne faudrait pas en déduire qu'ils ne sont pas perfectibles. Le noir n'est pas inférieur au blanc, de naissance; les quelques petits enfants qui ont été élevés dans nos pays civilisés apprennent aussi facilement que nos petits blancs ce qu'on leur enseigne, et leur intelligence atteint le même degré de développement. Mais, pour cela, il est indispensable de les enlever à leur entourage dès leur plus tendre enfance. Quelques années plus tard, il n'est plus temps.
Du moyen de civiliser les nègres. — Quel profit ont tiré ces sauvages de leur contact avec les blancs? Aucun. Paresseux, voleurs, abrutis par la superstition, depuis des siècles ils ne se sont pas élevés d'une ligne sur l'échelle de l'intelligence humaine. Pour moi, je l'avoue, il n'existe guère qu'un moyen de les civiliser : ce serait de les éloigner de leur pays; par exemple; de les engager comme coolis. C'est ainsi qu'agissent avec les Krouboys les grandes mai-
sons de la côte et particulièrement les Anglais, et cela au grand avantage des blancs et des noirs. Malheureusement, étant connu le caractère poltron et lâche des habitants de ce pays, il est à peu près inutile d'y songer. Jamais ils ne consentiront à voyager. Malgré la disparition de la traite, malgré les preuves qu'ils ont chuquo jour de l'absurdilé de leur croyance, on ne peut leur ôter de l'esprit l'idée que nous les mangeons. En effet, que pouvionsnous faire de tous les noirs que nous avons achetés? On les transportait dans un pays plus sain et plus beau que le . leur, pour cultiver la terre, leur répétons-nous sans cesse. Les plus intelligents ne comprennent pas et haussent les épaules ou, s'ils comprennent, ils n'osent le laisser voir, de peur d'être accusés de connivence avec les blancs.
Ce qui, chez ces peuplades, frappe beaucoup les nouveaux arrives, c'est la prompte formation des enfants qui marchent au bout de quelques mois. A douze ans, ce sont de 1 petits hommes|; ils travaillent, font du négoce, s'engagent I comme journaliers pour coudre les sacs d'arachides, les 1 porter à la plage lors d'un embarquement. A quatorze ans, ; une fille est nubile; mais, disons-le bien vite, à vingt-cinq ' ans, c'est une vieille. Les femmes vivent, en général, moins ' longtemps que les hommes, cela vient probablement de ce qu'elles se marient trop jeunes.
A quoi tient cette précocité des jeunes négresses; est-ce un effet du climat ou de la constitution plus robuste de gens habitués à souffrir toutes les intempéries des saisons? Dans les pays chauds, les femmes sont généralement plus vite formées que dans nos pays du Nord, mais je ne pense pas qu'il en soit de même pour les petits enfants. Le développement intellectuel est-il dépendant de l'organisation physique? "Voilà un point qu'il serait intéressant d'étudier.
Encore un fait à noter : la couleur des nègres s'altère et prend un ton noir sale très visible lorsqu'ils sont sous le coup d'une émoiion très violente, — d'une grande terreur^ par exemple. Je parle seulement du visage. Vous savez combien ils sont superstitieux ; pour un empire, ils ne
QUATRE ANNEES AU CONGO m
voyageraient pas seuls la nuit; ils craignent les serpents, les fauves et surtout les sorciers.
Des privilèges des blancs. — Malgré les nombreuses exigences des indigènes et tous les tracas qu'ils nous causent, les blancs sont parvenus, avec le temps, à leur inculquer quelques bonnes habitudes qui nous aident à supporter leur contact continuel. Il en est une entre autres, — celle qu'ils respectent le plus et qui constitue un de nos plus chers privilèges, — il est sévèrement interdit à tout nègre de franchir, sans autorisation, le seuil do nos habitations, , surtout lorsque nous sommes à table. C'est fétiche, c'est- I à dire un droit sacré. Si un chef vient nous rendre visite ou a besoin de quelque chose, il s'arrête à la porte et dit : Bonjour. Sa présence annoncée, il se retire dans le chimbeck des marfouks et attend. Quelquefois le blanc lui fait signe d'entrer, c'est alors une grande faveur.
Le roi lui-même, s'il trouve les blancs à table, demande l'autorisation d'entrer leur serrer la main, puis ressort, ■attendant la fin du repas. Les salles à manger donnent toujours au dehors, les portes sont toujours ouvertes afin que les blancs puissent surveiller ce qui se passe chez eux. Les noirs de l'intérieur ou ceux qui, visitant rarement les blancs, ignorent cette coutume, viennent souvent nous relancer. « mundele, soumba langandanga ou ouenda foula touya (blanc achète la gomme élastique ou va payer la poudre). » Les muleks alors leur font signe de se sauver, courent après. « Equa, equa! mundâlé n'nuâ, nani endoké. (Oh ! oh 1 le blanc mange, c'est sacré), lui crient-ils d'un air effaré et les pauvres diables s'en vont tout honteux, effrayés, croyant avoir commis un sacrilège.
Néanmoins, à l'époque du grand négoce, les naturels insistent, les gamins se plantent devant la porte à nous regarder. En ce cas, Tambour, Niô et la petite Jeannette, s'armant de balais, courent sus aux insolents qui n'osent leur résister par crainte des blaacs et finissent nar nous laisser on repos.
Kinzoé bat le fétiche. — Un jour que, bien disposé, n'ayant rien autre à faire, je venais de me mettre à mon journal, je fus dérangé par le bruit que faisait, dans notro kintal, un diable d'Akouendé. Il criait de toutes ses forces, sifflant à tous moments en secouant une calebasse pleine de petites pierres. J'attendis d'abord patiemment; mais, loin de diminuer, le bruit allait augmentant; à la fin, surexcité au plus haut point, je bondis de ma chaise, plein de rage et courus sus au tapageur. Tout ce vacarme provenait de ce que Kinzoé avait perdu un pagne et battait le fétiche (expression consacrée pour invoquer), criant que celui qui le lui avait volé mourrait s'il ne le rapportait. Il tenait dans sa main un petit bâton surmonté d'un paquet de rubans de diverses couleurs au milieu desquels se trouvaient un sifflet, une main en bois sculpté et une calebasse. Tout en sifflant et agitant ce fétiche, il le flattait, le suppliait de lui être favorable et d'envoyer tous les maux à celui qui l'avait volé. Il n'y eut pas moyen de le calmer: il cria plus bas, s'éloigna un peu. Mais je fus forcé de le subir jusqu'à ce qu'il eût retrouvé son pagne.
Ce curieux système d'invocation réussit presque toujours. Que de fois je l'ai constaté! Cependant, les noirs né se font pas faute de tromper le fétiche. Un jour qu'on m'avait volé un canard, je fis exécuter cette cérémonie par le monassoussou (gardien de la basse-cour); le miracle s'accomplit, car, le lendemain, le canard était revenu au bercail.
Kinzoé n'est pas de ce pays. L'aspect de son visage suffit à l'indiquer. La peau de ses joues est fendue en lignes parallèles comme le museau des cynocéphales. Ce noir est originaire d'une tribu d'anthropophages qui habite fort loin dans l'intérieur, dans la direction du sud-est.
Un soir, vers cinq heures — nous étions alors à la fin novembre — comme nous fermions les magasins, nous aperçûmes une foule de naturels qui descendaient du village. Tout d'abord, cela ne laissa pas que de nous inquic-
■:er. Cependant, il y avait tant de femmes mêlées aux hommes, que nos craintes ne tardèrent pas à se dissiper. Nous apprîmes bientôt qu'un canot de pêcheurs s'était détaché par le milieu et qu'un des noirs qui le montait, couché sur un débris, se dirigeait vers le rivage en nageant avec ses mains. La nuit approchait à grands pas, le soleil venait de se coucher, et, sous ces latitudes, il y a peu ou point de crépuscule; de même que, presque toute l'année, à vingt minutes de diiférence près, les nuits durent douze heures , comme les jours. A sept heures, l'obscurité était donc complète; heureusement, la lune était dans tout son éclat, des milliers d'étoiles étincelaient au firmament et on avait allumé de grands feux sur le rivage.
L'épave, poussée par le vent et la marée, approchait peu à peu de la plage. Geluà qui la montait nageait vigoureusement. La foule assemblée suivait tous ses mouvements avec anxiété. Il aborda enfin, il était sauvé. Aux questions dont on l'accablait de tous côtés sur son compagnon, il ne put que répondre qu'il s'était réfugié sur l'autre moitié du canot, mais qu'entraîné dans une autre direction, lui l'avait bientôt perdu dé vue et ignorait ce qu'il était devenu. A cette nouvelle, les femmes remplirent l'air de leurs cris de douleur. Equa, Equa lalé, moné ninguél <i 0 mon père ! o ma mère ! » Des pêcheurs coururent à leur pirogue et partirent à la recherche du naufragé. Ils ne revinrent que fort tard dans la soirée, ils n'avaient rien trouvé; selon toute probabilité, le malheureux s'est noyé, ou a été mangé par un requin. On ne le revit jamais.
Cet accident fut suivi d'un désastre plus important. Un petit vapeur chargé du service entre nos diverses factoreries arrive avec une voie d'eau sous la machine. Impossible de le sauver; si on l'échoué ici, il sera pillé; c'est la coutume du pays. Le capitaine croit pouvoir tenir encore quelques heures. On l'expédie à Ambriz. Comme ils arrivaient le lendemain en vue de ce point, la machine refusa do fonctionner. Le capitaine fit augmenter la pression et, au risque de se faire sauter, lança son navire à toute va-
iGO
QUATIIE AKNP.es AU CONGO
peur sur la plage où il échoua sur le sable; l'eau l'avait alors envahi en partie et les feux s'éteignirent d'eux-mêmes; l'équipage fut sauvé tout entier, mais le père G'"*, qui faillit se noyer, fut obligé de garder le lit dont il ne se releva plus.
Il laisse au Havre une femme et plusieurs enfants sans ressources ; victime de son devoir, il avait sauvé aux assureurs ce qu'on put retirer du vapeur. Jacintho qui voulait la machine y fit atteler dix bœufs, quelques jours seulement après l'accident, mais. elle était déjà tellement ensa» Liée qu'il dut y renoncer.
Les vers blancs. — Les noirs n'ont pas le goût très développé, c'est un fait reconnu; néanmoins, il est certains aliments qui devraient soulever les cœurs les plus endurcis. Avant de donner la ration aux maningames (journaliers), nous faisions notre ronde habituelle. Près de la cuisine, Kapiango, le mulekde Miâla, cassait du bois mort. A ses côtés, sur une feuille de bananier, se vautraient d'énormes vers blancs, a Qu'est-ce que tu vas faire de cela? — C'est pour manger, signer. — Ça, » fimes-nous et j'ajoutai une épilhète que vous devinez. — « Si, signer ; cuit, c'est très bon. » Nous nous éloignâmes avec dégoût. Notre homme continuait, très content de lui-même, à enlever délicatement, de leurs fourreaux de bois les gros insectes, dont la vue le réjouissait si fort et nous révoltait tant ; ce tronc d'arbre en était pourri. Nous avions bien vu des indigènes se battre pour des morceaux de peau de bœuf, mais je ne les croyais pas encore de cette force-là. Cependant, en y réfléchissant, est-ce que tout n'est pas convention? Ne mangeons-nous pas des tripes et les nègres ne nous regardentils pas avec mépris quand nous préparons de la salade, cotte paille de blanc, comme ils la nomment ? Vos raisons sont excellentes, me dira-t-on, mais nous ne mangerons jamais de vers blancs; ni moi non plus, pardi!
A qui ressemble mon père? — On ne peut s'imaginer
comliîen les sauvages ont le sentiment du beau et du vrai. En voici un exemple : Je reçus, un jour, la photographie de mon père avec toute sa barbe. Nemès se trouvait là. » Quel est ce portrait? » dis-je en le lui montrant. II l'examina longuement avec attention, me regarda, puis, souriant finement do l'air sufQsant d'un homme heureux d'avoir enûii trouvé la solution d'un problème difficile : « Ça, c'est la femme blanche. » Un peu déconcerté, par l'éclat de rire homérique qui accueillit sa réponse, il regarda de nouveau. « Mais tu ne vois donc pas la barbe? » fis-je en la lui montrant du doigt. « Ah! si, signor, » et il se mit à rire. Les nègres ont cela de bon, c'est que, comme les sots, ils rient de leur propre bêtise; pourvu qu'ils rient, ils sont heureux.
Encore s'ils n'étaient que bêtes, mais la superstition les rend cruels; le fait suivant donnera une idée du degré d'abrutissement de ces sauvages :
Une Cabynde, lavant du linge au bord de la rivière, a été emportée par un caïman. On en parla pendant plusieurs jours et cet accident semblait oublié, quand un mulek se souvint que, quelque temps auparavant, à la suite d'une dispute, une des compagnes de la malheureuse, emportée par la colère, lui avait souhaité d'être mangée par un caïman; absolument comme nous aurions dit : Que le diable t'emporte I
A cette déclaration, tous ceux qui étaient présents ne se purent contenir d'indignation et, sans l'intervention des blancs, ils eussent sur-le-champ fait justice de ce crime énorme. La pauvre étourdie fut condamnée à boire la casque (le poison) . Elle sera embarquée sur la première chaloupe, afin de subir l'épreuve dans son pays. Voilà les tristes résultats de l'abrutissement et delà superstition. Et, cependant, avons-nous bien le droit de blâmer ces barbares; ne devrions-nous pas plutôt les plaindre? Faut-il remonter bien loin dans notre histoire pour trouver des cas' semblables, de gens accusés de sorcellerie et massacrés pur la populace? Ne devons-nous pas, puisque aujourd'hui nou.T sommes sortis des ténèbres de l'ignorance, faire pro-
fiter ces peuples de ce qu'une civilisation plus avancée nous a enseigné? Certainement, et ce serait un devoir d'iiumanité ; malheureusement, nous ne le pouvons pas. Ces coutumes sont tellement enracinées, que vouloir s'y opposer ou seulement oser les blâmer tout haut serait imprudent et dangereux. Ce n'est qu'avec le temps et par " la crainte que nous pourrons y arriver. Il faudrait ou s'emparer du pays, ou alors revenir au système des engagements que j'ai proposé, quels que soient les inconvénients qu'il puisse entraîner à sa suite. Peu à peu, par le déplacement et la nécessité de vivre autrement, on parviendrait à soustraire ces malheureux aux lois de leur pays et à leur inculquer les croyances qui élèvent l'homme au-dessus de la brute. Si on recule devant ce moyen, je crains bien quo les blancs, une fois en force, n'en arrivent à les détruire, comme ils l'ont fait en Amérique pour les Peaux-Rouges ; comme cela se passe, en ce moment, en Australie avec les noirs. Souvenez-vous que je parle des indigènes de la côte, depuis le royaume de Loango jusqu'à Ambriz, peuplades au milieu desquelles j'ai vécu pendant quatre ans et qui, bien qu'en relations avec les blancs depuis nombre d'années, n'ont pas fait un pas vers la civilisation.
Histoire d'un diable et d'un serpent. — Voici quelques anecdotes qui nous ont mis en belle humeur : Le gérant d'une maison anglaise, revenant d'Europe, avait rapporté quelques jouets de nos pays, parmi lesquels se trouvait un diable renfermé dans une boîte, un de ces joujous dont on se SÉ-rt pour faire peur aux petits enfants. On appela les muleks et l'un de nous ordonna à Tambour de tirer sur lo crochet qui ferme la boîte.
Après bien des hésitations, et sur l'assurance qu'il n'y avait aucun danger, l'enfant se décida Comme le crochet tenait bon, il se rassura. Tout à coup le couvercle sauta, et la poupée barbue apparût. Les muleks, épouvantés, s'enfuirent en poussant des cris de terreur et Tambour serait tombé à la renverse sans G*" qui se trouvait derrière lui.
Mais, à peine sur ses jambes, il alla se cacher derrière la porte. L*** avait immédiatement renfermé le diable dans sa boîte et, voyant que le lôtiche des blancs, comme l'appelaient les muleks, avait tant de pouvoir, il recommanda à tous le silence. En ce moment, le vieux Neniès, attiré par le bruit, apparut à la porie, accompagné de Tan da. Les muleks soufflaient entre leurs doigts en se donnant de petites tapes sur la bouche, interrompant de temps à autre ce mouvement pour frapper dans leurs mains et s'écrier : Équa, équa talé, âqua mundélé, expressions d'admiration pour nous, qu'ils terminaient en faisant claquer leurs doigts, puis leur langue sur le palais en poussant de petits ya aigus.
Notre Anglais appela les marfouks et approcha la boîte du visage de Tanda pour lui faire voir le fétiche. Le pauvre diable n'était guère rassuré et faisait une grimace qui s'accentuait de plus en plus à mesure que notre voisin lui détaillait les pouvoirs de ce sorcier qui découvrait les voleurs, dénichait les menteurs, que sais-je encore, et, tout d'un coup, il fit jouer le crochet. Tanda fit un mouvement si violent, qu'il repoussa Nemès, qui se tenait prudemment derrière lui, et l'envoya se coller contre le mur. — Les muleks à l'abri riaient de tout coeur pendant que nous nous tordions les côtes dans un accès de fou rire qui finissait par nous faire très mal.
Cependant la plaisanterie avait assez duré et nous nous disposions à renvoyer les noirs, quand ce diable d'Anglais tira gravement un serpent de sa poche. Ce serpent en bois se tordait, s'enroulait sur lui-même par un mécanisme fort ingénieux, ot sans qu'on vît le mouvement des doigts. Les nègres réunis en cercle l'examinaient avec crainte et sans oser approcher, alors même que l'animal était immobile. Sans pitié, notre hôte pria le marfouk de le porter chez lui, ce que celui-ci ne consentit à faire qu'après qu'on eut prévenu le serpent que Tanda était un ami et qu'il ne fallait pas lui faire de mal. Cette précaution ne le satisfit pas encore. Il fallut mettre l'animal dans une assiette et lo.
recouvrir d'une serviette. Alors seulement le marfoUK; reprit courage et, saisissant le plat, partit, le tenant à distance, à deux mains, comme le ferait une femme de chambre d'un certain vase qui, au besoiii, pourrait servir à mettre des fleurs, mais que l'hiabitude a consacré à un usage plus utile.
Quant à faire porter le diable, il ne fallait même pas en parler. Tanda était parti depuis cinq minutes à peine, quand il revint tout effaré et nous raconta en tremblant qu'arrivé à la porte de la factorerie anglaise, un de ses amis l'ayant appelé, il s'était retourné et qu'au même instant le serpent avait soulevé la serviette ; qu'alors il avait tout lâché et s'était sauvé. El nos rires de redoubler. Nous lui donnâmes pour sa peine un bon verre de vin et allâmes sous la vérandah, le laissant se remettre de son émotion. Les blancs de l'autre factorerie étaient sur leur porte et, les mains appuyées sur leurs genoux s en donnaient à gorge déployée et nous faisaient sigr.c. en balançant le serpent en l'air.
Voilà une journée dont je me souviendrai. Vous voyez qu'il y a encore quelques bons moments à la côte. Depuis notre départ de France, je n'ai ri d'aussi bon cœur. J'en ris encore aux larmes en racontant cette scène. Je doute qu^'on ait jamais pu voir quelque chose d'aussi véritablement comique.
Revenons maintenant aux choses sérieuses. Je suis allé passer quelques jours à Kinzào afin de procéder à l'inventaire de la factorerie. Il est d'usage, pendant la morte saison, de fermer les comptoirs les moins importants. On déverse les marchandises qu'ils contiennent encore, dans les grandes factoreries, et on expédie les produits en Europe.
Ce fut dans les premiers jours de décembre que nous évacuâmes Kinzào. Deux chaloupes suffirent pour emporter les ballots et les caisses que nous avions préparés. Les princes reçurent quelques cadeaux ainsi que Canga, le marfouk, qui conserva sa moukanda (bon de service) poui surveiller l'établissement qui lui était confié.
Bien souvent la fermeture d'un comptoir ne s'accomplit pas aussi facilement. Les indigènes s'y opposent et ce n'est qu'avec un vapeur et à l'aide de Krouboys que les blancs y parviennent. Peut-être même, àKinzâo, si nous n'avions pas opéré si promptement avec des gens d'Ambrizette, eussions-nous été fort empêchés. Ceux du pays nous ont refusé toute aide, malgré l'importance du prix que nous leur avons offert.
Aventure de Louis au Diable. — J'ai dit que, bien souvent, la fermeture d'un comptoir était une opération difficile, et voici, à ce sujet, une histoire bien dramatique qui vient d'arriver au Diable. Je la tiens de L***, le héros de cette aventure.
Nous avions fondé au Diable, non loin de Banane, au milieu des mussorongos, une petite factorerie isolée dont la direction lui avait été confiée.
Un jour, en faisant la ronde dans son magasin, il constata la disparition de plusieurs pièces de tissus; tout en ^e creusant la tète pour chercher d'où provenait ce déficit, il examinait le toit et les parois; à force d'attention, il remarqua un endroit qui semblait avoir été coupé. 11 était seul, grimpa sur les planches où l'on arrime les tissus et, ayant placé une chaise sur la pile la plus élevée, put, à l'aide d'un bambou, soulever un carré de 20 centimètres environ. Etonné, ne doutant plus du chemin que prenait sa marchandise, il était cependant aussi perplexe qu'auparavant. Comment diable pouvait s'y prendre le coquin? Ce trou était trop petit pour livrer passage à un homme, même à un enfant, et les tissus étaient hors de la portée du bras. Décidé k éclairer ce mystère, la nuit suivante, quand tout le monde fut couché, il se glissa à pas de loup dans le magasin et attendit, blotti dans un coin. Le temps passait, la nuit touchait à sa fin ; l'aurore, en blanchissant le ciel, commençait à l'aire pâlir la lumière de la lune ; grelottant dans son coin, il maudissait déjà la résolution qu'il avait prise, quand un léger bruit au-dessus de sa tête attira son
QUATRE ANNÉES Al) CONGO
attention ; retenant sa respiration, il écouta. Un grand silence régnait, interrompu seulement par les coassements des grenouilles dans le marais et le chant de réveil des ' coqs qui se répondaient.
A moitié assoupi, croyant à une erreur de ses sens engourdis par une nuit d'insomnie, il s'apprêtait à rentrer dans sa chambre quand le bruit se renouvela, semblable à un grattement. TJn instant apiès, le petit carré se détacha du toit et, à la lueur indécise et diffuse de l'aube qui pénétra par l'ouverture, il vit, se détachant sur le ciel brun, une téte humaine et deux yeux brillants qui exploraient le magasin ; le noir, satisfait sans doute de son examen, se retira. Quelques instan ts après L*** crut distinguer une ligne noire qui descendait lentement vers les tissus. Que diable signifie tout cela? se deraandait-il curieusement. Tout à coup, à son inexprimable stupéfaction, une pièce de mouchoirs monta vers le toit et disparutpar l'ouverture ; il comprit. Le voleur péchait ses tissus. Cette ligne noire qui l'intriguait était une corde au bout de laquelle était fixé un hameçon et, avec un peu de patience et d'adresse, ça mordait ; trois fois ce manège se renouvela et trois fois une pièce de tissu s'envola de la même manière. Cependant, le jour était venu et le coquin, aussi prudent qu'habile, referma la trappe et tout rentra dans l'oidre. L'**' s'élança aussitôt dehors ; les noirs dormaient encore où faisaient semblant; la maison, la cour étaient tranquilles. Il examina le toit avec soin ; de l'extérieur il était absolument impossible de découvrir l'ouverture cachée par la paille qui couvrait entièrement la toiture.
La journée se passa sans incident. Cependant L*** avait son plan et, la nuit suivante, armé cette fois d'un revolver, il reprit son poste dans le magasin ; il y était depuis deux heures à peine quand un bruit sourd et continu, venant du bout de la.maison, vint frapper son oreille. Rampant sur les mains et sur les genoux, il parvint à l'endroit d'où •partaient les sons. On creusait un trou dans la terre; cela devenait sérieux : ou on voulait le dévaliser complètement
ou le voleur trouvait que la pêche n'était pas assez .ructueuse; le travailleur creusa plusieurs heures sans relâche et bientôt le trou, dépassant la muraille de petits bois, déboucha dans le magasin. A genoux le long du mur, son revolver à la main, L*** épiait le moment favorable; l'ouverture grandissait à vue d'œil. Le cœur lui battait bien fort d'émotion et de colère. Depuis longtemps déjà il voyait les mains du nègre qui, s'arrêtant un moment, avança la tète. « Avant qu'il n'ait eu le temps de se reconnaître, racontait mon compagnon, je lui avais saisi la main droite qui me touchait presque et déchargé un coup de revolver, en tremblant et un peu au hasard. Mon voleur, blessé sans doute, poussa un grand cri, et, malgré les efforts qu'il faisait pour s'échapper, je parvins à le tirer à l'intérieur du magasin. Ce coquin continuait à pousser des hurlements, qui bientôt amenèrent tous les noirs de la maison. Enfin, affaibli sans doute par la perte de son sang, il ne se débattit plus et je profitai de ce répit pour voir à qui j'avais à faire. Il faisait alors grand jour et je pus reconnaître dans les traits de ma victime, décomposés par la souffrance et la crainte, un de mes serviteurs, un grand lâche, paresseux, ivrogne, mais qui avait l'air doux comme un mouton. Plus de dix noirs nous entouraient, poussant des exclamations d'étonnement et d'épouvanta. Je les fis sortir au plus vite, sous prétexte d'emmener leur camarade, qui ne donnait plus signe de vie. Je fermai tout, fis combler le trou et envoyai immédiatement une chaloupe à Banane. »
La matinée fut très agitée; les naturels ne disaient rien, mais ils regardaient le blanc d'un air menaçant qui ne présageait rien de bon; la situation devenait de plus eu plus tendue. Cependant le voleur avait été pris sur le fait, mais le châtiment avait été rude. Louis, bien que faisant bon visage, était fort inquiet ; heureusement il avait envoyé chercher le roi et les princes, et les naturels attendaient leur arrivée.
Dans l'après-miJi, la victime mourut, la position do-
venait intolérable. Enfin, vers quatre heures, le lornado mouillait sur rade et le gérant en chef de Banane en personne en descendait avec vingt Krouboys.
Il venait à peine d'être mis au couTant de la situation que le roi arrivait suivi d'une foule de femmes, d'enfants et d'hommes dont plusieurs étaient armés de fusils. Après une discussion violente, on se sépara dans de très mauvais termes, et certes l'arrivée des renforts empêcha seule les naturels de se porter à des voies de fait, d'autant qu'ils n'avaient pas eu le temps de se mettre en force.
L***, malgré les 100,000 perles, prix du sang, qu'il avait promises au roi, ne pouvait rester au Diable. A la première occasion, il eût été assassiné ou empoisonné. M. B*** le comprit; la fin de la saison approchait et l'évacuation immédiate de la factorerie fut résolue. Six heures après, aidé des robustes et intelligents Krouboys, tout ce qu'il y avait de précieux était embarqué à bord da lornado et nous quittions cet endroit dangereux, accompagnés des malédictions de toute la, population assemblée. Les 100,000 perles avaient été confiées au marfouk, ainsi que la garde de la factorerie abandonnée.
Pelles sont, en ces contrées sauvages, les dures nécessités auxquelles les blancs sont souvent obligés d'avoir recours. L*** regrettait la mort de sa victime, mais il ne pouvait aussi se laisser dévaliser impunément; tant pis pour ceux qui se laissent prendre, ils paient pour tous les autres.
Un service de paquebots. — Le courrier arrivé à Ambrizette pondant mon absence nous annonce la création récente d'une compagnie anglaise de bateaux à vapeur. Elle partira de Liverpool, le 5 de chaque mois, touchera à Madère-Ténéiiffe [Santa Cruco), de là gagnera la côte à Sierra Leone, touchera au cap Palmas, à Acra, cap Coast Caslh, pays dos Ashanlis, à Wydah, Lagos, royaume du Dahomey, au Dony, au fond du golfe de Guinée, s'arrêtera au Gabon ; de là gagnera la cote sud à Landana, et suivra pour Banajic, Ambrhatte, Kinsembo, Ambri:.
Loanda. Ces steamers déposeront surtout ce parcours les marchandises à destination des points nommés et reviendront par le même chemin, prenant du chargement partout oii il y en aura et, au besoin, dans les points voisins situés sur leur route où on les aura priés de s'arrêter
Cette ligne de communication directe et rapide avec l'Europe va donner au commerce de cette partie de la côte une extension et un développement très grands. Il est à regretter que la France n'ait pas pris l'initiative de cette innovation. Nos Messageries nationales ne vont que jusqu'au Sénégal, cependant nous possédons dans le golfe de Guinée toute la côte de grand Bassani, plus au sud le Gabon. Et sur tout le littoral , depuis Sierra Leone jusqu'à Saint-Paul de Loanda, il existe des établissements français, quelques-uns d'une importance considérable. En ne citant que les plus connus, on peut estimer à plus de cent navires par année la valeur des produits qu'ils exportent d'Afrique, et presque tous ces bâtiments arrivent chargés de marchandises de provenance européenne. Une compagnie française eût donc probablement réussi, d'autant que la plupart des produits de cette partie du continent se vendent de préférence en France et à des prix beaucoup plus élevés qu'en Angleterre; par exemple, l'arachide qui vaut, à Marseille, dix pour cent de plus qu'à Liverpool. L'ivoire, la gomme, et notamment le café et l'huile de palme, trouvent sur nos marchés, même au Havre, un écoulement au moins aussi prompt et aussi avantageux.
Je crois donc qu'une compagnie française de bateaux à vapeur, assurée de charger presque toutes les arachides qui se recueillent sur la côte occidentale d'Afrique, ferait largement ses frais. Le traitant, .le négociant qui d'abord lui confieraient ce produit, ne tarderaient sans doute pas à trouver plus commode et souvent plus avantageux d'y joindre le café, l'huile de palme, l'ivoire. Ces bateaux partant du Havre chargeraient forcément les nombreuses marchandises de provenance Hambourg, tels que liquides de toutes sortes, poteries d'Allemagne, verroteries; faisons
UATRE ANNÉES AU COKGO
abstraction de celles qui viennent de Manchester, les tissus entre autres. Au retour, ces vapeurs toucheraient à Marseille.
Cette compagnie desservant les points français de la côte, notamment le Gabon, donnerait à cette colonie une importance commerciale et maritime très utile dans ces parages, appelés à un avenir assuré par leurs richesses végétales. Mais à quoi bon insister; nous n'osons rien entreprendre à l'extérieur, nous laissons dépérir nos colonies. Quand parfois nous nous risquons, il est trop tard, et alors nous sommes étonnés de ne pas réussir. Voyez les Anglais. A ne considérer que l'Afrique; quatre compagnies vont jusqu'à Sierra Leone; deux poussent jusqu'à Fernando Pô. Leurs vapeurs font deux voyages par mois. Des Français, on n'en a jamais ouï parler. Ah ! s'il se crée une opération véreuse à la Bourse, le public accourt en foule, on le ruine, mais cela ne lui ouvre pas les yeux. Qu'au contraire une compagnie se fonde pour exploiter l'étranger, le bénéfice est assuré, les opérations sont saines, utiles à la France, au développement de son commerce, accroîtront son importance et l'influence de son nom — mais c'est loin ! — le capitaliste tourne le dos et va porter son argent dans un tripot où, maintes fois déjà, il a été volé. On pourrait résumer en ces quelques mots le génie des trois nations qui se disputent l'Afrique occidentale ; l'Anglais entreprend et arrive toujours à temps; le Français, s'il se décide, arrive trop tard ; quant au Portugais , c'est autre chose, il réfléchit.
La correspondance est si longtemps à nous parvenir que le premier vapeur de la nouvelle compagnie passait à Ambrizette quelque quinze jours après que nous avions connaissance de sa création, et cependant le paquebot portugais, qui part de Lisbonne le 7 do chaque mois, ne met guère plus d'un mois pour arriver à Ambriz.
Banane reçoit le courrier huit jours après par une embarcation affectée à ce seul usage, et nos lettres nous parviennent ensuite, -par une occasion souvent, c'est-à dire
QUATRE ANNIiES AU CONGO
quinze jours, trois semaines plus tarJ. Le nouveau packel anglais va ciianger tout cela.
C'était le 25 décembre, une date mémorable. A onze heures du soir, deux coups de canon retentirent dans la nuit avec un bruit formidable qui nous réveilla en sursaut. Qu'estce? Qu'y a-t-il? Un navire do guerre? Non, c'est une frégate prussienne annoncée par le dernier courrier comme croisant dans nos parages. Et chacun de sauter à bas du lit et de courir, à peine vêtu, de tous côtés et plein d'émotion.
Au large brillaient les trois feux de couleur d'un grand bâtiment. Le bruit court que c'est le paquebot anglais. Cependant on ne l'attendait pas sitôt. Bientôt des fanaux grimpèrent le long du mât de pavillon de chaque maison. Un Anglais partit en pirogue. A deux heures du matin, il était de retour. On l'accabla de questions. Le vapeur était parti et repasserait dans quelques jours, retournant en Europe.
Le 1°'' de l'an 1871, en elîet, un immense vapeur en fer, de la contenance de 2, 000 tonneaux environ, apparut, venant du sud à toute vitesse. Il arriva majestueusement en vue d'Ambrizette et mouilla sur rade, mais fort loin au large. Un coup de canon retentit et l'on entendit du rivage la chaîne de l'ancre se dérouler avec un bruit de tonnerre; vous pensez si tous les blancs s'empressèrent de se rendre il bord. Il y avait à peine cinq minutes que le vapeur avait stoppé et déjà plus de six pirogues l'entouraient. C'était à qui accosterait le premier; mais cette précipitation ne nous servit guère. A peine à bord,ilnjus fallut déguerpir. « Pas de chargement? — Non. — Je m'en vais, » et la sonnette électrique prévenait le mécanicien. Nous étions sur l'échelle et le bateau marchait déjà et les noirs, dans les pirogues, s'accrochaient aux cordes et criaient d'arrêter. Nous nous précipitâmes tous à la fois dans les embarcations qui se trouvaient à portée et au large vivement. Déjà l'hélice, avec un ronflement sonore, nous envoyait des flaques d'eau. 11 paraît que ces vapeurs ne s'arrêteront pas longtemps. Un Portugais, dont la pirogue était en
retard, ne put même arriver à temps pour monter à bord.
Les Cabyndes, en revenant, ne manquèrent pas de raconter avec force détails ce qu'ils avaient vu, et les gens du pays qui, de terre, voyaient cette grande machine, plus monstrueuse que tout ce qu'ils avaient pu imaginer, n'en revenaient pas... et de recommencer : Égml éqml mundélé, en soufflant et frappant sur leur bouche entr'ouverte ,
. Les maringouins. — Voici la mauvaise saison revenue avec son cortège de maux. Depuis le coucher du soleil jusqu'au lever de la brise de mer, nous endurons un véritable martyre. Parmi nos plus terribles ennemis, il faut citer les moustiques et surtout les maringouins, affreux petits insectes ailés, gros à peine comme la tète d'une épingle qui pénètrent sous les vêtements, s'introduisent dans le nez, dans les oreilles et nous rendent fous de douleur. Que de longues et interminables nuits nous avons passées à nous promener, en fumant, enveloppés d'un grand drap qui nous faisait ressembler à autant de revenants. Ces maudits insectes, heureusement, n'apparaissent pas tous les soirs comme les moustiques. On les voit, surtout, quand le temps est humide, après les grandes pluies. On s'habitue, du reste, à la morsure des moustiques. Dans les premiers temps de mon séjour, ils me faisaient endurer des souffrances intolérables et mon corps était couvert de grosses cloques très douloureuses. Aujourd'hui, je les supporte beaucoup mieux. Mais que le ciel vous préserve de la présence, dans votre moustiquaire, d'un seul de ces cruels altérés de sang. Impossible de dormir avant de l'avoir tué. J'ai passé bien des heures, assis sur mon céant, les cheveux ébouriffés, les yeux hors de la tête, occupé à chercher, à poursuivre mon bourreau. Enfin, je le tenais, jel'insuitais, je le tuais en grinçant des dents. Et comme on se sent bien ensuite, quel calme, quelle douce béatitude! Il est une promenade bien amusante que l'on peut faire chaque soir, quand les nègres, tout nus, enveloppés d'un grand morceau d'étoffe comme d'un linceul et couchés sur leurs
nattes, la tête appuyée sur un oreiller de sable, se préparent au sommeil. A chaque instant, on entend un bruit sonore : c'est un noir qui écrase un moustique sur sa cuisse. A moitié endormi, il se livre encore à cet exercice qui nous réjouit toujours.
Qu'une moustiquaire soit mal battue et le mulek est certain de payer bien- cher sa négligence. Gare aux palmatorios! Il est d'usage de la fermer hermétiquement avant la nuit, après en avoir chassé tous les hôtes incommodes, et, le soir, le blanc s'y introduit par-dessous, à plat ventre, de manière à l'ouvrir le moins possible et cela avec des précautions telles que se mettre au lit est un véritable travail de patience et d'habileté.
Les insectes de toutes sortes pullulent en ces contrées : les grosses demoiselles, les cerfs-volants, les chauves-souris, les papillons de nuit qui chaque soir viennent voltiger dans la salle et se brûler à la flamme de la bougie dont la lumière les attire. Il en tombe sur la table, dans les plats, dans les assiettes. Nous en faisons que'quefois un véritable carnage.
A l'époque des pluies, les fièvres sont fréquentes et la quinine joue un rôle prépondérant. En toute saison, du reste, les blancs sont obligés d'y recourir au moins une fois par mois. C'est à peu près le seul remède, souverain presque toujours, contre les fièvres paludéennes; et, malgré son goût amer et désagréable, malgré l'influence funeste que son usage répété a sur notre économie, nous en absorbons des doses considérables.
C'est à la quinine que les Européens doivent de pouvoir supporter le climat de ces contrées, quittes à rentrer avec une maladie de foie, de la rate, et un estomac délabré.
Dans les premiers temps do mon séjour, je chassais fréquemment le long des marais, mais le gibier que je rapportais ne compensait guère les fièvres que j'attrapais ; aussi dus-je y renoncer. Un ami d'enfance, grand chasseur devant Dieu, m'écrivait: « Oh heureux mortel! Tu es dans un pays giboyeux; pas besoin do permis, sans port d'armes, tu neux tuer antilopes, bulllos éléphants, hip-
popofcames, panthères, oiseaux de toutes sortes, et tu restes là sans bouger I » Le pauvre clier ami, qu'il y vienne; je lui prêterai mon fusil et nous verrons combien de temps durera ce magniûque enthousiasme,
La guerre. — Nous venons de recevoir des nouvelles de la guerre. Hélas 1 tout va mal. Paris est assiégé et Bazaine est à Metz; cependant, rien n'est encore désespéré. Le pli contenait à mon adresse cinq lettres expédiées de Paris par ballon; mes parents n'ont pas voulu quitter la capitale, mon frère, à peine sorti des bancs du collège, s'est engagé. Ah ! je suis fier d'eux et, si tous les Français agissent de même, la France qui soutient une lutte héroïque sera sauvée. On pourra ravager ses campagnes , piller , brûler ses villes, mais l'anéantir, jamais. S'ils tombent, nos jeunes héros, la France en produira de nouveaux, contre les ennemis tout prêts à combattre. Mais, que fait donc Bazaine ;i Metz... et le Midi? L'un reste dans une inaction incompréhensible, l'autre fait des proclamations, des démonstrations et n'agit pas. Qu'attend-il donc? Ces Français sur quoi comptent-ils ? Ces paysans ne comprennent-ils pas que c'est à eux qu'on en veut, à leurs champs, à leurs familles, à leurs richesses? Pourquoi tous en masse, ne volent-ils pas au secours de Paris? Qui pourrait résister à un peuple qui ne veut pas mourir; qui ne veut pas laisser détruire ses foyers, ruiner sa famille? Y a-t-il donc deux Frances et sommes-nous devenus égoïstes à ce point, que les maux de nos concitoyens ne nous touchent plus ?
Nous avons fait trembler l'Europe entière, et maintenant nous ne serions plus capables môme de défendre notre sol ! Faot-il donc, pour faire des prodiges, qu'une main de for nous étreigne ? Que doivent penser de nous les étrangers? Quel exemple donnons-nous? Des dissensions intérieures quand la patrie est en danger, quand la liberté nous appelle à sa défense !
Hélas ! hélas ! pauvre F'rance ! Qui sait la destinée qui
i j .end, toi si riche, si belle, l'orgueil de tes enfants, l'envie de tous les peuples?
Mais non, tout cela va changer. Metz tient et Bazaine a 170,000 hommes. Tout le monde a confiance. On raconte qu'une armée, dite de la Loire, est en formation. Il no faut que couper les Prussiens et la face des choses sera changée. Ici, nous nous disputons continuellement, penchés sur les cartes : nous avons beau éviter de parler politique, chacun y revient sans cesse. Peut il en être autrement quand toutes nos pensées sont en France et que nous ne vivons que par là ? Les blancs d'Ambrizette, pour la plupart Anglais ou Portugais, ne sont pas fâchés des malheurs qui nous accablent et ne peuveat cacher entièrement leur satisfaction. Ils se sont empressés de raconter aux indigènes qu'il se livrait de grandes batailles, mona PoiUa (dans le pays des blancs), que la France serait pillée, dé-, truite et les habitants réduits à l'esclavage.
Bataille entre les Cabyndes. — Les Cabyndes des deux maisons anglaises se battent, comme cela, du reste, leur arrive fréquemment. Ils s'injurient, brandissent leurs sabres, s'envoient des pierres, mais lisent bien soin de ne pas trop s'aventurer. De temps à autre, l'un d'entre eux, emporté par l'enthousiasme, s'avance dans l'espace qui sépare les deux corps ennemis, fait voltiger en courant en cercle, se penchant et tournant sur lui-même, un pagne qui, attaché à l'une de ses extrémités, se déploie et vole comme une longue écharpe, en décrivant dans l'air des courbes gracieuses.
D'une main tenant son sabre, de l'autre le fourreau, il les frappe l'un contre l'autre en défiant et insultant ses ennemis. « Lâches, femmes, chiens de nègres, leur crie-t-il; avancez, c'est moi. » Si un adversaire se présente, le bravache n'a garde d'insister et se retire prudemment. Le manège recommence, les pierres continuent à pleuvoir, jusqu'à ce que les blancs parviennnent à mettre fin à la querelle. Gomme toujours, ces batailles ont pour cause une femme que les deux camps se disputent. En tout temps,
ijUATRE ANNÉES AU CONGO
en tout pays, le sexe charmant a toujours été l'occasion des plus grandes querelles, depuis la belle Hélène jusqu'à nos jours. Ici, on se bat pour une belle d'ébène, voilà toute la différence. N'est-ce pas encore un de nos grands policiers qui a dit que, dans toute affaire embrouillée, il fallait d'abord chercher la femme ?
CDAPITIIE VI
Nouveau Robinson. — Kintiniangulo. — Un monstre. — Mon personnel. — Un vol. — Palabra au village du roi. — Rencontre avec un sei'pent noir. — Nouvelles de Fi'ançe,
Nouveau Robinson. — La création d'un comptoir à Kintiniangulo , point situé à trois heures de hamac au nord d'Ambrizette, à peu près à mi-chemin de Mocoul, vient d'être décidée. Je suis chargé de la direction de ce nouvel établissement.
Après avoir visité le village et les environs, je choisis un emplacement convenable sur un plateau, au bord de la mer et le long d'un ravin. J'avais acheté quelques bois et engagé six liOirs pour bcîtir une cabane provisoire. Trois semaines plus tard, cet abri étant terminé, je m'e.xpédiai dans une pirogue : un lit en fer, une moustiquaire, une chaise et une table. Je pris quelques vêlements, du papier, do l'encre, enQn de quoi correspondre, et quittai définitivement Ambrizctte pour aller construire ma factorerie. J'emmenai doux charpentiers, six jeunes nègres de Bomah, à Ambrizctte depuis trois ans et que je clioisis moi-môme. Ma maison formait une caravane assez pittoresque. Chacun de nous portait quelque chose : les charpentiers Çsoiiza) leurs outils, suivis do leurs femmes tenant sur leurs têtes les boites qui contieuaent leurs pagnes et ceux de leurs hommes. Tafia, le chef de mes Groumans, comme je' les appellerai, marchait en avant chargé do mes armes. Derrièra ■
mon hamac venait le reste de la troupe, l'un portant une casserole et une dame-jeanne de vin, un autre un sac de biscuits, quelques boites de conserves de sardines, de bouillon, etc., etc. Nous marchions lentement, carj'avais exigé que Lutango et Kinzoë portassent le hamac. J'aurai souvent à faire le trajet de Kintiniangulo à Ambrizette et je veux, le moins possible, employer des gens du pays.
Les pauvres diables n'avançaient qu'avec des précautions infinies; à tout moment, ils manquaient de me jeter par terre. Il fallait voir comme j'étais cahoté, ballotté. Ils s'arrêtaient à chaque instant pour se reposer ou changer d'épaule et Kinzoë, le plus maladroit, est tombé deux fois.
•Enfin, nous arrivâmes cependant. Mon premier soin fut d'élever un petit hangar. Trois grosses pierres placées sur champ à l'abri d'un loango représentaient la cuisine. Vers midi, les pêcheurs m'apportèrent quelques poissons que j'achetai pour mes hommes. Après avoir déjeuné moimême d'un biscuit et de quelques sardines, je m'occupai d'organiser nos appartements. Notre cbimbeck mesure 8 mètres de long sur 4 de large. Il est divisé en deux parties. Je m'installai dans une des chambres, l'autre fut affectée aux noirs que j'avais amenés avec moi.
Le lendemain, dès l'aube, les indigènes apportèrent quantité de bois que je passai la journée à acheter ; je leur donnais des bons qu'ils allaient toucher à AmbrizeLte. Ces noirs sont fort aimables , obéissants au moindre geste , polis, respectueux. J'en suis vraiment enchanté. Après avoir renvoyé la pirogue à C***, je déjeunai avec grand appétit d'un poisson que la femme du charpentierm'accommoda au piment, à la mode du pays, c'est-à-dire cuit à l'eau. J'avais reçu, le matin, du pain frais pour deux jours, de sorte que mon repas fut très agréable. Une omelette d'oeufs de tortue me tint lieu de dessert. Le poisson dont mes hommes se régalèrent semble très abondant ici. J'en ai pu acheter une énorme provision pour presque rien.
Bientôt 'je possédai assez de matériaux pour pouvoir commencer l'édifice qui devait être ma factorerie. L'empla-
cernent que j'avais choisi était maintenant débarrassé de l'herbe qui le couvrait; je figurai avec des piquets et des lianes les dimensions qu'elle devait avoir et la disposition intérieure. Le Fanmj, un nouveau petit vapeur de la maison mouillant à Kintiniangulo, que'qiies jours auparavant, m'avait débarqué des bambous pour faire les parois après lesquelles on attachera le petit bois.
11 fallait voir comme les indigènes étaient fiers et heureux. Depuis l'époque delà traite, aucun blanc n'était venu s'établir sur leur territoire et jamais ils n'avaient vu de vapeur sur leur rade. — Aussi je laisse à deviner si je suis un blanc sérieux, adulé, obéi, considéré; cela va durer au moins jusqu'à cé que je sois établi. Quoiqu'il en soit, nous travaillons ferme et avec courage. Mais la vie que je mène n'est pas toujours amusante
Une nuit, je fus réveillé par une sentation de froid très désagréable. Il pleuvait au dehors et l'eau, tombant du toit goutte à goutte, avait fini par former au milieu de mon drap un large bassin, d'où un petit ruisseau s'écoulait en murmurant vers le pied du lit oii il formait cascade. Je fus obligé de me lever. Les noirs, à côté, en avaient fait autant et je les trouvai assis autour d'un grand feu, fumant et se racontant des histoires. Je pris place à côté d'eux, maudissant et la maison et ceux qui l'avaient construite. Peu à peu le sommeil s'empara de mes compagnons, les uns après les autres ils s'enveipppèrent de leurs couvertures et s'étendirent les pieds au feu.
A force de regarder la flamme pétiller dans l'âtre, mes yeux fatigués se fermèrent malgré moi et je m'endormis à mon tour. Au dehors, l'orage faisait fureur, la pluie tombait à torrents, le tonnerre grondait et d'énormes éclairs déchiraient les nues, illuminant par moment l'intérieur du chimbeck.
Le jour suivant était un dimanche. Confiant la maison au marfouk, je partis pour Ambrizette, emmenant tout mon monde. Outre que je n'étais pas fâché de voir des visages blancs, de causer un peu et d'apprendre les nouvelles.
j'avais Lesoin de bien des choses; ne serait-ce que d'un prélart pour protéger mon toit.
Le lundi matin, Je fis porter à bord d'une pirogue un baril de clous, des serrures, des planches, des cadenas, quelques paquets de perles et une caisse de tissus pour les achats indispensables, tels que les victuailles; puis, ayant renouvelé mes provisions, je fis mes adieux et retournai dans mes domaines.
La factorerie avance et bientôt la partie réservée à l'habitation par laquelle on a commencé sera prête. On travaille sans relâche. Le soir, je vais faire une promenade au bord de la mer; en rentrant, j'échange quelques paroles amicales avec mes croumans. (Comme je l'ai dit, c'est aind que je désignerai mes noirs de Bomah, pour les distingcer des gens du pays,) puis chacun s'endort tranquillement.
Bien que 0*** vienne me voir de temps à autre, je commence à trouver ma position de nouveau Robinson peu gaie. Cette vie isolée dans un pays perdu, au milieu des sauvages, cette grande liberté m'ont plu tout d'abord; mais on s'en lasse. La vie à l'européenne me manque, la maison est bien longue à terminer; déjà deux mois, et cependant quarante noirs y travaillent sans relâche. On entend de tous côtés les cris des vendeurs de bois, les coups de marteau des charpentiers ; tout ce mon-le rit, chantO; jacasse du matin au soir.
G*'* est très complaisant : il m'envoie du pain tous les deux jours, quelquefois du gigot de mouton rôti, enfin de petites douceurs toujours accueillies avec plaisir. Car tout ce qu'on peut me faire ici dans mon unique casserole, ce sont des poules bouillies préparées, soit avec des tomates du pays, grosses comme des cerises, soit avec des patates. Mais je vais avoir un gril, on va m'envoyer de la vaisselle de Banane,
Un soir, plus triste que de coutume, fatigué des nèt gres, je me rendis à la plage. Là, assis surun rocher au pied duquel la mer venait se briser, je passai de longues heures à réfléchir, l'esprit rempli de pcnsers mélancoliques. Je re-
^'ins à pas lents à la maison, la nuit était venue, la lune brillait au firmament, où des millions d'étoiles étincelaient semblant vouloir lutter d'éclat avec elle ; un silence solennel régnait dans la nature, jamais je ne m'étais senti aussi isolé ; j'étais tout ému. A la cabane, tout le monde dormait. Quelques tisons à demi-éteints répandaient de temps à autre une lueur qui donnait un aspect étrange à cette salle. Sur le seuil de la porte, je me retournai. Un gros nuage passait, en ce moment, sur la lune dont la clarté à demi-voilée donnait à la carcasse de l'habitation une forme fantastique. On eût dit un immense squelette. Je rentrai dans ma chambre de plus en plus troublé, j'allumai une bougie et, la tête appuyée dans les mains, les coudes sur la table, je rêvai. Tout à coup le cri rauque d'une hyène qui rôdait dans les environs me tira de cette espèce de léthargie. «Oh! oui, pensais-je, l'enfant ignore son bonheur; folâtre et léger, il vit au jour le jour, sans souci du lendemain. Un rien le rend heureux, un rien aussi amène les larmes dans ses yeux. Mais, que ces larmes sont douces ! les tendres caresses d'une mère, l'affectueux sourire d'un père, suffisent à les sécher. Bientôt c'est un homme, la raison lui fait entendre le cri du devoir. L'enfant, transformé, quitte alors tous ces heureux attributs de ses premiers pas dans la vie. Il songe qu'il est né pour être utile à son pays, à sa famille. Alors il sacrifie tout au désir qui le pousse, à la voix qui l'appelle. L'affection qui l'a consolé dans son enfance, plus vive et mieux sentie, le soutient dans la carrière qu'il entreprend et lui dit : Marche.»
Hélas ! le temps suit toujours son cours régulier et fatal, sans souci des ennuis qu'il amène. Aujourd'hui, exilé, loin de toute affection, je n'ai, pour me distraire, que de doux souvenirs et des regrets tempérés par l'espérance, cette amie que Dieu a donné à l'homme pour l'aider à supporter les dures nécessités do la vie. Les jours succèdent aux jours, les mois aux mois et les années s'accumulent sur la tête du pauvie pèlerin. Seul et triste, tantôt abîmé dans de sombrts pensées, tantôt errant au bord de la mer, bercé par le
niugtspement des flots se brisant sur la grève, mon éspri-t traverse la vaste étendue des mers et se reporte sur la France, ma patrie, au sein de ma famille, foyer de mes douces et plus chères affections.
Cet épanchement de ce qui me remplissait le cœur m'a lait du bien. Il était tard- quand je me couchai. L'aube blanchissait déjà l'horizon et sa pâle clarté chassait devant elle les gros nuages noirs dont le ciel était chargé.
Je rêvais au pays quand les cris des naturels me ramenèrent brusquement au Congo. La factorerie avance, bientôt elle sera prête. Il faut voir comme je pousse les travailleurs, courant de ci, de là, grondant les uns, encourageant les autres. Bientôt il ne reste plus qu'à poser les portes et les fenêtres ; le charpentier unit les planches avec l'herminette, puis il les rabote. Enfin, un beau jour, je pris possession de ma nouvelle demeure. Je me rendis ensuite à Ambrizette oii je passai plusieurs jours à chercher et à rassembler tout ce que je pus trouver d'utile. Ce ne fut qu'à grand'peine que j'obtins d'emporter deux chaises, dont, une cassée, et une vieille commode défoncée. Je découvris dans la cambuse une cafetière toute neuve, un fanal, enfin, plusieurs ustensiles indispensables. La cafetière surtout était une trouvaille. J'emportai aussi toute ma garde-robe et mon appareil de photographie, ne laissant à Ambrizette que mes collections. De retour à Kintiniangulo, je m'installai définitivement. Quinze jours après, le Fanny m'apportait un assortiment complet de marchandises, et j'ouvrais le négoce.
■ Dans l'intervalle, et pendant que les maningames terminaient les constructions de mon établissement, je m'occupais de la cuisine et de bâtir un fourneau. La base en est simple et facile à établir, c'est un parallélipipède on galets soudés ensemble avec de la terre rouge, qui abonde aux environs et que l'on gâche avec de l'eau. La partie délicate est le four : à l'aide de cercles de balles de tissus en fer, que nous avions apportés, courbés et fichés sur le fourneau, puis reliés ensemble aux points de croisements, nous ob-
QUATIilî ANNÉES AU CONGO
tînmes une carcasse assez grossière, mais suffisante. Nous posâmes alors des pierres plates sur ces arceaux et les cimentâmes ensemble avec notre mortier de terre rouge et d'eau.
Hélas ! trois fois le monument s'écroula et trois fois nous le relevâmes en vain. Allons, du courage! le pain est à ce prix. Enfin, à force de patience et de précautions inimaginables, tremblant à chaque pierre que nous ajoutions, nous parvînmes à le terminer. Celte fois il tint bon et nous fûmes récompensés de nos peines. L'achèvement du fourneau n'exigeait plus de grandes précautions. Deux supports en terre et galets sur lesquels s'appuieront deux barres de fer transversales pour mettre les casseroles. C'était simple
La construction de ce fourneau n'avait pas duré moins de trois semaines, et il fallut attendre encore huit jours avant qu'il fût sec. Enfin, j'eus la suprême satisfaction de posséder une cuisine. J'avais reçu de la vaisselle. Au diable, la vieille casserole ; je l'abandonnai généreusement à mes Croumans, ainsi que le hangar et les quatre pierres qui m'avaient servi si longtemps.
Maintenant que je suis chez moi, je vous avouerai que l'odeur qui régnait dans mes anciens appartements m'avait bien souvent soulevé le cœur. Tantôt cette odeur provenait du poisson que mes noirs avaient fait griller et qui était à moitié pourri, tantôt des chicuangas, malgré leur enveloppe de feuilles de bananier. Mais c'était surtout celle de mes hommes eux-mêmes, odeur forte, désagréable, sui generis, et que tout blanc qui a vécu dans ces pays n'oublie jamais. Ici je serai chez moi et ne sentirai que ce qu'il me plaira.
Kintiniangulo. — La factorerie de Kintiniangulo mesure 50 mètres de long sur 12 de large; le sol est formé de terre mouillée et battue. Elevée parallèlement à la plage, elle se divise en deux parties ; l'une sert d'habitation, l'autre de magasin. L'habitation comprend une grande salle à manger avec une porte donnant sur
la mer, et trois fenêtres ; une 'petite cambuse et un office, du côte opposé, sont séparés par un couloir qui mène dans la cour, devant la cuisine. Si, partant de la salle à manger, on se diripio vers le magasin, on passe d'abord dans un couloir sur lequel donnent deux portes, l'une à droite est celle de votre serviteur dont les fenêtres donnent sur la mer; l'autre est celle de la chambre d'hôte, qui a \ue sur la cour. La porte au fond du couloir conduit au fétiche ou magasin de marchandises qui tient toute la largeur de la maison. Au milieu se trouve une autre ouverture donnant accès dans le grand magasin ou entrepôt de produits.
Ainsi donc tout est combiné de façon à éviter les vols autant que possible et faciliter la surveiUiince, car c'est là le point le plus important, devant vivre seul ici et ne compter que sur moi-môme. Le fétiche touche aux deux chambres et, de la salle à manger, quand toutes les portes sont ouvertes, je puis voir jusqu'au fond du grand magasin
La porte d'achat, située dans ce magasin, et celle des paiements dans le fétiche donnent sur la mer, de sorte que, tout en travaillant, je pourrai avoir l'œil aux opérations d'embarquement ou de débarquement.
G***estvenumedire adieu ; il retourne en Europe. Ce bon vieux côtier, toujours malade depuis des mois, était cependant tellement accoutumé à la vie qu'il menait depuis près de quinze ans, qu'il ne pouvait se faire à l'idée de rentrer; il se tâtait, se palpait, et regrettait déjà la décision qu'il avait prise. « Tout va marcher de travers, me disait-il ; les nègres d'Ambrizette sont accoutumés à moi et ne voudront obéir à personne. » Ce qu'il ne disait pas aussi, c'est que, devenu à peu près sauvage, il craignait de se retrouver dans nos pays civilisés. Jamais il ne pourra se plier à nos mœurs policées. Que de foi.-î, dans nos longues causeries, il m'avait répété : » Voyez-vous, moi je n'aime pas les grandes villes, il me faut la liberté et le grand air. Quand j'irai en France, je demeurerai à la campagne ; là, au moins, je suis certain qu'on me laissera en repos. » Le pauvre homme devait bientôt
revenir à la côte et y mourir quelques mois après, comme sont morts, du reste, presque tous nos compagnons.
Quelque temps après mon installation à Kintiniangulo, et comme j'allais rendre Yisite au roi, jo fis la rencontre d'un chat tigre; il était perché sur un arbre, une balle le lit dégringoler; le croyant mort, j'approchai sans défiance, mais la maudite bcte eut encore la force de m'enfoncer ses griffes dans la main. De retour à la factorerie, je me frictionnai avec de l'acide phénique et n'y fis plus attention. Mais, la nuit fut très mauvaise ; ma main enfla considérablement et j'eus la fièvre. Pendant soixante-douze heures, je ne pus dormir; je passais les nuits assis sur mon lit, le bras attaché au haut d'un bambou pour tenir la main élevée; toute autre position me causait d'horribles souffrance."! ; je ne cessais de mettre des cataplasmes ; peu à peu la douleur se calma, la main reprit sa forme normale. Cependant, plusieurs jours encore, je dus vaquer à mes occupations la main attachée au haut de mon bambou.
Lors du débarquement de mes marchandises, j'ai pu constater que la barre de Kintiniangulo est extrêmement dangereuse. Une pirogue chargée de caisses de fusils chavira, et, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes rien sauver. La mer brise très loin au large, et le fond de la rade est composé de bancs et de rochers. Seul, un chenal très étroit permet de gagner le mouillage des embarcations qui se trouve au nord de la factorerie. Mais, pour sortir de la barre, il faut suivre d'abord la direction du sud, et ce n'est qu'une fois au large qu'on peut remonter vers le nord.
Un monstre. — Un jour, les naturels, sachant mon amour des collections, m'ont apporté un magnifique caïman, mesurant 3 mètres 40; c'était un des plus grands que j'aie encore vus. Le museau est pointu, les dents petites; les pattes de devant ont quatre doigts non palmés, armés de griffes; celles dt) derrière, rrmées aussi d'ongles très forts, ont cinq doigts palmés.
Si principale force réside dans sa queue formidable. Très
agile dans l'eau, sur terre il est lourd et malhabile. Il ne peut virer sur lui-même sans faire un grand circuit, de sorte qu'un homme qui tournerait toujours en cercle autour d'un de ces animaux serait à peu près à l'abri de sa puissante mâchoire, dont la partie supérieure seulement est mobile. Le dos est une véritable cuirasse, impénétrable à la balle; il me fut impossible de l'entamer en frappant de toutes mes forces avec un bâton emmanché d'une baïonnette; l'arme pliait. Le ventre est blanchâtre et beaucoup moins résistant.
Les indigènes refusaient de dépouiller cet énorme reptile, déclarant que c'était fétiche. Cependant Tafia s'y résolut, alléché par l'appât d'une belle récompense. Nous eûmes toutes les peines du monde à fendre le ventre du monstre et à le vider, enfin, ayant saupoudré la peau de sel, je bourrai le corps de paille.
Gela fait, nous le pendîmes sous la sombre de la pirogue afin de le laisser sécher. Je compte rapporter en Europe ce beau spécimen de la variété du Congo, qui diffère, à quelques points de vue importants, des espèces plus connues.
Les nègres s'étaient mis à six pour porter ce caïman. Ils l'avaient attaché transversalement sur trois gros bambous qu'ils portaient en courant, ainsi qu'ils le tont des hamacs. Le ventre — c'était une femelle — contenait des œufs dont la coque est dure et rugueuse; ils sont oblongs et deux fois gros comme un bel œuf de poule. Regardez au microscope un œuf ordinaire et vous aurez exactement l'aspect do la coque d'un œuf de caïman. La femelle pond ses œufs dans le sable, laissant à la chaleur seule du soleil le soin d,e les faire éclore.
Les vols recommencent. Une pirogue m'apportait des caisses de fusils d'Ambrizette. En surveillant son entrée dans la barre, je vis tout à coup un Gabynde se jeter à la mer. J'eus l'explication de cette action insolite quand, en ouvrant les caisses devant le patron de l'embarcation, je constatai qu'il manquait un fusil. Cependant, à -mon grand étonnement, je n'avais remarqué aucune fracture; or, ces
caisses pèsent plus de 100 kilus. Elles sont en partie clouées, en partie vissées, cerclées toutes de fer, et les nègres n'ont pas d'outils.
Poun le patron soutint d'abord qu'on avait mal compté dans la terre des blancs. Enfin, poussé à bout : « Hé, je ne savais pas que tu vérifiais les caisses, s'écria-t-il; cela ne se fait jamais.» Attendri par celte belle réponse, je promis que si, avant le soir, le fusil m'était rapporté, les choses en resteraient là; sinon, chacun des hommes qui montaient la pirogue aurait à payer sur sa moukanda la valeur d'un fusil. L'arme n'ayant pas paru, je prévins L*** qui exécuta la sentence.
Mon personnel. — Je profite d'un moment de répit pour
donner quelques détails sur mon personnel.
Il se compose d'abord de deux marfouks : intermédiaires indispensables entre les blancs et les naturels. Le choix de ces chefs est très important. J'ai eu soin de les prendre dans deux villages différents : Kingelé, le plus intelligent, est un des princes les plus influents de Kingén. L'autre, Bambi, de Kintiniangulo, m'a été présenté par le roi. C'est l'espion de la maison. Obséquieux, hypocrite, il n'a pas grande autorité, mais il est tout dévoue à ses compatriotes.
Viennent ensuite mes Croumanssous la direction de Tafia. Je n'ai eu qu'à ratifier leur choix. Ceux-là, ce sont mes enfants. Rachetés àBomah il y a trois ans, confiés aux Kiouboys d'Ambrizette, ils se sont dégrossis un peu, ont appris à travailler, se sont attachés à leurs gardiens. Ils sont braves, fiers d'être les fils du blanc et sont disposés à me défendre au besoin. Autant que possible, je les tiens à dislance des gens du pays. Les marfouks eux-mêmes n'ont pas d'ordre à leur donner. Le personnage le plus important après les croumans est, sans contredit, le cuisinier. Bon petit noir du nom de Kapiango et malgré son nom, je n'ai guère eu encore à me plaindre de lui [Kapiango veut dire voleur). Si maintenant je vous présente Antonio, mon valet de chambre que C*** m'a confié lors de son départ.
VOUS connaîtrez le personnel de la factorerie de Kintiniangulo. La manière dont Antonio devint le mulek de G*'* est assez originale pour que je la raconte.
Il y a de cela quatre ou cinq ans, mon ami était à Landana. Un jour, un jeune Gabynde, d'une douzaine d'années environ, se présente devant lui. « Veux-tu m'acheter ? » lui dit-il. G*** croit à une plaisanterie et le congédie en riant. Mais le petit bonhomme insiste et fait tant et si bien que, renseignements pris, le marché fut conclu moyennant 12 pièces, soit 30 fr. environ.
Antonio peut avoir aujourd'hui quinze ou seize ans. C'est un excellent forgeron. Il est grand, bien fait, fort autant que brave ; un peu voleur, un peu menteur, un peu coureur, très colère, beaucoup trop tapageur; mais, au demeurant, le meilleur garçon du monde.
Mon personnel, y compris Ndyle et Jeannette dont je parlerai tout à l'heure, nous coûte environ 200 fr. par mois.
Les marfouks touchent une bouteille de tafia par jour, mille perles et deux bouteilles par semaine, enQn quatre pièces soit 24 yards de colonnade par mois.
Les Groumans sont nourris, vêtus, reçoivent la goutte matin et soir et trois cents perles par semaine. Antonio touche mille perles. Le cuisinier reçoit deux bouteilles et mille perles par semaine, trois pièces par mois; son mulek, cinq cents perles par semaine. Ndyle et Jeannette, autant; de plus, cette dernière est entretenue à la maison.
Ndyle chargé du ménage est un bambin, vif, intelligent, parlant déjà très bien portugais, qui m'a été donné par Bambi.
Jeannette, vous la connaissez déjà, c'est la petite négresse de G***. Elle a onze ans aujourd'hui environ. Au courant des habitudes des blancs, elle m'est d'une très grande utilité; chargée exclusivement de ma chambre et du service intérieur, elle a la haute main sur tout, met le couvert, donne ses ordres, veille à tout, gourmande l'un, gourmande l'autre. G'est une petite princesse devant laquelle tout le monde s'incline. — C'est la femme du blanc, ^
et c'est à ce titre qu'elle doit son autorité. Elle couche dans ma chambre par terre sur une natte, mais n'en serait-il pas ainsi qu'elle porterait le même titre. Jeannette qui m'est, jo crois, très dévouée, est entêtée comme une mule. Antonio est son meilleur ami, fils du même blanc, comme on dit, ils sont frères en attendant qu'ils puissent faire mieux.
Mauvaises nouvelle.s. L'un de nos navires vient de se perdre complètement à la côte Nord, et un de nos compagnons est mort d'une dyssenterie ; c'est le troisième sur les six que nous étions au départ du Havre, et qui sait combien il en reviendra des trois qui restent. Bien souvent je pense avec effroi au sort qui nous attend peut-être et puis je reprends courage. Je ris de mes frayeurs ; si je dois mourir, il sera temps de m'en inquiéter quand l'heure sonnera. On a bien assez de s'occuper de ses ennuis présents sans aller se rendre malheureux par la crainte du mal qui peut vous arriver dans l'avenir. Puis, il faut savoir supporter vaillamment ce qu'on ne peut éviter. Est-ce du courage, cela?Pas du tout; c'est delà peur, une peur affreuse d'être malheureux en attachant trop d'importance aux privations, aux dangers qu'il faut affronter. Il est de par le monde des gens toujours sombres, toujours préoccupés et qui semblent porter l'univers sur leur tète. Ce sont des malheureux que je plains. Je crois, ma foi, que, si je me cassais une jambe, je me consolerais et trouverais encore moyen d'être content en pensant qu'il y a des misérables beaucoup plus à plaindre que moi. Cependant, j'avoue que cette conviction me suffirait amplement.
Le récit de tout ce dont je suis témoin est déjà long et fastidieux peut-être. Exausez-moi donc, mon cher lecieur, si je saute toujours un peu brusquement d'un sujet à un autre. Me bornant à retracer à grands traits les principaux événements, il est beaucoup de faits qui perdent une partie de leur gravité parce que je les raconte mal, que vous les savez passés alors que vous les lisez; parce que, enlùn, vous êtes très éloigné du lieu où ils se produisent. Cepen-
îjUATRE ANNEES AU CONGO
dant, souvent il s'agit, sinon de notre vie, tout au moins de notre sécuriié et l'existence de celui qui se sent continuellement menacé est pleine d'anxiété.
Le vol dont je viens d'être victime et la grande palabra qui s'en suivit sont de ce nombre. Les détails que j'ai dû donner sur la factorerie et le personnel étaient indispensables pour l'intelligence de ce quiya suivre.
Un vol. — Nous étions alors dans les premiers jours de septembre. Quoiquej'aie eu, à maintes reprises, à me plaindre des naturels, cependant j'étais relativement assez ménagé. Seul blanc à Kintiniangulo, on. avait besoin de moi, on attendait que je sois bien ancré dans le pays et les coquins espéraient endormir ma vigilance; des complots se tramaient dans l'ombre; heureusement, je veillais et j'eus la chance de déjouer à temps les projets des coupables.
Une nuit, réveillé par un bruit sourd qui semblait venir du fétiche, j'écoutai, retenant ma respiration ; le bruit ayant cessé, je pensai que c'étaient les rats qui se battaient et j'allais me rendormir lorsque j'entendis distinctement comme un soupir. Cette fois, n'hésitant plus, je descendis doucement du lit et m'élançai dans le fétiche dont je poussai vivement la porte derrière moi. J'allumai une bougie dont j'avais eu soin de me munir et explorai la pièce d'un coup d'œil. Tout d'abord, je ne vis rien; cependant, je découvris à terre deux pièces de tissus. Jf^ redoublai d'attention, fouillant partout et ne tardai pas à trouver blotti derrière une balle de coton et tremblant de tous ses membres, maître Ndyle, mon petit mulek. A mon étonnement succéda bien tôt une fureur indescriptible ; j'arrachai le coquin de fa cachette. « Que fais-tu là? » lui dis-je en contenant ma voix et lui serrant le poignet dans mes doigts crispés. « Rien, rien, signer. — Ah! tu ne faisais rien! ». et les coups de pied, les calottes pleuvaient. Je l'attachai au comptoir. « Si
tu cries, je te tue. » Puis, retournant dans ma chambre,
j'étais à peine vêtu, — je m'habillai et passai le reste de la nuit à réfléchir sur cette affaire. Comment Ndyle était-il en-
QUATIiE AiNKÈES AU CONGO
trédansle fétiche? S'était-il fait enfermer? Non, car il avait servi à table et je n'avais pas ouvert depuis le dinor, La porte était bien fermée, j'en ai la conviction. Puis il doit avoir des complices, il ne se serait pas ainsi risqué de luimême.
Le matin, dès l'aube, je fis mander Kingelé, le marfouk de garde, celui dans lequel j'ai le plus de confiance, Jo le sondai avec circonspection et acquis la certitude qu'il ignorait ce qui s'éiait passé. Je résolus d'attendre l'arrivée de Bambi. Plusieurs fois, mais inutilement, j'interrogeai Jeannette. "Vers huit heures, j'emmenai Kingelé dans le magasin. Ndyle était toujours attaché. A sa vue, le marfouk poussa un cri d'étonnement si naturel, que, quoique je connusse la perfidie de ces coquius, les doules qui me restaient encore disparurent complètement. Mon but était d'obtenir du mulek la révélation de ses complices et, pour cela, j'étais décidé à ne reculer devant aucuno extrémité. Cependant, je n'avais pas l'intention de le tuer, comme je l'en avais menacé. Abattu déjà par une nuit passée enchaîné et épouvanté de l'air de résolution qui régnait dans toutes mes manières, l'enfant avoua qu'i était entré par un trou pratiqué dans la toiture et qu'il passait les marchandises à Tafia, le chef de mes Croumans, lequel les revendait au village. Cette révélation inattendue me causa autant de peine que de fureur. Je détachai Ndyle, et, après lui avoir administré une volée de palniatorios, je l'envoyai à tous les diables avec un grand coup de pied, et il ne se le fit pas répéter deux fois.
J'avais eu soin, auparavant, de m'assurer de maître Tafia et je l'avais fait mettre aux fers. Je craignais, je croyais que tous mes croumans étaient dans le secret de l'opération, mais Tafia n'accusa que Kiangala. J'avais compté sur ce sentiment d'égoïsme et de jalousie qui fait qu'un coupable découvert souffre d'autant plus qu'il est seul à souffrir et qu'il voit ses complices jouir d'une impunité qui lui est rt fusée. Kiangala dévoilé, ses camarades l'enchaînèrent sur mes ordres avec un empressement
QUATRE ANNÉES Alj CONGO
d'autant plus grand, qu'ils espéraient par là éloigner tou soupçon de complicité.
Je leur sus gré do ce mouvement, j'avais besoin de croire à leur innocence, quoique, au fond, je n'en fusse pas persuadé. Que deviendra, en effet, ma position déjà bien précaire, si mes croumans s'unissent aux gens du pays contre moi ? J'évite cependant autant que possible de les laisser ensemble. Je saisis toutes les occasions de les opposer les uns aux autres et de développer les germes de division qui existent entre eux. Autant je suis froid et impitoyable pour les uns, autant je suis doux et soucieux d'assurer le bien-être des autres, tout en étant très sévère; car, s'il faut qu'ils m'aiment, il est surtout utile qu'ils me respectent et me craignent.
Tafia, leur chef, était traité presque à l'égal d'un marfouk; mais voilà bien les nègres : pas de cœur, pas de reconnaissance.
Bambi ne vint pas de toute la journée, ce qui me fit supposer qu'il n'était pai étranger au vol dont j'avais failli être victime. Le soir, les achats et paiements terminés, je présidai à l'interrogatoire de Tafia. Après bien des hésitations, car il craignait les représailles des gens du pays, il déclara que le marfouk, non-seulement participait au vol, mais il l'accusa d'en être l'instigateur. C'est lui qui recevait les marchandises. J'appris aussi que le trou dans la toiture et la première tentative remontaient à mon dernier voyage à Ambrizette. Bambi était alors seul de garde à la factorerie. Ma bonté avait, en outre, facilité le transport des marchandises au village. Tafia profitait pour cela de la permission que je lui donnais le dimanche. Mais il m'avoua qu'on n'avait encore pu enlever grand chose.
Dès que j'eus obtenu les renseignements que je désirais, je fis mander le roi et les princes. Tafia est en mon pouvoir; mais le point le plus important est le châtiment du marfouk. Ma tranquillité future en dépend; si un tel crime restait impuni, je n'aurais plus aucune autorité; si, au contraire, le coupable m'est livré, ce sera pour les autres un
exemple salutaire d'autant plus éclatant, que le voleur est d'une condition plus élevée.
Le roi me fit répondre qu'il était fétiche pour lui de voir la mer, que ni lui ni les princes ne pourraient venir à. la factorerie; mais il m'invita à aller faire la palabra au village.
Cet arrangement me répugnait beaucoup ; voilà bien la politique des noirs : ils savent que le blanc est certainement moins fort au milieu d'eux que chez lui et ils comptent profiter de cet avantage pour m'intimider sans doute. Quoi, qu'il en soit, il me faut en passer par là et j'ai fait répoudre que je serais au village samedi, à deux heures de l'après-midi.
Palabra au village du roi. — Ce jour-là, après avoir déjeuné de bonne heure, je revêtis mes habits les plus somptueux, j'ornai mon hamac d'une belle couverture rouge; une peau de panthère roulée me servit d'oreiller. Je voulais profiter de l'impression que fait toujours sur l'esprit des sauvages un extérieur imposant. Je partis enfin, emmenant quatre croumans, le marfouk Kingelé et mon fidèle Antonio. J'avais eu soin de cacher un revolver dans ma ceinture; mais tous mes hommes étaient sans armes. C'était une précaution dont l'utilité m'avait souvent été démontrée. Lutango portait une chaise pour moi et quelques cadeaux pour le roi.
Nous arrivâmes bientôt au village, situé à environ une heure de hamac de la plage. Mon entrée se fit au milieu d'un profond silence. Des femmes, par groupes de cinq ou six, me regardaient avec admiration, et les hommes chuchotaient entre eux, mais sans témoigner aucune surprise, bien que leurs gestes et leurs regards indiquassent clairement la satisfaction qu'ils ressentaient à me voir au milieu d'eux. Quelques-uns vinrent me saluer. Mes porteurs s'arrêtèrent auprès d'un énorme boabab situé au milieu du village, en face la cabane du roi. Je mis pied à terre et, après avoir ordonné à mes hommes de ne pas s'éloigner,
j'allumai un cigare et entrai d'un pas lorme au milieu d'une grande place, sorte de forum tout à fait approprié à )a circonstance, autour duquel un grand nombre de chefs étaient déjà accroupis sur leurs talons. C'était une belle éclaircie sur laquelle le feuillage des grands arbres qui l'entouraient projetait une ombre bienfaisante.
Le roi n'était pas encore là. Faire attendre le bianc était encore une satisfaction bien douce que les naturels se donnaient. Aucun d'eux ne s'était levé pour saluer mon arrivée et tous, ayant rejeté ce qui eût semblé avoir une origine européenne, étaient vêtus de pagnes en paille du pays. Ils s'étaient aussi dépouillés de leurs ornements, ne conservant que les attributs distinctifs des chefs. Tous ces signes annonçaient la résolution bien arrêtée de faire une grande palabra et je passai à m'y préparer les quelques minutes qui précédèrent l'entrée du roi.
Le son d'une gingong m'annonça que la séance ne tarderait pas à s'ouvrir. La gingong est une manière de cloche en fer sur laquelle on frappe avec un bâton.
En effet, le roi apparut bientôt sur le seuil du cbimbeck et fit son entrée dans le conseil soutenu par ses deux fils. Il prit place en face de moi, sur un grossier escabeau recouvert d'une pièce de tissus. Devant lui, à terre, était étendue une natte sur laquelle il posa les pieds.
Sa Majesté le roi de Kintiniangulo est un vieux nègre à barbe blanche, grand, maigre, osseux et à moitié paralysé. Sa tête était ornée d'une vielle barrette crasseuse brodée de griffes de panthères et de caïmans. Il était vêtu d'un pagne en soie d'une teinte indéfinissable, mais qui avait dù être rose. Ce pagne, attaché autour delà taille par une ceinture en drap, lui descendait jusqu'à mi-jambe. Sur ses épaules pendait gracieusement un morceau de velours jaune trop étroit. Des anneaux d'ivoire ornaient ses chevilles et ses poignets. A son cou étaient passés plusieurs colliers de verroterie et un petit cercle d'argent auquel était pendu un paquet de dents de panthères qui lui descendait jusque sur la poitrine, qu'il avait creuse et ridée comme une vieille éponge.
Un de SOS Cls plaça devant lui, sur une sorte de petit tabouret, un crucifix en cuivre monté sur bois d'ébène. Il le portait avec soin ; après l'avoir baisé respectueusement, il alla se confondre avec la foule qu'on pouvait voir, à une certaine distance, sous les arbres, attentive à ce qui allait 86 passer.
La vue d'un crucifix m'étonna singulièrement ; cette pièce a, sans doute, été volée au temps des missionnaires portugais ; et, les noirs, ayant remarqué que les blancs embrassent sou>vent ce féticbe et l'ont en grande vénération, nous imitent comme des singes et attribuent probablement à la présence de e"ffe image une grande influence sur nous.
Quand le roi s'était assis, un bruit de grelots avait frappé mei oreilles. Comme tous les grands personnages, il portait, attachée entre les jambes, une peau quelconque et des grelots.
Tous ces préliminaires m' impatientant, je voulus ouvrir immédiatement la séance. Kingelé, à genoux à mes pieds, me fît observer qu'il me fallait d'abord aller dire bonjour au roi. « Soit, lui dis-je ; mais à condition qu'il fera la moitié du chemin. — Oh! signer, ce n'est pas la coutume, » Tous les yeux étaient fixés sur moi et je compris qu'il fallait user de ménagements. «Soit encore, répondis-je, mais au moins il se lèvera. — Je ne sais pas, signor, c'est son affaire.)) — Alors je refusai carrément de m'abaissera ce point. Le marfouk insista : « iVIais tous les blancs font cela. — Ah I ah 1 les Portugais peut-être, mais moi, je suis Français et les Français n'ont pas l'habitude d'agir de la sorte, même avec un blanc. » Cependant, je dus céder, malgré ma répugnance. Déjà l'auditoire commençait à murmurer sourdement. Quelques princes menaçaient même do s'en aller. Il fallait prendre un parti. C'est ce que je fis en rageant de tout mon cœur. Je me levai nonchalamment et me dirigeai, le cigare aux lèvres, les deux mains dans les poches, vers le puissant monarque. « Ne marchez pas sur la natte, )> m'avait recommandé le marfouk. Mais je n'eus pas le courage de me refuser cette petite vengeance, et je mis
à dessein les deux pieds sur le tapis sacré; puis, tendant la main au roi avec une suprême indifférence : « Bonjour, ma viQille branche, lui dis-je en bon français. Espèce de crétin, va. » Ces quelques mots et mon obéissance satisQrent l'assistance ; tous les regards brillants de plaisir m'acconipagnèrent jusqu'à ma chaise. Puis, l'assemblée frappant dans ses mains, la palabra commença.
J'exposai, en portugais, mes griefs au marfouk, je luidis de raconter le vol dont j'avais été victime, en lui ordonnant d'exiger la remise du coupable entre mes mains. Un profond silence accueillit mes paroles. Cependant plusieurs des chefs présents comprenaient le portugais, et ils écoutaient; mais il n'était pas de leur dignité de le laisser voir en cette circonstance. J'avais parlé haut, autant pour éviter une fausse traduction que pour ôter à Kingelé, qui n'est pas très aimé à cause de son dévouement à ma personne, la responsabilité de mes paroles. Tandis que le marfouk traduisait, je suivais sur les visages l'impression que faisaient ses paroles.
Cette scène avait un caractère réellement imposant. Tous ces noirs, la plupart âgés déjà, au visage impassible, accroupis sur leurs talons;, ce vieux roi, méditant à l'ombre de ces grands arbres; dans le lointain, cette foule, silencieuse et recueillie, attendant la décision de ses makrounts; tout cela était bien fait pour impressionner un jeune homme de vingt et un ans, et, n'eût été la connaissance que j'avais des mœurs de ces sauvages, ce spectacle m'aurait certainement inquiété. On eût pu croire assister à une cérémonie antique.
J'étais résolu à porter un grand coup ; aussi, dédaignantle marfouk, je voulus parler moi-même. Mais Pedro Gordo me fit comprendre que cela n'était pas dans les habitudes. J'expliquai donc à Kingelé ce que j'avais àdire; je lui fis sentir tous les avantages que procurait aux habitants ma présence àKintiniangulo, disant queje les aimais, qu'ils devaient vivre en bonne intelligence avec moi ; n'étais-je pas le premier blanc établi parmi eux; le seul à leur vendre tous ces arti-
des d'Europe qu'ils aiment tant. Ils voulaient donc me chasser puisqu'ils ne pouvaient me protéger. Que dirait-on si je m'en allais? Les blancs voudraient-ils venir s'établir dans un pays où je n'aurais pu rester? Que penseraient les noirs de l'intérieur? Ils ne voudraient plus d'eux pour linguisters, quand ils apprendraient que les gens de Kintiniangulo n'avaient pu conserver leur blanc. Puis, à leur tour, il leur faudrait donc, comme autrefois, aller vendre leurs produits à Mocoul ouà Ambrizette, dont les habitants les volaient et leur feraient payer de nouveau un tribut.
Àinsi, si je m'en allais, plus de produits à vendre, partant, plus de fusils, plus de poudre, plus de taûa.
Là-dessus, protestation qu'on m'adorait, qu'on voulait que je reste, qu'on aimait les Français, que c'étaient de bons blancs; mais du vol, pas un mot. La suite des arguments que j'employai, est renouvelée des palabras précédentes. Je conclus enfin : « Je veux que Bambi reçoive cinquante coups de corde, ou bien je ne paierai plus les coutumes au roi. »
Gela dit, je me renfermai dans un silence absolu. Cette détermination avait ému l'assemblée. On se disputait, Kingelé prit bravement mon parti; tout le monde parlait à la fois, on se querellait, on s'injuriait; c'étaient des cris et un vacarme à ne plus s'entendre. Le roi écoutait et ne disait mot. Je savais assez de flot pour comprendre que le conseil était divisé. Les uns, les princes du village de Kingen, voulaient me faire rendre justice; les autres, ceux de Kintiniangulo, au village desquels appartenait Bambi, repoussaient toute satisfaction. Mais, comme on redoutait mon départ, on ne brusquait rien. Cela dura jusqu'à la nuit. Cependant, ne voulant pas me mettre tout le monde à dos, et craignant que la discussion ne dégénérât en bataille, je prévins que j'attendrais, le lendemain, la réponse chez moi; et je remontai en hamac, après avoir offert au vieux monarque quatre bouteilles de vin et lui avoir serré la main.
Le jour suivant, je passai la journée à faire mon inven-
taire; mon but était d'abord de constater ce qui m'avait été dérobé et, surtout, d'effrayer les naturels, dont je refusai d'acheter les produits. Kingelé épouvanté, persuadé que je préparais mon départ, et je n'eus garde de le rassurer, courut au village avertir les chefs de ma résolution.
Bientôt les princes arrivèrent en foule ; je refusai d'abord de les entendre. Ils me proposèrent un esclave pour recevoir les coups de corde en place du coupable. Sur mon refus indigné, ils consentirent enfin à perdre trois coutumes : ces coutumes ou impôts de résidence consistent, pour Kintiniangulo, en deux fusils, deux barils de poudre (15 livres), et dix pièces de tissus, le tout à payer tous les trois mois. J'aurais, de beaucoup, préféré le châtiment que j'avais d'abord demandé, mais c'était déjà bien beau d'avoir obtenu un tel résultat.
A la suite de tous ces ennuis, une profonde mélancolie s'empara de moi de plus en plus. J'étais d'une tristesse mortelle. J'avais, je le sentais, besoin de voir des visages de ma couleur. Seul, sans ami en qui m'épancher, sans compagnon avec qui échanger mes pensées, cette existence devenait insupportable. Quelle distraction que la compagniede ces brutes qui m'environnent et ne comprennent rien ! Dans ia journée, mes occupations, les cris, le mouvement, tout cela Occupe mon esprit ; mais, quand arrive le dîner où, tous les soirs, je me revois seul; quand, réfugié dans ma petite chambre, assis devant la table qui, avec mon lit et deux chaises, en forme tout l'ameublement, j'écris à la lueur d'une bougie, au milieu du silence de la nuit, je pense à la pauvre existence que je mène, j'ai des moments de découragement et do chagrin insurmontables, je cherche alors dans le sornmeil un oubli de mes peines. Que de fois, hélas ! j'ai passé des heures agitées, sans pouvoir obtenir un repos qui me fuit! Sans livres, sans journaux, dépourvu du moindre de ces objets qui, dans les pays civilisés, nous aident à supporter les tristes instants de la vie, je crains parfois de devenir fou.
M. E"*, l'un do nos gérants de Franco, arrivé à la côto
depuis un mois, est venu me rendre visite et me donner des nouvelles de ma famille; sa présence, durant quelques jours, m'a réconforté et consolé un peu.
11 m'a raconté un petit accident qui lui est arrivé, pendant son voyage en hamac, entre Kinserabo et Ambrizette. S'étant arrêté au village des Pierres pour laisser reposer ses porteurs — c'était la nuit, — il avait voulu s'approcher un peu trop près d'un groupe de sauvages qui dansaient autour d'un grand feu. Ceux-ci, furieux, l'avaient chassé à coups de pierres, et en lui lançant de telles quantités do sable que son hamac en avait été littéralement rempli. Comprenant l'inutilité de se fâcher et son impuissance, il s'était éloigné au plus vite sans demander satisfaction. C'était ce qu'il avait de mieux à faire. Vous vous souvenez sans doute que ce village jouit, à bon droit, d'une mauvaise réputation ; il n'est pas rare qu'un voyageur, inconnu ou inexpérimenté, y soit maltraité. Il y a quelques mois, un Anglais de Mocoul y a été roué de coups.
Rencontre avec un serpent noir. — Comme d'habitude, mon hôte couché, j'allai, ai-ant de suivre son exemple, faire le tour de la factorerie pour m'assurer que tout était en ordre. Le gardien veillait ; armé d'un sabre de cavalerie et tenant une gingong sur laquelle il frappe de temps à autre, il passe la nuit à se promener autour do l'établissement. Les autres Croumans, couchés à chaque bout du magasin, sous la galerie, dorment tranquillement. Au nord de la maison, située sur une petite hauteur, de l'autre côté du ravin qui sépare les deux plateaux qui dominent la plage, se trouve la poudrière. Un Crouman est chargé de sa garde, et je ne voulais pas me reposer avant de constater s'il était bien à son poste.
La lune brillait, mais de gros nuages en interceptaient la clarté de temps à autre et en rendaient la lumière incertaine et diffuse. Après avoir traversé le ravin, et comme j'approchais de Serrano, dont je distinguais déjà le corps étendu au travers de la porte, une bande noire,
que je pris tout d'abord pour un bout de câble, me barra le passage. Par instinct de prudence, j'allongeai mon bambou pour m'assurer de ce que j'avais devant moi. Tout à coup, je fis un brusque soubresaut en arrière; la lune Tenait de se dégager et me montrait, à trois pas devant moi, un magnifique serpent noir, dont les yeux brillants étaient -fixés sur moi. « NiokaI Nioka! » m'écriai-je aussitôt. Le gardien, réveillé en sursaut, apercevant ce monstre à ses pieds, saute sur son sabre et lui en assène de toutes ses forces plusieurs coups sur le corps. Il frappait comme un fou, et je l'aidais de mon bambou. La lune s'était voilée subitement, mais je frappais courageusement, sans trop savoir où diriger mes coups ; tout à coup le nègre chancela en appelant au secours. Je le reçus dans mes bras et l'emportai à la maison. Il poussait des gémissements de douleur et se frottait le visage. Je ne comprenais absolument rien à cet accident. A la factorerie, tout le monde était sur pied. « Qu'ya-t-il?» s'était écrié M. B*'*, en accourant à peine vêtu dans la salle à manger, une bougie à la main.
"Voici ce qui s'était passé : Le serpent (mo/tn), blessé sans doute par Serrano, s'était dressé sur la partie inférieure de son corps et avait projeté sa salive vénéneuse dans les yeux do mon pauvre Crouman. J'avais heureusement de l'eau blanche, et, sur les conseils de mon compagnon, jo bassinai les paupières du malheureux qui étaient fermées et d'oii s'échappait un liquide clair et limpide.
Quand il fut un peu soulagé, je l'envoyai se reposer, en lui recommandant de s'humecter les yeux continuellement; mais les noirs, préférant leur méthode, lui barbouillèrent le visage d'huile d'arachide. Je ne sais quel remède fut le plus efficace, mais au bout de quelquesjours, Serrano ouvrait les yeux; bientôt après, il était en partie guéri. Cependant l'œil gauche resta toujours rouge, vague et très sensible. Peut-être cela disparaîtra-t-il avec le temps. Le lendemain matin, nous avons été chercher le reptile que nous trouvâmes haché et mort à quelques mètres de la poudrière. II.
était complètement noir et mesurait 2 m. 50 e. Ce serpent, appelé cospideiro ou cracheur par les Portugais d'ici, est une espèce particulière à celte partie de la côte d'Afrique. Nous le nommons, je crois, copra. J'ai mis celui-ci dans du taCa et je compte bien le rapporter en Europe. Ce sera un des beaux échantillons de ma collection que je desline au Muséum. Cet animal est très rare, assurent les naturels, et peu d'Européens ont eu le bonheur d'en rencontrer.
Nouvelles de France. — Le courrier de France vient de m'arriver. Quelles tristes nouvelles il apporte ! Nous avons perdu Metz, Melz-la-Pucelle, Metz qui, la France envahie, réduite à elle-même, a su tenir téte à l'Europe. Paris tient encore. Si terrible que soit notre position, tout espoir n'est pas encore perdu. On entend trop de gens qui se disent Français et crient partout que nous sommes en décadence, que nous sommes dégénérés, que sais-je encore.
Toutes ces grandes phrases paralysent bien des jeunes cœurs et bien des efforts. Que diable! nous n'avons qu'à lire l'histoire et nous verrons que nous avons été bien plus bas et que nous nous sommes toujours relevés plus haut que nous n'étions avant l'abaissement. Nous avons eu un moment d'apathie; mais ce n'est que par les revers que l'homme reprend conscience de sa valeur. Cette guerre sera une leçon terrible. Fasse le ciel que nous sachions en profiter I Vivant depuis trois ans au milieu des étrangers, je sais ce qu'ils nous reprochent : c'est la vanité, c'est de toujours parler de nous, de notre pays, de notre esprit, sans tenir compte que chacun d'eux pense de soi ce que nous pensons do nous. Nous sommes hâbleurs, nous trouvons trop qu'il n'y a que nous qui fassions bien. Ayons juste conscience de notre valeur; mais ne l'exagérons pas, et surtout voyons le bien chez les autres et reconnaissons qu'ils valent, en somme, autant que nous.
Nous accablons sans cesse les étrangers des victoires que nous avons remportées sur eux. Nous rappelions der-
nièrement aux Prussiens ce que nous avions fait d'eux sous Napoléon P''. Eh bien ! ces Prussiens, depuis longtemps, ils nous haïssaient. Ces gens, ils aiment leur pays comme nous aimons le nôtre. Eux aussi, ils ont un cœur et se souviennent, et ils ont profité de notre confiance en un gou- Yernement qui ne la méritait pas pour saisir l'occasion qu'on leur donnait si follement de prendre leur revanche. Ce moment, ils l'attendaient depuis bien longtemps, patiemment. Vous vous souvenez à quel point 1 exaltation des esprits était forte en Allemagne, lorsque Napoléon 1"', à son passage, faillit y être assassiné par Sand. Le roi de Prusse était confondu dans la foule des souverains, esclaves du conquérant. La Prusse n'existait plus que de nom. De toutes les nations soumises, ce fut elle qui eut le plus à souffrir.
Ils ont tué de pauvres femmes sans défense et brûlé des fermes inutilement. C'est vrai; mais c'est là un des malheurs de la guerre. Franchement, croyez-vous que nous nous conduisions comme des saints dans leur pays? Non, n'estce pas? Ils se sont vengés et ils n'ont que trop bien réussi, hélas !
« Il n'y aura plus de France, » disaient-ils dans leur orgueil. Mais Paris et nos braves soldats leur ont prouvé qu'ils comptaient sans eux, et n'eût été la lâcheté de Napoléon in et la trahison de Bazaine, qui sait... enfin.
Mais, hélas ! à chaque nouvelle qui arrive, c'est un coup nouveau ; nous apprenions plus tard le démembrement de notre chère patrie. Pauvre France mutilée ! Alsace, Lorraine, chères sœurs, ne nous en veuillez pas, ne nous maudissez pas! Espérons; votre exil n'est que momentané. Nous travaillerons, car c'est par le travail surtout que nous pourrons reprendre notre rang dans le monde, et un jour... oui, un jour viendra où la France entière retentira de cris d'allégresse en recevant dans ses bras ses sœurs exilées pendant si longtemps. Priez pour nous et avec nous. Aidez-nons, ne nous oubliez pas; Dieu et nos efforts feront le reste.
Tous les malheurs à la fois fondent sur nous. La Commune s'est formée. Comme l'eau d'un lac, après une grande tempête, se trouble et fait remonter à sa surface la boue qu'il cachait dans ses profondeurs, ainsi la société bouleversée rejette au dehors la lie renfermée dans son sein. Ce n'est que peu à peu que le calme renaît et que l'ordre social est rétabli. Hélas! il nous faut constater que de malheureux Français égarés ont fait plus de mal à leur pays que les étrangers eux-mêmes, ses ennemis. Les Prussiens, eux, n'ont pas brûlé Paris. Ah ! la guerre civile, voilà bien le pire de tous les maux , le fléau le plus terrible
Bientôt la France se relèvera. L'avenir lui réserve encore de longs jours de prospérité et de gloire. Paris, frémissant, a succombé sous le nombre après un siège mémorable, et l'entrée des vainqueurs dans ses murs ne fut môrhe pas un triomphe. Paris, affamé, enchaîné, vaincu, était encore redoutable.
Cependant, grâce à M. Thiers — un patriote celui-là! — la Commune vaincue, la France renaît peu à peu de ses cendres; elle renaît, comme les grandes nations, par un acte' qui bouleverse le monde entier. En un jour, un emprunt de 5 milliards est couvert quarante-trois fois ; c'est un fait inouï, et dont seule la France était capable, sans doute. Qu'on dise, après cela, que nous sommes dégénérés !
Au seul nom d'un honnête homme, de M. Thiers (que son nom soit béni! un tel résultat rachète toutes les fautes), l'Europe entière s'incline et la tranquillité reKaît.