CHAPITRE VII
Uiie noce. — Superstitions. — Une baleine. — Suites d'un coup lie bâton. — lixoui'sions au lac do Ivintiuiiiognlo. — lirectiou du pavillon français. — Le perroquet. — L'avocat. — Les osselets. — L'épreuve de la casque. — Des blancs. — Mort da Jacquot. — Kikiki,
Une noce. — Toujours rien de bien intéressant à noter; c'est en passant et à de longs intervalles que je voi.s des blancs. Cependant, qui aurait vu Kintiniangulo dimanclie eût été bien étonné du mouvement et de l'animation qui régnaient à la factorerie.
Les blancs d'Ambrizette ne connaissant pas le pays, je les avais invités tous à venir déjeuner, à condition qu'ils feraient les frais du repas. 11 était onze heures à peine qu'une fanfare de cris à réveiller tous les villages à 2 lieues à la ronde, m'annonça l'arrivée de mes hôtes. Une longue file de hamacs s'étendait, comme un immense ruban aux mille couleurs, le long du sentier qui descend de la hauteur un peu au sud de l'établissement. Une partie des habitants du village était accourue pour voir les blancs, au nombre de sept et accompagnés de trente-cinq noirs. Tout ce monde criait, faisait un tapage infernal. Pendant que je distribuais la goutte aux porteurs, chacun déballa sur la table les vivres qu'il apportait : c''étaient des conserves de carottes, de choux de Bruxelles, des boîtes de fuuits confits, des pommes do terre, du porto; chacun avait été jaloux d'apporter ce qu'il possédait de plus rare; moi, je fournis-
sais la piùce de résistance, un mouton tout entier, le pain et le vin.
Ceux qui, parmi nous, s'entendaient un peu à la cuisine, confectionnèrent des mets de leur façon. Le repas fut très gai, comme on pense. Pendant que les uns font la sieste, étendus dans leur hamac, et que les autres jouent au palet devant la maison, je vais vous présenter la fleur en l'honneur de laquelle ce banquet a été donné.
Miss Jenny est une négresse de Fernando-Po, qui peut a'voir dix-neuf ans; elle a été élevée à Sierra Leone, et a passé plusieurs années en Angleterre, d'où G*''*, un de nos compagnons, un américain, l'a ramenée.
Ceci me remet en mémoire une bien bonne histoire, qui vous donnera une idée du degré de sauvagerie auquel était arrivé C***, le vieux côtier parti dernièrement.
Il faut d'abord qne vous sachiez que Jenny se conduit bien, et que ses relations avec les autres blancs sont toujours restées dans des limites convenables, quoique plus libres qu'une mère ne les permettrait à sa fille. Un soir donc. G*'* va voir G*"; celui-ci étant absent, ce fut miss qui le reçut. La jeune femme était arrivée depuis peu, et c'était elle que G*** voulait voir. Il fut un peu interloqué de trouver, au lieu de la sauvage qu'il se figurait, une femme civilisée. On se mit à causer. G*** offre une cigarette que l'on refuse; comjirenant sa méprise, il rougit et cherche une excuse : « Mais, en France, toutes vos pa- • reilles fument, » dit-il. Puis, troublé de plus en" plus de la manière dont on recevait ses gracieuses avances, il s'embourbe tellement qu'il finit par prendre son chapeau et se sauve, furieux contre cette mijaurée, comme il l'apnelait, de son impolitesse à lui.
Depuis ce jour il l'avait prise en grippe et ne voulut plus voir G***.
Vers cinq heures, tout le monde décampa ; inutile de dire qu'avec regret je vis partir mes compagnons, mais je les inviterai encore. J'ai passé une bonne journée; j'ai fait un repas délicieux, et les restes, bien économisés, ont duré
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trois jours. Vraiment , ces messieurs sont de bien bonne compagnie, mais, hélas ! ils ne revinrent plus.
Superstitions. — Puisque les circonstances m'ont amené à parler de miss Jenny, il sera intéressant de dire toutes les difficultés qu'a soulevées son séjour à Ambrizette. La principale provient de ce qu'étant noire, elle porte des bottines; ce n'est qu'à prix d'argent et après plusieurs palabras que les princes consentirent à ce qu'elle ne marchât pas pieds nus. Porter des chaussures est un sacrilège en ce charmant pays. Selon les indigènes, sans doute, c'est renier les coutumes des ancêtres, et s'allier aux blancs, leurs ennemis.
Un nègre quel qu'il soit, s'il ne tenait pas compte de cette loi, serait empoisonné; on dirait ensuite que c'est le fétiche qui l'a tué. Cette prohibition est d'autant plus bizarre , qu'une des constantes préoccupations des chefs est de tâcher de se procurer cet ornement pour après leur mort. Il est rare qu'un personnage notable soit enterré sans être chaussé de vieux souliers, voire même de grandes bottes achetées au blanc, et souvent fort cher.
Cette coutume baroque n'esl-elle pas bien curieuse, et ces sauvages ne sont-ils pas vraiment bien intéressants à étudier? Tl semblerait aussi que la Providence, ayant pitié de leur ignorance, ait voulu leur épargner une partie des affections si communes chez les peuples mieux doués. A moins que les parents ne les tuent en naissant, ce que je ne puis affirmer, je ne me souviens pas avoir jamais vu un nègre difl'orme, bossu, bancale ou môme aveugle; à moins, bien entendu, que cela ne provienne d'un accident, comme chez Peblo, qui perdit la vue à la suite de l'explosion de la maison hollandaise à ICinsembo.
Les noirs, surtout au sud du Congo, et particulièrement les Mussorongos, sont grands, élancés, bien faits, jamais obèses, très agiles, marcheurs infatigables, mais peu robustes et surtout très maladroits. Chez eux, le type nègre
est, en général, bien accusé, mais sans aucune exagération. La barbe est rare et ne consiste guère qu'en quelques toufl'es de poils clairsemés sur le menton.
Mes Croumans, mieux nourris que les gens du pays, sont plus robustes et plus forts, mais sans embonpoint, et cependant, que ne dévorent-ils pas, quoique je leur donne abondamment des chicuangas, du poisson et du riz 1 Le fait suivant vous donnera une idée de la gloutonnerie de ces gens-là. Ce qui pourrait prouver que les nègres ne sont si sobres généralement que parce qu'ils sont trop misérables pour se procurer une nourriture plus confortable et abondante que celle dont ils se contentent.
Une baleine. — Une après-midi, Manpouta, le mar-fouk qui remplace Barabi , vint au magasin m'avertir qu'on voyait un navire à l'horizon. En effet, à l'aide d'une longuevue, je distinguai une sorte d'îlot noir qui faisait saisie sur la mer. On ne voyait ni mât ni voile, et je pris tout d'abord cet objet pour la coque renversée d'une grande chaloupe ; cela m'intriguait, mais, les linguisters me réclamant, je dus abandonner mon observation. Quand je sortis du fétiche, je trouvai Manpouta l'œil fixé sur le gros bout de la lorgnette, et Jeannette, appuyée contre un poteau pour ne pas bouger, ]ui servant de support. Je ne m'étonne plus si les renseignements qu'il m'apportait de temps à autre étaient si baroques. Cependant le vent et la marée avaient peu à peu rapproché la chaloupe du rivage. Elle était maintenant assez près pour me permettre de reconnaître que ce que j'avais pris pour une épave n'était autre qu'une immense baleine, morte sans doute. La nuit tombait quand le corps du monstre vint s'échouer à la plage, à quelque 100 mètres au nord de la factorerie.
Aussitôt, les noirs qui guettaient cette proie vinrent, comme une nuée de corbeaux, s'abattre sur cette masse de chair pourrie qui répandait une odeur infecte dans tous les environs. Ils en firent une curée épouvantable et ignoble. Les Croumans n'avaient pas été les derniers au carnage;
je les trouvai assis autour de ma vieille marmita posée sur un grand feu, et dans laquelle cuisaient de gros lambeaux de viande qui répandait dans la maison une forte odeur d'huile rance, pénétrante et écœurante.
Il Voulez-vous bien m'aller jeter cette charogne à la mer ou la faire cuire ailleurs, » m'écriais-je. C'est le dernier parti qu'ils s'empressèrent de pTendre à l'unanimité.
Pendant plus de huit jours, cette masse informe, soulevée continuellement par les vagues et déchiquetée par la mer, empoisonna la contrée; heureusement une caléme qui survint à propos nous en débarrassa.
Ce cétacé, capturé sans doute par des baleiniers, puis dépouillé de toute la chair utile et de l'huile qu'il contenait, aura été abandonné, à moins, peut-être, qu'il n'ait été rencontré par un espadon, son terrible et cruel ennemi qui, souvent victime de sa force, reste fiché dans les flancs de son malheureux adversaire et succombe avec lui.
Que ces nègres sont sales! Croirait-on qu'ils ont abandonné, pour cette proie, les œufs de tortue que je leur avais donnés.
Et je vous assure que c'est très bon, les œufs de tortue [maU), j'en mange bien souvent. 11 existe à Kintiniangulo un noir qui s'occupe exclusivement de cette pêche. Il les trouve, à marée basse, dans le sable de la plage où les femelles sont venues les enfouir, laissant à la chaleur féconde du soleil le soin de les faire éclore.
Kiamangongue, tel est le nom de ce noir, aussi original que son nom, est très amusant, voire même un peu toqué. Que de bons moments je lui dois; c'est mon ami, ainsi qu'il s'intitule fièiement lui-même. Dès qu'il arrive, quoi que je fasse et par un privilège unique, il vient me relancer. On l'entend toujours une demi-heure avant de le voir : « Signor, mundelé, voilà Kiamangongue, Kiamangongue.» Toute infime que soit la position de ce noir, quiconque ne saurait que j'ai des bontés pour lui le prendrait tout au moins pour un prince. Ce diable d'homme a le don de me désarmer avec sa mine grotesque, ses gestes impos-
sibles à rendre et ses attitudes comiques. Si je suis en belle humeur, il plaisante et je lui fais raconter des histoires; si, au contraire, je suis en colère, il se traîne à mes pieds, embrasse mes genoux, et pleure en se roulant par terre. Mais un jour il abusera et je le chasserai; déjà il commence à prendre trop de liberté et à me fatiguer. N'eut il pas tout dernièrement l'audace d'entrer dans ma chambre, chose que le roi lui-même ne se permettrait point, On se repent toujours quand on est indulgent avec ces gens-là.
Enfin, je ne serai plus seul : un Portugais de Mocoul bâtit une factorerie sur le plateau qui, de l'autre côté du ravin, fait pendant à celui sur lequel je suis établi. Les constructions terminées, un tout jeune homme, depuis quelques mois seulement à la côte, vint on prendre possession. Da Costa, entre autres qualités, joue de l'harmonium; moi, je possède une sorte d'instrument rectangulaire en jonc, percé de trous des deux côtés, et dans lequel on souffle ou aspire à volonté. C'est un joujou qu'au jour de l'an les pères donnent à leurs enfants quand ils ont été bien sages et avec lesquels ceux-ci étourdissent leurs malheureux parents. A force de patience, je suis parvenu à jouer quelques airs, tels que : J'ai du bon tabac dans ma tabatière, et frère Jacques. C'est modeste, mais on fait ce qu'on peut. Donc, nous faisons de la musique.
L'auditoire est indulgent et très artiste; quand, caché dans ma chambre, je fais aux indigènes la faveur de jouer un morceau, ils écoutent pleins d'admiration et dans un religieux silence, et je jouis modestement, comme il convient à un grand artiste, du goût et de l'approbation enthousiaste de mon public. Jeannette surtout témoigne d'une passion et d'une connaissance très prononcée pour la musique. Je ne puis guère lui faire de plus grand plaisir que celui d'entonner un de mes airs favoris. Elle est vraiment extraordinaire pour son âge.
Donc, le soir, Da Costa, — tous les Portugais qui habitent ces contrées précèdent leur nom de ce titre nobiliaire, qui signifie tout simplement : de la Côle ; quelquefois c'est :
da Sylva (de la Forêt) ; — Da Cusla et moi, dis-je, faisons retentir la maison des sons mélodieux tirés à grand'peine de nos instruments. Ce qui ne nous empêche pas, lé joiir, de nous faire une concurrence acharnée.
Mais ce brave garçon n'est guère redoutable, surtout depuis ce qui lui est arrivi.
Suites d'un coup de bâton. — Jl y avait à peine quinze jours qu'il était installé, qu'une imprudence de sa part affirmait pour toujours ma suprématie.
Voici comment : une après-midi qu'il faisait décharger quelques caisses qu'une pirogue lui apportait de Mocoul, il se prit de querelle avec un linguistcr et lui lança son bambou à la tête; mais le bâton rencontra, dans sa course, une autre tête à laquelle il fit une blessure dont le propriétaire furieux jura de tirer vengeance.
•Le soir même, vers huit heures, de grandes clameurs partaient de la factorerie de mon voisin, qu'une multitude de noirs entouraient. Comme cela ne me regardait pas, je me tins coi, suivant un proverbe en honneur à la côte et qui dit .qu'il faut laisser les autres laver leur linge sale en famille. Puis, j'avais un peu de fièvre et ne voulais pas me compromettre inutilement.
Cependant le marfouk de Da Costa accourt, porteur d'un billet. « Monsieur Charles, venez vite, je vous en prie; les gens du village veulent me tuer et piller la maison. » J'hésitai quelques instants. Enfin, un sentiment plus louable succéda à ma première pensée, et, m'étant muni d'un revolver que je cachai sous mes vêtements, je fis réunir les Croumans qui étaient enchantés, leur .fis jeter les bâtons dont ils s'étaient armés, et, mon bambou à la main, nous nous dirigeâmes vers la factorerie du voisin.
Je p'açai mes hommes près de la porte, leur recommandant de ne bouger que si je les appelais ; puis, les laissant pour plus de sûreté sous la garde de Kingelé, je pénétrai dans la salle à manger qui, ainsi que la cour, était pleine de nègres armés de sabres et de couteaux, hurlant à tue-ictc.
J'avançai au milieu d'eux, calme et solennel, écartant sans violence, mais d'une main ferme, ceux qui me barraient le passage. « Oîiest le blanc? — Dans sa chambre. » J'entendais de tous cotés murmurer sur tous les tons oii cependant dominait celui de la crainte et du respect. « Mundele signer sieur Charles. — MundeU Makroxml Franceze. i> La porte ouverte, je la refermai vivement derrière moi et trouvai le pauvre blanc avec un marfouk : il avait complètement perdu la tête.
« Ah! 'mon bon monsieur Charles, s'écria-t-il d'une voix suppliante et les larmes aux yeux. Voyez tous ces sauvages ; ils vont tout brûler. — Mais vous êtes fou, répondis-je en français ; si vous montrez tant d'effroi, vous allez vous faire piller. C'est honteux pour un blanc. — Mais le marfouk veut que je lui donne vingt pièces, parce que j'ai fait du sang. Tenez, les entendez-vous ? »
En effet, les sauvages, qui s'étaient un peu calmés, perdaient patience. Leurs cris redoublaient et ils frappaient à grands coups sur la porte. Je l'ouvris fout à coup, et, marchant résolument sur le plus enragé de la bande, une canaille infime et sans influence, je le pris tout doucement par les épaules et le jetai dehors sans rien dire ; puis, me retournant : « Qu'est-ce que vous faites tous ici ? Depuis quand les muleks ont-ils le droit de pénétrer dans la demeure du blanc? Allons ! hors d'ici. Si le blanc a tort, il paiera. » Et, avisant quelques personnages influents : « Vous n'avez donc plus de pouvoir sur vos esclaves, de grands princes comme vous ; chassez-les, vous savez bien qu'on n'arïange rien avec des cris.» Puis, agissant en leur nom, j'obtins, à force de patience, de faire évacuer la salle pendant qu'ils criaient d'un air important : a Sortez, vaïkiça, muleks. »
Je retournai alors vers mon Portugais. Le maladroit était en train de discuter sur les marchandises que le marfouk lui demandait. « Ah ça 1 vous voulez donc nous faire écorcher : donnez ce qu'il faut et félicitez-vous si vous ea sortez à si bon marche. Quand on fait des bétiscs, on les paie, niuu cher; tant pis pour vous ! »
Après bien des pourparlers encore, et grâce surtout à doux dames-jeannes de taûa que j'avais eu soin de faire distribuera la foule, la troupe hurlante retourna au village en injuriant Da Costa, m'appelant : « Bon blanc, grand blanc, » et se disputant à coups de poings la liqueur que nous leur avions donnée. A minuit, le calme était rétabli. Mais, du môme coup, mon influence a augmenté de toute celle qu'a perdue mon voisin. Je doute même qu'il puisse demeurer à Kintiniangulo.
Les noirs sont comme les hyènes : si on a peur, ils mordent ; si, au contraire, on marche vers eux, ils reculent; comme les lâches, ils n'ont d'audace qu'en troupe. Un bon système est d'en choisir un dans la foule, un que l'on sache seul et sans influence, et de le prendre à parti. Ainsi isolé, il cède presque toujours et son exemple influe sur les autres. Reconnaître les chefs qui en sont fiers, les grandir encore au détriment des muleks satisfaits déjà de l'influence que le blanc attribue à leurs princes ; se faire obéir en leur nom, car ils ne le pourraient; enfin arranger les choses le plus vite possible et jeter à boire en pâture à la foule, tel est le plan le meilleur; il réussit presque toujours. -
Mais, pour ce faire, on voit qu'il est indispensable que le blanc connaisse le pays où il est et les nègres qui l'habitent; qu'il soit courageux et ferme ; qu'il soit calme surtout, car les coquins sont malins. Ils cherchent toujours à nous effrayer ou à nous faire mettre en colère. Ils savent très bien qu'un homme qui a perdu son sang-froid n'est plus maître de ses actions et commet toujours quelque imprudence dont ils pourront tirer parti.
Les sauvages sont de grands enfants qu'il faut traiter comme tels et s'ingénier à comprendre. En sachant à propos être ferme ou rire, les flatter ou les raisonner, on en fait à peu près ce qu'on veut. Ils ne sont pas absolument méchants, mais cherchent, par tous les moyens possibles, à nous soutirer des marchandises.
Vous savez cela, défendez-vous ; mais, comme vous n'ê-
tus pas lo plus fort, sachez, quand il le faut, céder à temps ; évitez avant tout d'en avoir l'air. Pour que le blanc conserve son prestige, il faut qu'il paraisse toujours donner, sinon il perd une partie de sa force et de son influence.
Un coup de bâton, on peut le donner; mais encore fautil savoir pourquoi, comment et à qui on le donne et surtout éviter de faire du sang, car, d'après la loi du pays, la sang se paie et souvent plus cher qu'il ne vaut.
Connaître bien les nègres, leurs coutumes et les moyens de s'en faire respecter, c'est la sécurité et la réussite dans ces contrées. Mon but sera donc atteint, si, en racontant tout ce qui nous arrive, tout ce dont j'ai été témoin, je puis être utile à ceux qu'un voyage en ces contrées tente» rait en leur permettant de savoir où ils vont et d'éviter toutes les déceptions et tous les ennuis par lesquels j'ai dû. passer, jeté comme je l'ai été, par hasard, dans un pays inconnu, à dix-neuf ans, seul, sans expérience, riclae seulement de ma jeunesse, de ma santé et de mon entliousiasme.
Au lieu et place de Da Costa, est arrivé un autre Portugais, ce'.ui-là d'une ignorance crasse; cet individu ne me plaît guère, mais, quand on n'a pas le choix, on prend ce qu'on trouve et je n'ai pas les moyens d'être difficile.
J'ai été très malade tous ces temps ci. On ne le croirait pas et cependant c'est la pure vérité : je me .suis empoisonné avec de l'ipécacuana, en voulant me guérir. J'avais tant de bile que, chaque matin, je vomissais; la fièvre ne me quittait pas et les maux d'estomac me faisaient pleurer de douleur.
1 m'avait été impossible de boire de l'eau chaude pour faciliter l'effet du remède. Je digérai donc la médecine, ce qui amena, sans doute, de sérieux désordres dans mon économie.... Animal, va ; cependant je guéris et c'est surtout pendant cette longue maladie que la société d'un de mes eemblablesme fut utile.
Excursion au lac de Kintiniangulo. —
Pour célébrer
mon rétablissement, nous allâmes, un dimanche, faire uno grande excursion. Les naturels nous avaient souvent parié des anciens baracons des négriers, et nous avions -résolu d'aller les visiter.
Kintiniangulo, mot à mot : pays des porcs, sans doute parce qu'il n'y en a pas plus qu'ailleurs, possédait, à l'époque de la traite, un marché de nègres fort important. La rade, extrêmement dangereuse, ajoutait à la sécurité des traitants dont les habitations, en outre, étaient à couvert à quelques lieues dans les terres.
- Après une course de deux heures environ en hamac, nous débouchâmes sur des sommets élevés formant comme un amphithéâtre d'où nos regards plongeaient au fond d'une sorte d'entonnoir, formé par la pente douce et assez régulière des coteaux sur une vallée profonde. Un large étang bordé de grands roseaux et couvert en partie de plantes aquatiques, au-dessus desquels vo'aient quantité d'oiseaux, occupait le centre de ce bas-fond; ce marais, au dire des noirs, était infesté, de caïmans ; c'est là qu'avait été pris celui que j'avais acheté quelques mois auparavant. Le paysage était délicieux : ces coteaux boisés et onduleux, domi» nant ce lac solitaire, formaient un ensemble aussi imposant qu'imprévu. En suivant les hauteurs, nous arrivâmes sur un plateau dépouillé d'arbres et où se trouvaient encore des vestiges de fondations. Nous comptâmes près de quinze emplacements diflërents, indiquant d'anciens établissements. Nutre curiosité satisfaite, nous reprîmes le chemin de la mer, absorbés dans les réflexions que ces souvenirs avaient fait naître. Voilà donc tout ce qui restait du passage des hommes. Un plateau nu et stérile, maudit peutêtre comme ceux qui y avaient vécu. Ils sont morts, oubliés maintenant, la terre seule conserve le souvenir du leur triste existence.
Grâce à mon compagnon, la vie que nous menons est p'us supportable. Ensemble nous prenons nos repas; c'est au moyen d'une flèche lancée dans le mur de sa factorerie que je le préviens quand le déjeuner est servi.
Je possède un arc d'une flexibilité et d'une force merveilleuses qui porte à plus de 400 mètres ; mais la corda fouette sur la première plialange du pouce et la déchire si cruellement, que je suis obligé, pour m'en servir, d'entourer la main gauche avec un linge.
Erection du pavillon français. — Le novembre, c''était grande fête à la factorerie. Depuis que je n'étais plus seul à Kintiniaiigulo, je nourrissais le projet d'établir un màt de pavillon. J'avais fait les offres les plus avantageuses pour décider les indigènes à m'apporter deux grands arbres. Mais c'était pour eux un tel travail, qu'aucun n'avait encore eu le courage de l'entreprendre.
Cependant, un beau jour, les muleks de Kingelé m'apportèrent deux beaux troncs de platane que je payai fort cher. Le charpentier les équarrit, les rabota, les tailla et les ajusta enfin avec des barres; à grand' peine j'avais obtenu des cordages à Ambrizette et mon voisin m'avait donné quelques mètres de tissu rouge pour confectionner un drapeau.
Avec les faibles ressources dont nous disposions, l'opération était délicate. Nous avions fait mander cinquante maningames au village, afin d'aider mes Croumans ; le pied du màt une fois placé au bord d'un grand trou creusé dans la terre, nous l'élevâmes doucement et parvînmes assez facilement à placer la tête sur quatre penchons posés les uns sur les autres ; dix nègres tenaient les bouts du câble, qui devait maintenir le mât ; les Croumans étaient munis d'une grande perche terminée par une fourche pour l'emboîter et le soutenir dans son ascension.
A un signal donné, les nègres attelés à deux des cordes dont les extrémités étaient enroulées sur un pieu fiché en terre, tirent à eux le mât qui s'élève lentement, maintenu par la fourche. Déjà -il était à peu près vertical ; mais, en glissant dans le trou, il perdit son équilibre, oscilla de droite et de gauche. « Tenez ferme, » criai-je aux maningames. Bah 1 ils eurent pour et lâchèrent tout, en se sauvant.
Crac, Yoilàmon mât de pavillon qui, "n'élant plus soutenu, tombe avec fracas. Par bonheur, il ne fut pas brisé et une seconde tentative, plus heureuse que la première, réussit complètement.
Les câbles une lois fixés, le pied du mât bien assujetti avec des galets, je distribuai aux Croumans des fusils et de la poudre et les alignai devant la maison. Ils étaient vêtus aux couleurs nationales d'un pagne blanc serré aux reins par une ceinture de drap bleu, la tête coiffée d'un bonnet rouge.
Je hissai alors notre pavillon français à trois reprises différentes et chaque fois une salve d'artillerie salua son arrivée au sommet. Le fixant alors, j'appuyai son apparition première dans ce pays des dix-huit coups de mon revolver, ce qui, entre parenthèse, donna aux indigènes une haute idée de mes moyens de défense.
La cérémonie était terminée quant à moi. Je congéliai les maningames, distribuai du tafia à mes hommes, et, le soir, quand j'eus passé de longues heures à contempler, les larmes aux yeux, cet emblème de notre chère patrie qui flottait majestueusement dans les airs, tout le monde était plus ou moins ivre de joie... et de liqueurs.
J'arrive d'Ambrizette oii j'ai trouvé L"*** très malade. Depuis trois semaines, la fièvre ne l'a- pas quitté. Il est pâle, maigre et peut à peine se tenir debout. Ce n'est qu'à force de laudanum qu'il arrive à prendre, la nuit, quelques heures de repos. Je le crois perdu; au reste, il ne se fait pas d'illusions sur son sort et va partir pour Banane.
Mes voyages à Ambrizette sont de véritables parties de chasse, bien que je ne sois pas un Nemrod enragé. Je me livre en nabab à cet exercice; les Croumans portent le hamac. Gikouloukidi, mon nouveau mulek, suit, portant le fusil tout chargé. Une fois bien installé sons la tonte, à l'abri du soleil, un livre à la main, je donne le signal du départ. Mon compagnon surveille la maison pendant mon absence. Les noirs sont chargés de découvrir le gibier. Il y a pour eux cent perles bleues, boiiasa, par animal que je
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tuerai. Nous allons au pas. Tout d'un coup, ils s'arrûtent : « Signer, une pintade, je suppose. i> Ils me la montrent : je la vois; le mulek me passe le fusil. J'avance à pas do loup, en rampant. Je vise, le coup part et... ma pintade aussi. Pas toujours cependant ; je me flatte. Il m'est arrivé plusieurs fois de rapporter quatre ou cinq pièces tuées ea deux heures, le plus souvent des tourterelles. Le pays qui s'étend entre Kintiniangulo et Ambrizotte étant cultivé, le gibier y est très abondant. La rivière d'Ambriz passée, il me reste encore la ressource du marais qu'il nous faut côtoyer avant d'arriver aux factoreries et sur lequel pullulent les oiseaux aquatiques.
■ A propos de gibier, je vous dirai que les broussailles dont est rempli le ravin qui sépare ma, maison de celle do 6*'* servent de refuge àdes oiseaux excellents que les nègres tuent à coups de bâtons, quand ils parviennent à les dénicher. Ce sont des râles de genêts, un vrai régal pour nos estomacs délabrés.
Jeannette grandit et se forme. C'est aujourd'hui une jeune fille, une jolie négresse, ma foi! et qui s'entend à la tenue d'une maison. Il faut voir comme elle sait se faire ohéir. J'entends souvent sa petite voix pointue et colère gourmandant les récalcitrants. Elle m'est surtout précieuse pour défendre les privilèges du blanc, dont elle se montre aussi jalouse que moi-même. Il faudrait, jo crois, lui passer sur le corps pour entrer dans ma chambre. Elle n'abuse pas des pouvoirs que je lui laisse, mais elle fait quelquefois des bêtises, et, tout comme un autre, reçoit de bons coups de palmatorios dans les mains. Plus entêtée que jamais, elle se ferait tuer plutôt que de céder.
Le perroquet. L'avocat. — Elle a des ennemis et, parmi eux, le plus acharné est, sans contredit, Coco, mon perroquet. Ce sont chaque jour entre eux des batailles continuelles. Coco est un bel oiseau au plumage gris perle, i\ la face blanche et porteur d'une magnifique queue rouge. Il est d'humeur très gaie et vit en liberté dans la mails)
soa. Go jeune don Juan n'a pas de plus grand plaisir que de courir après Jeannette, du plus loin qu'il l'aperçoit, et de s'accrocher à son pagne. La pauvrette en a très peur, et, pour lui échapper, grimpe sur les chaises, les meubles, enfin sur tout ce qui la mettra le plus haut, hors de la portée de son adversaire. Lui, ne se laisse pas rebuter et monte bravement à l'assaut, sans s'effrayer des gestes désespérés de la petite qui lui crie : « Kaloukal ka~ iovlca! (va-t'en). » On accourt aux clameurs qu'elle pousse à faire croire qu'on l'écorche toute vive, et il faut les séparer.
Jeannette a, bien entendu, les pieds et les jambes nus, ainsi que les bras et la poitrine; mais jamais le perroquet, qui ne veut que jouer, ne lui a fait de mal.
Cet animal n'est pas le seul de mes amis. Il partage mon affection avec l'avocat et une mangouste.
L'avocat, un charmant petit singe, n'est pas plus haut que ma main. Sa robe est d'une couleur grise foncée, tirant sur le roux ; sa tête est blanche et sa gorge est ornée d'une magnifique barbe, blanche aussi et qui forme comme un collier. Ses gros yeux, sa mine éveillée, son air rusé et sournois lui ont fait donner le nom qu'il porte. Quand je me mets à table, il vient régulièrement s'asseoir près d'un plat, en face de moi. Pendant que nous mangeons la soupe, dont la fumée l'efl'raye, il fait sa tournée, soulève tous les couvercles. Son choix arrêté, il profite d'un moment oii j'ai les yeux tournés pour plonger sa main dans le plat et la retirer pleine de haricots, qu'il va grignoter, caché derrière l'huilier. Il adore le sucre, mais il est très malheureux chaque fois que le café 'arrive. L'anse du couvercle du sucrier est cassée, et il n'a pas encore trouvé le moyen de l'ouvrir. Alors, que fait-il? Il le pousse vers moi avec sa patte, et, pendant que je me sers, s'empare de l'objet dosa convoitise et se sauve à toutes jambes.
Il fait bon ménage avec le chat et la mangouste; son plus grand bonheur est de leur chercher les poux, et ceux-ci se roulent voluptueusement sous ces caresses, tout comme
le ferait un chef nègre, — le ronron à part. — Il est une chose cependant à laquelle l'Avocat ne peut s'accoutumer : c'est au petit cri aigu de la mangouste, qui le fait toujours bondir. Quant au perroquet, Je ne sais pourquoi, il a pour lui le plus profond déilain, et si, par hasard, ils se rencontrent, ils se toisent d'un air fier, parfois très comique.
Voyez à quoi nous eu sommes réduits, à nous distraire comme les vieilles femmes, comme les vieilles filles surtout que j'ai en horreur et qui me font l'effet de créatures imparfaites avec leur chat, seule affection dont elles paraiseent capables.
Les osselets. — Mais qu'importe! C'est déjà quelque chose de se créer une distraction dans un pays oii il n'en existe aucune. Faut-il jouer aux osselets, comme le font les nègres ? C'est le seul jeu que je leur connaisse et ils s'y livrent avec une assiduité et un acharnement extraordinaires. Ils ne s'y prennent pas tout à fait comme nous. Ils taillent, dans une assiette cassée, des petits morceaux, blancs d'un côté, colorés de l'autre, s'assoient en rond, leur enjeu devant eux. Chacun, tour à tour , prend les marques, les remue dans sa main et les jette en l'air. S'il retourne plus de blancs que de couleurs, chaque joueur paye autant de perles qu'il y a de blancs; si c'est le contraire qui arrive, c'est lui qui paie à tout le monde. Cela rappelle notre jeu de pile ou face. J'ai vainement essayé d'enseigner aux Croumans quelqu'un des jeux si en hon- *neur parmi les blancs. J'espérais par là leur donner une occupation récréative plus utile et plus intelligente; mais je dus y renoncer.
Un jour qu'un linguister m'assommait de réclamations mal fondées et m'abreuvait d'injures, je lui assénai sur la tôle un vigoureux coup de poing. Je crus un moment que, dans sa fureur insensée, il allait sauter par la fenêtre dans' le magasin ; mais, fmpêché par ses compagnons et so ravisant, il courut à la salle à manger, s'empara d'un sabre des veilleurs de nuit, et s'enfuit en criant vengeance.
Les bravos Croumans se lancèrent aussitôt à la poursuite du voleur. Effrayé des suites que pourrait avoir une bataille possible entre les indigènes et mes hommes isolés et sans armes, je dépêchai un marfouk pour les rappeler. Il revint bientôt, précédant Lutango qui rapportait triomphalement le sabre que le coquin, serré de près, avait laissé tomber un peu avant d'arriver au village. Kingé'é avait eu toutes les peines du monde à arrêter mes hommes. Cette petiia dispute n'eut pas de suites. IVIais cette existence pleine de péripéties, où chaque jour il faut lutter contre un danger nouveau, me plaît plus que je ne saurais dire. J'aime ces émotions : se sentir seul, sans autre force que son intelligence et son énergie morale au milieu de ces brutes et se dire : Je les materai. Ils céderont devant la supériorité du blanc. Alors, user de tous ses avantages, commander, composer, tantôt avancer, tantôt plier, mais sans jamais céder ostensiblement, voilà la vie. Etre aux prises avec des difficultés sans cesse renaissantes et les vaincre, n'est-ce pas là une suprême jouissance ? Notre existence n'est autre chose, en somme, qu'un chemin semé d'obstacles plus ou moins insurmontables. On lutte jusqu'à ce qu'on succombe et la mort n'est-elle pas elle-même la dernière barrière qui sépare l'homme de la réalisation de toutes les aspirations de son âme ?
Des chasseurs m'ont apporté, ce matin, une antilope de l'espèce dite guib, très commune ici. Les nègres qui s'adonnent à la chasse sont peu nombreux. Outre que ce métier est fatigant, il expose à des dangers dont la plupart ne se soucient guère.
Ces chasseurs, deux grands gaillards bien bâtis, à l'air martial, étaient accompagnés de six chiens, de ces animaux à poil ras, les oreilles petites et pointues, tout jaunes et qui ressemblent à des chacals. Ils étaient maigres et efflanqués, et, dès qu'ils m'aperçurent, m'entourèrent à distance respectueuse, en poussant des hurlements lugubres, la queue entre les jambes. Ces chiens ont peur des blancs, je ne sais pourquoi. Ils portent, en guise de grelots, des ca-
lebasses toutes petites remplirs de pierres, ce qui produit un bruit singulier quand ils courent.
Un matin, quel ne fut pas mon étonnement de Yoir arriver les Krouboys d'Ambrizette. J'étais assis. Chapeau, leur chef, s'accroupit à mes pieds. Les fiers Krouboys ne sont pas habitués à ces marques d'humilité ; aussi, flairant quelque méchante affaire, je le fis entrer dans ma chambre.
« Que se passe-t-il, que venez-Yous faire ici? » lui demandai-je. « Voilà, monsieur, nous veut pas P'** (P***, c'était le gérant qui avait remplacé L*"^*), lui sait pas les Krouboys. Nous, manger peu, travailler beaucoup, beaucoup ; ça fait rien, faut ça ; mais quand bedaine vide, ça pas bon, peut pas. P*"* gouillonnor nous, nous fouter lui. Nous va partir dans pays de nous, tu sais. Nous veut pas P'**, nous veut rester ici. » Cette proposition ne me souriait nullement. Ce n'est qu'après bien des instances et en promettant d'écrire à P***" que je parvins à décider les Krouboys à retourner à Ambrizette.
Yoilà ce que. c'est que de ne pas comprendre les noirs. P***, quand on lui résiste, a peur, et, comme tous les poltrons, au lieu d'être sévère et ferme, il perd la tête et recourt aux moyens les plus extrêmes. N'avait-il rien trouvé de plus ingénieux pour se faire obéir des Krouboys que de les priver de nourriture? Beau moyen, ma foi ! qui no réussit qu'avec les animaux et encore faut-il pour cela qu'ils soient réduits à l'impuissance complète de nuire.
A la suite de cette affaire, je suis allé à Ambrizette; un navire était mouillé sur rade et embarquait un lot de dents d'éléphants. Nous nous rendîmes à bord; tout en prenant des rafraîchissements, nous nous amusions des propos de l'équipage. Beaucoup des matelots qui le composaient, n'avaient jamais vu de défenses qu'ils prenaient pour des cornes de bœufs. Les dimensions de quelquesunes les intriguaient beaucoup; des cornes de 45 kilos, et de 2 mètres de long, ne sont pas chose si commune !
Le maître, un vieux grognard, riait dans sa barbe coupée en forme de collier, tandis que de sa joue gauche à
m QUATRE ANNÉES AU CONGO
sa joue droite, passait continuellement une énorme chiqua qu'il mâchait sans relâche, avec une satisfaction visible. A chaque fluxion nouvelle, je croyais qu'il allait éclater. 11 se décida enfin à tirer les matelots de leur erreur, et, après avoir soigneusement placé sa chique derrière son oreille : « Tonnerre de Brest, galupiaux ! s'écria-t-il, vous voyez pas que c'est des quenottes d'éléphants. Eh ! mousse, essayesen donc une pour remplacer la tienne! » Cette grosse saillie suscita un rire général parmi l'équipage et les quoliljets de pleuvoir de tous les côtés sur les malheureuses dents de ces pauvres éléphants.
Revenu à terre pour déjeuner, l'après-midi se passa à visiter les voisins que nous trouvions, comme c'est l'habitude quand les blancs n'ont rien à faire, assis à fumer autour d'un flacon de cognac ou de genièvre, dont on nous offrait de boire quelques verres. Voilà la principale distraction, en ce pays; la première chose qu'on vous offre, c'est de prendre un malabich, mot portugais, connu ou inconnu, qui signifie : lue-vers. Le mulek n'a pas besoin d'être prévenu, il connaît la coutume et s'y conforme de luimênie.
Le soir, je repartis pour Kintiniangulo; nous sortions de Kinkuba, oîi tout le monde me connaît, les linguisters étaient venus me saluer au passage; les femmes me regardaient d'un air tranquille et bienveillant, les muleks criaient par tout le village pour annoncer ma présence' et couraient après le hamac pour recueillir un regard qui les intimidait , mais dont ils étaient fiers. Tout à coup le bruit d'une dispute vint frapper mes oreilles, Tafia était aux prises avec des gens du village; prendre mon bâton et courir sus aux assaillants fut l'affaire d'un moment.
Tafia cependant avait tort : il avait obtenu les faveurs d'une femme, mais ne l'avait pas payée. Je promis que justice serait faite, mais rappelai que frapper un de mes hommes, c'était me frapper moi-même et, en tous cas, que ce n'était pas le moyen d'obtenir satisfaction.
QUATRE ANM'ES AU COXGO
Le lendemain lo mari volé reçut ce qui lui était dû, plus une indemnité. Payer n'était que juste et lo plaignant m'aurait gardé rancune, tandis qu'en ajoutant un présent, j'en avais fait un ami. Tafia reçut dix coups de corde qu'il n'avait pas volés.
L'épreuve de la casque. — Peu de temps apiôs cette petite exécution, nous fûmes témoins d'un spectacle d'une barbarie atroce et , encore aujourd'hui , je n'y puis penser sans frissonner. Je crois vous avoir dit déjà que souvent les nègres n'admeltcnt pas qu'un des leurs meure, sans que quelque autre, en lui jetant un sort, n'ait été l'occasion de sa mort. Ils ne comprennent pas qu'il.y ait maintes causes inhérentes à rotre nature môme, provenant du climat ou de leur ignorance, qui rendent malade un homme qu''iis ont toujours connu sain et bien portant. Telles sont les raisons qui ont donné naissance, chez toutes les peup'ades nègres, à ces empoisonnements qui sont regardés comme un acte méritoire. C'est une sorte de jugement de Dieu. Vous vous souvenez; sans doute de cette femme mangée par un caïman à Ambrizette ; le si triste concours de circonstance qui amena la condamnation de son adversaire pouvait à la rigueur, auprès de peuplades ignorantes et superstitieuses, avoir quelque chose de surnaturel. Mais le cas qui se présente aujourd'hui n'a rien que do très commun.
Un homme du village est mort après trois semaines de maladie. Aussitôt chacun de crier au sortilège, on lui a jeté un sort, c'est sur. Il faut appeler le feticlioiro. Quelquefois c'est la voix publique , qui se fait accusatrice. Le Eorcier, après des simagrées, des invocations et des momeries ridicules, déclara que là coupable était la fille du défunt, une gentille enfant d'une douzaine d'années, qui venait souvent me vendre des bananes. Je cherche en vain quel intérêt a pu pousser le misérable à dénoncer cette pauvre petite. Je sais bien que l'habitude de ces gens-là est de s'attaquer à un de leurs ennemis, ou
à un homme riche qu; les paiera en sous main, pour éviter une dose de poison trop forte. Je sais hiea encore qu'ils choisissent parfois, pour se faire bien venir, celui que, pour une raison ou une autre, la voix publique accuse, ou bien encore le premier \enu. Mais pourquoi cette petite fille? Que lui a-t-elle fait? Est-ce en haine de sa gentillesse et de sa bonté, qualités toujours insupportah'es au méchant? Est-ce par calcul ? Est-ce par indifférence? Je ne puis deviner. Quoi qu'il en soit, je fis tous mes efforts pour la sauver, faisant valoir sa jeunesse, sa parenté avec le mort. Comment admettre, en effet, qu'elle ait tué son père ? Toutes les raisons que je pus donner échouèrent devant l'entêtement fanatique du peuple. Je proposai finalement de racheter la coupable. Je croyais ce moyen infaillible, hélas ! je me trompais. Cependant, espérant toujours, je me rendis à la cérémonie.
Au milieu de cette même enceinte où avait eu lieu, quelques mois auparavant, mon entrevue avec le roi de Kintiniangulo, plusieurs centaines de nègres étaient accroupis sur leurs talons et suivaient avec attention la scène qui se passait au milieu d'eux. Un homme couvert de gris-gris, à l'œil intelligent mais dur et faux, était en train défaire bouillir des herbes dans une marmite placée devant lui. Au bruit qu'occasionna mon arrivée, il leva les yeux et me lança un regard moqueur et, en même temps, toute sa physionomie prit une expression si féroce que je ressentis une impression de dégoût indéfinissable et que je frissonnai malgré moi.
De temps à autre, le sorcier jetait un coup d'œil sur la jeune fille, sa victime, assise toute nue au milieu du cercle, les coudes sur ses genoux et la tète entre les mains. On l'avait dépouillée de ses bracelets, colliers et anneaux de pied qui reviennent de droit au feticheiro. Par moments, elle relevait la tête, regardait autour d'elle d'un œil hagard; mais, bien que je fusse placé en évidence, elle ne me vit pas.
A huit heures, la cérémonie commença : le sorcier se lève, fait trois fois le tour de la marmite où cuit le poi-
son, se dirige ensuite vers sa victime et trace un grand cercle autour d'elle ; puis il se livre à une danse désordonnée, poussant des cris, frappant dans ses mains. La population attentive chante un refrain lentet monotone, et marque la mesure en battant les mains l'une contre l'autre. Enfin, le feticlioiro, prend la marmite, en transvase le contenu dans une plus petite en terre et s'approche lentement de l'accusée. La pauvre enfant, forte de son innocence sans doute, avait repris courage; elle s'était levée et attendait avec une contenance ferme son bourreau qui me semble avoir un moment d'hésitation. Elle s'empare du ■vase qu'il lui présente et boit, à plusieurs reprises, avec des grimaces qui font mal à voir. Mais son courage est au-dessus de ses forces, elle tremble de tous ses membres. On est obi gé de lui faire avaler de force le reste de la liqueur. Le sorcier ne la quittait pas des yeux, il la couvait avec une joie calme. On eût dit un tigre essayant de fasciner sa proie, avant de l'immoler à son appétit féroce.
Si la condamnée peut attendre jusqu'à midi, elle sera proclamée innocente; si elle rend le poison avant l'heure Cxée, on lui en administrera un autre; si elle le conserve, elle mourra; son corps sera brûlé et justice sera faite. La musique continuait toujours, les battements de mains accompagnaient les tambours et chacun suivait avec attention les progrès du mal sur le visage de la condamnée. Ce ne fut d'abord que des hoquets, des grimaces convulsives, des mouvements déréglés de l'estomac. Bientôt son corps prit une teinte noir sale ; elle commença à s'agiter sur le tronc d'arbre qui lui servait de siège et sur lequel elle s'était affaissée. Elle finit par se rouler à terre dans des convulsions horribles. Les chants redoublaient de force, les tambours do bruit et les mains de vitesse; l'assemblée, enivrée, trépignait. Tous les assistants sont debout, maintenant; ils abreuvent leur victime d'injures, l'appelant des noms les plus honteux, et si quelques-uns, parmi eux, se sentent émus en faveur delà pauvre enfant, ils n'osent le laisser voir et la crainte en fait les plus acharnés. Je n'y tins
plus. Pâle de rage, je sentais mon sang bouillonner dans mes veines. Tas de misérables! m'écriai-je, et j'allais ni'élancer. Le marfouk Kingélé me saisit à bras le corps; les murmures qui s'élevèrent menaçants me rappelèrent à ma dangereuse situation. Comment parlera ces brutes qui sont là à frapper dans leurs mains, et puis, que leur dirais-je, que puis-je faire? Je suis parti. J'aurais eu un revolver que, je le crois, je n'aurais pas hésité à tirer sur le sorcier. C'eût été absurde, mais on n'est pas maître de certaines émotions. Dans l'état oii était la population, j'aurais certainement payé de ma vie cette imprudence; la factorerie, les marchandises confiées à ma garde eussent été pillées et cela sans profit pour celle que je voulais sauver. Ah ! l'impuissance ! jamais, non jamais, je n'ai tant souffert qu'à ce moment. C'était horrible. Je prenais le ciel à témoin de ce forfait. J'aurais voulu que la foudre éclatât sur ce village.
Rentré à la maison, je ne pus dîner ni fermer l'œil de la nuit. Le lendemain, j'appris que la petite avait succombé. Sauvée, elle eût peut-être végété infirme pendant quelque temps encore. Néanmoins, c'eût été grande joie au village. Les amis de l'accusée gambadant, dansant, tirant des coups de fusil et buvant en signe de réjouissance, se fussent enivrés en son honneur.
Mais voilà ce qu'on refuse de croire, vous pensez : on s'est trompé, c'est fini. Le mort a trépassé naturellement. Pas du tout, on va chercher une autre victime, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il y ait un coupable. Mais soyez tranquille ; s'il est rare que le premier échappe, le second périra certainement. Le feticheiro s'arrangera en conséquence : son crédit en serait trop ébranlé.
Un des principaux moyens de domination de ces gens-là est la faculté qu'ils possèdent de pouvoir absorber impunément, à différentes reprises et à des doses considérables, de cette liqueur si funeste aux autres. Cela tient-il à leur tempérament ou plutôt à la connaissance qu'ils ont d'un contre-poison, connaissance dont ils ont seuls le secret.
QUATRE ANNÉES AU COMiO
qu'ils se transmettent de génération en génération ? Je 1 ignore.
J'ai relu souvent cette scène écrite sous l'impression du moment et certainement bien faite pour inspirer l'horreur et le mépris des nègres. Voilà une enfant qui, certes, aimait son père autant qu'elle pouvait en être chérie, et, à la douleur de perdre celui à qui elle doit le jour, vient s'ajouter pour elle l'horreur de se voir accusée de sa mort ! C'est affreux n'est-ce pas? Mais nous qui, avec raison, jetons le blâme sur ces malheureux ignorants, avons nous bien le droit de ne leur accorder aucune indulgence? Il n'y a pas un siècle que nos pères assassinaient, avec des raffinements de cruauté inouïs, de pauvres diables accusés de sorcelleiie. Et l'inqui&ition, est-elle déjà si loin de nous et ne sont-oe pas des hommes instruits, sachant la fausseté de leurs accusations, qui brûlaient en grande pompe et dans de magnifiques cérémonies, où. toute l'Espagne accourait, des hérétiques qu'on avait auparavant torturés, des hommes honnêtes et sages, de bons chrétiens qui avaient le tort de gêner ou de déplorer les barbaries infâmes et inutiles- que commettait le terrible tribunal? Et quels étaient les auteurs de ces sanglants autodafés? Le clergé! Le clergé d'une religion sainte qui a pour précepte ces belles paroles de l'Evangile : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fît, » et ces mots qu'il répétait chaque jour : « Seigneur, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »
Des blancs. — La côte est un triste pays, hélas! et le contact de nos semblables est une bien maigre consolation à notre isolement. De quelque côté que l'on se tourne, en effet, on ne voit que haine, jalousie et envie. Tout est faux et menteur, le sourire des uns, les paroles mielleuses des autres ; la déûance est une vertu, la calomnie règne en maîtresse souveraine et beaucoup de blancs sont un ramassis de vices honteux dont ils n'ont mémo pas la pudeur de
se cacher. De la pudeur ! en ont-ils ces indignes roprésen-» tants de notre couleur, qui s'abandonnent sans frein à leurs sales inclinations? Ces natures viles et corrompues qui, ne pouvant se livrer dans leur pays à tous les crimes que notre civilisation punit, vi^jnent se réfugier dans une contrée vierge et s'adonner sans crainte à la débauche, au vol et à tous leurs mauvais penchants?
Mais je suis injuste, j'ai tort. Si, parmi tous ces hommes, quelques-uns ne méritent plus ce nom, il en est beaucoup d'honnêtes et de bien élevés qui, poussés par une noble ambition, sont venus chercher sous ces climats malsains, ies moyens de secourir leurs fan^illes pauvres; d'autres,- jeunes gens aventureux et énergiques, y sont venus chercher une vie appropriée à leur fougueuse activité, une fortune au péril de leurs jours ; et, je le proclame avec orgueil, c'est parmi les Français que se trouve l'élite de la société de cette partie de la côte. Les Hollandais et peutêtre les Anglais méritent aussi cet honneur, particulièrement les premiers ; mais les Portugais! ah! ces derniers surtout sont la pJaie de ces contrées. Pour la plupart dégradados, fugitifs de la colonie d'Angola, c'est d'eux-, établis les premiers sur la côte africaine, que les nègres ont pris tous les vices des blancs qui en font des êtres méprisables. Le vice est agréable et ces pauvres êtres primitifs, incapables de comprendre les rares vertus qu'ils voyaient, se sont assimilé nos défauts avec ardeur. Ils ont oublié les sages conseils que peut-être leurs ancêtres leur avaient i'égués et leurs vices, joints aux nôtres, en ont fait les êtres légradés que je trouve. ïMais, si je les excuse, je les subis, St c'est une vie intolérab'e. Ah! ma France! où es-tu, pays des grandes idées et des nobles actions qui rendent l'homme fier de son titre!
Mort de Jacquot.— Kikilci. — Le 15 septembre, Jacquot est mort ; la factorerie nous semble bien silencieuse et celte perte est trop récente encore pour que l'Avocat parvienne, malgré tous ses eïïorts,- à dérider nos sombres visages. Le
pauvre animal, qui ne peut s'expliquer notre tristesse, en est tout chagrin. 11 vient, à tous les repas, se frotter sur mon épaule et chercher des caresses que je ne lui prodigue plus qu'avec distraction. 11 semble comprendre que ma pensée est ailleurs, car il pousse de -petits cris plainiifs et je lis les reproches que ses jo is yeux m'adressent. Vous souriez peut-être à mon chagrin ; mais, à vingt ans, le cœur déborde, on a besoin d'amitié, on est avide d'aimer et où trouver, si ce n'est chez ces chers petits êtres, une affection sincère et désintéressée?
Kiliiki, la mangouste, nous reste; mais c''est un animal fcgoïste et gourmand. Sa bouche est garnie de petites dents blanches, son petit museau fin et pointu est toujours en quête de nourriture. Cependant la mangouste, bien que carnassière et exlrômemcnt vorace, est très douce et tout à fait inoffensive.
Elle grogne sans cesse; elle adore les œufs et il faut voir avec quelle intelligence elle parvient à les entamer. Leur grosseur, leur coque lisse et dure l'embarrassent souvent et mettent sa patience à une rude épreuve.
Après avoir usé inutilement de tous les moyens pour parvenir au jaune qu'elle convoite, elle traîne l'œuf dans le sable, l'approche d'un arbre ou d'une pierre, à laquelle elle s'accule, et, le saisissant entre les pattes do devant, elle cogne le petit bout jusqu'à ce qu'il soit brisé ; elle suce alors le liquide qui s'échappe par l'ouverture ainsi faite. Mais, sa gourmandise étant trop longue à satisfaire, elle l'agrandit avec ses pattes, plonge la tête dans l'intérieur et ce n'est que quand il ne reste plus que la coquille qu'elle la ressort toute- barbouillée de jaune; puis e.le se nettoie le museau dans le sable et se sauve toujours grognant en quête d'une autre proie.
A un voyage que jo fis à Ambrizette, je fus témoin d'une discussion entre P'**, gérant, et Couher, un grand linguister. Un achetant des dents d'éléphants, le blanc s'était trompé, il fut grossièrement insulté, car les noirs n'admettent uas que nous commettions d'erreur. Il est important,
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pour conserver nôtre influence, d'éviter ces accidents, qui sont extrêmement nuisibles.?***, outre qu'il est emporté et irréfléchi, a, par malheur, un second, nouveau débarqué à la cote, que les indigènes détestent, et qui lui suscite d& continuels embarras. Ce monsieur-là se fera écharper un de ces jours, s'il n'y prend garde et s'il ne modifie pas sa manière d'être.
Nous voici au mois de décembre ; la fermeture de Kintiniangulo s'est faite sans difficulté, les indigènes comptant sur mon retour pour la saison des affaires. Un beau jour, je dis adieu à cette demeure si solitaire et si peu gaie, cil j'ai passé certainement les huit mois les plus durs dont je me souvienne. Eh bien! voyez comme l'homme s'attache aux lieux où se sont écoulés quelques moments de sa courte existence, ce temps eùt-ilété une longue suite de privations et de chagrins, ce ne fut pas sans quelques regrets mêlés à ma joie que je m'éloignai définitivement. Le temps passé, c'est une partie de notre existence écoulée, que nous ne retrouverons plus ; et c'est là, je crois, ce que nous regrettons bien plus que les lieux où elle s'est passée.
La vie à Ambrizette, au milieu de blancs, succédant brusquement à mon long exil, m'a rendu bien vite et la santé et la gaîté. Je me trouvais le plus heureux des hommes quand les nègres vinrent encore, par un acte de sauvagerie cruelle, troubler notre quiétude