‹ Quatre années en Océanie (volume 2)Chapitre 10 sur 27 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

De la terre proprement dite. Des six grands plateaux qu’elle forme, et des montagnes, lacs, mers intérieures et déserts qui la divisent et subdivisent. Services que tous ces obstacles ont rendus ànos ancêtres.

Messieurs,

En négligeant l’Islande et les Iles Britanniques. Madagascar, Ceylan, Sumatra, Java, Bornéo, les Philippines, le Japon et les Célèbes, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande et beaucoup d'autres îles plus petites, nous partagerons la terre proprement dite en six grands plateaux solides, comme nous avons partagé la mer en six plaines liquides océaniques.

Les trois premiers c'onnus (l’Europe, l’Asie, l’Afrique), soudés ensemble, forment notre vieux monde. Les trois derniers découverts, l’Amérique du Nord et celle du Sud, qui se tiennent, et l’Australie, complètement solitaire, constituent le nouveau.

— Des courants d’air et d’eau glissent-ils à la surface de chacun d’eux ?

— Oui : mais ni leur grandeur, ni leur vitesse, ni leur direction, ne comportent des généralités intéressantes. Voilà pourquoi, ren-

voyant leur histoire à celle des régions qu’ils parcourent, nous commencerons cette nouvelle étude par quelques réflexions sur les montagnes, qui font tant varier le cours de ces nappes fluides, et sur les déserts, mers intérieures et lacs, où les unes trouvent leur source et les autres leur tombeau.

L’Europe, l’Asie et l’Afrique, bien que soudées ensemble, se sont longtemps méconnues, et, jusqu’à un certain point, se méconnaissent encore ; leurs habitants respectifs n’ayant osé que fort tard, et beaucoup d’entre eux n’osant maintenant même franchir les monts Oural, la mer Caspienne, le Caucase, la mer Noire, celle de Marmara , l’Archipel , la MéJiterranée, l’isthme de Suez et les deux déserts qui le flanquent, ou la mer Rouge : toutes barrières liquides ou solides que noire industrie moderne s’efforce d’anéantir.

Cette nouvelle et si puissante force sociale faitelle bien, fait-elle mal en agissant ainsi ? Grave (pieslion! qu’il faudrait peut-être encore trancher par la négative si l’on tenait suffisamment compte du peu de moralité politique des négociants du jour. Mais laissons au présent ses difficultés, et, pour le moment, ne songeons qu’au passé. Donc, les très-grands et très- nombreux

obstacles que je viens d’énumérer ont-ils bien servi notre espèce en isolant pendant fort longtemps les peuples anciens les uns des autres? A cela, pas le moindre doute : oui, certainement, très -certainement.

Car, sans eux, l’humanité, au lieu de grandir séparément ses enfants en maints et maints endroits et sous maints et maints aspects divers pour ne les mélanger qu’à un âge où nos meilleures aptitudes, suffisammment développées, n’étaient plus atrophiables par nos plus énergiques et plus grossiers penchants: l’humanité, dis-je, aurait abiraé pour jamais tous ses peuples dans la plus naturelle, la plus tenace, la seule fatale, mais la moins noble des civilisations, celle que ne franchissent pas les bêtes : le fétichisme !

Expliquons-nous, enjoignant à ces notionsde géographie quelques considérations d’histoire. Ces deux études sont sœurs jumelles. Ce que l’une est dans le temps, l’autre l’est dans l’espace; et les séparer devient souvent impossible.

L’Europe est la portion la plus étroite de notre vieux monde. A chaque instant des chaînes de montagne et des cours d’eau la coupent.

Ses productions ifégétales autoclhones sont mesquines et ses animaux primitifs très-peu sociables. Pour tous ces motifs les hommes s’organisèrent. à sa surface, plus tardivement que partout ailleurs. (Le passé social de nos ancêtres compte au plus quatre mille ans de certitude historique.)

L’Asie, tout au contraire, est énorme. Son grand plateau central n’est, d’un bout à l’autre (du Pacifique à la Caspienne), qu’un immense herbage, facile à parcourir et foisonnant d’animaux pasteurs aisément domesticables. Son versant nord ou Sibérien est très-pauvre, il est vrai ; mais combien sont richissimes ceux Est et Sud, ainsi que les vallées qui les creusent. Aidés par des circonstances aussi favorables les Orientaux purent donc s’organiser, non-seulement en peuples nomades, mais encore en peuples sédentaires, dix et cent fois plus vite que nos ancêtres immédiats.

Ils le purent et le firent; témoins d’un côté les Huns, les Mongols, les Tarlares, les Sarrasins, lesTurkomans, tous anciens Scythes plus ou moins ; et de l’autre les Siamois, les Indiens, les Thibétains, les Chinois, les Persans, et cœtera et cœtera ; tous peuples dont la civilisation (à preuves écrites) est deux, trois, et quatre fois plus vieille que la nôtre.

Ces faits rappelés, n’est-il pas évident que si des hordes asiatiques (analogues à celles que dirigèrent les Saladins, les Attila, les Xerxès et leurs devanciers) n’avaient trouvé dans les déserts, lacs, mers et montagnes que j’ai nommés, des obstacles longtemps infranchissables, les blancs de notre.vieux monde auraient été envahis, bien avant de pouvoir résister politiquement aux populations jaunes ; ou, tout au moins, bien avant d’être aptes à les dominer intellectuellement et moralement.

Alors, je vous le demande, que seraient devenues l’Europe etla civilisation qu’elle produira?

Et, tout semblablement, si les hordes fétichiques et noires que les absolutistes religieux de la vallée du Nil ou ceux politiques du littoral méditerranéen surent organiser, les uns à Carthage et les autres à Memphis ou Thèbes ; — si, dis-je, les hordes fétichiques et noires, que guidèrent les prédécesseurs des Sésostris et des Annibal, avaient pu se ruer toutes entières sur l’Asie mineure, la Grèce ou l’Italie, au temps 'où toutes trois étaient encore sauvages; que seraient devenues, je vous le demande aussi, les populations blanches et jaunes, et l’immense tribut qu’elles ont payé déjà au bienêtre comme au développement de notre espèce?

N’esl-il pas évident que ces deux grandes catégories de peuples et leurs inventions auraient disparu, sinon pour toujours, du moins pour bien des siècles, voire même des milliers d’années.

Parlant ainsi, je pose en principe que certains Africains furent socialement organisés bien avant les Asiatiques et surtout bien avant les Européens. Ce que prouvent les hiéroglyphes qu’employèrent les Ethiopiens, colonisateurs de l’Egypte, pour buriner sur le granit les gloires de leurs chefs, et ce qu’à leur défaut l’histoire naturelle justifierait amplement. Car il est de fait que tous les êtres vivants, et les nombreuses variantes qu’ils produisent, atteignent leur plein développement individuel et collectif d’autant plus vite, que les actes privés, domestiques et sociaux qu’ils sont appelés à produire sont d’un ordre moins élevé-

Mais en voici trop, beaucoup trop même, au sujet des montagnes, fleuves, mers, lacs et déserts que la force de la vapeur et la vitesse de l’électricité s’efforcent de franchir 1 Donc parlons des êtres vivants qui habitent les six grands plateaux que ces obstacles divisent et subdivisent.

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