‹ Quatre années en Océanie (volume 2)Chapitre 9 sur 27 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

Sorte de récapitulation pouvant servir d’introduction à ce qui va suivre.

Messieurs,

En résumant tout ce qui précède, nous disons :

« L’Océan nourrit les algues; et les algues, » avec les viscosités qu’elles produisent , » nourrissent les zoophytes, qui ne peuvent » remuer que sur place.

» Les zoophytes, avec leur propre chair, » nourrissent les mollusques, êtres à mouve- » menLs indécis et lents, mais capables de » voyager; et les mollusques, à leur tour, » nourrissent les articulés qui vont et viennent, » où bon leur semble, avec vitesse et précision ; » sauf aux très-courts instants de la mue (leurs » muscles, attachés sur un squelette extérieur » qui tombe périodiquement, se trouvant alors » sans point d’appui).

^ Les articulés nourrissent les poissons ronds, “ nageurs mieux faits qu’eux, en ce sens qu’ils » possèdent une charpente interne, longue • » seulement et trop peu solide, il est vrai , mais

» qui jamais ne leur manque; et les poissons X ronds nourrissent les poissons plats, dont le X squelette, cartilagineux aussi, a du moins » cet avantage d’oflrir aux fibres musculaires X une base d’insertion large et longue à la fois. » EnQn les poissons plats, malgré leur agilité » notable déjà, nourrissent les poissons ovalai- X res ou parfaits, dont la prodigieuse prestesse « tient à ce qu’ils ont une charpente osseuse à » trois dimensions; autrement dit développée X d’avant en arrière, de droite à gauche et de » haut en bas.

X Quant aux poissons ovalaires ou parfaits, » si rapides qu’ils soient, ils nourrissent les » reptiles, les oiseaux et les mammifères ma- » rins, êtres mieux faits qu’eux encore ; parce X que, respirant dans l’air lui-même, ils ont le » sang assez pur, assez rouge, assez oxygéné , » pour pouvoir ajouter des phénomènes do- X mestiques et même sociaux aux actes végéla- X tifs et mécaniques accomplis par tous les » animaux cités avant eux. »

Cependant, me dira-t-on, beaucoup de poissons, de crustacés, de mollusques et même de zoophytes, vivent ou voyagent par bandes.

Oui, mais ils n’ont pas de chef et, si nombreux que soient leurs cortèges, il ne faut voir en eux

que de simples agglomérations d’égoïstes parfaits, qu’un même besoin tourmente et qui savourent, au même lieu, la même satisfaction, ou courent après elle en même temps. Pas de société sans affection.

Les animaux qui ne respirent que dans l’eau n’ont pas, je le répète, le sang assez pur pour méditer et accomplir un seul fait social un peu long ou un peu compliqué. L’acte intime de la famille, lui-même, pour la plupart d’entre eux, n’est rempli, par chaque sexe, qu’en l’absence et à l’insu de l’autre ; et, dans ces millions de myriades de bêtes marines si diverses, les exemples de sollicitude maternelle sont si rares, qu’on cite à peine deux ou trois poissons gardant non leurs petits mais leurs œufs.

Comment une mère pourrait-elle surveiller ses petits dans un milieu aussi dense et aussi peu transparent que l’eau ; en un milieu qui ne permet qu’au toucher, au goût et à l’odorat tout au plus, de fournir quelques sensations un peu nettes?

Qu’on me pardonne cette digression longue mais utile. Je rentre dans mon sujet, en reprenant mon résumé, sous une autre forme.

En récapitulant tout ce qui précède nous dirons : « l’océan marie ses éléments ù ceux de » la terre pour les offrir aux algues ;

» Qui les végétalisent et vivifient, pour les » offrir aux bêtes ne respirant que dans » l’eau;

» Lesquelles (après les avoir animalisées, au- » tant que le permet un milieu asphyxiant pour » tout être vraiment sociable) les offrent aux rep- » tiles, aux oiseaux et surtout aux mammifè- » res amphibies, seuls capables de consumer » toutes ces chairs pour des actes éclairés » par des sentiments affectueux ; parce que » seuls ils peuvent absorber dans l’air assez » d’oxygène pour brûler en leur foyer cé- » rébral tout le phosphore qu’elles renfer- » ment. »

D’où il résulte que le spectacle du monde maritime peut bien nous apprendre comment, eu un milieu fluide.

Les diverses manières d’exister physiquement servent de base à celles d’être chimiquement;

Comment celles d’exister chimiquement servent de base à celles d’être vêgétativement ;

Comment celles d’exister vêgétativement ser-

vent de base à celles d’être aniraalement, d’être mécaniquement, d’agir, si on préfère ;

Et comment celles d’exister animalement servent de base à celles d’être affectivement, ou mieux maritalement, ou mieux encore sexuellement ; car on ne peut voir aucune passion conjugale dans l’union très-éphémère de deux nageurs, qui s’exploitent réciproquement le plus bestialement possible

D’où il résulte, dis-je, que le monde maritime nous montre toutes ces choses ; mais rien au delà. En d’autres termes, qu’il ne nous offre au plus que des exemples de vie domestique, aussi rares que tronqués.

Eh bien I puisqu’il ne peut que cela ; puisqu’il oblige ceux de ses nageurs et voiliers qui veulent savourer quelques instants les douceurs de la vie de famille { qui veulent vivre père, mère et petits un peu ensemble, en s’entraîmant), à chercher un support plus solide et un milieu plus transparent ; suivons, où ils se dirigent, ces animaux meilleurs, et commençons l’examen du piédestal et du fluide nouveau qui tant favorisent la vie à deux ou plus.

En d’autres termes, étudions la terre, l’air qui s’appuie sur elle, l’eau qui coule en ses

fissures, les végétaux qu’elle porte, les bêtes qui la parcourent, l’homme qui la gouverne, le cortège que lui font toutes les bêtes domesticables, etc., etc., etc.

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