DOUZIÈME LETTRE
Des plantes en général, et de celles qui vivent soui les tropiques en particulier.
Messieurs, '
Les élres, qui vivent à la surface de la terre, forment deux grandes catégories : ceux qui ne peuvent bouger volontairement, les végétaux; ceux qui vont où ils veulent, les animaux. Ces derniers, directement ou non, ne subsistent qu’aux dépens des premiers. Donc leur vie, comme leur distribution à la surface du globe, étant, jusqu’à un certain point, subordonnées à celles des plantes, nous devons tout naturellement commencer par étudier ces dernières.
Quatre agents physiques exercent une influence considérable sur les végétaux, savoir : la chaleur, l’humidité, la lumière, et la hauteur de l’air, ou, si mieux on aime, la pression atmosphérique.
Dans tous les endroits où ces quatre forces seront exagérées, les plantes qui excellent à les interpréter prospéreront donc.
Dans tous ceux où elles seront médiocres, les plantes seront médiocres aussi.
Et dans tous ceux enfin où elles manqueront presque, les plantes aussi presque manqueront; ou tout au moins seront autrement faites qu’ailleurs.
Ce qui veut dire, tout bonnement, que sous les tropiques, au bord de la mer, ou dans les plaines basses et marécageuses arrosées par de très-grands fleuves (comme le Gange, le Nil ou les Amazones ) nous trouverons les végétaux riches par excellence ;
Qu’aux pays obscurs et froids, aux régions polaires on montagneuses, nous trouverons les arbres et les herbes les plus ternes, les plus secs, les moins aromatisés, ou les plus pauvres en matière, autrement dit, les plus légers ;
Et qu’ enfin aux régions tempérées, ou situées à mi-côte, nous ne rencontrei'ons que des plantes à propriétés mixtes ( chose assez favorable sous plus d’un rapport).
Mais gardons-nous bien de prendre au pied de la lettre tout ce qui précède. Car si les pays très-chauds, très-lumineux, très humides et très-bas situés, sont la patrie, par excellence, des végétaux luxuriants, ils sont aussi l’unique
asile des herbes et arbres mal conçus et mal faits, des plantes qui ne peuvent subsister qu’au milieu de circonstances climatériques exceptionnellement heureuses; comme semblablement, les zones polaires et les cimes aux neiges éternelles sont les seuls refuges possibles des végétaux, doués de qualités diamétralement contraires, savoir; une force ascensionnelle trop puissante, une sève sinon trop chaude, du moins trop inflammable, ou bien une sobriété ( soit météorologique, soit plastique) si grande qu’ils peuvent supporter des jeûnes de chaleur, de lumière et d’humidité pendant trois, quatre, cinq et même six mois de suite. Eclairons, par quelques citations, ces considérations, à priori et trop exclusivement théoriques.
Exemples de végétaux remarquables par leur taille et leur innombrable multiplicité. — Dans l’Afrique torride, aux plaines humides et surbaissées, qui tantôt séparent et tantôt peut-être unissent le Zambèze, le Congo et la Couenza, sont des forêts d’herbes comptant trente, quarante, cinquante lieues de long sur trois, six, huit et dix de large. Les joncs et roseaux qui les forment ont quatre, cinq, six mètres de haut et sont tellement pressés les uns contre les autres, qu’on ne peut se frayer un passage au milieu
d’eux que la hache à la main. Aussi, dans les espaces qu’ils couvrent, ne rencontre-t-on que des hippopotames, des rhinocéros ou des éléphants; monstres seuls capables, par leur masse colossale, de tracer des sentiers à travers ces géants marécageux ; et seuls capables aussi, par leur colossale force digestive, de convertir en graisse ces plantes si aqueuses et, partant, si peu nutritives.
Végétaux remarquables par l’énormité de leurs dimensions toutes personnelles. — En première ligne figure, encore en Afrique torride, le baobab, arbre qui vit peu loin du bord des fleuves que nous avons nommés, ou sur les versants maritimes, au pied des montagnes. II compte son diamètre par quinze, vingt, vingtcinq et trente mètres, et son âge par milliers d’années.
Aux mêmes parages que lui figure un autre géant, non d’ampleur horizontale, mais de hauteur : le cocotier, qui monte jusqu’à vingt, vingt-cinq et trente mètres, chose merveilleuse! si on songe que cet arbre n’est guère qu’une collection de choux palmistes superposés.
Moins exclusif que le précédent, ce colosse vertical habite aussi l’Asie, l’Amérique et l’Océanie polynésienne ei métis.
Un troisième monstre végétal qu’on rencontre partout, sous la zone torride, c’est la liane. Chez elle, ce n’est ni la largeur ni la hau teur qui s’exagèrent, mais bien la longueur.
Il n’est pas rare de trouver des êtres de celte espèce qui, serpentant de branche en branche et d’arbre en arbre, font parcourir à leur sève 50, 1 00 et 1 50 mètres de longueur ou plus.
Etre fort élevé, fort large ou fort long n’est, même pour un végétal, qu’un triste mérite social. Aussi, en vous montrant des spécimens qui ne se recommandent à l’attention que par une de ces trois aptitudes, n’ai-je désiré que satisfaire une simple curiosité. Mon intention est maintenant moi ns frivole, et je veux, dans les plantes sous-tropicales, dont je vais vous entretenir, vous montrer des êtres qui savent emprunter au milieu qui les entoure de très-fortes qualités physico-chimiques, et les emmagasiner dans une ou plusieurs parties de leur organisme.
L’ébène , le gaïac et le teck surtout, grâce à l’atmosphère chaude et lumineuse qui les entoure, distillent et concentrent tellement les sucs, puisés par leurs racines, qu’ils fournissent un bois aussi dur qu’indestructible. J’ai vu
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à la mer ( àla Nouvelle-Zélande et à l’Ascension ) , une corvette de charge anglaise, la Tortue, qui avait 1 20 ans d’âge. Un bâtiment de Marseille, qui naviguait encore à la même époque, en comptait alors UO. Ils étaient , l’un et l’autre, construits en bois de teck.
L’encens, la myrrhe, le baume de la Mecque, le benjoin, la mousseline, le patchouli, le vétyver, lafrangipanne et tant d’autres produits asiatiques, africains ou américains, feuilles, bois, racines, ou sèves concentrées proviennent de plantes ou d’arbres qui traduisent, par des arômes aussi délicieux qu’inépuisables, le pouvoir luxuriant de l’air qu’ils respirent.
Au lieu d’interpréter les richesses calorifiques et, par suite, aromatisantes de l’atmosphère qui les baigne, par des saveurs olfactives; c’est par des qualités parlant à notre goût, ou même au pouvoir caloripare de tout notre être, que le clou de girofle, la canelle, le gingembre, la muscade, le piment, le poivre, le quinquina et tant d’autres produits sous-tropicaux traduisent le luxe qui les a fait naître.
La noix d’acajou, la graine du croton et la noix vomique prennent un moins long détour et brûlent tout simplement à la façon du feu ou des caustiques.
Certaines plantes moins laborieuses et moins
économes répondent directement à la chaleur, qui les entoure, par une chaleur plus grande et fontmonter le thermomètre, au moment où elles deviennent mères, jusqu’à son quarantième degré.
Parmi les arbres sous-tropicaux, dont le bois reproduit l’intensité colorante des rayons lumineux qui les inonde, je vous citerai les plus connus de tous, l’acajou, l’ébène, l’indigo et le campêche.
Et parmi les plantes trop faibles ou trop imparfaites pour fixer quelque chose, mais cependant reconnaissantes envers l’atmosphère splendide qui les éclaire, je ferai figurer la pandanus et mille et mille plantes grasses, dont les fleurs aussi gracieuses que larges, lumineuses, pures et belles remercient, dans leur propre langue, les éblouissants rayons du soleil.
Tous les organismes, tous les ateliers végétaux ne sont pas les mêmes; donc ne soyons nullement surpris de rencontrer, en ces mêmes parages, les bois les plus sonores, les plus secs et les plus cassants à côté des plantes les plus taciturnes, parce quelles ne sont qu’air et eau : de voir par exemple, à côté du spongieux bananier, oignon géant de 5 et 6 mètres de hauteur, fleurir le citronnier au bois si dur, et si noueux.
Citons encore quelques plantes: celles-ci, habiles à mettre beaucoup de nourriture sous un petit volume; celles-là toutes puissantes à produire des sucs presque animaux ; et les troisièmes à réunir dans leur organisme ces deux genres de fabrication. J’entends parler de * l’igname, du manioc, du taro, de l’arbre à pain et du riz, si riches en fécule; de beaucoup d’acacias, de cactus et de rosiers, riches en gomme ; de la canne et du dattier, riches en sucre ; du cacao, du caféier et surtout du cava, riches à la fois en farine, huile, et principes reconstituants par excellence.
Puis terminons cette énumération de plantes luxuriantes, à un titre ou à l’autre, par celles qui sont le plus habiles à consoler l’homme ; soit en calmant ses douleurs, comme fait le pavot ; soit en plongeant dans le vague du farniente, comme fait le tabac ; soit enfin, en lui procurant d’heureux songes, comme le suc du chanvre, le haschich.
Messieurs, partout, à la surface de la terre, les malheureux de notre espèce tâchent de s’abriter derrière les favoris de la fortune, qui rarement leur viennent en aide. Les végétaux font de même. On trouve donc, sous les tropiques, à côté des opulents du règne botanique, des
plantes si manchottes, si boiteuses, si louches d’allures, en deux mots, si piteuses et si muti lées, qu’on ne sait si elles sont arbres ou herbes, bois ou eau, feuilles, fleurs ou épines, amies du jour ou de la nuit, et mortes ou vivantes; tant sont étranges leurs mœurs et leur aspect.
Tel est, entre mille, l’arbre de fer dont les feuilles, longues, sèches, minces, rares et mal plantées, rappellent ces brins de chaume ou mieux de foin que les branches dépouillées de nos arbres arrachent, pendant l’hiver, aux voitures qui les approchent de trop près, afin de se vêtir un peu. Tels sont aussi nombre de cierges, de cactus et autres plantes grasses.
A voir ces végétaux si tristes, on les croirait tout prêts à tomber en poussière. Eh bien ! si privés de force que semblent être tous ces gueux; le mieux est certainement de ne pas s’y fier. Car presque tous ces disgraciés de la nature changent les solides, gaz et liquides qu’ils absorbent en poisons si violents, que les fruits qu’ils portent ; moins que cela, la sève qui les nourrit ; moins encore, l’ombrage qu’ils projettent, donnent promptement la mort.
Tant il y a que la misère aigrit tout le monde, voire même les plantes.
La conclusion de tout ce qui précède est que les parages terrestres, excessivemenlluxuriants, ne sont habités que par des végétaux excessivement luxuriants aussi, à un ou plusieurs titres.
Eh bien I ces plantes si éminemment luxuriantes, ou, ce qui pour nous est tout un, si éminemment énergiques dans un sens ou dans l’autre sont-elles capables d’émigrer, autrement dit, de consacrer une partie de leur vigueur à vivre en des climats moins richissimes de soleil, d’air, de terre et d’eau ? Ainsi posée, comment résoudre cette question, qui n’a rien d’absurde évidemment?
D’une façon bien simple ; en se laissant guider par les plus vulgaires habitudes.
Sous les tropiques, on se désaltère très-souventavec les fruits oula sève de certains arbres. Les uns vous offrent à cet effet du vin, les autres de l’eau, d’autres encore du lait d’une ravissante fraîcheur. Ce qui veut dire tout bonnement que la température de tous ces végétaux est plus basse que celle de la terre ou de l’air.
Produire constamment du froid, voilà donc la résultante de leurs fonctions vitales, l’esprit de leur structure I Dès lors comment vivraient-
ils dans les climats, où les deux premières tâches à remplir, pour subsister, sont au contraire faire de la chaleur et combattre des excès d’humidité? Tout au plus ceux d’entre eux, qui satisfont aux conditions anatomo-physiologiques, dont parlera ma prochaine lettre, pourraient-ils habiter les confins de nos zones tempérées.