TREIZIÈME LEHRE
Des plantes qm vivent aux pays tempérés. Ganses du cosmopolitisme de la plupart d’entre elles. Cachot des végétaux qui vivent aux régions glacées.
Messieurs,
Dans les pays tempérés, quand vient la belle saison, chaque graine, sous l’influence d’une chaleur humide, ramollit son enveloppe et la fend; mouille son amande et la tette ; prend du volume ; allonge sa tigelle ; étend sa radicule ; enfonce l’une dans le sol ; darde l’autre dans l’atmosphère ; déplie ses folioles au soleil ; épanouit son chevelu dans l’obscurité ; se sèvre alors ; pompe sous terre des matériaux qu’elle épure au-dessus ; grandit ; grossit ; devient adulte ; se marie dans ses fleurs ; pond ; vieillit; dessèche et meurt, après avoir mis à sa place une très-nombreuse postérité.
Tel est le sort des herbes et des plantes annuelles.
Les arbres, proprement dits, véritables coraux de l’air, grandes républiques végétales, les imitent, ou mieux, doublent toutes ces pré-
cautions. Car ils assurent à la fois l’existence de leur espèce et la leur propre.
Je m’explique.
Pendant l’hiver, leurs bourgeons de toutes sortes (radicules, rameaux et fruits futurs) sommeillent ; ces deux derniers sur les branches dépouillées ; les premiers sur les racines dégarnies. Un bon duvet cotonneux met à l’abri du froid les organes presque invisibles de ces petits foetus ; et des écailles résineuses, superposées en s’entrecroisant, défendent contre l’humidité pourrissante tous ces bambins végétaux si parfaitement emmaillotés.
Aussitôt que revient la chaleur, ces trois espèces de jumeaux se réveillent, écartent leurs rideaux squammeux, éparpillent les fils de leurs langes et développent leurs petits membres.
En l’air, sur les branches, les bourgeons à feuilles allongent donc tout à la fois leurs parties vertes (organes respiratoires de l’arbre) et le ramusculc qui les porte.
Sous terre, sur les racines, les bulbes à chevelu allongent donc, tout à la fois aussi, leurs radicelles brunes et leurs mille tubes capillaires, véritables pompes aspirantes, vraies trompes nourricières de l’arbre.
Enfin, en l’air et sur les branches encore, les bourgeons du troisième genre développent aussi, tout à la fois, la queue future du fruit et les organes mâles et femelles { pétales, étamines, ovaires) destinés à puiser, dans la république mère, les germes d’une infinité de sociétés végétales qui lui ressembleront en tous points.
Une fois la vie ranimée partout, grâce à la chaleur croissante, tout grandit, tout fonctionne, tout prospère de mieux en mieux, dans ce grand corail atmosphérique, et bientôt une pléthore générale détermine l’acte important de la fécondation. .41ors la nutrition du bois et celle de l’écorce diminuent en faveur des fruits. Un moment leurs parties vertes viennent en aide aux feuilles. Puis il se colorent, mûrissent, forment leur graine et tombent.
Une fois seule et la perpétuité de sa race assurée, que va faire, de son excès de richesse maternelle, notre métropole végétale? L’utiliser en sa faveur, eu profitant des derniers beaux jours : autrement dit, repeupler ses branches et ses racines de petits enfants, qui la réveilleront, de son lourd sommeil hibernal, en la tétant.
Donc pendant qu’il fait tiède encore, elle encotonne chaque bourgeon bien soigneusement ; bien soigneusement goudronne les écailles de son berceau; bien soigneusement le pose à l’aisselle d’une feuille ou d’une radicule ; et bien soigneusement enfin met à ses pieds tout ce qu’il lui faudra de provisions pour s’épanouir, aussitôt le printemps venu.
Que de sollicitude 1 Mais elle n’y perdra pas à être si bonne mère. Car ses enfants sessiles aériens lui rendront sève pour sève, et amour pour amour. Non pas immédiatement, non pas tant qu’ils seront jeunes ou rameaux, mais quand ils seront branches ; quand au lieu de vivre aux dépens du commun trésor, ils déverseront leurs excès de sève sur le tronc qui les supporte.
Personne de vous n’est sans avoir vu une mère souche, parfaitement creuse, parfaitement incapable de puiser quoi que ce soit en terre, se maintenir debout dix, vingt, trente ans et plus, grâce aux sucs que lui renvoient les branches vertes qui la couronnent.
Ajoutez à ces détails de mœurs végétales que, chaque nuit, les plantes de nos pays referment sur leurs enfants encore à la mamelle, sur
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leur bourgeons à fruit, les toiles fines, tendres, brillantes et parfumées, dont elles entourent amoureusement leurs membres trop fragiles encore ; et tout aussitôt vous devinerez que les arbres des zones tempérées ont le double génie de faire tantôt du chaud tantôt du froid, pour garantir leurs enfants et eux-mégies des intempéries si contradictoires de nos climats.
Eh bien ! parce qu’il en est ainsi, n’est-il pas évident que toutes les plantes sous-tropicales qui sauront, elles aussi, entourer leurs bourgeons d’écailles résineuses, seront à la rigueur transportables dans nos climats ; c’està-dire aptes à se réveiller au printemps, ou, ce qui revient au même, capables do passer leur hiver à la façon des marmottes, immobiles mais non gelées, mais non mortes ^
Et de même, n’est-il pas évident aussi que celles de nos climats, qui posséderont au plus haut point ces aptitudes maternelles, qui, à l’instar des sapins, fabriqueront des écailles très-épaisses, ne pourront habiter la zone torride ; mais au contraire s’achemineront volontiers vers les pôles, juste à l’inverse de celles qui manquent de prévoyance contre le froid?
Avant de parler des végétaux polaires, deux
mots encore sur les plantes des zones tempérées.
Leur double génie consiste à faire tantôt du chauJ, tantôt du froid. Donc, ayant doubles fonctions, doubles ressources pour supporter les capAces de l’air, elles ont double aptitude pour voyager tantôt au nord, tantôt au sud. Donc enfin elles sont de toutes les plus cosmopolites.
Eh bien! parce qu’elles sont ainsi, l’homme les a (préférablement àtoutesautres) emmenées en voyage, transplantées dans ses jardins, dans sa famille, domestiquées en un mot et multipliées à la surface du globe. De telle sorte qu’elles sont devenues d’autant plus rares à l’état forestier qu’elles ont crû davantage en nombre.
De telle sorte enfin, qu’à l’instar des bœufs, moutons, chevaux, chiens et autres bêtes philanthropes, elles ont quitté leurs semblables, leur patrie et leur part du gouvernement des airs, de l’eau et de la terre, pour nous aider à grandir notre empire sur tous les êtres inertes ou vivants, solides, gazeux ou liquides, qui habitent notre planète.
Socialement parlant, les végétaux de nos climats sont (tout ce qui précède le dit) mieux faits que ceux des zones torrides et glaciales. Eh bien 1 en quoi consiste la perfection dans les êtres vivants? dans l’exagération ultime d’une de leurs qualités ? Non, mais dans la meilleure résultante possible de toutes celles qu’ils comportent.
Partant de là, devons-nous trouver dans les végétaux de nos climats des productions énergiques comme celles sous- tropicales? Non, mais bien des qualités plus aimables, plus gracieuses et plus finement élaborées.
Vérifions ! Nos arbres ont des arômes de fleurs et des saveurs de fruits moins pénétrants mais plus suaves que ceux des pays chauds ; des dimensions moins grandioses mais plus savantes ; des couleurs moins éclatantes mais mieux nuancées: et des bois moins durs et moins sonores, mais plus obéissants à nos désirs, plus empressés à prendre les qualités que nous voulons leur transmettre, plus sympathiques à nos constants efforts de transformation et d’amélioration universelle.
Parce que les plantes des régions tempérées sont les mieux faites et les plus facilement
transportables, croirons-nous qu’elles puissent toutes émigrer sans souffrir ni modifier sensiblement leurs propriélés? Non, et voici à cet égard deux grandes indications.
Portées sous les tropiques, elles utiliseront l’aptitude qu’elles ont à se gorger de sève au printemps ; combattront l’excès de chaleur à la façon des alcarazas ; pour cela pousseront tout en eau et, partant, dépouülerontleur bois de force et leurs fruits de saveur, si toutefois elles fabriquent assez de sucs pour fleurir et fructifier.
Rapprochées des pôles au contraire, crainte de crever en gelant, elles feront comme en automne, absorberont le moins d’eau possible et deviendront coriaces, naines ou rachitiques ; c’est-à-dire à peu près stériles.
Eh bien { et c'est là que j'en roulais venir ] , parce que, sous les pôles et sur les hautes montagnes, un excès d’humidité ne peut que nuire aux plantes ; les mousses, lichens, herbes et arbres qui sont les plus habiles à se constituer une sève résineuse se plairont aux régions glacées, mieux que tout autre végétal et s’y plairont seuls.
Les végétaux polaires ne savent-ils que se
faire un sang incoagulable? Non! Ils savent encore, par un autre secret de leur structure, exploiter la nature si peu lumineuse de leur pays. Deux mots d’explication!
Le soleil est pour ces parages d’une parcimonie révoltante. Car s’il commence par éclairer, fort obliquement, le même pôle pendant six mois de l’année jour et nuit ; pendant six mois de l’année, jour et nuit, il finit par lui manquer. D’où nous pouvons conclure que tous les organes respiratoires des végétaux de ces contrées doivent être faits de façon à pouvoir, par leur étendue et leur teinte, absorber et décomposer au maximum les rayons du soleil. Voilà pourquoi les feuilles, glauques et foncées presque toutes, sont chez telle plante tournées, retournées, contournées et frisées de cent manières diverses; et, chez telles autres, découpées en mille et mille fîbriles dont rien ne peut sortir, que l’obscurité.
En tenant compte de la hauteur barométrique au sommet des montagnes, de l’électricité atmosphérique aux pôles, etc., etc. ; nul doute qu’on ajouterait beaucoup à ces généralités ; mais si la science est inépuisable, je ne le suis certainement pas.