‹ Quatre années en Océanie (volume 2)Chapitre 20 sur 27 · VINGT-DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

Où l’on pose en fait qua les blancs sont, plus que les jaunes et les noirs, courageux, destructeurs, vaniteux et bons.

Messieurs,

Les absolulisles jaunes et noirs auraient certainement écrasé les populations, qui maintenant s’approchent le plus du type mental humain; si un féroce instinct destructeur, un courage indomptable, une vanité excessive et d’admirables éclairs de bonté n’avaient souvent inspiré leurs plus nobles représentants.

Voilà, dira-t-on, un amalgame étrange de qualités pratiques ou morales, dont deux au raqjns semblent s’exclure, et, de ce bizarre amalgame, un résultat non moins étrange I

Eh bien I prouvons tout d’abord que cet amalgame exista, et que, de plus, il servit beaucoup. Nous dirons ensuite quelles furent ses causes, et s’il doit persister.

Depuis l’antiquité la plus haute jusqu’à la bataille de Lépante, qui suspendit enfin la

marche envahissante des jaunes, devenus musulmans ; les aristocraties grecques, romaines, espagnoles, françaises ou germaniques ne cessèrent d’employer (de concert ou successivement) tout ce qu’elles avaient de génie militaire ou de courage, à repousser les invasions des autocrates africains ou asiatiques.

Et, depuis l’antiquité la plus haute encore jusqu’à notre glorieuse révolution française au moins, les populations (vaincues par ces mêmes aristocraties et contraintes, par elles, à se faire industrielles ou savantes) ne cessèrent jamais aussi d’employer tout ce qu’elles avaient de génie militaire et de courage à les combattre, afin de réduire le plus possible à zéro le nombre de leurs familles et celui des privilèges qu’elles s’étaient arrogés.

La Grèce, l’Italie et la France (où, de bétail qu’ils étaient d’abord, les travailleurs devinçont successivement esclaves, serfs, roturiers et producteurs matériellement libres, puis auxiliaires financiers, associés politiques, et, finalement, maîtres des monarques ; ainsi que le prouve théoriquement l’extension toujours croissante du dogme de la souveraineté du peuple, et, pratiquement, le nombre toujours croissant aussi des dynasties détrônées, jeunes ou vieilles) ; la

Djgitiïed.^. .

Grèce, l’Italie et la France, dis-je, sont les pays de l’ancien monde où cette double lutte des aristocrates blancs contre leurs propres sujets et contre des chefe colorés s’est le mieux accentuée. Ceux du nouveau, où des phénomènes analogues s’accomplissent (spontanément ou non) sont les Sandwich, la Nouvelle-Zélande, l’archipel des Amis, Tonga-Tabou, etc., etc.

Ces faits une fois posés ; pour peu que l’on compare l’état des gouvernants et des gouvernés blancs (toujours en guerre imminente ou réelle, tant étrangère que civile) à celui des personnes de rang analogue en Asie et en Afrique où, depuis si longtemps l’absolutisme religieux et politique ne combat plus et n’est plus combattu; on est immédiatement persuadé qu’en génie militaire et en courage, en monomanie belliqueuse et en audace, ou plus crûment en férocité, les hommes du type mental surpassent ceux des deux autres.

Les blancs surpassent les jaunes et les noirs en férocité, leur sont inférieurs ea puissance assimilatrice, et vivent en des pays, relative-* ment trop pauvres en bétes. Autrement dit, les blancs, auxquels il faut plus de nourriture et surtout plus de viande qu’aux colorés, en ont moins qu’eux précisément.

Eh bien ! comment se tirent-ils d’affaires ?

En mangeant de la chair humaine ; soit directement, comme cela se pratique en Polynésie ; soit indirectement, au moyen de traités de commerce, de frais de guerre, ou de droits coloniaux, et cœtera, et cœtera, comme nous faisons en Europe, en Asie et en Afrique. Le tout sous pretexte de civilisation ; car notre vanité monstrueuse

Mais, pour le moment, je ne veux pas envisager sous un mauvais jour la soj/inépuisable, ou tout au moins inépuisée, de supériorité intellectuelle qui pousse l’Européen ou le Polynésien à devenir conquérant; Tout au contraire, je veux chanter les bienfaits de leur ambition purement spirituelle. Reportons-nous donc au temps où, si dignement, elle inspira nos ancêtres.

Dès que les théocrates d’Asie-Mineure ou d’Afriquevoulurent, (avecleurs idoles, mélanges bizarres d’attributs végétaux, animaux ou humains), implanter l’absolutisme religieux en Europe, ses peuplades encore sauvages refusèrent de courber la tête devant ces monstres surnaturels, et instituèrent, avec autant d’intelligence que d’audace et de vanité, cet esprit d’exa-

men qui, grandissant toujours en Italie, en Espagne, en France et puis ailleurs, transforma successivement le fétichisme noir et l’idolâtrie jaune en paganisme exclusivement humain ; le paganisme exclusivement humain, en une série de monothéismes toujours meilleurs ; et, finalement, le dernier d’entre eux en une réalité providentielle, que n’entache plus aucun vestige d’absolutisme spirituel de provenance asiatique ou africaine.

Cette destruction religieuse, si parfaitement analogue à la démolition politique accomplie par les industriels européens, dont je parlais à l’instant même; qui l’exécuta dans notre vieux monde blanc?

Les compagnons d’infortune de ceux qui, avant tout, devaient produire , c’est-à-dire être dans le réel ; les frères des travailleurs de l’antiquité, du moyen-âge, delà renaissance et des temps modernes ; les penseurs d’Athènes, de Rome, de Cordoue, Séville, Grenade, Paris, etc.; les hommes qui, d’esclaves, devinrent bouffons; de bouffons, familiers ; de familiers, affranchis; et d’affranchis , précepteurs de leurs anciens maîtres ; puis de précepteurs, clercs ; de clercs, philosophes ; et de philosophes, législateurs moraux des quelques familles aristocratiques, non

encore éteintes ou renversées : le tout en vertu de la supériorité mentale que les sciences positives procurent à leurs initiés à mesure qu’elles s’étendent.

C’est ainsi qu’à travers les siècles a bien travaillé la vanité blanche. C’est ainsi qu’elle a concouru au développement de la plus belle et plus intelligente variante humaine.

Aucun progrès ne serait possible si le savant qui découvre les lois de l’univers, l’artiste qui les traduit en langue sentimentale et le praticien qui les vérifie en créant, ne finissaient par se rencontrer; si, quoi qu’aient pu dire quelques misérables sophistes, le vrai , le beau et le bon, ne coïncidaient toujours.

Eh bien! parce qu'il en est ainsi et parce que Invariante mentale humaine est plus intelligente et plus belle que ses sœurs ; j’affirme que la bonté fit chez elle son avènement social; et qu’en dépit des turpitudes, publiques et privées, qui souillent encore les faits et gestes d’un grand nombre de blancs , cette vertu se trouve profondément enracinée déjà, non dans les mœurs, non même dans les cœurs, mais dans l’esprit de leur immense majorité.

pigjlUed by CiOOgk

Pour me faire mieux comprendre en justifiant cette assertion, pour ne pas choquer par des conclusions trop brusques, et pour, enfin, m’étayer préalablement de vérités pleinement admises; retournons tant soit peu en arrière.

— Où la puissance assimilatrice et les réservoirs de la vie végétative, chez l’homme, atteignent-ils leur maximum ?

— Dans les pays les plus arides I

— Où sa force et son activité musculaires se développèrent-elles le plus?

— Aux contrées qui, sans l’exténuer toutefois, lui imposèrent pour vivre les plus longs parcours, ou bien le contraignirent à modifier le sol et ses produits plus qü’ailleurs. . ■

Nécessité est mère de l'industrie , qui ne connaît ce proverbe?

— Partant de là , dans quels pays habités par l’espèce humaine, la bonté devait-elle éclore?

— Dans ceux évidemment dont les peuples en avaient le plus besoin, chez les blancs de l’ancien et du nouveau monde.

Voyons un peu si les faits confirment cette conclusion toute théorique 1

Faire primer la politique par la morale, substituer la civilisation industrielle au régime mi-

litaire, protéger les faibles contré les forts, et tolérer toute croyance capable de mener au bien sont, à coup sùr, des conceptions nobles, généreuses , unirersellement admissibles et presque exclusivement inspirées par la bonté I

Eh bien 1 où l’idée d’un pouvoir purement moral, purement spirituel, fut-elle mieux réalisée qu’à Tonga-Tabou et Rome ?

Qui proscrivit la guerre, avec plus d’énergie que les souverains pontifes et les Toui-Touga?

Et qui, en les honorant, protégea mieux les enfants, les vieillards, les femmes et les travailleurs, que les dignes papes du nouveau et de l’ancien monde?

Ceux-ci, en faisant du producteur (chose taillable à merci dans toute l’antiquité militaire ) un homme enfin matériellement libre ; ceux-là, en ouvrant aux riches les rangs des nobles et des prêtres, des arikisetdesrangatiras.

Ceux-ci , en instituant la monogamie , les écoles, les hôpitaux et le travail des ordres monastiques; ceux-là, en déclarant au nombre de leurs femmes toutes les persécutées, et en couvrant de leurs tabous tous les faibles, jeunes ou vieux, infirmes de corps ou d’esprit.

Ceux-ci enfin, en interposant l’excommunication, l’interdit ou l’anathème (autant qu’ils

Digitlzedfcy C.oi)g|(;

le pouvaient) entre les puissants prêts à prendre les armes ; et ceux-là en se réservant le droit exclusif de décider l’opportunité des expéditions militaires.

La bonté, ai-je dit, devait naître chez les hommes qui en avaient le plus besoin. Eh bien 1 reprenons son histoire chez ceux des blancs que nous connaissons le mieux afin de plus nettement préciser où fut son berceau.

— Parmi les peuples de l’Europe ancienne, quels furent les plus cruels batailleurs, les plus éhontés pillards, disons le mot, les plus enragés brigands?

Ceux que leurs chefs conduisirent saccager Delphes et Rome en criant : * Malheur aux vaincus I » les Gaulois, nos ancêtres les plus directs.

— Eh bien ! quel peuple fit plus pour l’élablissement et le maintien de la papauté que la France très-chrétienne, la fille aînée de l’Eglise?

Aucun I

— Et quand la tiare, ternie par l’intolérance, perdit la moitié de son empire, quand, au nom de la liberté individuelle, tout le nord

de l’Europe (que n’avaienl pas suffisamment socialisé les empereurs et papes romains) se souleva contre l’absolutisme spirituel occidental ; où la pensée d’une religion universelle, capable de subordonner la cupidité privée à l’intérét public ; et de cimenter, non plus les gouvernements militaires (chose à jamais imposible) par une foi commune révélée, mais tous les peuples (devenus enfin travailleurs et pacifiques) dans une même conviction née de recherches purement humaines; où cette pensée, dis-je, alla-t-elle se réfugier où mieux éclore?

— En France encore, à Paris même, en plein ancien repaire des vieux bandits Gaulois, aux jours des plus calamiteux revers de la guerre étrangère, à la veille des plus sanguinaires horreurs des discordes civiles, au temps où nos enthousiastes grands-pères , ivres de haine et d'amour à la fois, tonnèrent au monde moderne (non par des mots, mais par des faits) celte formule prodigieuse : «Ni Dieu, ni roi; la république et l'humanité. » A une époque, enfin, en tout semblable à celle où la papauté (sauveur, elle aussi, del’indépendance européenne) proclama sa devise sublime : « In necessariis unitas, indubiis libertas, in omnibus charitas. O

Page 1