VINGT-TROISIÈME LETTRE
Qui dit pourquoi les Mânes sont devenus, plus que les jaunes et les noirs, courageux, militaires, vaniteux, bons, généralisateurs, systématiques et habiles & s’exprimer graphiquement.
Messieurs,
Par ma précédente lettre j ’ai posé en fait que le courage, le génie militaire, la vanité, et calera, et calera, s’étaient plus développés chez les blancs que chez les jaunes et tes noirs. En celle-ci je me propose de dire le pourquoi de ce phénomène. Mais comme la chose n’est pas facile, comme de plus j’ai à ménager certaines considérations un peu neuves ; je prendrai un fort long détour, et n’aborderai mon sujet qu’après vous avoir rappelé comment les Asiatiques et les Africains furent lancés respectivement sur les pentes qu’ils ont suivies.
Soyez donc assez bons pour me laisser reprendre, en sou.s-œuvre, quelques-unes des observations que nous avons faites à leur égard.
Parce qu’un être vivant est d’autant plus tardif en son éveil mental, d’autant plus lent en sa croissance, et d’autant plus exigeant pour
son piédestal matériel qu’il doit aller plus loin, socialement parlant ; et parce que l’Australie et l’Afrique centrales sont plus favorables aux bêtes qu’aux hommes : certains animaux sociables s’organisèrent en familles, en tribus et même en nations, aux parages les moins stériles de ces deux vastes continents , bien avant que les noirs ne songeassent à le faire.
Les nègres et les papous, que la faim et l’amour du pillage guidèrent vers les domaines de ces espèces, n’eurent donc qu’à les servir d’abord, qu’à partager avec elles ensuite, et qu’à les gouverner enfln ; c’est-à-dire (les craignant de moins en moins) qu’à les admirer, aimer et imiter de plus en plus (en laissant leur imagination enfantine s’exagérer le sentiment naturel et vrai de leur infériorité primitive envers elles), en un mot, qu’à les adorer ; pour se trouver organisés domestiqueinent en familles polygames, induslrieliement en tribus pastorales, nomades et même sédentaires, politiquement en patriarchats, et religieusement en populations fétichiques, en sociétés pensant que tout est gouverné par un ensemble de providences terrestres, végétales, animales et célestes, plus puissantes que notre espèce, par conséquent surhumaines, ou, si mieux yous aimez, divines.
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Aux pays colorés (jaunes ou rouges, asiatiques ou américains), les choses se passèrent difléremment et mieux.
En effet ; parce que ces pays sont très-grands et situés tous entre les montagnes et la mer, ou fort élevés ; tous, ils sont assez humides ; partant, assez fertiles ; et, partant aussi, le rendezvous naturel des plantes et des bétes aptes à former les sociétés les plus nombreuses, des plantes et des bétes les plus domesticables par conséquent, ou, ce qui revient au même, des plantes et des bétes les plus philanthropes,
Donc l’homme a pu, non-seulement y respirer, boire et manger, sans trop de fatigue, mais encore s’y ménager des loisirs en travaillant ; et dans ses loisirs consacrer à la méditation toute la force nerveuse que ne consumaient pas les organes végétatifs ou animaux; et, par ces méditations, concevoir un mode social meilleur que celui du noir.
Eh bieni cette conception, conséquence immédiate d’un milieu plus favorable, il a pu commencer à la réaliser, grâce à des précepteurs animaux plus empressés que ceux de l’Afrique à aimer l’homme, à le servir, à s’humilier devant lui, à lui révéler sa supériorité
organique et sa grandeur possible, voire même sa mission providentielle future.
11 a pu commencer à la réaliser et l’a fait, religieusement, en renonçant très-vite au cul te des bêtes et des plantes, et très-vite aussi à celui des monstres formés de parties animales ; pour n’adorer que des idoles exclusivement composées d’organes humains, autrement dit, se faire tout à fait païen, ou même complètement monothéiste.
' 11 a pu commencer à la réaliser et l’a fait, politiquement, en donnant aux pouvoirs pratiques plus d’autorité qu’aux théoriques ; aux chefs militaires plus qu’aux religieux ; et aux gouvernés (travaillant la matière) une liberté d’autant plus grande qu’ils avaient à régir des êtres moins vivants, qu’ils étaient par conséquent plus agriculteurs que pasteurs, plus industriels qu’agriculteurs, plus négociants qu’industriels, et ainsi de suite.
Il a pu commencer à la réaliser et l’a fait, industriellement, en étendant son pouvoir jusque sur des êtres plus difficiles à comprendre et manier que ceux qui vivent, attendu qu’ils ne peuvent ni entendre nos ordres, ni volontairement nous prêter leurs forces. On conçoit aisément que j’entends parler des airs
et des eaux, des vents, des fleuves et des terres, des gaz et des liquides combustibles ou non, et surtout des solides, métaux, argiles, roches, charbons, etcœtera.
Il a pu commencer à la réaliser et l’a fait, domestiqucment, en instituant la famille proprement dite ; en créant, dans son troupeau humain, les distinctions d’épouses, de favorites, de concubines et d’esclaves, d’enfants et de serviteurs.
Enfin il a pu commencer à la réaliser dans sa vie individuelle ;
Pratiquement, en recourant plus fréquemment que ne le fait le noir aux sortilèges, ho-^ roscopes, exorcismes, divinations de toutes sortes et autres pratiques ou sciences cabalistiques , émanées toutes d’un sentiment trop exagéré de ce que peut l’homme.
Intellectuellement, en ne bornant pas (comme le fait le noir, encore) ses observations aux êtres, mais en les étendant jusqu’aux actes qu’ils commettent ensemble ou successivement ; en ajoutant à la contemplation de l’espace celle des événements ou du temps ;
Et moralement préférant la concep-
tion du destin, du ciel et de la nature (entités de plus en plus disciplinées et de plus en plus accessibles à l’homme) à celles de dieux tou-
jours absolus, souvent capricieux, fréquemment incompréhensibles, et jamais soumis à notre puissance.
Mais commençant à réaliser cette conception et la réalisant; c’est-à-dire, améliorant les institutions du noir ou bien y ajoutant ; jamais l’idée ne lui vint (à lui coloré 1) de mettre dans la société le constructeur au-dessus du destructeur, l’industriel au-dessus du guerrier , le pouvoir moral ou spirituel au-dessus du pouvoir pratique ou matériel, le prêtre, le savant ou l’artiste au-dessus du soldat du producteur ou du négociant ; pas plus qu’elle ne lui vint de mettre, dans la famille, la femme audessus de l’homme ; pas plus qu’elle ne lui vint encore de préférer en son for mién'eMr l’abstrait au concret, l’avenir au présent ou au passé.
C’est que, dans les pays jaunes ou rouges, à côté des avantages que j’ai signalés; il y a des obstacles monstrueux, que l’homme n’a pu surmonter encore, et qu’il ne faut pas oublier, si l’on veut bien comprendre son développement cérébral.
Ces obstacles monstrueux (aériens, aquatiques et terrestres, vivants et non vivants) sont
les trombes, les ouragans, les pluies diluviennes, les débordements des fleuves, les raz de marée et autres cataclysmes météorologiques ; les épidémies épouvantables (peste, choléra, fièvre jaune, et cœtera) qui les suivent ; les bêtes féroces qui nagent au sein des fleuves ; celles plus nombreuses et non moins dévastatrices (insectes rongeurs de toutes espèces) que l’air apporte ; les carnassiers (reptiles et quadrupèdes) qui se cachent dans les forêts et savanes ; enfin (en quantité plus prodigieuse encore) les plantes parasites, si tenaces en leurs germes et racines, et si promptes à se reproduire.
Tous êtres aussi puissants que misanthropes et aussi misanthropes que matérialistes. Tous êtres constamment là pour fondre sur l’homme et ses travaux ; constamment là pour lui redisputer la suzeraineté des régions qu’il a conquises; constamment là par conséquent pour exiger qu’il les repousse (de fait ou d’intention ) comme seulement on peut faire les méchants, matériellement I Tous êtres enfin constamment là pour maintenir le coloré dans les conceptions toujours concrètes et toujours relatives au présent, qui lui crée des obstacles, ou au passé, qui lui fournit des armes.
Le résumé de tout ce qui précède, le voilà I
Si le jaune, maître d’un champ de bataille qu’il ne peut quitter encore, s’est résigné à demeurer en statu quo social en son milieu, comme avait fait le nègre dans le sien (et quel homme, quelle famille, quel peuple, quelle race même peut indéfiniment combattre ou produire 1 1 ) ; si le jaune, dis-je, s’est résigné à demeurer en statu quo, en sacrifiant toujours le progrès à l’ordre ; du moins il ne l’a fait qu’après avoir ajouté (dans 1e trésor de l’humanité commencé par les noirs), la domestication des êtres inorganisés à celle de ceux qui vivent, les richesses et les institutions du régime industriel à celles do l’activité pastorale et agricole ; plus l’observation des événements à celle des êtres, la conquête et la mensuration du temps à celle de l’espace, la connaissance du passé à celle du présent ; plus enfin les conceptions du destin, du ciel et de la nature à celles des dieux.
Conceptions on ne peut plus bienfaisantes ; puisqu’elles ont conduit les illustrations de celte race à substituer les allures indépendantes de la métaphysique et ses persuasions à la servilité passive et à la foi aveugle ; l'activité productrice du créateur hVinQTlie expectante de la créature ; et l’autocratisme politique, le des-
potisme humain à l’absolutisme religieux, au fatalisme théocratique, mille fois plus oppressif et mille fois plus sanguinaire que lui ; si on en juge par les actes de ses deux grands derniers représentants ; Moïse et Jlahomet,
Ces considérations une fois rappelées, abordons le sujet spécial de celte lettre ; en calquant de notre mieux l’histoire cérébrale de notre variante sur les récits qui précèdent. Autrement dit, montrons pourquoi le blanc devint, plus que le jaune et le noir, courageux militaire, vaniteux, bon, généralisateur, systématique et habile à s’exprimer au moyen de signes, plus puissants que le geste ou la voix, à nous faire communier d’idées, non-seulement avec tous ceux qui vivent, mais encore avec tous ceux qui vivront.
Les pays de notre vieux continent (Grèce, Italie, France, Espagne, Suisse, Grande-Bretagne et Scandinavie), où notre type mental se forma, n’étaient au temps jadis que de petites contrées, beaucoup plus froides et plus humides qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et ces petites contrées étaient divisées et subdivisées à l’infini par de hautes montagnes, de profondes vallées, des fleuves peu navigables, des rivières,
des lacs et des marécages sans nombre, en provinces archi-petites.
Et ces provinces archi-petites, encombrées de plantes aquatiques et terrestres, étaient difficiles à parcourir et plus encore à défricher. Et dans ces provinces archi-petites, difficiles à parcourir et plus encore à défricher, il n’y avait (comme graines alimentaires abondantes et riches en huile ou farine) que la faine ou le gland, et (comme animaux comestibles, à la rigueur seulement) que Vurus, le cerf, le sanglier et d’autres quadru- , pèdes indomesticables. Le cerf, l’urus, le sanglier, etcœtera, aussi dangereux àchasser qu’à disputer aux renards, aux loups, aux ours, aux lions et autres fauves plus cruelles ou plus rusées.
Donc nos ancêtres immédiats (ceux des hommes de notre vieux monde que leur climat fit blancs, c’est-à-dire plus carnassiers que les jaunes ou les noirs et moins robustes qu’eux) trouvèrent aux pays qu’ils eurent en partage de quoi manger il est vrai, mais nulle autre assistance, morale ou mécanique.
Eh bien I en ces contrées, plus difficiles à défricher que l’Afrique, l’Asie ou l’Amérique heu-
relise, ces hommes, si dépourvus d’instituteurs, d’aides et même de nourrisseurs animaux, que pouvaient- ils devenir, eux carnassiers et faibles au maximum? Oue pouvaient-ils devenir, sinon d’enragés chasseurs, pêcheurs, brigands et cannibales (aux instants où le besoin de viande les surmenait) et des brutes (inertes, parce qu’elles étaient repues) tout le reste du temps ; en deux mots, de véritables sauvages.
Et, véritables sauvages, que pouvaient-ils aimer, comprendre et rechercher, en ces pays si favorables à la vie solitaire, sinon la plus complète indépendance personnelle! Et n’aimant, ne comprenant et ne recherchant que la plus complète indépendance personnelle , à quelle conception de la vie pouvaient-ils arriver? Quelle règle pouvaient-ils se donner?
Quelle formule gouvernementale, s’il est permis de s’exprimer ainsi, pouvaient-ils constamment faire et refaire, graver et regraver constamment en leur cervelle? Sinon celle-ci :
» Fm tout et partout, liberté individuelle illimitée. »
Ainsi germa, grandit et se développa tout naturellement, dans l’àme du blanc, sous l'inilucnce d’un milieu qu’il dut subir tout d’abord, une devise diamétralement opposée au principe
« de la subordination absolue, » qui, tout naturellement aussi, avait germé grandi et s’était développé, dans l’âme des noirs et des jaunes, pendant qu’ils subissaient leur milieu.
Ce que l’adoption exclusive de l’une ou l’autre de ces manières de voir causa, cause et causera de conflits internationaux et civils, religieux et politiques, industriels el scientifiques, domestiques et môme personnels, en Europe et par toute la terre; les historiens l’ont dit, le disent et le diront longtemps encore. Comme biologiste, je ne dois qu’une chose, mettre en relief les qualités pratiques, facultés intellectuelles et penchants affectifs que durent surtout cultiver les blancs, restés le plus sagement fidèles au point de partance de leurs ancêtres ; ceux qui s’affranchirent le mieux des habitudes, sentiments et pensées des absolutistes jaunes et noirs, qui vinrent les initier à la vie sociale ; ceux enfin qui réussirent le mieux à concilier l’indépendance et le concours ; en se donnant pour but de n’être heureux que par et pour autrui.
Eh bien! parce que depuis les temps homériques et même fabuleux jusqu’en 1793 et même 1815; les meilleurs blancs eurent tou-
jours à combattre les despotes Asiatico-Africains, ou leurs imitateurs ; et parce que l’audace et la tactique militaire peuvent seules dispenser du nombre ; évidemment les meilleurs blancs durent toujours grandir en courage et génie militaire.
Puis, parce que depuis ces mêmes temps si anciens, ces mêmes blancs n’ont aimé qu’eux, compris qu’eux et voulu pour maîtres qu’eux ; parce qu’ils n’ont été domptables que par euxmêmes ; parce qu’ils n’ont pu obéir qu’à ce qu’ils trouvaient bon, croyaient juste, ou reconnaissaient pratiquement utile ; évidemment encore, ceux qui aspirèrent à les gouverner durent développer, et chez eux et en leur propre personne ;
Ou la bonté qui rend aimant et fait aimer, qui par conséquent permet d’entraîner l’homme par le sentiment, et, partant, de le gouverner par la logique du cœur;
Ou celles de nos facultés intellectuelles [induction et déduction] qui servent le plus à comprendre et se faire comprendre, qui aident le mieux par conséquent à vaincre l’homme avec son propre cerveau, et, partant, à le gouverner par la logique de l’esprit ;
Ou bien enfin, l’habitude et le goût du tra-
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vail, sans lesquels nulle expérimentation matérielle n’est possible ; sans lesquels, par conséquent encore, on ne saurait convaincre et gouverner l’homme, qui n’accepte que les résultats produits par lui-même, qui ne cède en un mot qu’à la logiqne des faits.
L’une ou l’autre de ces trois aptitudes mentales, dis-je, ou mieux toutes ensemble, ils durent les développer autant que possible.
Puis, parce que la persuasion était l’arme la plus puissante auprès de nos ancêtres immédiats (comme elle l’est encore près de nous, aujourd’hui); et parce qu’on n’arrive à glisser, eh notre âme, telle résolution, qu’au moyen d’impressions stimulant notre intelligence, notre caractère et nos penchants de telle sorte, que leur triple travail produise telle pensée : ceux des sauvages blancs de la vieille Europe, qui aspirèrent à gouverner leurs semblables, durent, également aussi, développer (en euxmêmes et chez les autres) les facultés d’expression les plus persuasives, le goût des beaux arts qui nous captivent le mieux, ceux surtout qui s’adressent à nos sens éminemment élevés et sympathiques (oreille et vue) ; et, par cela môme, parmi les procédés, instruments et signes qu’ils comportent, ceux qui permettent
le mieux à l’homme solitaire de reconstruire, en sa propre tête, les sons et les images qui l’ont charmé le plus, c’est-à-dire les lettres, notes, et autres signes graphiques dont les poètes, musiciens et peintres usent tant.
Enfin, parce que de tous les penchants, qui nous poussent vers autrui, la vanité est celui qui nous soutient le mieux en nos gestes et discours, quand nous voulons persuader les autres, quand nous voulons qu’ils nous persuadent et, surtout, quand nous voulons qu’ils ne le fassent pas ; cette dernière de nos aptitudes mentales caractéristiques dut, constamment aussi, croître, et chez les blancs qui aspiraient au pouvoir, et chez ceux qui les repoussaient.
Elle dut constamment le faire et le fit à tel point que, parlant des blancs, on a pu dire, on dit et l’on dira longtemps encore :
« Vanité des vanités, tout n’est que vanité. ”