NEUVIÈME LETTRE
Des marées océaniennes et atmosphériques. — Antiquité de» observations relatives à ces dernières.
Messieurs,
Deux fois par jour, sur les côtes atlantiques, indiennes et pacifiques, les eaux de la mer arrivent et se retirent; autrement dit, la marée monte et descend.
— Oui produit ce va et vient perpétuel dans la masse gigantesque de nos trois océans liquides?
— La lune, en attirant et abandonnant tour à tour la surface des eaux.
— -Mais, s’il en est ainsi, les marées et leur hauteur même peuvent se prédire aussi bien que la position de cet astre au ciel?
— On les calcule précisément d’après sa marche.
— Et comme l’air est beaucoup plus mobile et plus obéissant que l’eau, notre atmosphère doit avoir ses flux et reflux comme nos trois océans ?
— C’est effectivement ce qui a lieu. Et je vais de ce dernier fait vous citer deux ou trois
preuves, dont une sera plus vieille que la vieille Egypte.
Voici la première. Les pilotes, les pêcheurs et les marins de tous les pays possibles affirment qu’au lever de la lune le vent régnant fraîchit ou diminue presque toujours, suivant qu’il souffle d’un bord ou de l’autre. Et, trèssouvent, ajoutent-ils, quand il fait calme, cet astre, en montant sur l’horizon, détermine un peu de brise. Ce qui veut dire tout bonnement qu’il attire, dès qu’il parait, une portion de l’atmosphère.
Deuxième preuve. — Chez tous les peuples enfants, anciens ou modernes, notre vieux mot de lunatique à ses équivalents et partout, comme chez nous jadis, sert k désigner les êtres bougons, originaux, fantasques, prophétiseurs, fous ou tombant du haut mal.
Pourquoi ?
Parce que toujours, aux époques où la lune exagère son action sur notre atmosphère, les aptitudes mentales des uns, les humeurs farouches des autres, et les affectations cérébrales des troisièmes s’exagèrent aussi. (Moins l’homme est civilisé, moins les institutions so-
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ciales le protègent et le dominent ; et plus impérieusement il subit le monde matériel.)
Voici comment les choses se passent.
La lune, à mesure qu’elle monte dans le ciel, soulève l’air qui nous entoure ; diminue sa pression ; et, par conséquent, nous expose aux maux qui tourmentent les aéronautes et les gravisseurs de montagnes.
— Ces maux (saignements de nez, pesanteur de tête, somnolence, vertiges et même apoplexie) d’où proviennent-ils?
— De congestions cérébrales plus ou moins fortes.
— Et la perpétuelle misanthropie du bougon : l’exagération continuelle des idées, chez l’original et le fantasque ; l’incessante tension d’esprit du prophétiseur ou devin ; l’idée fixe du fou; qu’appellent-elles constamment vers le cerveau de tous ces excentriques ?
— Beaucoup de sang, autrement dit la congestion.
— Quoi de plus simple alors qu’un surcroît de mal se produise, chez eux, aux phases où notre satellite influence le plus l’air qui nous entoure? Et dès lors quoi de plus simple, aussi, que ces manomètres vivants des marées atmo -
sphériques aient porté, partout, le nom de l’astre qui les rend effectivement plus malades?
On regarde trop facilement les superstitions et les croyances de l’antiquité comme des absurdités puériles ou révoltantes. C’est là une grave erreur. Car, examinées avec la vénération que méritent des services réels, si presque toutes reposent sur des explications insuffisamment vraies maintenant; presque toutes du moins se basent sur des observations parfaitement justes.
En instituant son langage et ses préjugés, le public marche très-lentement, la chose est incontestable ; mais, précisément parce ce qu’il fait ainsi, rarement il oublie ce précepte éminemment sage de logique positive : « Dans l’in- » terprétation des phénomènes, faites constam- » ment la plus simple des suppositions compa- » tible avec l’ensemble des faits observés et » vous .serez utile. »
Laissez-moi justifier cette dernière assertion, en vous fournissant des preuves d’observations de marées atmosphériques plus vieilles, comme je vous l’ai dit, que la vieille Egypte.
En ce pays antiquissime, le dieu-bête pré-
dilectionné d’Isis ; celui qui présidait à la moralité publique et privée, parce que, chargé de conduire les âmes trépassées aux juges suprêmes du monde d’en dessous, il pouvait le premier déposer contre elles) ; celui auquel (par amour ou par crainte] on faisait le plus d’offrandes : c’était le singe cynocéphale.
Pourquoi ces pratiques et croyances de la part des hommes? Pourquoi cette prédilection de la part d’un dieu ? Et comment tout cela se lie-t-il avec le soleil, la lune et les marées atmosphériques ? C’est ce qu’il faut expliquer.
Les cynocéphales, animaux assez gros, ont un museau de chien et une crinière de lion. Sous la conduite d’un chef qui les organise par petites bandes (ennemies les unes des autres et continuellement en guerre) , ils vivent, non dans les forêts, mais sur les sommets presque nus des montagnes buissonneuses, aux crevasses des rochers. Animaux crépusculaires, ou mieux nocturnes, c’est quand la lune est dans son plein qu’ils s’aventurent le plus au loin, pour aller chercher leur vivres, l.a petite bande, qu’ils forment, s’avance alors son roi en tête. Des éclaireurs l’entourent pen-
dant la marche ; des sentinelles durant les haltes.
Arrivé au jardin, ou bien à la plantation à piller, on escalade les murs, on détruit les entourages ; et la chaîne commence.
Bientôt les fruits, de toutes sortes, lancés par des bras vigoureux, sautent de main en main vers un premier dépôt. Puis le butin fhit et caché déjà, on se replie, pour former un second cordon et un second dépôt; puis un troisième, un quatrième, et, de proche en proche, voleur et vol arrivent au repaire presque inaccessible.
Pendant cette expédition de pillards, le chef, continuellement actif sur toute sa ligne, encourage et punit, crie, gronde, jure et flatte, caresse l’un, rosse l’autre avec sa volubilité de singe ; en un mol, se démène comme un possédé.
Les pauvres dépouillés poursuivent- ils leurs brigands ; ceux-ci font bonne contenance ; acceptent le combat ; poussent ( pour effrayer leurs agresseurs, se donner du courage, s’appeler ou se plaindre) des hurlements atroces ; lancent des pierres et ne se retirent, vers leurs montagnes, que pas à pas. Force-t-on leur
citadelle, ils se précipitent tous, adultes, jeunes et vieux, au fond des ravins; préférant la mort à la captivité.
.4joutez, à ces détails de mœurs étranges, une excessive lubricité, qui rend ces animaux la terreur des femmes et surtout des petites filles, malgré toutes les prévenances qu’ils ont pour elles, quand il les ont enlevées : puis chez les mâles une prédisposition surprenante aux congestions cérébrales ; et chez leurs femelles une aptitude non moins grande aux hémorrhagies utérines : et vous en saurez plus qu’il n’en faut pour comprendre la frayeur, mêlée d’admiration, et la terreur superstitieuse qu’inspirèrent ces êtres bizarres, si bien organisés socialement , aux pauvres Ethiopiens encore sauvages.
Eh bien ! parce que les singes cynocéphales sont des êtres fantasques et d’une impressionnabilité excessive aux variations de l’atmosphère : quand le soleil et la lune, en conjonction, additionnent leurs forces attractives et diminuent trop la pression de l’air ; ces animaux sont véritablement bouleversés, les mâles par d’affreuses congestions cérébrales, et les femelles par des menstrues surabondantes, par
de V(5ritables perles. De sorte qu’ëpuisëes, languissantes et frappées de terreur, celles-ci se cachent et sangloltent : tandis que ceux-là , tour à tour, tristes, sombres et fous furieux, gémissent, pleurent, grognent, gesticulent, se déchaînent en gambades fantastiques et poussent d’affreux hurlements.
Comme bien vous pensez, les Africains d’autrefois , encore plus attentifs que ceux de nos j ours à surveiller les actes de ces animaux vraiment redoutables, ne manquèrent point de remarquer la coïncidence des faits qui se passaient au ciel et sur terre, et d’en chercher la cause. A force de se creuser la tête, pour concilier toutes ces choses, ils construisirent celte explication, qui par la suite devint matière de foi et cause de culte.
« La lune protège les cynocéphales et ceux- » ci l’aiment, parce qu’ils sont parents.
“ Quand le soleil s’approche d’elle , ils » tremblent qu’il ne la dévore.
» C’est pour l’effrayer que les mâles Crient, » hurlent, gambadent et se mettent en fureur ; » tandis que leurs femmes versent des larmes.
» Donc, hàlons-nous d’apaiser la colère de » ces guerriers farouches I...Calmons-les par
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» d’abondantes provisions ; et, pour leur com- » plaire, imitons leurs gestes et leurs cris. »
Ainsi raisonnèrent, firent et parlèrent ces hommes primitifs de l’ancien monde. Ainsi raisonnent encore, font et parlent, dans le nouveau, beaucoup de noirs et de blancs.
Par la suite, le soleil devint Osiris (dans ce monde et surtout dans l’autre), la lune Isis et leur parent le Cynocéphale leur messager, leur conducteur des âmes dans l’Almentie, dans le monde d’en dessous.
Alors les provisions qu’avait anciennement arrachées la terreur se transformèrent en offrandes; les cris en prières; les gambades en danses, et tout leur ensemble en fêtes religieuses.
C’est ainsi que, guidés par les singes, les premiers Ethiopiens observèrent les astres.
C’est ainsi que, prenant les impressions de ces animaux pour de la prescience, tout naturellement ils les adorèrent.
C’est ainsi que, tout naturellement, se mirent, sous leur tutelle surhumaine, des cérémonies religieuses destinées à protéger, aux
époques les plus sidéralement critiques, les hommes justement nommés lunatiques ; à les protéger, dis-je, et contre les sains d’esprit et contre eux-mémes; en astreignant les uns et les autres à dépenser, dans une agitation innocente, l’extrême surexcitation qu’ils auraient pu mal employer.
C’est ainsi, enfin, que tout naturellement, par une erreur intellectuelle très-socialement efficace, la moralité publique et privée fut mise sous la surveillance divine de l’être qui pouvait le premier nuire aux méchants ou les égarer pour toujours dans le royaume d’en dessous.
Après cette digression, trop longue peut-être, sur l’antique Egypte, permettez-moi d’ajouter quelques phrases seulement sur les marées.
L’air, par son peu de pesanteur spécifique, échappe notablement à l’influence de la lune. L’eau, vu sa densité plus grande, lui obéit servilement. Donc il ne faut pas s’étonner si les variations barométriques diurnes de celui-là ne se comptent que par millimètres; quand c’est pars, 10, 12, 15 mètres et plus qu’on voit les différences, de niveau de celle-ci.
A Saint-Malo, la marée monte, parfois, jusqu’à 16 mètres 24 centimètres.
Pourquoi, chez nous, des chiffres aussi grands, lorsqu’endes mers parfaitement libres, en plein océan Pacifique, àTaiti, par exemple, mémo quand le soleil et le vent s’y prêtent, les marées atteignent rarement deux mètres?
C’est que leurs hauteurs dépendent surtout de la conformation des côtes.
Sur des plages parfaitement ouvertes, la mer parfaitement libre en .ses mouvements n’exagère ni la rapidité de son départ, ni celle de son retour, ni ses différences de niveau, juste égales à celles du large. Tandis qu’aux espaces resserrés qui font obstacle à son perpétuel va-etvient, force lui est de compenser, par la vitesse et la hauteur qu’elle donne à ses vagues, le peu de largeur que leur accordent les rivages.
C’est ainsi que, dans l’étroit canal qui nous sépare de l’Angleterre (parce que le départetement de la Manche arrête la moitié des eaux qui reviennent à l’Océan) , la marée monte deux fois plus haut sur les côtes ouest de Normandie et nord de Bretagne, que sur celles françaises
qui leur font suite, ou celles britanniques situées à l’opposite.
Et, soit dit en passant, c'est au profond désordre de ces flots, qui toutes les douze heures se grimpent mutuellement sur le dos, les uns aux autres, que la baie de Cancale doit ses perfides sables mouvants, ses rochers si bizarrement déchiquetés et ses falaises à la fois si hautes et si belles*