CHAPITRE III
Suite des Papous méridionaux nomades. Ciomment ils traitent les Opossums.
L'Opossum est un petit quadrupède, qui ne se plaît que sur les très-grands arbres. Pour vivre, îl mange leurs feuilles et, faute de mieux, leur écorce. Sa forme, sa taille et sa robe sont à peu près celles de notre lapin domestique ordinaire, variété rousse. De prime-abord, on le confondrait donc assez volontiers avec ce petit animal, s'il n'avait les oreilles larges, courtes et droites, le front bien développé, les yeux très-grands, la pupille énormément dilatable, Ifes griffes excessivement acérées et la queue (chose extrêmement remarquable et que je vous prie de remarquer) la queue longue et prenante.
J'insiste beaucoup sur cet organe ultime, parce qu'il domine, en quelque sorte, l'existence entière de ce petit animal.
En effet, si ce très-utile appendice cause, parfois, la mort de l'Opossum, ainsi que je
VOUS l'expliquerai dans peu; le plus ordinairement il ne fait que le soustraire au danger, en le mettant à même de ne poser les pattes à terre que très-rarement et toujours pour fort peu de temps.
Ceci veut dire qu'en se pendant et balançant au moyen de cette queue prenante (la tôte en bas et les fesses en l'air), aux branches les plus extrêmes des arbres ; ce petit rongeur australien peut, avec ses pâlies antérieures, atteindre leurs plus minces rameaux ; ronger leurs plus minimes bourgeons; et, par cela même, ne changer de pâturage aérien qu'une (bis ou deux par saison.
Ainsi que l'indiquent ses pupilles, si énormément dilatables, rOpossum est complètement nocturne.
Donc il ne broute et ne s'ébat, en ^gon trèshaut domaine, que depuis la brune parfaite jusqu'à l'aube naissante à peine.
Dès que paraît le point du jour, il regagne son trou, mieux vaudrait dire son puits; s'y love sur lui-même, comme un chien qui craint d'avoir froid; et dort jusquà la nuit.
Jamais celle habitation aérienne (qu'il fore le plus verticalement potôible, au cœur même
de l'arbre qu'il a choisi comme résidence) ne lui parait assez creuse. Rien de plus facile à comprendre ! La pauvre petite béte, aussi mér fiante à l'état sauvage, qu'expansive ^ familière une fois apprivoisée, n'a pas de plus cruel ennemi que son propre sommeil.
Il est si profond, si léthargique même! que les Papous (dont le savoir exclusivement pratique consiste à parfaitement connaître les mœurs des plantes et des bêtes qui les intéressent) sachant bien que réveiller un Opossum, en plein jour, est aussi difficile que de l'atteindre au fond de son trou, à longueur de bras, ne prennent aucunement garde au bruit qu'ils font en le chassant littéralement à travers bois.
Ceci veut dire, tout simplement que, pour saisir un Opossum, les Australiens méridionaux font, dans l'arbre où il dort, un trou horizontal qui, tout droit, mène au fond de son petit puits.
Un trou, me dirèz-vous, fort bien !
Mais qui leur indique et l'arbre qu'il a choisi et la hauteur où ils doivent forer ?
L'arbre qu'il a choisi leur est indiqué por les ïémmes), qui ont, pour guides certains, Taspect
du feoillftge, plus ou moins ravagé déjà, et le$ empreintes, laissées par les cilles aux écoro^ . • • Empreintes dont la profondeur (gr^ à la rétraÈtilité du liège) et la direction leur indiquent, tout k la fois, quand elles ont été faites et comment leur graveur était alors placé.
Pour ce qui est de la hauteur, à laquelle il faut tarauder ; c'est Taffaire du Papou qui escalade l'arbre en question. Afin de la bien déterminer, il frappe et ausculte le tronc, autour duquel il tourne, tout en montant; et tapant d'autant plus fort et écoutant d'autant mieui que le bois en est moins sonore, il détermine (au son rendu) l'endroit juste où il faut forer. Alors il se met au travail.
Si le jour est à son aurore, notre chasseur n'écoute qu'une chose : sa faim de constant boulimique. Alors il frappe à tour de bras. Peu lui importe le vacarme. L'Opossum fait son premier somme. Aucun danger de réveiller. *
Le jour décline-t-il, au contraire, notre Papou tape moins fort ou même ajourne sa poursuite ; l'arrivée de la nuit ne manquant jamais de rendre moins profond le sommeil de celui qu'il cherche.
Quoi qu'il en soit du tapage, ainsi que du
matin cm bien du soir ; un fait eertain, c^ést que, sa contremine acherée, notre chasseur d'Opossum y enfonce immédiatement sa fort grosse main suirie de son très-long bras.
Alors il cherche, avec les doigts, sa très-prochaine victime ; tâte bien comment elle est posée ; suit sa colonne vertébrale ; soulève son petit derrière ; empoigne sa longue queue prenante le plus près qu'il peut de Tanus ; arrache violemment de son lit, en la heurtant de tous côtés, cette malheureuse petite bête ; la fait, une. fois au grand air, tourner plusieurs fois dans l'espace ; et, finalement, lui brise le crâne, l'épine dorsale et tous les os; en l'assommant, Â tour de bras, contre son arbre.
Ainsi passe, du sommeil, au vertige et du vertige à la mort, la créature la plus douce (peut-être ?) que produise l'Australie.
Mais, direz-vous, à quoi bon ce raffinement de mécli^nceté; et pourquoi, puisqu'il faut qu'il périsse, réveiller au préalable ce malhwrmn petit dormeur ?
Clrainte qu'il ne se sauve 1
L'Opossum a le poil si doux* les rans si souples, et la coiomie vertébrale si agile! que, certainement (en glissant ainsi qu'une anguillei dans les mains de son ennemi; et se retournant
comme un chat, pour retomber à quatre pattes) il parviendrait à s'échapper ; si, par instinct, il n*6nroulait, au moment du réveil, sa queue prenante autour du bras qui le fait virer comme une fronde.
Ainsi donc, le voici pris et tué* Eh bien 1 que va-t-il devenir ? Chair humaine, pour ce qui est de la majeure parlie de son corps, et, quant au reste, fil, poinçon, aiguille et manteau.
Ceci veut dire que le premier.soin du Papou, qui vient de prendre un Opossum, est de le dépioter; le second, de le faire très-superficiellement rôtir, ou mieux chauffer ; le troisième, de lui fendre le col, la poitrine et le ventre, depuis le menton jusqu'à la queue ; le quatrième, de l'ouvrir en deux, comme nous ferions un livre ; le cinquième, de poser ses deux énormes pieds noirs et difformes sur ses quatre petites pattes si fines et si agiles, afin de le fixer à terre ; le sixième, d'isoler, de toutes leurs adhérences, et son anus, et son rectum et le bout inférieur de son gros intestin, qu'il porte immédiatement à sa bouche et saisit à pleines dents; le septième, de tirer (des mâchoires, de la tête et du col) sur cette extrémité de tube digestif, à mesure que ses doigts en refoulent le
contenu digéré ou non ; le huitième, enfin, de se faire monter jusqu'au gosier (à force de jouer des lèvres, des joues, de la langue et du voile du palais) de se faire, dîs-je, monter jusqu'au gosier ce chapelet d'entrailles palpitantes, pour les déglutir à mesure. Mieux vaudrait dire boire d'un seul irait et sans leur donner un coup de dents.
Co»c/tfs/on.— Ce que font leschiensde chasse, quand ils s'en donnent à quatre pattes et à pleine gueule, pendant la curée'; les Papous le font, quand ils dévorent les viscères d'un Opossum.
Pourquoi, me direz-vous, insister aussi longuement sur tous ces dégoûtants détails.
Pour que vous sachiez bien, de facto, que l'homme (à l'antépénultième degré social de notre variante végéta livo-australienne) n'est encore, comme l'enfant à la mamelle, qu'un suceur de première force et, comme tant de quadrupèdes, qu'une brute qui, de son appareil buccal, fait très-volontiers son premier organe préhenseur.
Par la suite de cet ouvrage, quand (en m'appuyanl sur l'analomie, la physiologie et la
géographie) je tous expliquerai toutes les qualités matérielles et morales du noir (qui ne s*est pas encore fabriqué de tenailles, serrant plus fort que ses mâchoires ; de couteau, coupant mieux que ses incisive» ; de pompe, aspirant mieux que sa bouche ; et ceetera, et caetera, et ccetera) vous sentirez mieux l'importance des trop minutieux détails que je viens de vous donner. Pour le moment, pieirce qu'insister davantage sur les aptitudes que ses formes et ses mouvements traduisent, serait changer de sujet ; j'en reviens à mon Opossum-
Autant ses entrailles ont disparu vite, autant le restant de ses chairs et de tout son être le fera lentement.
C'est qu'il s'agit, pour le Papou qui Ta pris et tué, de recueillir ses griffes, pour s'en faire des poinçons ; ses dents, pour s'en faire des ciseaux ; les moindres éclats de ses os, pour s'en faire des aiguilles ; et jusqu'aux plus minimes de ses fibres nerveuses, pour s'en faire du fil à coudre.
Ce que l'Australien méridional apporte de patience et passe de temps à minutieusement examiner, palper et farfouiller les petits muscles de sa malheureuse victime, sont choses que
je ne saurais dire. Mais ce que je peux affirmer, c'est qu'il ne finit jamais cet ouvrage assez vite ; au gré de ceux et de celles qui le regardent faire.
Cela se comprend. Quelquefois (quand il n'a plus faim !) cet heureux chasseur jette, aux femmes qui le suivent, les restes du gibier qu'elles ont découvert; et permet, pendant qu'il digère tranquillement la part de lion qu'il s'en est faite, qu'elles partagent, entre elles et leurs enfants, ce magna aussi crû qu'insuffisant de chairs et d'os également bien vermoulus.
Commeonnelevoit que trop, hélas l enfaitde nourriture, les Australiens du Sud ne laissent, à celles qui les accompagnent, que ce qu'ils méprisent. Eh bien l pour ce qui est du travail, c'est identiquement la même chose. Tout ce qui leur déplait ; il les en chargent.
Voilà pourquoi l'on voit ces malheureuses aller et venir, en maraudant ou portant des fardeaux ; pendant qu'ils restent en torpeur , flânant, ou ne travaillant, littéralement, que du bout des doigts.
Par cette dernière expression , je veux dire que messieurs les Papous du Sud ne connais -
sent guère (hormis boire, manger, dormir et chasser) d'autres occupations que les suivantes: faire sécher au soleil et puis tordre en filles nerfs de leurs viclimes ; en arranger les dents, griffes ou éclats d'os en aiguilles, alênes ou poinçons: avec ces grossiers instruments, coudre leur misérable et tout petit manteau (si misérable et si petit qu'ils s'en peuvent à peine couvrir les épaules, le dos et les fesses), coudre, dis-je, leur misérable tout petit manteau, aussi artistement du reste que le pourrait faire un fourreur, et, pour finir, préparer toutes les mégisseries qui leur servent à confectionner ce vêtement avec les toisons qu'ils arrachent aux Kangourous, Écureuils volants, Opossums et autres bêtes à poil.
Comme ces peaux réclament un certain nombre d'opérations, pour devenir molles et ne pas les rendre malades, en leur pourrissant sur le dos ; laissez-moi vous raconter les préparations qu'ils leur font subir.
Premièrement, ils les exposent au soleil, afin que sa chaleur en vaporise tout ce qu'elle pourra en faire sortir d'huile et d'humidité ; secondement, il les battent et les pressent, de toutes leurs forces, avec des pierres très-spongieuses, pour achever d'en exprimer la graisse
et Teau qu'elles pourraient conserver encore ; troisièmement, il les frottent entre leurs mains pour les assouplir ; quatrièmement, enfin , ils les raclent intérieurement, avec des cailloux excessivement durs.
Préparées de la sorte, ces peaux ne renferment pas la moindre fibre ni le moindre liquide putrescibles et se conservent indéfiniment. Donc, indéfiniment on pourrait les reconnaître, à leur aspect ou à leur odeur ; si leurs propriétaires n'en changeaient, promptement, la couleur et Tarome par la puanteur et la saleté qu'ils leur communiquent.
Deux mots, pour en finir avec l'industrie des Papous méridionaux.
Mon intention est de comparer, dans le quatrième chapitre de ce livre, les faits, les gestes et l'organisation sociale de ces Australiens de la côte Sud, aux faits, aux gestes et à l'organisation socialede certains animaux vivants, comme eux, mâles, femelles et petits ensemble, pendant toute l'année.
Donc, puisque les habitations, qu'emploient ces indigènes, entrent pour quelque chose dans leur savoir-faire ; je dois vous las décrire tant bien que mal.
Ces demeures sont de trois sortes : savoir, celles qu'ils trouvent toutes faites, comme les grottes ou enfracluosilés de roches assez grandes pour les contenir : celles qu'ils perfectionnent 'au moyen du feu, comme les trous que la foudre, la vieillesse ou les deux réunis pratiquent dans les géants végétaux dont je vous ai parlé si souvent déjà ; et celles enfin qu'ils se construisent eux-mêmes, quand les caprices du refroidissement terrestre, les orages de l'atmosphère ou les siècles n'ont pas travaillé pour eux.
C'est en découpant, avec leur hachette, d'énormes plateaux de liège dans Técorce des Eucalyptus, en Lis arc-boulant les uns contre les aulre>s, en les mariant ensemble, au moyen de longues perches transversales, et cousant le tout avec des lianes, qu'ils construisent ces dernières habitations, qui ne leur servent que la nuit.