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CHAPITRE II

Un mariage chez les Papous orientaux.

L'Australien de la côle E$t, que le besoin d'entrer en ménage oa de se gratifier d'une femme nouvelle a tellement obsédé qu'il s'est enfin mis en chasse, va, le plus traîtreusement qu'il peut, rôder aux alentours d'un village fort éloigné du sien ; épie les jeunes filles qui en sortent; en flaire une particulièrement; l'attire dans une embuscade ; la frappe (dès qu'elle y arrive) à grands coups de casse-téte (et sur la bouche et sur le crâne) jusqu'à ce qu'elle perde connaissance; la charge alors sur ses épaules; et, toute pantelante, la rapporte, le plus vile qu'il peut, chez lui.

Cette façon, plus que romaine, de se procurer une femme n'a jamais passé pour un crime, chez les Papous, et ne constitue même pas un méfait, depuis l'époque, très-probablement fort

ancienne, où elle est devenue le prélude ordinaire de tout pour parler matrimonial.

Comme ceci demande explication ; je m'explique.

A ce quatrième âge social de notre variante végétative australienne, si quatrième âge seulement il y a? C'est le souvenir de ce que

j'ai vu à la Nouvelle-Calédonie qui m'inspire

cette réticence A ce quatrième âge social,

dis-je, les Papous, ayant enfin senti que la lemme peut (en tant que béte de somme, chienne d'arrêt ou cul-cendron) être une chose utile, sinon bonne, la considèrent comme un avoir, et, parlant, se regardent comme volés quand on leur en prend une.

Donc, parce qu'ils ne passent jamais que d'un extrême à Tauti^e et qu'ils estiment autant celle qu'ils viennent de perdre, qu'ils la méprisaient quand elle était parmi eux ; les Sabins du village- de la jeune fille ravie se mettent en guerre contre les romains du village, inconnu encore, où on l'a emportée.

En conséquence, ils entrent immédiatement en campagne ; explorant immédiatement bois, sentiers, buissons et clairières ; et immédiatement encore découvrent les traces du ravis-

seur : le sang versé ne manquant jamais de préciser le lieu de son attaque et l'empreinte de ses pas, doublement chargés, la route qu'il a prise.

Resterait donc à déterminer la façon dont on mènera la guerre, le jour que l'on attaquera;., si la distance, qui sépare les deux yilldges, ne s'en chargeait pas.

Les Sabins de l'Australip orientale ne sont pas aussi braves, à beaucoup près, que ceux du Latium, et cherchent toujours à surprendre leurs ennemis I

Par conséquent ils arrivent (un beau matin, au moment où ils se croient le moins attendus), aux environs du village coupable, en poussant des hurlements atroces ; faisant des contorsions abominables ; menaçant d'exterminer tout à coup de lances, de boumarings ou de cassetête ; bref, se démènent du mieux qu'ils peuvent pour mettre en fuite, sans coup férir, leg Romano-Papous.

Mais ces derniers (qui ne sont pas de la première bravoure et qui, de plus, se sentent fautifc) ont bien soin d'être sur leur garde ; de sorte que la surprise échoue.

' Il en résulte qu'au moment où Tatius et les siens se démasquent, en vociférant et gesticu-

lant comme des énergumènes, Romulus et les siens aussi leur rendent immédiatement clameurs pour clameurs, contorsions pour contorsions et menaces pour menaces.

Cela dure extrêmement longtemps ; vu qu'on se tient, pour commencer, très- volontiers hors de portée, de part et d'autre ; et qu'en maniant, avec adresse, le petit bouclier en bois on évite presque tous les traits .

Rien de plus ridicule, n'est-ce pas, et de plus méprisable (en apparence] que cet assaut de menaces et de forfanteries ?

Eh bien! rien de plus utile cependant.

En efiet, cetle double gymnastique, musculaire et vocale, ayant pour résultat 6nal d'épuiser ceux qui s'y livrent; le moment arrive bientôt où la fatigue les accable. •;

Alors leur courage baisse, de plus en plus.

Parce que leur courage baisse, de plus en plus ; de plus en plus, leur peur augmente. Et? parce que, de plus en plus, leur peur augmente ; de plus en plus aussi, le désir d'un accommodement se forme en leur cervelle.

Une fois né, il grandit si vite! qu'il finit par les obséder.

Evidemment, quand ils en sont tous là, as«

saillis aussi bien qu'assaillants ; faire la paix n'est pas difficile.

Donc, aussitôt que Romulus (une branche d'arbre ou tout autre signe parlementaire en main) s'avance, pour dire à Talius : Une femme ne vaut certainement pas la peine qu'on s'égratigne pour elle, veux-tu ceci, pour compensation; Tatius, immédiatement, répond: Oui, certainement, et puis cela.

Ce qui fait que l'on négocie.

Les pourparlers sont généralement difficiles ; Ta tins voulant toujours, en vrai sauvage Papou , qu'on augmente ce qu'il vient d'accepter; et Romulus, en Papou non moins sauvage, cherchant, toujours aussi, à diminuer ce qu'il vient d'oflfrir.

Donc, on discute, on s'échauffe, on se creuse la tête ; pour se tromper l'un l'autre.

— Combien de temps cela dure-l-il ?

— Jusqu'à ce que l'épuisement cérébral fasse taire la cupidité, comme la fatigue musculaire a fait taire l'instinct destructeur.

— Alors difficulté nouvelle !

Il s'agit de faire approuver ce traité de paix et de le rendre si mémorable, que chacun en garde le souvenir et le respecte.

Comment s'y prendre ?

— Comme s'y prennent, maintenant encore, tous les diplomates! £n racontant (es faits, plus ou moins fidèlement ; insistant fortement sur les conséquences fâcheuses qui auraient pu s'en suivre; vantant, outre mesure, la peine qu'on s'est donnée, pour les amoindrir ; et fournissant, de tout ce qu'on a fait, des raisons si concluantes que tout le monde s'en aille content après les avoir avalées.

— Soit! direz-vous; mais (quand on a une langue beaucoup plus riche de gestes et d'exclamations, que de mots, voyelles et consonnes) raconter, expliquer et, surtout, faire accepter tant de choses n'est pas facile.

— Aussi les chefs Papous, pour se mieux faire comprendre, ne s'adressent-ils que fort peu à l'intelligence de leurs compatriotes, beaucoup à leurs yeux, et plus encore à leur estomac.

Voici comment les choses se passent.

Les Auslralo-Sabins, d'une pari, et les Australo-Romains, de l'autre, se rapprochent et s'accroupissent, en formant à peu près le cercle, sur le terrain même où, finalement, ils brûlaient de ne pas se battre. On se dispute et

se bouscule (bien entendu) à qui sera le mieux placé ; mais on en arrive à se taire et se tenir tranquille. Alors commence, par la répétition des faits eux-mêmes, le récit de tout ce qui est arrivé.

Donc, le ravisseur et la jeune fille, qu'il a choisie, entrent, l'un après l'autre, dans le rond que forment les spectateurs.

Celle-ci, par ses poses et gestes (tantôt, en regardant en l'air, comme si elle cherchait sur les arbres; tantôt, en se couchant par teire, comme si elle flairait quelque piste ; tantôt, en courant de son mieux, comme pour attraper quelque chose ; tantôt, en s'arrétant tout court et se repliant sur elle-même, comme si elle tombait en arrêt : et caetera, et cœtera) celle-ci, dis-je, par ses poses et gestes tâche d'exprimer le soin extrême qu'elle apportait à la maraude; pendant que celui-là s'efforce (d abord, debout; ensuite, à quatre pattes; et finalement, en rampant) de faire admirer les ruses de sa marche et l'agilité qu'il a mise à surprendre l'objet de son choix.

Je pourrais dire sa noire Hellène ; si les Grecs, au lieu des Latins, m'étaient d'abord venus en tête. Mais la chose n'ayant pas eu lieu ; je renonce à ce fameux nom propre.

— isolant que les yeux équarquillés des spectateurs encouragent les deux acteurs à fatt^e leurs passes et contre-passes, ils les prolongent ; la femme surtout. On n'emploie donc le grand moyen, que lorsque l'attention faiblit et qu'on menace de s'endormir. Jamais il ne manque son coup. Le voici, dans toute sa beauté.

L'acteur noir subitement se lève; hurle comme un vrai possédé; et feint d'assommer sa

comparse Sa comparse ! qui sans attendre

(crainte que le jeu n'aille trop loin) immédiatenient hurle plus fort.

Cette scène, des plus dangereuses, ne dure jamais beaucoup de temps. La jeune Sabine, qui n'a que trop sujet de craindre que son Romain (en s'échauffant) ne reprenne son rôle au sérieux, s'empresse bien vite de succomber .

Donc, promptement elle tombe à terre; plus promptement on la relève ; et (jambes de ci et bras de là, sur le dos de son ravisseur, qui fait le tour de l'assemblée, tout en courant) elle va rentrer dans la coulisse ; quand (second acte)

Quand, de droite et de gauche, danseurs, ténors et barytons entrent en scène ; en gesticulant et criant le plus qu'ils peuvent. C'est la

guerre et toutes ses conséquences que Ton va raconter.

Les Romains (d'un côté) et les Sabins (de l'autre) ont saisi (qui, parles mains; qui, par les pieds; qui, par les bras; qui, par les jambes; qui enfin, par le col, la tête ou le corps) la malheureuse qu'ils se disputent, à qui mieux mieux.

Plus ils tirent ;^ plus elle crie. Plus elle crie ; plus ils s'animent. Plus ils s'animent; et plus les spectateurs émerveillés les encouragent à tirer encore plus !

— Comment cela fînira-l-il?

— Comme tout le reste ; de guerre lasse ; quand l'excès de fatigue aura vaincu non pas

la femme qu'on écartelle (pareil motif ne

suffirait pas à suspendre un spectacle si amusant) non pas même ceux qui se la disputent, mais bel et bien les spectateurs.

Ceci demande explication; donc je m'explique.

Les Papous sont de grands enfants, qui veulent avoir tout ce qu'on a, et faire tout ce qu'ils voient faire. Par conséquent, un peu plus tôt ou bien plus tard ; l'envie et le besoin de gesticuler et vociférer, comme tous les énergumènes

qu'ils regardent, finissent par tellement torturer les spectateurs de ce drame sauvage, que demeurer tranquilles, c'est-à-dire, contracter (sur place et sous peau) les muscles oppoàiles de ce qu'on fait agir devant eux les épuise mille

fois plus, que s'ils laissaient leurs fibres

contractiles obéir aux images, si animées et si animantes, que mettent sous leurs yeux et, partant, sur leur cervelles tous les acteurs qui gambadent et hurlent devant eux.

Or, qui dit épuisement musculaire, dit besoin de réparation matérielle ; et qui dit besoin de réparation matérielle, dit (en dernière analyse), faim.

Donc (un peu plus tôt ou bien plus tard, aiissi) le moment arrive où le désir et le besoin de boire et manger, comme des ogres, tourmente et puis torture tellement tous les acteurs et, surtout, tous les spectateurs de cette fête Sabino-Romano-Papoue, qu'il y aurait probablement danger à ne les pas rassasier.

Les appétits en étant là, vous pensez bien que, d'un côté, les choses se passent on ne peut mieux ; quand Romulus ordonne qu'on apporte, au milieu de tout le monde, la maiigeaille qui forme l'équivalent (dommages et intérêts) de la jeune Sabine. En effet, Tatius et

les siens ouvrent alors de telles bouches et de tels yeux qu'immédiatement leurs intelligences se ferment et ne trouvent pas la moindre objection- iMais de l'autre côté, chez les Romano- Papous qui jalousent tout ce qu'ils voient, l'aspect des aliments et la faim aiguisée ne font qu'une chose : réveiller Tinstinct destructeur. Donc les Romains, qui viennent de donner, attaqueraient les Sabins, qui viennent de recevoir; si Tatius n'ordonnait immédiatement qu'on partageât le morgen gild, en invitant les agresseurs à la fête.

En conséquence (troisième acte) on marie les deux futurs au plus vite ; en les attachant, avec la même tresse ou corde, au même arbre, poteau ou pieu ; et leur cassant à l'un et à l'autre, avec les deux mêmes pierres, la même dent incisive.

Après quoi. (quatrième et dernier acte) danseurs, chanteurs et spectateurs, Sabins aussi bien que Romains, pour se mettre bien en mémoire cet événement conjugal, s'empiffrent à la papoue ; c'est-à-dire h plus qu'ils peuvent.

Ainsi finit, par et pour la plus grande satisfaction de tout le monde, une aventure toute personnelle dans son origine.

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