CHAPITRE IV
Vie privée, domestique, civique et politique des chiens sauvages de PÂustralie heureuse.
Tous les chiens sauvages de TAustralie orientale vivent par meutes composées, chacune, de plusieurs familles.
Ces meutes sont toujours hostiles les unes aux autres, quand elles ne se sont pas absolument étrangères.
Et, toujours, dans la commune garenne, qui sert de résidence à chacune d'elles, chaque famille composante a son terrier particulier.
Autant que possible, celte commune garenne est creusée au beau milieu d'une clairière, qui lui forme comme une ceinture de boulevards ; et, autant que possible aussi, celte clairière protectrice est choisie de manière à surveiller, de tous les côtés, le territoire de chasse qui appartient en propre à chaque meute.
On peut donc dire, vu ces enclavements suc-
cessifs, que pour obéir h leur nature carnas* sière (gui les condamne à ne jamais vivre que de rapines) les chiens sauvages de l'Australie orientale s'organisent encore matériellement comme s'organisa jadis, au beau milieu du Latium, la plus fameuse bande dé voleurs gui ait jamais existé-
Le mot jadis servant à désigner tout spécialement le jour où cette susdite liande si fameuse eut l'idée, elle aussi, d'entourer son bourg central de grossières fortifications ; et ces grossières fortifications elles-mêmes, de champs qu'elle et ses descendants n'aimèrent jamais beaucoup à cultiver ; témoin, cette continuelle réclamalioa du peuple, à bout d'activité conquérante : Panem et cirsenses, du pain et des loisirs.
J'ai dit matériellement oi^anisés, et ceetera, et cœtera ; en parlant des chiens sauvages de l'Australie orientale.
Eh bien I moralement, comment le sont-ils ?
Moralement! Comme l'était la si fameuse bande latine piécitée. C'est-à-dire que chaque meute a son chef particulier ; et, de par ce chef particulier, ses us et coutumes particuliers aussi.
Tâchons d'être un peu moins laconiques.
Ce chef chien, qui ne manque jamais d'être le plus éminent des adultes mâles de sa horde, est, comme l'ainé des nourrissons de lapristine louve, aussi jaloux de son autorité gouvernementale que ses admnistrés le sont de leur domaine cynégétique.
Don«, c'est ponctuellement qu'il veut qu'on lui obéisse ; et, par conséquent, ponctuellement
aussi qu'on le fait, tant cela va de soil
tant qu'on ne peut mettre en doute ni sa force musculaire ni surtout sa valeur mentale. Tant qii'on le voit, par conséquent, courir partout au danger le premier et manœuvrer de telle sorte, que sa meute n'éprouve que de rares et faibles revers.
Conclusion. — Les qualités que les bandits de Romulus estimaient le plus, chez lui, sont précisément celles que les chiens sauvages prisent le plus, dans leur chef.
Donc (en dépit de ses débuts, car c'est presque toujours par la violence qu'il commence) ils lui obéissent aveuglément ; dès qu'ils le considèrent comme le plus fort, le plus brave, le plus prudent et surtout le plus rusé.
Alors et lui qui les mène à la chasse, ou mieux, à la guerre ; lui qui éclaire leur marche ;
lui qui les ranf^e et maintient en bataille ; qui ordonne l'attaque ou sonne la retraite, en donnant de la Toix, car aboyer est un artifice de gueule {pour ne pas dire un langage] que les chiens domestiqués emploient, seuls et seulement, pour causer entre eux et surtout avec nous; lui enfin qui, lorsqu'on charge, devance tous les autres et, quand on fuit, ne fait que les suivre le plus lentement qu'il peut-
Comme on le voit, la lâche d'un chien chef est aussi rarement aisée que fréquemment dangereuse-
£b bien I il y a des moments où elle est tellement difficile, que ce .noble animal ne saurait s'en tirer, sans redoubler d'audace, tripler de prudence, quadrupler de ruse et quintupler de présence d'esprit-
Laissez-moi vous en fournir un exemple ; en vous racontant comment un chien chef manœuvre, à l'époque où le soin des pelils nouveau-nés absorbe complètement leurs mères et les retient à la commune garenne.
Sa troupe, alors, se trouve réduite juste de moitié ; parce qu'elle ne se compose plus que des mâles- Maisl
Hais, parce que l'instinct paternel el l'atta-
chement conjugal s'en mélenl, parce que chacun seul très-bien que c'est pour sa femme et pour ses enfants qu'il va se battre, c'est-à-dire, chercher à manger ; chacun se fait deux fois plus brave et deux fois plus discipliné.
Deux fois plus brave I Le chien chef tout le premier.
Donc, c'est avec deux fois plus d'audace, deux fois plus de violence, et deux fois plus à Timproviste qu'il attaque et fait attaquer.
Malgré son peu de combattants, réussit-il en cette première manœuvre, aussi simple que naturelle ; a- t-il la chance de rencontrer une troupe timide d'herbivores? tout va bien I
Pendant que les plus vigoureux assaillis se sauvent ; les plus faibles et les plus âgés paient les frais de l'expédition. On les tue. On se les partage et chacun rentre avec sa proie ; le plus souvent sans y toucher.
Les mères et les enfants d'abord.
Le chien chef manque- t-il son coup. La raale-chance ne lui oÎBFre-t-elle que des êtres qui lui résistent ; car si audacieux que Ton soit, il faut bien prendre ce qu'on trouve ! Le danger et ses peines commencent.
Il ne faut plus combattre alors que juste assez pour exaspérer rennemi et s'en faire suivre.
Donc, au plus fort de la mêk^e, ce chien chef sonne la retraite; mais il ne veut pas qu'on s'effraie, à fortiori qu'on se débande en reculant. 11 permet un air attristé, consterné même en détalant ; mais il veut que tout en fuyant, on allonge exprès la retraite, pour que les plus faibles des poursuivants s'épuisent, pour que leurs plus timides renoncent, et surtout (surtout I car c'est là que git la tactique) pour que (sans qu'ils s'en doutent) les plus braves se laissent entraîner loin du vent et, partant, ne sentent pas les chiennes.
Les chiennes (sûre et fidèle réserve I) aux quelles (en donnant de la voix, sur des tons variés} on raconte toutes les péripéties de la fuite.
C'est le chien chef, principalement, que cette sonore télégraphie regarde .
Hurle-t-il de telle manière? cela signifie :
danger nul ; réjouissez-vous ; ils sont assez fous pour nous suivre !
Est-ce de telle autre ? Il faut traduire : leur nombre ne diminue guère ; tenez-vous prêts à
les recharger arec nous. Une troisième façon veut dire : péril extrême 1 Et ainsi de suite.
Chaque sonnerie a sa valeur. Ces dames les comprennent fort bien : et se préparent en conséquence.
Donc, tantôt, tranquillement assises, sur leur derrière, elles attendent la curée qui vient.
Tantôt, fort anxieuses au contraire, elles s'empressent vers leurs maris ; pour changer leur fuite en victoire, avec butin.
Tantôt enfin, prêtes à fuir, avec leurs doguins à la gueule, elles écoutent remplies d'anxiété.
Mais rarement les choses en viennent là.
Presque toujours les poursuivants, en voyant ces mères effarées, s'arrêtent et rebroussent chemin .
Ils savent trop bien de quelle façon elles vendent la vie de leurs petits, lorsqu'on les pousse au désespoir.
Quand la manœuvre d'un chien chef à complètement échoué, quand il a ramené les siens poursuivis et bredouille ; jamais il ne Jeur permet de rompre les rangs, avant que tout vestige de danger n'ait complètement disparu. Alors seulement il autorise chaque sol-
dat à se retirer avec sa femme el ses enfants ; mais il n'imite pas la commune conduite.
Tient- il à réfléchir, tout seul, à l'échec de sa journée? Peut-être bien! L'orgueil froissé ne s'endort que difficilement.
N'est-ce, au contraire, que sa méfiance qui le lient ainsi éveillé? Qui peut savoir jusqu'où elle va !
Un fait certain, c'est qu'on le voit rôder partout, l'œil inquiet, l'oreille tendue et flairant du nez chaque arôme; jusqu'à ce qu'il soit bien persuadé qu'il n'a plus rien, absolument rien à craindre; soit des autres, soit des siens.
J'ai avancé, au premier volume de cet ouvrage (à propos du rôle politique des différentes espèces animales, philanthrophes aussi bien que mysanthropes) que, certainement, la gent canine gouvernerait temporellement la terre, si l'homme ne le faisait pas.
Les détails que je viens de fournir, sur la vie publique des chiens de l'Australie orientale, et les récits des voyageurs qui ont parcouru les prairies de l'Amérique sont loin (n'est-il pas vrai ?) d'infirmer cette proposition.
Eh bien 1 écoutez (îe qu'il me reste à vous dire, sur les mœurs privées, domestiques et
civiles, sur les faits et gestes des chiens australiens, en tant qu'individus, parents ou travailleurs; et vous verrez qu'ils seraient encore plus dignes de gouverner le globe au point de vue moral qu'au point de vue matériel ; non plus, cette fois, nous n'y étant pas, mais bel et bien nous y étant.
Prouvons, il n'y a rien de tel.
Enfant, le chien sauvage de l'Australie orientale est parfaitement décent.
Adolescent, il est jeune premier aussi tendre (pour ne pas dire aussi langoureux) que réservé.
Adulte, il est, tout à la fois, le modèle des maris aussi bien que celui des pères.
Enfin, ouvrier constructeur du terrier qui doit l'abriter, lui et les siens, il est, de tous les fouisseurs aussi mal outillés que lui, le plus habile incontestablement.
Que pourrait-on désirer de plus?
Quelques détails sur tous ces faits I
Eh bien I en voici.
Bambin, le chien sauvage de l'Australie orientale brûle d'imiter tout ce qu'il voit faire à ses parents. Or, vous savez s'ils sont actifs. Donc, il n'a pas une minute à perdre en polissonneries*
Nubile, c'est par la séduction seirfe qu'il entre en ménage ; non pour une saison seulement, ainsi que le font tant de volatils et même de mammifères, mais pour toute la vie.
Enfin mari, autrement dit, adulte, établi et casé; il est fidèle jusqu'à la mort. Jamais la moindre incartade I Celui qui tenterait de troubler le ménage d'autrui commettrait une telle monstruosité, que certainement il provoquerait une émeute et périrait étranglé par son chef et tous ses concitoyens.
Rien de plus édifiant que le ménage, la vie intime, de deux époux chiens I
Hs dorment constamment ensemble, dans le même terrier, la même chambre et le même lit. L'instinct sexuel, satisfait aussitôt qu'il s'éveille, ne les tourmentent que fort peu. En revanche, l'amour paternel les domine beaucoup et longtemps .
Les petits ne quittent leurs parents que pour se choisir une compagne ; se creuser un terrier ; et entrer en ménage. L'aiSection mutuelle qui les pousse à s'unir est alors si puissante qu'elle demeure indestructible. Si l'un des deux époux meurt ; l'autre reste veuf; languit et ne tarde pas à succomber.
Gomment ces deux êtres pourraient-ils s'aimer davantage? Et comment pourraient-ils ne pas s'aimer autant I
Nés en même temps ; ils sont, en même temps, jeunes ; puis, en même temps, adultes ; et vieux, en même temps. C'est toujours, en même temps, qu'ils courent aux mêmes dangers pour combattre, en même temps et toujours, l'un pour l'autre.
Il y aurait vraiment injustice à ce qu'ils ne mourussent pas du même péril et en même temps.
On soupçonne aisément qu'avec des mœurs ayisi pures, aussi belles et aussi bonnes, l'histoire de ces braves animaux fourmille d'exemples d'abnégation et de dévouement.
C'est efifectivement ce qui a lieu. Plus ils souffrent, moins ils laissent les leurs souffrir.
C'est ainsi (comme je l'ai dit plus haut) que presque toujours, après une expédition malheureuse, les mâles adultes, leur chef tout le premier, trompent leur faim, si épuisés qu'ils soient par la lutte, et abnndonnent le peu de butin qu'elle a procuré aux mères et à leurs petits.
La sobriété des chiens sauvages de l'Âustra-
lie est si grande, qu'elle n'a d'égale que leur avidité à flairer les moindres senteurs. On dirait que, pour rendre leur marche pl^^s sourde et plus légère» ces animaux (plus souples et plus agiles que nos chats) ne se nourrissent que des arômes si peu accentués de l'atmosphère qui le» baigne.
Quelle différence pour ce qui est de la tempérance entre ces quadrupèdes et leur bipède compatriote : le Papou de la côte Est 1 Mais finissons-en avec l'histoire naturelle et sociale de ces intéressants animaux, et ajournons, au chapitre suivant, les réflexions qu'elles pourraient nous suggérer.
A force de se réunir aux mômes places, afin de humer (sinon adorer) en commun les premiers et les derniers rayons du soleil : à force de piétiner et battre les mêmes voies, au début ainsi qu'à la fin de leurs expéditions ; à force (en trois mois) d'aller^ de venir et de se reposer ; les chiens sauvages durcissent tant le terrain central de leur doniaine et le privent si bien d'herbes, qu'il en résulte un forum (au centre de leur communegarenne), des rues (allantdece forum au terrier de chacun), des promenades avec places d'armes (en différents endroits de la clairière), et finalement, parlant de la zone
des boulevards qu'elle forme pour aboutir aux confins du territoire de chasse, des routes dégénérant en sentiers.
Eh bien I de même que (sans en woir conscience, rien qu'en cédant à leurs divers besoins] ces animaux (si prodigieusement actifs pour ne pas dire inquiets) ont construit sur leur domaine des places publiques et des voies de communications plus ou moins belles ; de même (sans en avoir conscience davantage et rien qu'en étant impressionnés de la même façon, aux mêmes instants par les mêmes faits) ces animaux ont institué un triple langage d'émanations odorantes, de gestes et de sons ; qui a fini par servir de lien (sensoriel, d'abord, et mental, ensuite) entre ceux d'entre eux qui réalisaient une action et ceux d'entre eux qui avaient intérêt à en connaître le pourquoi.
Tant il y a, premièrement, que les événements acheminent toujours les êtres vivants vers les découvertes et inventions qu'il leur importe plus de faire; ou, si mieux vous aimez, que la logique des faits et celle du sentiment précèdent toujours la logique intellectuelle r secondement, que le langage phonétique n'est pas plus que le mimique ou le sécréloire parti-
Gulierà notre espèce; troisièmement, qu'il n'y a rien de moins cynique au monde que le chien sauvage; quatrièmement, que les animaux eux-mêmes, en perdant leur liberté, se dégradent; cinquièmeBient, sixièmmient, et cœtera, et caetera.
Cinquièmement, sixièmement, et cœtera, et caetera, voulant dire que je crois bon de renvoyer à un autre chapitre les réflexions que pourraient mMnspirer le parallèle des mœurs du chien et du Papou de l'Australie orientale.