‹ Quatre années en OcéanieChapitre 18 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Premier point. Le chien sauvage (si facilement sobre malgré sa nature carnassière) ne laisse rien à désirer, ou point de vue de l'assistance que tout combattant doit à ses compagnons d'armes et surtout à sa femme, en temps de guerre ; car il meurt avec elle plutôt que de Fabandonner.

Bien au contraire (en dépit de sa merveilleuse aptitude à supporter le jeûne, quatre, cinq, six, sept, huit jours de suite ou plus) l'omnivore Papou de la côte Est est si porté à quitter la bagarre pour la curée, surtout quand il s'agit de combattre pour l'autre sexe, qu'il n'y a pas à compter beaucoup sur lui.

Donc, en tant que citoyen militant, le chien sauvage vaut mieux que l'Australien oriental.

Second discours en trois points, suivi d'une petite disser- !

talion philosophique, à propos du Papou de la côte Est,

de son compatriote le chien sauvage, de leurs communs \

efforts pour organiser la grande sociocratie des êtres phi- [

lanthropes et du culte que les hommes primitifs vouent très-justement à certains animaux.

Je passe au second point : non plus celui de Tatlaque ou de la destruction pure et simple; mais bel et bien celui de la défense ot jusqu'à un certain point de la construction.

Pour toute arme, personnellement protectrice, le chien sauvage n'a que son épaisse fourrure.

Le Papou de la côte Est, au contraire, se fabrique (pour se préserver individuellement des lances et des boumarings) un petit bouclier, doublement pyramidal, haut de 30 à 53 centimètres, épais de 8 à 10, et large de 12 à 15. Mais!

Mais, pendant que le chien sauvage (si naturellement inquiet et si perpétuellement remuant) construit et maintient en parfait état (à force d'aller et venir) un forum au centre de sa garenne et un système complet de boulevards, roules et sentiers, tout à l'entciur, le Papou de la côte Est se montre au contraire (pour ce qui regarde la défense et l'utilité de tout le monde) si indifférent, si paresseux, si enclin à rester comme un faquir des journées entières sans bouger, qu'on ne retrouve pas même une piste commune aux approches de son village.

Donc, second point: autant le chien sauvage est, pour ce qui regarde les devoirs d'un membre de corporation quelconque envers les êtres et les choses de sa communauté, ingénieur ha-

bile et citoyen scrupuleux ; autant l'Australien oriental est, au contraire, cantonnier ignorant et patriote méprisable. •

Eh bien ! de ceque ce représentantduquatrième âge social de notre variante végétative océano-papoue est encore (pour ce qui est des soins qu'on doit à sa personne et à son vêtement, à sa famille et à sa case, à ses concitoyens et à sa ville) un individu infiniment plus repoussant que le chien sauvage, un parent infiniment plus mauvais que lui et un collègue infiniment moins estimable ; concluerons-nous aussi qu'il vaut moins, beaucoup moins, infiniment moins que cet intéressant animal ?

en tant qu'être humanitairement domesticable et surtout domestiquant....... en tant que pionnier susceptible de travailler et surtout de faire travailler à l'amélioration de tout ce que notre espèce peut atteindre, tous les animaux que j'ai nommés philanthropes dans le premier volume de cet ouvrage ; autrement dit, toutes les bêtes qui ne peuvent se développer (plastiquement, mécaniquement et mentalement) qu'en obéissant (peu ou beaucoup, suivant le degré de perfection que leur organisation comporte) aux lois qui gouvernent le développement végétatif, animal et moral de notre espèce.

CoQcluerûos-nous, dis-j^* ^ cette erreur?

Non, certainement non I

Car, autant la gent canine paraît avoir (en tous pays, si favorables qu'ils aient pu lui être) borné son ambition de carnassier (aimant, actif et vénérant) à bien vivre en ménage ainsi qu'en municipe, et semble ne s'être jamais préoccupé de former rien de mieux qu'une sociocratie spécifiquement homogène, qu'une association d'êtres identiques se protégeant et s'entraidant en une même commune ; autant le genus humanum paraît, au contraire, n'avoir pu s'en tenir à la vie entre semblables (dès que son milieu cosmique cessait de le faméliquement abrutir) et semble avoir partout caressé l'ambition à moitié folle de condenser tous les êtres en une seule et même association, morale et politique, aussi nombreuse en individus qu'en espèces.

Le tout car il ne faut pas honorer l'homme primitif plus qu'il ne le mérite le tout,

pour satisfaire, avant toutes choses, son profond égoisme, sa primordiale horreur du travail et son incomparable orgueil ; en imposant, aux différentes espèces animales, toutes les recherches et tous les dangers qui répugnent si logiquement à la triple infériorité de son pou-

voir assitnilateur, de sa confractilité musculaire et de ses armes naturelles, offensives aussi bien ^e défensives, ongles et dents aussi bien que poils et crinière ;../.. . tant il y a que les premiers mobiles de la vraie grandeur de Thomme sont d'une part sa faiblesse native et de Tautre son amour inextinguible de commandement.

Je dis : amour inextinguible de commandement, orgueil incomparable et ambition à moitié folle ; parce que, depuis le grand conquérant Bacchus jusqu'à nos petits Césars modernes, tout prouve qu'en fait de bêtes, d'hommes et de pays> les héros et les chefs de notre espèce (en s'adressant à des fauves indomesticables et s'occupant do contrées et de populations qu'ils ne pouvaient ni voir ni comprendre) n'ont que trop fréquemment voulu dominer plus d'êtres et plus d'espace qu'ils n'en pouvaient gouverner.

Mais ne sortons pas de notre sujet et, puisque nous avons annoncé un discours en trois points à propos du Papou de la côte Est et de son compatriote le chien sauvage ; retournons à l'un et à l'autre.

En conséquence, troisième point, par quel animal et par quels moyens, l'Australien

oriental jaloux d'utiliser, à son plus grand

profit, des organes végétatifs, des forces musculaires et des impressionnabilités sensorieUts ainsi que des qualités sentimentales, pratiques et intellectuelles plus intenses et surtout plus prompts à s'éveiller chez d'autres espèces que

dans la nôtre par quel animal, disje, et

par quels moyens le Papou de la côte Orientale a-t-il commencé , chez lui , la grande sociocratie qu'(în tous lieux notre espèce (instinctivement, d'abord, et systématiquement, ensuife) s'est efforcée d'organiser aussi nombreuse que diversifiée ?

Il a commencé par le carnassier le plus aimant et le plus vénérant qui soit au monde : le chien I Et, pour ce faire, il s'y est pris, avec cet animal, comme, pour apprivoiser son compatriote, s'y est prise l'Australienne méridionale ; il a flatté successivement ses deux penchants les plus accentués ; à savoir : son instinct destructeur et son besoin de vénération.

Son instinct destructeur, d'abord I En se faisant son auxiliaire en carnage, son coutillier, comme on disait au raoyen-âge. Et son besoin de vénération, ensuite I En se faisant, en dernier ressort, son grand veneur, comme bientôt on ne dira plus.

Combien le Papou de la côte Fsl a-t-il mis de temps, pour ne pas dire de siècles, à passer du premier de ces grades au second ; si tant est qu'il y soit déjà parvenu?

Nul ne le saurait dire ; car en Océanie, tout aussi bien que dans notre ancieu monde, le début de la domestication des bêtes est d'âge préhistorique. Mais ce que je ne crains pas d'affirmer, c'est que si le chien sauvage, qui ne marche jamais qu'en meute (en se montrant parfait limier, grâce à ses organes sensoriels, on ne peut plus subtils; rabatteur parfait, grâce à sa prodigieuse activité musculaire, et pour en finir parfait chasseur, grâce encore à son besoin si accentué de subordination). . . . c'est que si le chien sauvage, dis-je, a commencé par faire ou faitencore l'admiration du Papou oriental ; à son tour, ce même Papou oriental (qui, maintenant encore, s'en va trèsvolontiers marauder seul) a fini ou finira par faire l'admiration du chien sauvage, grâce à sa très-avantageuse organisation de bipède humain, qui rend si balisliquement libres ses membres supérieurs ; et surtout, surtout ! . . . . grâce à l'invention qu'il a faite de traits, qu*une intelligence canine n'aurait certainement jamais pu imaginer.

Je dis : ce que je ne crains pas d'affirmer, et cœtera, et caetera, et caetera ; parce que je ne doute pas que la lance et le boumaring ne produisent un jour sur le chien sauvage, si la chose n'est déjà faite, l'effet que le fusil produit maintenant sur tous nos chiens de chasse.

Et, ce disant, j'emploie la forme dubitative : ne produise un jour, et caetera...... parce qu'à .

Taîr, à la fois triste et préoccupé du chien et du Papou de la côte Est, s'en allant à la chasse l'un portant l'autre, on se demande si l'animal n'en est pas encore à douter autant de la supériorité réelle de son nouveau 6u prochain maître y que ce nouveau ou prochain maître de la réalité de sa nouvelle ou prochaine conquête.

Voici une phrase, par trop laconique, n'estce pas vrai?

Eh bieni tâchons d'en mieux préciser le sens. Autrement dit, traduisons-la.

Elle signifie: premièrement, qu'à son départ pour la chasse l'homme, tenant ses armes de la main gauche, s'approche du chien en lui faisant des mamours ; qu'au moment où il s'y attend le moins il le saisit par la queue, avec la main droite ; se le jette prestement sur le dos.

par dessus l'épaule gauche; et que, plus prestement encore, il se met à courir, par enjambées énormes et quasi-ventre à terre.

Secondement, elle signifie encore que le chien, momentanément ébouriffé, se retourne, non moins prestement, et qu'aussitôt il se ratatine et cramponne de son mieux (et des pattes et des griffes) à l'échiné et au derrière de sdn porteur.

Troisièmement enfin, elle signifie aussi que, pendant que l'homme et la bête s'en vont ainsi fendant l'espace ; le porteur se demande si son fardeau ne va pas se fâcher et le mordre , autrement dit , se faire lâcher et s'enfuir pour toujours; tandis que le porté, s'interrogeant lui aussi, sur sa mésaventure, se répond qu'il y aurait peut-être insanité à quitter amis, garenne et terrier, pour se livrer corps et âme (père, mère et enfants) à un bipède assez fou pour le faire chasser, contrairement à toute $aine tradition canine, à reculons, la tête eu bas, les fesses en l'air et l'anus au vent.

Certainement, les rôles que je viens d'assigner au chien et à l'homme (dans co résumé des premiers efforts du Papou , travaillant d'instinct à commencer la grande sociocratie des espèces philanthropes de son pays) semble-

ront étranges, peut être môme romanesques, à beaucoup de personnes.

Mais, pour peu qu'elles veuillent bien méditer (d'une part), sur les mœurs des poissons, des reptiles, des oiseaux ot des mamifères qu'elles connaissent, et (de l'autre) sur les formes du crâne de tous les animaux; elles reconnaîtront bien vite que l'éducation matérielle et surtout morale des vertèbres (je dirai même de tous les êtres vivants) réclame un temps d'autant plus long et des circonstances d'autant plus favorables, qu'ils sont caj)ables de former des sociétés plus nombreuses, meilleurs, plus actives et plus intelligentes.

Elles reconnaîtront, dis-je, tout cela; et (faisant à notre espèce l'application de cettre triple vérité sociologique, physiologique et analomique), elles diront, avec nous :

« Sur la très-antique échappée des gaz et des » liquides solaires (eu partie condensés maiin- » tenant) qui forment notre terre et son atmos- » phère; les sociétés minérales, en se formant » à mesure que faiblissait la température ini- > tiale de notre globe, oni rendu possible l'avé- » nement des sociétés végétales; l'avènement » des sociétés végétales possible, à leur tour, » l'avénemenl des sociétés animales ; et l'avé-

» nement des sociétés animales possible, à leur » tour enfin, Tavénement des sociétés humaines. » Donc ces dernières n'ont pu prendre la » direction (empirique, d'abord, et sysléma- » tique, ensuite) de tout ce qui est terrestre- » ment humanisable , qu'autant que le monde » est enfin devenu plus bienveillant pour notre » espèce que pour toutes les autres. »

Les personnes, que j'invite à méditer un peu, pourront, dis-je, parler delà sorte ; et, qui plus est, ajouter [en se reportant aux époques où l'homme (encore trop accablé par les fatalités extérieures) s'estimait fort heureux de pouvoir suivre de puissants et plantureux troupeaux d'animaux combattant les mêmes fauves que lui] :

« Oui I c'est très-utilement que nos plus loin- » tains prédécesseurs ont rallié les animaux, qui )► avaient les mêmes ennemis qu'eux ; puisqu'en » se conformant à leur manière d% vivre, ils se » sont disciplinés.

» Oui ! c'est très- justement qu'ils les ont ser- » vis, puisqu'on les acceptant comme auxiliai- » res, ces susdits animaux les protégeaient.

» Oui enfin I c'est très-elBcacement qu'ils les » ont adorés, puisqu'en cherchant à leur com- > plaire ils ont commencé de s'améliorer.

» Donc, ce faisant, ils n'ont commis qu'une » erreur : celle d'attribuer à une supériorité » mentale imaginaire, ce qui n'était que la » quadruple résultante : r d'un pouvoir végéy^ tativo-assimilateur plus grand que le leur, » 2^ d'une contractilité musculaire plus éner- » gique que la leur, 3** d'un fonctionnement > cérébral plus hâtif que le leur, et A** enfin » d'un milieu cosmique encore plus bien- » veillant pour leurs espèces que pour la y^ nôtre. »

A propos de la lune et du cynocéphale; je vous ai montré comment les anciens Egyptiens, amalgamant ensemble ce qu'ils savaient d'astronomie et d'histoire naturelle, en étaient arrivés à faire de ce singe une divinité nocturne : l'introducteur des âmes dans la vallée du Nhil céleste .

Eh bien ! quand nous en reviendrons à l'Afrique et à la civilisation nègre ; je vous montrerai quelle supériorité végétalivo- sécrétante et quels incontestables bienfaits médicaux contraignirent la reconnaissance de ces mêmes Egyptiens à diviniser Tlbis, le Crocodile et l'Hippopotame, à faire (par exemple) de la femelle de ce dernier animal leur déesse des accouchements, leur Lucine, leur Mater dolorosa ; et

VOUS achèverez, j*espère, d'être complètement de mon avis.

Pour le moment, par ce qu'en fait de noirs nous n'en sommes encore qu'à l'histoire naturelle des Australiens et qu'il importe de ne point changer de sujet ; je reprends mon parallèle du Papou et du chien de la côte Est.

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