CHAPITRE YI
Gomme quoi, si brutale qu'elle soit, la cérémonie du mariage des Papous orientaux n'est autre chose qu*une trèsutile école de mœurs.
Le chien sauvage ne captive celle qu'il désire pour compagne, que par les plus tendres égards ; et ne marie sa destinée à la sienne, que pour l'aimer, aider et protéger toute sa vie, elle et ses enfants.
Le Papou de la côte Est fait juste le contraire. C'est exclusivement par la violence qu'il se procure une femme; et ce n'est que pour continuellement vivre à ses dépens qu'il s'en empare.
- Donc (en tant que jeune premier, mari et père), le naturel de l'Australie orientale ne vaut pas le chien sauvage.
Eh bien 1 parce que (chez l'espèce canine) l'union conjugale est le résultai d'un assontimenl parfaitement libre et d'une affection réci-
I proque, tandis que (dans le genre humano-
■ papou) le mariage n'est que la conséquence
] forcée d'un fait aussi brutal qu'odieux ; dirons-
nous que la façon dont les chiens s'épousent sur la côte Est australienne vaut mieux que celle des hommes. Non, certainement non !
,: Car le procédé animal, si aimable qu'il soit,
n'est jamais qu'un acte domestique, pour ne pas dire individuel; tandis que la méthode humaine, si brutale qu'elle semble, cx)nstitue, par l'assentiment des deux tribus qui s'y intéressent, une véritable institution sociale en même temps qu'une salutaire école de mœurs où la danse, le chant, la poésie et la morale trouvent l'occasion d'améliorer les formes et le cœur de l'homme.
Je dis une véritable école de mœurs ; parce que l'extrême attention que prêtent à la cérémonie que j'ai décrite tous les Papous (acteurs ou spectateurs, qui s'y trouvent) prouve de reste que si, d'un côté, les jeunes gens y apprennent comment il faut s'y prendre pour bien marauder, c'est-à-dire épier, surprendre, attaquer, combattre et enlever convenablement une proie ; de l'autre les jeunes filles ne manquent pas de s'y instruire des soins qu'elles
doivent apporter à se rendre utiles et (surtout, surtout I) à se bien garder.
SoitI me dîrez-vous, les allées et venues, sorties, rentrées et passes, qui constituent les premières scènes d'un mariage papou, peuvent fort bien enseigner aux jeunes Australiens orientaux ce qu'ils auront à faire plus tard. Mais en quoi peut les instruire la très-douloureuse fracture d'une même dent incisive.
Que cette opération, qui nous semble aussi barbare qu'originale, n'apprenne rien à ceux qui la subissent, c'est un fait bien certain ; mais qu'elle ne leur soit pas utile et que ses vrais motifs ne nous puissent pas instruire, c'est tout autre chose.
En effet, pour peu qu'on examine cette coutume si barbare, je le répèle, de prime abord ; on est immédiatement forcé d'y reconnaître une première tentative de l'art (chirurgical il est vrai, mais enfin de l'art) cherchant à perfectionner la nature en l'embellissant, autrement dit, un premier effort de la mode.
tâchons de mieux préciser notre pensée et, pour ce faire, entamons un nouveau discours.