‹ Quatre années en OcéanieChapitre 20 sur 35 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Troisième discours justifiant (par lacliiuatologie, Tanatomie et Ia physiologie) la coutume où sont les Papous orientaux de se fracturer une môme incisive en se mariant.

En Afrique, aussi bien qu'en Océanie, beaucoup de populations noires ont pour coutume de se modifier peu ou beaucoup le bas du visage, à certain âge de la vie, ou bien en certaines circonstances importantes

Ici, ce sont des anneaux ou des cylindres (en bois, ivoire, nacre ou toute autre substance) qu'on se passe dans la lèvre inférieure.

Là, ce sont les joues qu'on se coupe et recoupe ; afin de se les faire grossir.

Ailleurs, c'est un simple tatouage qu'on se dessine sur tout le pourtour de la bouche ; ou sur les lèvres seuleaieîît; ou seulement au-dessus du menton, ainsi que font encore nombre de populations jaunes, rouges et même blanches, tant d'Asie que d'Amérique et de Polynésie.

En d'autres endroits enfin, ce sont les dents qu'on s'arrache, qu'on se taille en pointe, ou (tout simplement) qu'on se casse par-devant, comme je l'ai dit précédemment à propos des australiens orientaux.

Eh bien I pourquoi, chez tous ces hommes primitifs, cette coutume générale de s'abîmer ainsi le bas du visage? Ce qui du reste leur semble très-beau.

Et pourquoi, tout particulièrement, chez les plus arriérés d'entre eux, cette manie de se rendre brèche-dent.

Ne l'oublions pas !

De même que la coutume, en tout pays comme en tout temps, n'a jamais eu qu'un but: répéter (systématiquement et, qui plus est, avec approbation sociale) un accident, que tout le monde reconnaît avoir produit et pense encore devoir produire un résultat utile, bon ou beau : de même, en tout pays comme en tout temps, la mode n'a jamais fait aussi qu'une chose: traduire fort empiriquement (car s'il est une chose empirique au monde, c'est certes bien la mode), traduire, dis-je, fort empiriquement (par la forme, la couleur, le goût, l'odeur ou toute autre qualité qu'elle donne

aux choses), la manière, momentanément prépondérante, de sentir, agir et penser des per-sonnes qui l'adoptent, avec enthousiasme, ou la subissent, bon gré malgré.

Donc, puisque c'est tout ensemble, chez les noirs qui nous occupent, la mode et la coutume de s'abimer le bas du visage ; nous devons (en prenant, successivement, pour base des raisonnements qui vont suivre, la définition de l'une et de l'autre) , trouver le commun pourquoi de cette pratique si générale.

Ëh bien I commençons par la coutume* ^

— Son but est de reproduire un résultat utile, bon ou beau, sinon l'un et l'autre à la fois; en répétant un événement, primitivement accidentel.

Donc, en quoi se briser une dent incisive peut-il embellir un noir et faciliter les fonctions de tout son être, en général, et celles de son appareil buccal, en particulier.

En d'autres termes, quelle est la mission biologique du noir, et quel est (plus particulièrement) l'office de sa bouche.

— L'Australien oriental est un homme qui ne s'est éloigné que de trois pas seulement, du nec plus ultra de la puissance végétalivo-assimilatrice que notre espèce comporte. Autre-

ment dit, ce genre d'homme «'est encore qu'un grand enfant; un être qui a pour fonction prépondérante de se faire et refaire toujours de la cfiSair et des os ; un animal qui n'est arrangé, pour ainsi dire, que pour ne jamais sortir de ce premier de nos oflSces vitaux.

— Donc, chez lui, qu'y a-t-il et que doit-il y avoir de plus développé ?

— Ce qui l'est le plus chez l'enfant : le coit)s et la tête.

— Et dans ce corps et cette tôle ?

— Le ventre et la face.

— Et dans cette dernière ?

— La bouche.

— Et dans cette bouche elle-même ?

— Les lèvres, les joues, la langue, le voile du palais et le prognatisme des mâchoires, en deux mots, tout, sauf les dents.

C'est-à-dire^ tout, sauf ce qui empêche de bien téter, humer, aspirer et avaler.

Conclusion. — Toujours boire, ne mâcher jamais, et (malgré l'âge) demeurer toute sa vie sans dent ; tel est donc l'idéal du noir. Etonnezvous maintenant qu'il fasse en se les enlevant, plus ou moins, une chose aussi bonne qu'utile.

Mais, direz-vous, on ne doit pas conclure

d'après un à priori exclusivement théorique, une comparaison forcée, je dirais presque un jeu de mots.

Eh bien I admettons que j'aie raisonné de travers en voulant aller trop vite ; et voyons bien posément, bien philosophiquement, si notre manière d'envisager ce genre d'hommes est (de par la géographie du pays qu'il habite et de par l'analomie et la physiologie) en harmonie parfaite avec ce que son climat exige de lifi.

Les pays que hante le noir sont de deux sortes : excessivement chauds et secs : ou excessivement chauds et humides..

Dans les premiers, le soleil finirait certainement par le réduire (de son vivant, comme il fait après sa mort) aux os et à la peau ; si cette noire enveloppe ne se mouillait continuellement d'une fraîcheur salutaire qui Tempéche de se dessécher ; si cette noire enveloppe ne fabriquait et vaporisait continuellement un liquide organique essentiellement aqueux, autrement dit sudoral .

Et, dans les seconds, il périrait, non moins certainement, si, pour se rendre imperméable à tous les miasmes fébripares qui surchargent l'atmosphère, cette même enveloppe noire (qui lui sert tant à respirer) ne se recouvrait conti-

nuellement d'une huile humaine, d'un liquide sébacé, dont Todeur nauséabonde témoigne assez qu'il fait sortir, de l'organisme, toutes les impuretés qu'ont pu absorber les poumons.

Donc, aux régions torrides sèches aussi bien qu'aux régions torrides marécageuses, aux déserts de sable aussi bien qu'aux deltas surbaissés des fleuves sous-tropicaux ; il faut que la peau du noir rende beaucoup d'eau ou beaucoup d'huile.

Eh bien ! comment cette surface externe pourrait-elle fournir ces excès de liquides organiques , si ce noir n'était on ne peut plus habile à s'en procurer les éléments sudoraux ou sébaciques ; s'il ne savait aussi bien humer l'humidité restée au cœur des vieux troncs d'arbre (au bout d'un ci-devant canal médullaire encombré de résine) ou l'eau des bas-fonds d'un bourbier, à travers les mailles filtrantes d'une touffe d'herbes on ne peut plus serrées ; que boire la graisse des animaux ou le peu d'huile que renferment des végétaux éminemment gommeux, sucrés ou féculents, en suçant vigoureusement le parenchyme de ceux-ci ou le tissu cellulaire de ceux-là.

Comment, dis-je, le noir pourrait-il se procurer tous les éléments de ces liquides organi-

ques» sueur ou cérumen sébaciquc, s'il ne savait aspirer de toutes ces façons !

Et comment n'aurait-il pas disparu, depuis fort longtemps déjà, si, depuis fort longtemps aussi, tout son être et (dans tout son être) sa tête et (dans sa tête) sa face et (dans sa face) tout particulièrement sa bouche, ne s'étaient modifiés de façon à toujours mieux et plus vite emprunter aux êtres, doat il s'alimente, leurs liquides que leurs solides ; de façon à toujours mieux et plus vite boire que manger ; de façon enfin à toujours être (ainsi que je ne l'ai que trop déjà répété) plus habile et plus puissant suceur, téteur, humeur ou aspireur que puissant et habile marcheur.

Eh bien 1 (car nous voilà de par la géographie et la sociologie, ramenés aux conclusions physiologiques où d'emblée nous avait mis une espèce de jeu de mot, une comparaison forcée, un à priori trop théorique) pour être, tout à la fois, ce puissant suceur, téteur, humeur ou aspireur ; que faut-il au noir, anatomiquement parlant? Et (anatomiquement parlant) que ne lui faut-il pas?

— Ce qu'il lui faut, anatomiquement parlant, ce sont de puissantes lèvres, plus de puissantes joues, plus une puissante langue, plus

un puissant voile du palais, plus encore (pour favoriser le va-et-vient de tous ces organes si musculaires) beaucoup de glandes salivaires et (pour leur servir, à tous tant qu'ils sont, de solide et vaste emplanlure) une bonne paire de mâchoires bien larges et bien longues.

— Et ce qu'il ne lui faut pas, toujours anatomiquement parlant ?

— C'est une barrière solide qui vienne, par son inflexibilité, empêcher que le vide, fait par les lèvres et les joues au devant des dents, ne s'ajoute au vide, fait derrière elles, pas le voile du palais et la langue.

— Donc, pour la seconde fois, déclarons que les briser complètement, ou seulement en enlever une partie, ou tout au moins les tailler en scie, pour atténuer le mauvais effet de leur présence, sont chqses aussi bonnes et aussi utiles... que se traverser la lèvre inférieure avec un cylindre ou avec un anneau pesant ; pour qu'elle se renverse (d'elle-même) comme celle d'un enfant qui veut téter et que (d'ellemême aussi) elle devienne musculairement plus puissante, ayant toujours quelque chose à supporter.

Deux mots encore, à propos de la question du beau, pour achever, par la considération

coutume, celte solution d'un petit problème social, qui ne manque pas d'intérêt.

— Quand le noir atteint-il son maximum de laideur ?

— Lorsqu'il rit.

— C'est-à-dire quand il fait contraster le cramoisi de ses gencives (toujours si rouges) et l'éclat de ses dents (constamment si blanches) avec la noirceur générale de son visage et celle, plus affreuse encore, du fin fond de sa bouche si grande et si profonde.

Donc, toute intervention artistique (tendant à rendre son rire moins facile par l'exagération du volume de ses lèvres et de ses joues, et moins vif le double contraste que font,, avec la noirceur de son visage, le cramoisi de ses gencives et le blanc de ses dents) est, au point de vue du beau, une chose rationnelle.

Ainsi se trouve justifiée, entre autres habitudes nègres, la pratique adoptée par certaines peuplades, beaucoup plus civilisées que les Australiens orientaux, de se noircir les dents, en mâchant continuellement des condiments ad hoc, du bétel entre autres, de se noircir, dis-je, continuellement les dents au lieu de se les mutiler.

Je passe à la considération moae, non pour

fournir, du petit problème qui nous occupe, une troisième solution aussi complète que neuve ; mais seulement une nouvelle mise en équation.

L'effet de la mode, avons -nous dit, est de traduire (fort empiriquement, chez les nations civilisées, à fortiori chez les sauvages, par les allures de toutes sortes qu'elle donne à ce qu'elle touche) la façon momentanément prépondérante de sentir, agir ou penser des personnes qui l'adoptent ou la subissent.

Or les noirs, quasiment nus, qui nous occupent* n'ont pour sentir que leurs différents orgaiîes, pour agir qu'eux encore, et pour penser qu'un besoin fixe : manger et surtout boire.

Donc, ce sont ces organes eux-mêmes que (fort empiriquement, sans aucunement en soupçonner les excellentes et fort utiles raisons scientifiques) ils modifieront de façon à devenir plus habiles et plus puissants suceurs que puissants et habiles mâcheurs.

Eh bien! ces organes, quels sont-ils, et cœtera, et cœtera, et caetera? Le reste se devine.

Si étranges que puissent vous paraître ces considérations, je vous prie de ne les point dédaigner ; car à mesure que nous avancerons

dans celte suite d'études océaniennes, je vous en prouverai la justesse; en vous montrant comment l'homme s'est complu à successivement agrémenter ses organes sensoriels de plus en plus élevés ; à mesure que de plus grands loisirs végétatifs et musculaires lui permettaient de concevoir des satisfactions plus douces que celle de ses besoins exclusivement brutaux et le forçaient, par cela même, d'employer des organes plus délicats que ceux avec lesquels il choisit et déguste des aliments et une femelle.

Deux mots encore à propos non plus de la mode, mais de l'honime, de la femme et du chien ; et j'en finis avec les Papous orientaux.

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