‹ Quatre années en OcéanieChapitre 22 sur 35 · CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE UNIQUE

Deux mots seulement sur un point particulier de la oôte

Nord australienne.

La plus torride et partant la plus stérile des quatre côtes de la Nouvelle-Hollande est incontestablement celle du Nord.

Nous n'aurions donc rien à en dire, qui ne rappelât ce que nous avons raconté des environs de la baie des Chiens-Marins et même du désert central ; si (vers Texlrémilé la plus Est de son littoral, dans les bois dont sont couronnées les hauteurs qui bordent une partie du golfe de Carpenlarie) Von n'avait rencontré les plus beaux sauvages de toute l'Australie.

£h bien I ces plus beaux sauvages ; comment sont-ils et d'où viennent-ils?

Bien souvent, j'ai posé la première de ces deux questions à mon ami Jules Yerraux, qui eut occasion de parfaitement examiner ceux que Ton conduisit à Sydney, vers 4846 ou \ 847 ; et toujours il m'en a fait le portrait que voici :

« Hommes d'une taille excessivement élevée, » dépourvus d'embonpoint, on peut même dire

> un peu maigres, mais charpentés et musclés

> dans la perfection.

» Peau rouge. Ces deux mots sont écrits en » italique afin qu'on y prenne bien garde. 11 » n'y a pas d'Anglais, ayant vu ces naturels, » qui ne leur ait appliqué cette dénomina- » tion.

> Cheveux d'un châtain-roux très-foncé, ni » soyeux, ni laineux, mais si épais et si raiides » que c'est d'eux-mêmes (pour ainsi dire) » qu'ils se hérissent en aigrette, tout à l'entour » delà tête.

» Front droit et bien fait, quoique un peu 3^ rétréci par l'envahissement de son entourage » capillaire.

» Sourcils épais et charnus.

» Yeux beaux et bien fendus, plus longs que » hauts et plus roux que noits. Regard excès- » sivement féroce et méfiant.

» Nez aquilin et mince.

» Bouche bien faite ; à lèvres assez fines et » presque pincées ; a dents courtes, droites, » parfaitement blanches et très-serrées.

» Menton joli.

» Visage d'un bel ovale.

» Col d'une forme élégante, presque tou- » jours orné de plusieur rangées de dents de » souffleur et de marsouin.

» Enfin, torse et membres on ne peut mieux 3> proportionnés.

» Donc, pour nous résumer, homme n*ayant » plus rien, absolument rien du noir ; mais » offrant (vu l'inquiétude perpétuelle de leurs » yeux, de leur visage et de tous leurs mem- ^ bres) quelque chose de l'aspect du loup. »

C'est ainsi que mon défunt ami terminait toujours le portrait physique de ces Australiens du Nord-Est.

Celui qu'il y ajoutait de leur moral en était le digne pendant ; car voici ce qu'il en disait :

« Ces naturels vivent au milieu des bois ; » par villages parfaitement bien organisés, » renfermant (chacun) deux ou trois mille > âmes.- Ce sont d'enragés chasseurs d'hom- » mes qui, sans relâche, poursuivent (pour les

» tuer, cuire et manger) les Papous du désert » central assez imprudents pour s'aventurer » sur les confins de leur territoire.

» On ne saurait imaginer des individus plus » actifs, plus cruels, plus intraitables (sous » tous les rapports) et plus carnassièrement » anthropophages. Les autorités anglaises n'ont » jamais pu rien obtenir d'eux; et force a été » de les reconduire dans leurs bois. »

Je le répète. J'ai souventes fois interrogé mon défunt ami, à propos de ces Australiens septentrionaux ; et toujours il m'a répondu comme ci-dessus.

Eh bien I parce qu'à chaque fois qu'il m'a parlé de la sorte; j'ai reconnu (traits pour traits, ornements pour ornements, coutumes pour coutumes, impatience nerveuse pour im patience nerveuse, et cruautés pour cruautés) tous les Fidjiens, que j'avais vus à Tonga-tabou, et tous ceux aussi, dont m'avait si longuement parlé, pendant notre séjour aux Wallis, le fameux Simonet: j'ai cru, tout naturellement, que ces prétendus peaux rouges n'étaient que de blancs Canacs arrivés des îles polynésiennes les plus voisines. Je l'ai cru, dis-je, et je le crois encore, par cette excellente raison

que la géographie me semMe, en cette circonstance, confirmer on ne peut mieux les enseignements de l'anatomie et de la sociologie.

En effet, en parcourant TOcéanie, j'ai trouvé, dans la plupart de ses iles sous tropicales, toutesles aimables conditions d'abondance et de climat qui peuvent forcer Thomme à passer du noir au blanc, c'est-à-dire, de Tune de nos variétés végétatives à Tune de nos variantes mentales ; tandis que, si j'en j uge par les cartes marines et terrestres de la côte Nord australienne que j'ai consultées, il n'y a (ni dans les montagnes, qui avoisinent le golfe de Carpentarie, ni dans les cours d'eaux qui en descen-^ dent) ce qu'il faut d'humidité chaude et d'espace, pour entretenir une flore et une faune capables d'épargner tout excès de fatigue digestivo-assimilatrice à un Papou qui voudrait seulement devenir verdâlre, autrement dit, troquer sa couleur et ses formes d'Australien autocthone, contre les formes et la couleur du Malais ou du Javanais.

Quoi qu'il en soit de cette manière de voir... à laquelle j'ai cru, je crois et croirai jusqu'à ce qu'on m'affirme qu'il existe, en Australie Oriento-Septentrionale, des vallées ressemblant

un peu à celles du Nil ou des plateaux rappelant de plus ou moins loin ceux de TAbyssinie,

de la Nubie ou de l'Ethiopie Quoi qu'il en

soit, dis-je, de cette manière de voir, un fait certain et fort important pour nous demeure parfaitement établi par le récit précédent, et ce fait le voici :

Contrairement à ce que nous avons vu jusqu'ici au Centre, à l'Ouest, au Sud et à l'Est de la Nouvelle -Hollande, et contrairement aussi à tout ce qu'on pourrait voir sur les trois quarts au moins de sa côle Nord Où chaque être humain petit ou grand (vagabond solitaire, meute offensive de chasseurs ou groupe défensif enfahto-maternel , horde bisexuée nomade encore, ou commune enfin sédentaire) semble, de par la misère aussi accablante que générale, n'avoir d'autre mission politicosociale que de toujours satisfaire, quoi qu'il fasse, à cette déplorable équation sociale : zéro

égale zéro Contrairement, dis-je, à tout ce

que nous avons vu et aurions pu soupçonner jusqu'ici ; on trouve, dans un coin du Nord-Est australien, des villages dont les habitants sont déjà si orgueilleux et si imbus du préjugé de la couleur, qu'ils posent en principe que tout est permis au blanc contre le noir et, dès lors,

font de l'anthropophagie non pas un misérable expédient (ayant pour but d'arracher à la mort un pelit nombre de pauvres diables, en sacrifiant lâchement le plus faible d'entre eux) mais bel et bien une véritable institution sociale, ayant ses règles aussi fixes qu'aristocratiques ; ainsi que nous le verrons par la suite.

Eh bieni et c'est là que je voulais en venir ; ces plus beaux sauvages de l'Australie, ces blancs si bouflis d'orgueil et si profondément infatués du préjugé de la couleur qu'ils se sont faits carrément chasseurs et mangeurs de noirs; sont-ils plus civilisés que ceux dont ils se repaissent ; et la coutume où ils sont de vivre charnellement aux dépens des Papous leurs voisins, trouve-t-elle sinon une parfaite justification du moins un semblant d'excuse, dans les données alimentaires du pays qu'ils habitent et les exigences de leur propre organisme, si je puis ainsi parler?

Voyons un peu \

Première question. Vu leur stature et vu le talent qu'ils ont de vivre par villages de deux et trois mille habitants ; les blancs chasseurs de Papous (qui poursuivent, à la Nouvelle- Hollande, l'œuvre d'extermination qu'ont ter-

minée déjà Messieurs les Mahouris à la Nouvelle-Zélande) sont-ils, oui ou non, plus civilisés que les Australiens qu'ils pourchassent, tuent et mangent?

Oui! Si nous autres blancs européens (à cause de notre beaulé physique, de nos sciences et de tous nos agents sociaux) nous sommes (en dépit de tout ce que nous avons fait et faisons encore en Afrique, en Amérique, en Océanie, Malaisie et Asie) plus civilisés que les nègres, les peaux-rouges, les canacs, les verdâtres et les jaunes que nous allons tromper d'abord, voler ensuite et tuer enfin.

Non I s'il en est autrement.

Donc, à vous de décider.

Je passe à la deuxième question. L'anthropophagie systématique du blanc qui habite le Nord-Est australien reconnaît-elle quelque circonstance atténuante?

Un fait certain, c'est qu'en faisant abstraction de nos préjugés européens nous trouvons, moralement parlant, que cette coutume, qui nous révolte tant, a pour cause la prévoyance, pour but l'aUmentation régulière d'une collectivité fort nombreuse, pour moyen, non plus l'infanticide, mais seulement l'homicide, et pour excuse, l'orgueil qui nous a fait, jusqu'à

la fin du siècle dernier, tolérer Ihéoriquement resclavage.

Je dis théoriquement ; parce que, pratiquement, cette coutume de manger indirectement de rhomme s'est prolongée encore plus.

Pour ce qui est des circonstances atténuantes matérielles ; nous dirons : premièrement, que rhomme, blanc surlout, se passe encore plus difficilement de viande que de pommes ; et qu'il lui en faut d'autant plus qu'il est plus actif et plus intelligent ; et, secondement, nous ajouterons que (dans le fond du golfe de Carpentarie, aussi bien que dans toutes les autres contrées torrides) les chairs des insectes, des reptiles, des poissons et des oiseaux deviennent des poisons d'autant plus violents que la chaleur contraint ces animaux à se parer de robes plus éclatantes ; au lieu que le noir, dans les mêmes données atmosphériques, se porte d'autant mieux que son pigmentum se fonce davantage.

Mais dircz-vous, en me voyant mettre l'anthropophage systématique bien au-dessus de l'homme qui n'est cannibale qu'accidentellement et le blanc Océanien, que son orgueil rend insatiable, bien au-dessus du noir, que sa misère trop humiliante ravale presque au

niveau de la béte ; allons-nous donc voir l'Océanien devenir d^autant plus superbe et d'autant plus méchant qu'il progressera davantage?

— Oui, nous allons voir son instinct destructeur et son orgueil (bases primordiales de la civilisation militaire) grandir, l'un et l'autrci tant, qu'il n'aura pas conquis, sur tout et sur tous l'empire qu'il veut prendre ; c'est-à-dire, tant que la sauvagerie primordiale aussi de tous et de tout lui laissera le moindre ombrage.

Est-ce ma faute à moi, simple observateur, si l'homme du Nouveau-Monde (vu ce qu'il y a de trop hostile à notre espèce dans les éléments, les plantes et les bêtes des pays d*âge préhistorique) ne peut pas plus sortir de sauvagerie que celui de l'ancien ne le put de barbarie ; sans former tout d'abord des sociétés de plus en plus nombreuses et de plus en plus

militantes ; si ces sociétés, de plus en plus

nombreuses et de plus en plus militantes tout

d'abord, ne peuvent être conçues et surtout réalisées que par la passion, sans mesure, et la fermeté, sans commisération, d'un petit nombre de supériorités sociales et surtout socialisantes (mieux vaudrait dire d'une seule) ;

si, de par la prépondérance primordiale de nos

instincts destructeurs et matériellement dominateurs, ces supériorités sociales et surtout socialisantes en petit nombre, ont pratiqué» bien avant d'être à môme de le formuler, le fameux aipho-

Thmeà^VinitiumsapientiiB timor domini;

si enfin, pour toutes cescauses (tant mondaines que botaniques et tant humaines que zoologiques), je suis forcé de vous montrer en pleine voie de formation, du côté resté sauvage de notre terre, des phénomènes sociaux fort analogues, mieux vaudrait dire identiques, à ceux que l'histoire nous affirme s'être déroulés du nôtre, quand il était encore plongé en barbarie.

Quand il était encore plongé en barbarie I A savoir: l'anthropophagie systématique succédant au cannibalisme à la Saturne ; le brigandage, succédant à l'anthropophagie: l'esclavage au brigandage : le servage à l'esclavage ; etcœtera, et cœtera.

Je dis : et cœtera, et caetera ; premièrement, parce que je ne veux pas répéter ici ce que j'ai cru devoir placer au début de ce volume ; secondement, parce que les institutions sociales, auxquelles je fais allusion, me forceraient à vous parler d'autres pays que l'Australie ; et, troisièmement, enfin, parce que je crois utile

de vous faire conrialtre ce que je nomme la théorie du noir, avant que vous n'ayez complètement oublie ce que j'ai raconté des formes et des mœurs que les qualités, véritablement inhumaines, du désert australien central imposent aux Papous qui l'habitent.

I>onc, passons à la partie spécialement dogmatique de ce livre.

THÉOEIE DU NOIR

Fabricando fU faber.

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