‹ Quatre années en OcéanieChapitre 23 sur 35 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Suivez bien mon raisonnement.

Sans humidité, dans l'air, et sans fixité dans le sol ; pas de végétaux. Sans végétaux, pas d'herbivores. Sans herbivores, pas de carnassiers.

Or, au désert torride, soit d'Australie, soit d'Afrique ; l'air est aussi desséché que le sable est mobile.

Donc, au désert torride, soit d'Afrique, soit d'Australie; faute d'eau, de terre, de plantes et de bêles ; le noir ou mieux (la couleur n'étant qu'une chose secondaire) le puis parfait exemple qui soit encore du prototype de notre variante végétative, ne respire, ne boit et ne

mange, en deux mots, ne vit plastiquement qu'avec une peine excessive.

Eh bien 1 parce qu'il éprouve, rien qu'à subsister seulement, cette peine excessive, ce spécimen (je le répète à dessein) le plus fidèle de nos aptitudes et formes primordiales réduit, à leurs rninima respectifs, l'amplitude et le feu des appareils et machines qui lui servent à se mouvem enter et surtout à penser ; afin de consacrer, autant que possible, ce qu'il fabrique de pulpe ou force nerveuse incitatrice, au jeu maximum et à l'amplitude nec plus ultra des organes qu'il emploie à transformer, en sang humain, tout ce qu'il avale ou respire.

Autrement dit, il étriqué (de son mieux et de tout son cœur) sa tête, ses bras et ses jambes, en leurs parties les plus élevées ou (ce qui est tout un) en leurs parties les moins indispensables h la mastication, à la préhension et à la sustention ; et caetera, et cœtera, et cœtera,.... ...il étriqué, dis-je, sa tôle, ses bras et ses jambes, pour amplifier, autant que possible, sa boîte à viscères, c'esl-à-dire son tronc , et, dans ce tronc, par desus tout, son ventre.

Son ventre I qui, si bien, lui sert d'alambic ; et, si bien encore (vu l'énorme expansion qu'il

peut prendre en avant) lui sert pareillement, pour ce qu'il a digéré déjà, de pot à graisse sous-péritonéale et (pour ce qu'il n'a fait qu'avaler encore) de grenier, magasin, cellier ou cave.

Mais, direz-vous, nous ne pouvons admettre que le plus abruti des Papous puisse : premièrement, apprécier les propriétés physicochimiques de son milieu, mieux que ne le ferait peut-être un météorologiste; secondement, connaître la composition et le jeu de son organisme aussi bien qu'un biologiste; troisièmement, conclure, comme un parfait hygiéniste, de ce double savoir, aux modifications plastiques et fonctionnelles qu'il doit faitre subir à tout son être, pour le mettre en harmonie superlative avec son milieu ; et, troisièmement, enfin, opérer, ainsi qu'un sage et patient moraliste pourrait le vouloir entreprendre pour luimême, toutes ces transformations d'organes et de produits.

Nous ne pouvons, dis-je, admettre pareillest choses, quand nos plus grands philosophes ont tant de peine et emploient tant de temps à embellir, mentalement et corporellement, leurs plus fervents adeptes.

Donc, votre expression de tout cœur (qui

signifie avec autant de bon vouloir que de plaisir, sinon d'intelligence) est aussi impropre qu'exagérée.

— Soit! je la retire et fais mieux encore. Car je conviens avec vous (si telle est votre idée; que le noir ne comprend, ni ne veut rien, absolument rien, de ce qu'il fait organiquement; et j'affirme en outre que, de tout temps, il en fut ainsi. Mais!...

Mais, de ce que j'affirme que cette variante de notre espèce ne comprend et ne comprit, ne veut et ne voulut jamais rien, absolument rien, de ce qui lui arrive ou arriva; dois-je conclure qu'elle ne fut, n'est et ne sera jamais travaillée, par son milieu, de façon à s'ancrer de plus en plus dans le type qu'elle a revêtu.... tant (bien entendu) tant que ce susdit milieu restera ce qu'il est et fut toujours?

Non, certainement non ! Je ne dois conclure à rien de semblable. Car ma conviction intime

est que n'importe quelle famille humaine

(par cela même que notre espèce est une, comme l'affirment tous les savants et tous les prêtres juifs, musulmans et chrétiens ; et par cela même qu'elle est apte à varier de couleur, déforme, de poids, de consistance, de chaleur, d'éle^lrici lé* et cœtera, el cœtera)...- Car

ma conviclion intime, dis-je, est que n'importe quelle famille humaine prendrait toutes les qualités que nous allons dire être celles du Nègre ou du Papou» du noir tirant sur le marron ou du noir tirant sur le bleu; si on lui faisait subir, pendant un nombre suffisant de générations, toutes les influences d'un milieu comme celui du désert central d'Australie ou d'Afrique.

Donc; le. problème si complexe que pose mon assertion est en résumé celui-ci : sachant que rhomme peut, dans son ensemble^ varier, pour la couleur, du noir au blanc ; pour la taille, de la hauteur du géant Patagon à la petitesse du nain des Adamans ; pour le volume, de l'embonpoint d'un Sylène à la maigreur d'un saint Jérôme; pour la consistance charnelle, de la fermeté d'un hercule à la flaxidité d'un lymphatique; pour la puissance morale, du génie d'un Gharlemagne à la stupidité du

crétin, et caetera, et caetera tout comme il

peut varier, dans le détail, quant à la forme du cheveu, de la laine à la soie; quant à celle de l'œil, du rond quasi parfoit à l'amande presque linéaire; quant à celle du nez, du

pied de marmite au bec de corbîn ; quaat à celle de la bouche, du cul de poule à la gueule; quant à celle du menton, de la galoche au manque absolu, et cœlera, et cœtera ;..,

Déterminer ce que deviendront, dans leurs détails, les qualités géométriques, mécaniques, physiques, chimiques, biologiques, sociologiques et morales de tout son être et de chacune de ses parties constituantes ;

Quand on le maintiendra, de génération en génération, dans un milieu trop sec, trop stérile, trop monotone, trop lumineux, trop chaud, trop silencieux, et caetera encore; sans qu'il puisse échapper à une seule de ces influences .

Comme vous le voyez, la quantité des questions que je soulève à l'occasion de Thomme, que je dis être le prototype de notre variante végétative ou, si mieux vous aimez, le nombre des problèmes que doit résoudre ce que je nomme la théorie du noir est considérable ; donc je ferai bien d'y rheltre un certain ordre.

— Eh bien! par où commencerai-je? Quelle sera ma première question ?

— Celle qui nous préoccupe encore, vous,

moi et tout le monde ; celle que les enfants ne manquent jamais de vous adresser sous Tune ou Tautre des formes qui vont suivre, aussitôt qu'ils voient un nègre :

Pourquoi a-t-il la peau noire?

A quoi lui sert il d'avoir la peau noire?

Dans le pays, d'où il vient, ne peut-on donc pas vivre sans avoir la peau noire?

— Eh bien ! non ; dans le pays d'où il vient, l'homme qui ne s'est habillé qu'à mesure qu'il s'est civilisé ; l'homme qui est né tout nu socialement, comme il naît encore tout nu individuellement ^ l'homme n'aurait pas pu vivre s'il n'était en toute hâte devenu de plus en plus noir.

Je dis : devenu de plus en plus noir en toute hâte, parce que l'enfant du Nègre aussi bien que celui du Papou naît blanc ; et qu'à partir du second, troisième ou quatrième jour de sa naissance, il va, jusqu'à l'époque de sa pleine et entière virilité, noircissant d'autant plus qu'il est plus vigoureux, mieux portant et plus sauvage.

Mais j'anticipe, évidemmenl, sur ce que je dirai aux chapitres qui doivent suivre. Donc, ce que j'ai de mieux à faire, pour le moment, est de clore ce préambule pour entrer carrément en matière.

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