CHAPITRE I
Le désert australien central, ou mieux torride.
Pour unique et continuelle perspective, le désert australien central, ou mieux torride, offre au voyageur, qui le traverse, une suite indéfinie d'immenses plaines de sable, toujours brûlant et quelquefois salé, où, partout,
plombe un silence de mort où, partout,
rayonne une lumière si éblouissante et si corrosive que le sol paraît bouillir, tant les couches d'air qui le touchent trembloltent perpétuellement.... , où, partout enfin, la soif, la faim et le désespoir, acharnés à ses pas, lui ressassent à l'envi l'un de l'autre cette seule et même phrase : il faut mourir.
Rarement, bien rarement, l'œil rencontre (en quelque sens qu'il y sonde la navrante immensité)^ un de ces plis de terrain mobile que les folles brises font et défont avec une facilité
prodigieuse, tant le soleil a pulvérisé leurs éléments constitutifs. Et bien rarement, beaucoup plus rarement encore, la vue se repose sur un de ces petits tertres quasi-solides, surmontés d'une grosse pierre ou d'une pointe de roche abritant quelques maigres touffes d'herbes plus grises que vertes, plus sèches qu'humides et plus cassantes que flexibles.
Les choses étant ainsi, je vous laisse à penser si les buissons, qu'on peut trouver en ces parages, sont encore plus décharnés, plus rachitiques, plus expirants et surtout plus rares que ces rares touffes d'herbes si grises, si sèches et si cassantes I
J'ai dit une suite indéfinie de plaines immenses; parce qu'après avoir marché, plus que péniblement, pendant huit, dix, douze jours (quelquefois plus) en ces désolantes autant que désolées solitudes ; le voyageur, audacieux ou fou, qui s'y aventure, trouve ordinairement un petit groupe de monticules coupés d'étroits vallons ; dans lesquels il faut voir des oasïS'(beaucoup plus maigres, il est vrai, que celles de l'Afrique centrale; mais enfin des oasis) divisant le vaste désert, en déserts un peu moindres, sans rien changer à sa décourageante monotonie ; comme les bornes-limites
de notre .^ triste Champagne pouilleuse la divisent en champs encore énormes (quoique bien moindres qu'elle) sans rien changer non plus à sa tristesse.
En ces espèces d'oasis (beaucoup plus maigres, je le répète, que celles de TAfrique centrale) on rencontre (sortant des roches et des pierres, plus abondantes que tout autre chose) des arbres (très clair-semés, résineux pour la plupart, prodigieux de maigreur et, pour ainsi dire, sans feuillage) qui (malgré la déplorable qualité du sol et son manque absolu d'humus , rien que par la force des siècles, si je peux ainsi parler,) sont devenus de véritables géants de hauteur, comme ils sont de véritables géants d'âge.
A leur pied et sous leur ombre protectrice, bien qu'elle soit quasi-lumineuse, poussent des arbustes, en plus grand nombre et bien plus verdoyants qu'eux.
Sous ces arbustes, viennent des buissons, plus nombreux et plus verts encore. Et, sous ces buissons, des plantes (presque absolument fraîches) qui parfois, aux pieds des herbes qu'elles abritent à leur tour, cachent de toutes petites flaques, voir même de très-minces filets
d'eau ayant, par vrai miracle, tromt^ l'excessive soif de l*air et du sable.
Telle est une de ces oasis ; telles elles sont toutes.
Eh bien ! de ce qu'on y peut trouver de quoi se mettre à l'ombre et de quoi faire du feu, de quoi braver la chaleur du jour et le froid de la nuit, de quoi se vêtir et de quoi se défendre, de quoi manger et même de quoi boire ; faut -il en conclure qu'elles sont toutes constamment habitées, ou, tout au moins, constamment habitables?
Non !
Car si riches et si fraîches qu'elles soient par rapport à ce qui les entoure ; par cela même que leur fraîcheur et leur richesse ne sont que tout accidentelles ; ces rarissimes oasis ne peuvent guère abriter que (pendant vingt-quatre, quarante- huit ou soixante-douze heures au plus) quelques animaux un peu forts, à fortiori, plusieurs hommes.
C'est qu'en pleine Australie centrale, de ce que les heures propices aux végétaux (c'est-àdire, les heures de pluie) sont constamment séparées les unes des autres par des mois entiers de sécheresse, souvent par plusieurs
saisons, quelquefois même par plusieurs années; forcément il résulte que les arbres suspendent leur vie individuelle, comme les plantes leur vie spécifique, durant des laps de temps considérables, et que, partant, durant des laps de temps non moins considérables, il ne se forme ni feuilles, ni fruits, ni grains.
Or, sans feuilles, ni fruits, ni graines; comment alimenter quelques herbivores capables d'alimenter, à leur tour, quelques carnassiers.
Donc- Donc, pourriez-vous conclure (s'il vous plaisait de passer d'un extrême à l'autre) au centre de l'Australie, même dans les oasis, la vie est impossible.
£h bien I non ; cette conclusion ne la tirez pas I Ne la tirez pas ; vu qu'elle serait aussi fausse que son inverse.
L'exacte vérité ; c'est qu'en plein désert on peut vivre ; peu de monde ensemble, il est vrai, mais enfin on peut vivre ; parce qu'en plein déserl, tout vient à foison, quand il pleut; el que, de ce tout venu à foison, rien, jamais rien, absolument rien ne disparaît que par l'intermédiaire d'un organisme animal ou bien humain.
Même en n*avalant que du sable ; on mange encore quelque chose.
Comme, en voulant trop dire à la fois, j'ai peut-être obscurci ma pensée; laissez-moi m'expliquer plus cldirement.
Lorsque, par une exception excessivement rare, il pleut dans Tintérieur de la Nouvelle- Hollande; c'est toujours par cataractes diluviennes que la pluie tombe ; et, toujours, cette eau, nitreuse au maximum, est électrisée au maximum aussi.
Donc, lorsqu'elle a détrempé le sable à une très-grande profondeur, détruit mon)entanément son instabilité, modéré sa température et imbibé tout ce qu'il renferme ; irrésistiblement elle ramène à l'activité organique, avec une intensilé merveilleuse, force reptiles et force insectes, force larves et force racines, qui l'attendaient toutes desséchées, et, non moins irrésistiblement, elle lance dans la vie, elle oblige de germer, avec une célérité tout aussi merveilleuse, force œufs et force graines qui, dans le même état que ces êtres déjà formés l'attendaient pareillement.
Il en résulte qu'aux endroits, où jamais on n'eût osé croire qu'un être (même infime) pût
vivre; aux reliefs, devenus prairies, fit aux creux devenus viviers; en moins d'un, deux, trois jours (au milieu d'herbes et d'algues féeriguement poussées et féeriquement luxuriantes) une inconcevable quantité, une in&nité inimaginable de petits animaux marcheurs, voiliers et nageurs pâturent, grandissent, engraissent et s'épanouissent, à qui mieux mieux.
— Eh bieni pâturant, grandissant, engraissant et s'épanouissant, à qui mieux mieux, que font-ils ?
— Forcément, ils se pléthorisent 1
— Forcément donc, ils croissent et multiplient. Et, croissant et multipliant, que fontils encore ?
— Forcément, ils se gênent les uns les autres; forcément, ils se disputent ; forcément, ils se battent ; forcément, ils crient ; forcément, ils se mouvementent ; forcément, enfin, ils excrètent et sécrètent, etc., etc.
— Donc, forcément aussi, par leur agitation, leur tapage, leurs odeurs, etc., etc., encore.... bref, leurs produits (volontaires ou non) de toutes sortes ; ils trahissent leur existence et leur nombre. Autrement dit, ils attirent en quantités, pareillement inimaginables, tous les gros affamés du désert.
Tous les gros affamés du désert ! c'esl-à-dire, tous les oiseaux et tous les mammifères (tant herbivores que carnassiers, tant pêcheurs que chasseurs ou maraudeurs, tant nobles mangeurs de vif qu'ignobles équarrisseurs de charogne) qui viennent, eux aussi, en cet air humide et parfumé, sur cette prairie luxuriante ou dans ces viviers regorgeant d'herbes, de fleurs, de fruits, de graines et de bêtes qui viennent, dis-je, en ce paradis impromptu etdes plus accidentels, s'entasser les uns sur les autres ; pour respirer bienàplein thorax ; boire etmanperbien àpleinvenlre; s'engraisser bienàpleine peau ; se pléthoriser bien au maximum ; et, plélhorisés bien au maximum, se reproduire
si Si, chose aussi rare que la pluie, ils
ont la chance de n'avoir pas immédiatement à se remettre à vivre ; en résorbant tout ce qu'ils ont fait et emmagasiné de graisse.
C'est que s'il faut deux, trois, quatre jours au plus, pour faire éclore l'éden végétal dont je viens de vous parler, et deux, trois, quatre jours au plus encore, pour l'emménager de gros animaux : il ne faut guère que deux semaines, une seule, ou peut-être moins encore, pour le faire déserter d'abord et disparaître ensuite.
Rien de plus facile à comprendre !
Le soleil, obscurci pendant quelques heures de pluie seulement, se remet aussitôt à l'œuvre pour chaufler, surchauffer et vaporiser Feau. Si bien que vite, fort vite, excessivement trop vite, elle disparait.
Or plus d'eau ; plus de plantes ! Plus de plantes, plus d'herbivores ! Plus d'herbivores, plus de carnassiers ; plus môme de rongeurs do charognes.
Ainsi gagne (de proche en proche, en montant du petit au grand) la nécessité de partir. Ainsi forcément s'éloignent de ce paradis éphémère, que le soleil relransformo immédiatement en fournaise aride et famélique, tous ces bienheureux de quelques jours.
Pour fiiir ce nouvel enfer, si rapidement envahisseur» toutes les voies sont également suivies: horizontales ou verticales, aériennes, terrestres ou souterraines, peu importe !
Donc, tous les voiliers s'élèvent et disparaissent dans le ciel. Donc, tous les coureurs s'éloignent et se perdent à l'horizon. Donc, enfin, tous les reptiles, tous les insectes et surtout (suftout 1) toutes les larves (qui, si lentement,
se meuvent et, tant, ont besoin de rester un peu humides) s'enfoncent et se dérobent sous terre ; en quête d'une fraîcheur qui cherche, elle aussi, un dernier asile dans la profondeur du sable, à mesure que la chaleur Ty poursuit.
Ainsi donc les voilà forant tous, à qui mieux mieux : bétes, eau et rayons solaires !
Ces derniers triomphent ; et, parce qu'il ne reste même plus un peu de vapeur autour d'elle, toute la gent fouisseuse se met à perdre son humidité organique; par suite, sa souplesse ; par suite encore, sa contractilité mus-culaire; et, par suite enfin, la possibilité de fuir davantage.
Donc, pour elle, adieu ; d'abord toute activité animale ; et bientôt après, toute activité végétative.
Adieu 1 ou mieux, au revoir.
Car l'excessive sécheresse, qui proscrit toute fermentation alcoolique ou conservatrice, proscrivant également toute fermentation putride ou destructive ; on a, de par le soleil et le sable si perméable à ses rayons, on a, dis je, une fois de plus, au désert central australien, la parfaite dessiccation de tous les êtres un peu inférieurs ;
et cela, pour plusieurs mois certainement, souvent pour plusieurs saisons, quelquefois même pour plusieurs années.
La parfaite dessiccation de tous les êtres un peu inférieurs 1 c'est-à-dire, ce résultat étrange qui n'est, pour eux, ni la vie ni la mort ; ni le zéro de l'activité des corps bruts, ni le zéro de l'activilé des corps organisés ; mais une sorte d'état bio-limbique, dont l'analogue mental me semble être l'angoisse presque anxieuse, la stupeur, ou mieux encore, la stase intellectuelle oii vous jette irrésistiblement le spectacle de toute immensité sauvage.
Pendant que disparaissent ainsi, au désert australien central, et les plantes, et les bêtes, et la vie ; que fait le malheureux Papou ?
Il s'éloigne, comme tous ses compagnons d'infortune. Et s'éloignant; il sonde le ciel avec ses yeux, l'air avec ses narines, et le sol avec le bruit de ses pas; quêtant, partout, des images; partout des arômes ; partout, des ondes sonores I partout, enfin, des révélations quelconques, sinon, d'un nouvel éden, du moins, d'upe fraîcheur nouvelle.
Donc, il s'en va (d'oasis en oasis, ou, de tertre
buissonneux en tertre buissonoeux, ou bien encore, de simple pli de terrain en simple pli de terrain) vaguant, fatiguant, jeûnant, maigrissant, desséchant (en un mol), pâtissant de toutes manières en ce désert immense qui n'a, pour tout mérite, que celte propriété, purementnégatiye : de ne jamais laisser perdre un atome de ce que la pluie vient si rarement y produire.