CHAPITRE IL
lies Papous «rrants et solitaires du désert attstralien central .
f Ce que nous savons sur le désert central aus-
I tralien, les chasses aux Papous (qu'y font les
Peaux-Rouges du golfe de Karpentary) et les I récits fort laconiques des quelques voyageurs
[ qui, en traversant la Nouvelle-Hollande, ou la
I parcourant seulement, y ont entrevu plutôt que
; rencontré quelques naturels exclusivement
mâles, bref, tout ce qu'on sait des Papous, les plus misérables qui soient au monde, pousse à penser que, dans les désolés parages qu'ils fréquentent, l'homme et la femme vivent constamment séparés l'un de l'autre; sinon en antagonisme continuel.
Il faut donc se représenter les quelques habitants de ce désert immense comme des sortes de spectres nus, que le soleil noircit toujours ; que toujours décharnent la sécheresse de l'air et la stérilité du sol ; et que, toujours aussi, ronge et torture la double et inoessante crainte de manquer de vivres et d'en servir aux autres.
^ — Avec pareille idée fixe en tête ; que faire ?
r • — Chatîger conlinuellement de parages;
pour surprendre quelque proie nouvelle et rester parfaitement inconnu ; n'est-ce pas?
Donc, les malheureux Papous du désert australien central s'en vont constamment (du matin au soir et d'un bout de l'année k l'autre) comme les bêtes les plus méfiantes ; dérobant toujours leur marche; ensablant toujours leurs excréments ; et, toujours, détruisant de leur mieux les traces de leurs pas et surtout de leur gîte.
Dès que le jour commence à poindre, si la faim déjà les talonne (et quand ne le fait-elle pas?) ils se relèvent; tendent l'oreille; équarquillent les narines ; et, furetant partout de l'œil et surtout du nez, se mettent à chasser, comme les fauves, au flair et dans le vent.
A chasser quoi? Des Opossuqis, dont ils mangent une fois sur mille. • . quand ils découvrent une oasis; ou des reptiles, dont ils mangent une fois sur cent. . . quand ils rencontrent une grosse pierre ou un buisson ; ou des insectes, dont ils mangont une fois sur dix ; ou bien des larves ; ou bien seulement des- œufs de fourmis;
quelquefois même, foute de tout absolument, de la terre. • • s'ils en trouvent au lieu de sable,
A la nuit tombante, ils s'arrêtent ; allument un maigre petit feu ; serrent leur ceinture, s'âs sont à jeun> (comme font leurs frères les Hottenr tots) pour empêcher que leurs entrailles ne se tordent d'inanition ; larguent celte entraye au contraire, s'ils ont mangé comme des boasf s'accroupissent devant leurs fumerons ; et s'en* dorment, tout en tremblant moitié de peur et moitié de firoid.
Ainsi dépensent, invariablement, les douze cruelles heures de leur journée (incontestablement corrosive) et les douze cruelles heures de leur nuit (relativement glaciale) les plus misérables Papous qui soient au monde; ceux qui usent leurs chairs, au désert australien central, à fabriquer de la fraîcheur, dès qu'il fait chaud» et du calorique dès qu'il fait froid ; ceux qui consument la majeure partie de leur pdlpe nerveuse et de leur sang artériel à chercher pendant cinq, six, sept, huit jours, des aliments, dont la digestion quasi-impossible commencera par user le peu qu'il leur restera de ces deux liquides si précieux ; eeux qui ne savent (si, toutefois, savoir il y a) qu'efifacer
d'excessives fatigues musculaires, par des fatirgués viscérales tout aussi excessives; ceux, eufin, qui ne peuvent comprendre ni ce qui fut ni ce qui doit être, parce que l'énorme difficulté qu'ils ont à vivre dans le présent (rien qu'A la façon des bêtes, quelquefois même, rien qu'à celle des plantes) ronge continuellement, en leur cerveau, les vestiges du moindre mieux qu'ils pourraient transformer en germes d'espérance.
Ohl qu'il y a loin de ces mœurs du Papou errant et solitaire k celles de son compatriote, bipède lui aussi, le Gazoar! et que j'ai eu bien raison de dire, au premier volume de cet ouvrage, qu'en fait de sociabilité les plus disgraciés des hommes sont de beaucoup inférieurs aux plus disgraciées des bêtes.
Au livre que je viens de rappeler, je vous ai fourni, à propos des nègres d'Afrique, une première preuve irrécusable de cette vérité, qui toujours choque au premier abord. Eh bien!
dans celui-ci, permettez qu'à propos des noirs d!Âustralie je vous en donne une seconde.
Peut-être commencerez-vous alors à, déjà, conclure que notre manière d'envisager le
monde et ses habitants ne manque pas d'une certaine justesse.
Durant Thîver, les Cazoars vivent par troupes de trente à quarante au plus. Ce sont des oiseaux presque sans ailes ni plumes ; parlant, des voiliers nuls. En revanche ils sont coureurs parfaits.
Le jour, ils se dispersent pour chasser; mais, la nuit, ils se rassemblent pour dormir.
A cet effet, pliant les jambes et posant le ventre à terre; ils se serrent les uns contre les autres ; hérissent leurs plumes ou mieux leurs poils ; les entrelacent ; forment ainsi un bon manteau commun, un véritable toit imperméable même à la neige ; et, travaillant aussi naturellement chacun pour tous que tous pour chacun, se chauffent réciproquement sous cet excellent abri.
C'est là une manœuvre bien simple ; n'est-il pas vrai ?
Eh bien! si simple qu'elle soit, les pauvres humains, dont je reprends l'histoire naturelle, n'ont encore pu ni la comprendre, ni l'imiter,
— Philosophiquement ou, si le mot vous fait peur, scientifiquement parlant ; que sont les
malheureux Papous du déiert auitralien central?
— Ce que je vous ai dil plus haut : Des êtres dont le corps mène la tête, dont tei viscères mènent le corps, et dont le monde mène tes viscères; desfao-simile d'hommes (à face monstrueuse, à crâne tout petit, à membres longs et grêles, à pieds et mains énormes, à ventre en bissac rarement plein, c'est-à-dire, trop souvent vide) . . ■ des fac-similé, dis-je, d'hommes que leur abominable milieu taille et mène à merci tous de même façon depuis qu'ils existent ; parce que depuis qu'ils existent, ils ont tous eu (de père en fils et de génération en génération) tant à courir et, par suite, tant à réparer I que pas un seul d'entre eux n'a pu trouver encore l'occasion de se forger un préjugé, non pas social, non pas même domestique, mais tout simplement individuel.
Etonnez-vous, après cela, qu'au temps de la canicule, quelqu'un de ces esclaves serviles de leur propre organisme et de tout ce qui les entoure entre en amour, ou mieux, en folie, pour peu que les hasards de la maraude lui aient valu quelque puissance; que, puissant par hasard, il aille comme un fou, courant et bramant partout ainsi qu'un cerf quêtant du
n^ sa fra^elle ; et que, fou d'autant plus irrité
qu'il flaire plus vainement, il devienne furieux dès qu'il en renifle et poursuit enfin la piste.
Et puis, étonnez-vous encore qu'affolée comme lui, celle qu'il pourchasse à outrance, celle qu'effarait déjà son exceptionnelle aptitude à devenir mère, passe (elle aussi) de l'égarement à la fureur, en l'entendant, en le voyant et, surtout, en le sentant arriver tout en rut ; et que furieuse (partant, plus agile, mais, parlant aussi, plus odorante) elle s'en aille le fuyant partout, et, partout l'irritant, de plus en plu9; par cela même que (de plus en plus et partout) elle l'attire et l'enivre avec son fumet, à chaque pas plus accentué.
Quels êtres, poussés l'un vers l'autre par un monde aussi despotique et des fatalités organiques aussi brutales, pourraient s'éviter longtemps ? Anciens, évidemmment !
Donc, finalement, ils se rencontrent.
Donc, finalement, ils se battent et se déchirent et des ongles et des dents.
Donc, finalement et de guerre lasse, ils épuisent, l'un par l'autre, leur fureur commune, dans l'acte commun du mariage.
Après quoi, s'exécrant plus que jamais ; ils
s'en retournent vivre, comme auparavant, chacun de son côté : Thomme pour lui tout seul, mais la femme pour deux.
A mesure que son fœtus grossit et que les vivres manquent ; il lui ronge les chairs.
Donc, elle va maigrissant et s'attristant en double ; . . . jusqu'à Theure où force lui est de s'accroupir ; afin de mettre au monde un être encore plus nécessiteux qu'elle.
Le temps et l'endroit où ses douleurs l'arrêtent sont-ils néfastes ? Forcément celte malheureuse mère australienne abandonne son chétif enfant. A moins que, plus forcément encore, elle ne le dévore ; le délivre n'ayant suffi à calmer ni sa faim, ni sa soif.
Quoi que ce soit, au contraire, lui sourit-il dans le vague immense qui l'entoure? Elle respecte son très-involontaire ouvrage.
Alors parce qu'en tétant, ce pauvre avorton la soulage ; elle le garde.
Parce qu'elle le garde ; elle s'y attache.
Parce qu'elle s'y attache; elle finit par l'aimer.
Et, parce qu'elle finit par l'aimer ; elle en prend soin. ••
Elle en prend soin ! Combien de temps ?
Un, deux, trois, quatre ans, cinq au plus ; si, toutefois, les hasards de la maraude le lui permettent.
Je dis: cinq ans, au plus; parce qu'après sa deuxième dentitiouile petit, ou mieux, le jeune Papou du désert central est pris d*un tel surcroît d'égoïsme sauvage qu'il finit par abandonner sa mère.
Heureuse ! quand il ne l'oblige pas h le chasser.