CHAPITRE m
Simples réflexions à propos des Papous da désert
australien torride.
Je viens de parler d'un homme qui, certainement, ne sait pas plus où il est (ni ce qu'il est) , qu'il ne sait d'où il vient, ni où il va 1
£h bien I cet homme qui, une fois adulte, ne se connaît ni père, ni mère, ni femme, ni enfant ;... cet homme que n'émeut jamais l'amour paternel et que l'attachement conjugal tourmente encore moins souvent ; cet homme qui (pendant le cours de toute sa vie) n'est affolé par le besoin seiuel qu'une, deux, trois fois au plus ; mais que l'instinct nutritif torture tant et si continuellement que (d'un bout à l'autre de l'année) il vague du matin au soir, pour ne pas mourir de faim ; tandis que, du soir au matin, il n'ose que somnoler, crainte qu'on le dévore ; cet homme qui peut, à la rigueur, (en Afrique il y en a de plus laids encore et de plus misérables que lui ! ) passer pour le prototype de ce que devient notre espèce ; quand elle a fini d'immoler, au nec plus ultra de son pouvoir végé-
tdtif, tout ce qu'elle peut lui sacrifier de puis^ sance musculaire et surtout de force mentale ; t)e trop misérable spécimen de notre sauvagerie jprimitive qui use sa vie (au degré zéro de notre -échelle sociale) à passer du besoin viscéraU qui le force au mouvement, à l'épuisement rnusculaire» qui le contraint au repos ; cet bomme dont les chaira seront certainement' dévorées par les chiens sauvages, les dazyures' ou des fauves encore plus ignobles, et dont ceux des os que la dent naura pu briser, seront, à la longue, tellement pulvérisés par le soleil qu'indéfiniment leurs derniers atomes vagueront au gré des plus folles brises ;... en deux mots, ce Papou, condamné à toujours errer (durant sa vie comme après sa mort, si je peux ainsi dire] au désert australien torride, est-il, pratiquement, sans valeur aucune ; moralement, sans foi ni loi ; et, intellectuellement, sans la moindre acquisition scientifique ?
Trois questions bizarres (n'est-il pas vrai ? ) très-bizarres même ; à propos d'un être que l'orgueil des blancs (d'Europe aussi bien que d'Océanie) traite de brute et chasse comme on chasse un fauve (ceux-ci pour le manger, ceuxlà pour se débarrasser d'un nécessiteux qu'ils
ont rendu forcément voleur, en lui volant son pays).-. Trois questions bizarres, dis-je !
Eh bien 1 si bizarres quelles soient, tâchons d'y bien répondre ; et nous apprendrons quelque chose.
Première question. Pratiquement ou, ce qui est tout un, en tant qu'être capable de mener à bien une entreprise abominablement difficile, le Papou qui nous occupe est-il sans valeur aucune ?
Evidemment, non ! Car en vagant tovt nu, du matin au soir, il trouve moyen de vivre et, qui plus est, de se reproduire, en un pays où (malgré toutes les puissantes ressources de notre industrie) nous ne pouvons, nous autres civilisés, faire qu'une seule chose encore :
mourir au bout de quelques jours.
Deuxième question. Moralement parlant, le Papou errant et solitaire est-il sans foi ni loi ?
Sans foi ? Qui, si vous attachez à ce mot l'idée d'un germe d'espérance en un protecteur quelconque.
Mais sans loi ? Non ; car il obéit cent fois plus strictement que ne le font maints civilisés à la plus sage, à la plus belle et à la plus universelle comme là plus ancienne dësinstitu-
tions qu'on dit jamais formulée : celle qui proscrit l'inceste, autrement dit, les mariages consanguins.
Evidemment, ce n'est pas ici le lieu de prouver anatomiquement, physiologiquement ou sociologiquement, l'excellence croissante des règles juives, musulmanes, christino-grecques, romano-catholiques et thibeto-chinoises, qui réprouvent à qui mieux mieux les mariages entre parents trop proches.
Par conséquent (laissant de côté les considérations, pratiques ou sentimentales, qui guidèrent si bien et de mieux en mieux Moïse, Mahomet, les pères de l'Eglise d'Orient, la tiare et les grands lamas), je me contenterai de dire que le Papou, qui nous occupe, respecte toujours sa mère, sa ûUe, sa sœur, sa tante ou sa cousine ; par cette excellente raison que c'est au flair qu'il choisit sa très-éphémère épouse, ou mieux victime ; et que, dès lors, celle qui l'allèche le plus est précisément celle dcmt Todeur s'éloigne le plus de la i^enne.
Comment, en effet, pourrait-il discerner une senteur féminine (si accentuée qu'elle ïut), la suivre et s'en enivrer jusqu'à la fureur ; si elle tendmt, e^ vertu d'une communauté de sang et d'origine, à se confondre un peu, beaucoup ou tout à lait avec s^n furopre fumet, *
De cette explication toute simple, si vous voulez déjà conclure qu'il n'y a de bonnes règles sociales et universelles que celles qui dérivent d'une des lois de notre histoire naturelle ; vous ne vous tromperez pas beaucoup.
Si vous ajoutez que l'homme (à mesure qu'il se perfectionne, tout en perfectionnant ce qui l'entoure) ne fait qu'arranger, de plus en plus et de mieux en mieux, le monde qui l'environne comme il est arrangé lui-même ; vous vous tromperez encore uioins.
Et, finalement, vous ne vous tromperez pas du tout ; si vous terminez en disant que ceux qui veulent diriger leurs semblables ne pourront jamais leur épargner une seule des abominables tortures de l'empirisme gouvernemental, soit religieux, soit politique; tant qu'ils ne commenceront pas, tout d'abord, par apprendre comment l'homme et notre monde sont faits.
J'en arrive à ma tromème question. Le Papou qui vit au désert australien torride est-il encore sans la moindre acquisition intellectuelle ou scientifiq ue ? •
Non, évidemment ! car il sait déjà comme son frère d'Afrique le Hottentot, encore plus disgracié que lui, se préserver du froide avec le
feu ; et des coliques d'inanitioni avec la ceinture de famine.
En d'aulre termes ; il pratique, à sa manière déjà, le plus charitable de nos arts libéraux ; et possède le plus puissant de nos agents industriels.
Par conséquent, s'il est, socialement parlant, encore inférieur aux Cazoars et à d'autres animaux fréquentant son désert ; ce n'est pas du tout parce qu'il est biologiquement moins bien fait qu'eux ; mais, purement et simplement, parce que son organisme, beaucoup plus raffiné que le leur, exige, pour se développer, un milieu moins grossier et moins monotone que celui dont ils se contentent.
Tant il y a que tout, ici-bas, est relatif.
LIYRE SECOND.