‹ Quatre années en OcéanieChapitre 8 sur 35 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Simples réflexions k propos dm Papous australiens ocoideutauz, et des Kangourous leurs compatriotes.

On ne peut mettre en parallèle que des êtres également bien connus.

Or, mon but, en ce chapitre, est de comparer la nature et les mœurs des Papous, qui hantent accidentellement la baie des Chiens-Marins, aux mœurs et à la nature de Kangourous qui la fréquentent aussi.

Donc il faut que je vous parle, tout d'abord, de ces étranges animaux.

Voilà ce que le Dictionnaire des Sciences naturelles raconte d'eux, aux pages 344, 345 et autres de son tome vingt-quatrième.

« Ces animaux sont remarquables par l'ex- » trême disproportion qui existe entre leurs » membres antérieurs et les postérieurs ; on » dirait môme que toute la partie supérieure > de leur corps a été en quelque sorte sacri- » fiée à la partie inférieure : leurs pieds de

» derrière sont d'une force et d'une longueur > étonnantes ; et leur queue, par son épaisseur » et la vigueur de ses muscles, leur rend au- » tant de services qu'une troisième jambe; les » extrémités antérieures, au contraire, sont » très-petites et grêles, ainsi que leur tête et la » partie antérieure du corps. Cette conforma- * tion leur permet une station totalement ver- » ticale et leur queue forme alors, avec les » pieds postérieurs, un trépied solide, dont la » pesanteur des parties supérieures ne peut » détruire l'équibre; les Kangourous, dans » cette position, se tiennent appuyés sur leurs » longs métatarses, ce qui ajoute encore à leur » stabilité.

» Leurs pieds de devant ont cinq doigts armés » d'ongles forts, anguleux en dessus, plats en » dessous et légèrement arqués : ces doigts sont » longs mais libres. Le médius est plus grand ; » puis viennent l'annulaire, Tindex, l'externe » et le pouce: la paume est entièrement nue.

» les pieds de derrière n'ont que quatre » doigts; l'avant-dernier est très-fort et le plus » long ; il est terminé par un ongle très-gros » et en forme de sabot allongé; l'externe, » presque aussi fort que le précédent, est ce- » pendant beaucoup plus court, et son ongle » est moins gros; ces deux doigts sont libres,

» tandis que las deux premiers sont unis en- » semble par la peau, de manière à ne repré- » senter qu'un seul petit doigt, qui serait ter- » miné par deux ongles faibles, courts et » comprimés : la plante des pieds est nue ; » le métatarse et la jambe sont très-allongés, V et celle-ci est presque du double plus longue » que la cuisse ; la queue est très-forte, très- » épaisse et entièrement couverte d'un poil » court, et caetera, et caetera, et caetera. »

De tout ce qui précède, concluons (pour faciliter l'entendement de ce qui va suivre) que ces animaux ont, au bout du pied, un vrai sabre-bayonnette; au bout des bras, d'excellentes saisines; et, en bas du corps, grâce à leur queue, un trépied tel que, debout, ils sont inébranlables.

Ces trois faits une fois bien établis ; passons à l'examen des us et coutumes de ces prodigieux sauteurs; autrement dit, laissez-moi vous rapporter, à propos de leurs faits et gestes, la conversation que j'ai eue avec mon défunt ami Jules Verraux, qui a, si longtemps et si bien, exploré l'Afrique méridionale, la terre de Van- Diemen et l'Australie.

— « Les Kangourous [que l'on chasse à courre

comme les cerfs, tant leur vitesse est grande ou, ce qui est tout un, tant les bonds qu'ils font sont énormes] vivent, mâles et femelles, ensemble, par troupes de trente à quarante individus commandés par le plus vieux d'entre eux, c'est-à-dire (vu la mort presque toujours violente et prématurée de ces animaux) par le plus vigoureux en même temps que le plus vigilant des mâles.

» Le plus vigilant voulant dire que lorsque l'on pâlure en parages suspects, c'est lui qui fait le guet, pendant que les autres mangent ; et que c'est lui aussi qui, tout le premier, se porte en avant s'il survient un léger danger. » En partant, il frappe du pied pour avertir son monde. Aussitôt, un détachement des plus forts mâles s'empresse de le rejoindre; et, tandis qu'à eux tous ils tiennent les intrus en échec, les femelles et les petits continuent de brouter.

» Lorsque le péril est plus sérieux, le signal est plus accentué. Tout le monde alors se dérange. Les mâles se forment en avant-garde. Les petits se pelotonnent et se serrent les un s contre les autres. Leurs mères font le cercle autour d'eux; et, prêt à toute éventuahté, chacun attend, d'un pied assez ferme, la manœuvre des ennemis.

» Généralement, s'ils ne sont pas en nombre, » les chiens sauvages (je prends ces carnassiers » pour exemple; parce que le plus souvent il » s'agît d'eux), les chiens sauvages, dis-je, se » retirent immédiatement. Il va sans dire que » s'ils se croient les plus forts, ils attaquent ; » mais gare à eux.

» Gare à eux I car les Kangourous (qui savent » très-bien qu'ils vont leur sauter à la gorge) » les attendent (à bras ouverts, le cou rentré » Tlans les épaules et le tronc planté, bien » d'aplomb, sur leur puissant trépied caudal) » pour les saisir à bras le corps, et (d'un seul » coup, avec l'ongle qu'ils ont au pied) les » éventrer de gueule en queue.

— » Fort bonne manœuvre! qui certainement » doit réussir, quand les Kangourous (naturel- » leraent timides, comme tous les herbivores) » n'ont pas trop peur et qu'effectivement leurs » assaillants sont en minorité. Mais quand les » chiens sont a*ez nombreux, quand il y a » danger incontestable ; ces susdits Kangourous » comment s'y prennent-ils?

— » Leur chef ordonne, tout bonnement, de » battre en retraite ; et, très-lestement on s'en- » fuit dans l'ordre suivant. A l'avant-garde, »' les femelles, chacune avec son petit dans sa » poche, s'il peut encore s'y réfugier : au corps

» d^armée, les plus jeunes mâles; et h Varriè- » garde, les plus vieux.

— » On s'enfuit I Où?

— » Vers une flaque d'eau, une rivière, ou » bien la mer.

» On s'y enfonce assez avant, pour forcer » les chiens à nager ; et Ton attend qu'ils se » retirent.

— » Et ils le font?

— » Presque toujours ; attendu qu'ils ont » (eux aussi) pour chef, un fin matois, un » vieux madré qui ne commettrait pas cette » faute énorme : de lancer à la nage (sans ^ élan possible par conséquent) ses plus hardis » chasseurs: pour les voir mourir étouffés, » noyés et pourfendus (tout à la fois) par les ^ bras, les mains et les pieds des Kangou- » rons.

— » Soif, les choses se passent ainsi, quand » ces malheureux pourchassés trouvent, pour » se réfugier, une pièco ^d'eau quelconque.

» Mais quand il n'y a rien, absolument rien » de semblable autour d'eux; quand ils n'en » flairent même pas une trace fort lointaine; » quand, en un mot; il faut absolument qu'ils » se battent; comment font-ils.

— » Leur chef, tout en fuyant, examine le » terrain; choisit une éminence propice; et

» s'y arrêle, avec su troupe. li'arrière-garde » et le corps d'armée réunis, en d'autres ter- » mes, tous les mâles adultes engagent la ba- » taille. Pendant qu'ils pourfendent les chiens » ou se font étrangler par eux, les femelles * disparaissent avec leurs petits ; et (sans au- » cune espèce de vergogne) aussitôt que l'on » croit les enfants et les mères en sûreté» on » lâche pied, pour les rejoindre. »

Ainsi manœuvrent (je le répète, d'après mon défunt ami Jules Verraux, si compétent en pareille matière) les Kangourous de grande tailUe; quand ik sont, peu ou beaucoup, menacés.

D'où vous devez conclure avec moi, que ces marsupiaux (qui» si bien, risquent leur vie pour leurs femmes, leurs petits, leurs compagnons et leur chef) sont aussi bons maris que bons pères, bons soldats et bons citoyens.

Eh bien 1 en dirons-nous autant du Papou australien occidental? Hélas! non.

Non 1 car s'il commence, bien malgré lui, par faire partie d'une société puéro-maternelle; aussitôt qu'il le peut, il s'en retire ou plutôt s'en fait chasser par sa propre mère; tant il devient insociable dès qu'il cesse. d'être petit enfant.

Non, encore I car (si une, deux, trois fois au plus, durant tout le cours de sa vie) Tamour, ou mieux, la»... folie fait qu'il cherche une femme ; il ne la pourchasse (tant il est méchant mari) que pour la rouer de coups, d'abord (afin de la violer ou profaner plus facilement) et pour l'abandonner, ensuite, vivante ou non, aux plus affreux hasards.

Non, toujours! car s'il a trop faim; l'enfant qu'il rencontre, il le tue (sien ou non) pour le dévorer ; tant lui manque l'instinct paternel.

Et non, enfin I car s'il fait accidentellement partie d'une meute de chasse ou mieux d'é-^ quarrissage; c'est pour abandonner ses compagnons aussitôt qu'il se sent repu ; tant il est

lâche camarade. Je n'ose pas dire mauvais

citoyen.

Conclusion.— L'kustreMen de la côte Ouest ne vaut son compatriote, quasi-bipède, le Kangourou; ni comme enfant, ni comme époux, ni comme père, ni comme ami.

Eh bien! de ce qu'il lui est quadruplement inférieur en tant qu'être sociable, en tant qu'individu ayant du cœur et du caractère ; s'en suit-il qu'il ait aussi moins d'inteUigence que lui?

Nullementl Et l'analyse que nous ferons bientôt de ses armes, bien qu'elles soient encore toutes exclusivement offensives, nous le prouvera largement.

Je dis bientôt et parle au futur, parce que mon désir de ne pas interrompre t^e parallèle humano:-animal m'engage à vous parler, sans plus tarder, de la trop malheureuse et trop éventuelle compagne de ce triste sauvage.

La Papoue qui vit aux environs de la Baie des Chiens-Marins ignore, encore plus absolument que son compatriote, qui a été son père. Elle naît, ainsi qu'il fit, en un groupe enfantoféminin; et y séjourne non pas jusqu'à sa deuxième dentition, mais bien jusqu'à sa première époque par trop olfactivement accentuée .

Si alors elle abandonne ce premier groupe social pour aller vaguer follement, ou mieux, si on l'oblige à le quitter; ce n'est pas du tout parce qu'elle est devenue trop méchante, pour sa mère ou pour ses compagnes; mais simplement parce qu'elle pourrait, par son odeur fonctionnelle utéro-saisonnière, attirer vers celle-ci quelque satyre trop... furieux; ou (ce qui serait encore plus

déplorable) vers leurs enfants quelque Salurne trop dflfàmé.

En devenant femme, elle apprend à connaître, de facto, la brutalité de son fort éventuel mari ; et une fois mère tremble, nuit et jour, d'avoir à disputer (soit à lui, soit à ses semblables) la vie de son enfant! Eh bien ! malgré ce qu'elle sait de son ou ses maris et malgré ce qu'elle en craint; elle s'entête à rôder, ainsi que ses compagnes, autour de lui.

Donc la Papoue de la côte Ouest vaut (au point de vue enfantin, ainsi qu'au point de vue maternel, et au point de vue conjugal, ainsi qu'au point de vue civique) beaucoup mieux que son compatriote.

Mais, direz-vous, l'Australienne ne s'attache aux pas de son compatriote que bour bénéficier de la crainte que son continuel vagabondage inspire aux fauves ?

N'ayez pas cette mauvaise pensée. L'exacte vérité est que l'espèce humaine est sociable et perfectible ; et que, de ses deux sexes, le plus sociable et le plus perfectible étant le plus faible, c'est lui qui, tout naturellement, fait les premiers pas vers l'autre.

Le troisième livre de ce tome et tous ceux qui suivront ne vous laisseront, j'espère, aucun doute à cet égard. Quant à présent, je crois bon d'en revenir à mon idée : prouver par l'analyse des armes qu'emploie le Papou occidental, qu'il est de beaucoup plus intelligent que le Kangourou, bien que cet animal lui soit socialement de beaucoup supérieur.

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