‹ Quatre années en OcéanieChapitre 9 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

D«9 instruments de chasse ^'emploie le Papou australien occidental et des circonstances qui les lui firent inventer.

Autant rabondance et son fils, le plaisir, poussent les ^tres sociables vers le bon vouloir et la bonne union; autant la misère et sa fille, l'aigreur, les en -éloignent.

Dono partout où il y aura, pour les animaux, opulence alimentaire, et, pour l'bomme, disette ; les sociétés formées par ceux-là vaudront mieux que celle organisée par celui-ci.

Les instruments de chasse qu'emploie TAustralien occidental, beaucoup trop sauvage encore pour connaître les armes défensives, sont le boumaring, la lance et le woumara.

Le premier (qui pèse 250 à 260 grammes environ et qui, bien envoyé, peut, tout en tournoyant sur lui-même, briser le crâne d'un bœuf, à bonne distance) n'est qu'un long croissant plat, de bois durci au feu. Il est taillé de

(elle sorte que (chaque fois qu'il manque son but, chose on ne peut plus rare) il cabanne en tombant à terre ; renverse immédiatement son mouvement; et remonte en l'air en rebroussant chemin.

Ainsi font, dès qu'ils ont épuisé leur vitesse de translation à force de frotter par terre, les cerceaux auxquels nous imprimons un mouvement de rotation sur eux-mêmes et vers nous, en les envoyant dans l'espace.

J.e second instrument du Papou de la côte Ouest australienne est la lance. Figurez-vous une simple baguette (longue de 2 mètres 30 à 2 mètres 40 centimètres, et, tout au plus, épaisse de 2 centimètres et demie) qu'on a privé de son écorce, fait durcir et, çà et là, noircie en la passant au feu. C'est vers son bout offensif, grossièrement taillé en pointe, qu'est son plus gros diamètre. Son autre extrémité se termine par une petite cupule, faite de deux ou trois tours de bitord, recouverts d'une sorte de lacque résine aussi dure que du ciment.

Avec cet engin, m'a-t-on dit bien souvent, un Papou traverse un bœuf. Je le crois; parce que j'ai vu un Australien darder, à diverses reprises, un do ces traits contre un arbre, gros et dur comme un platane de 8 ou 10 ans ; et,

chaque fois en. enfoncer la pointe, à travers écoçce et bois, jusqu'à 5, 6 et même 7 cenlimèlres de profondeur. L'impulsion qu'il imprimait à ce projectile était si puissante qu on voyait celte lance, en perdant subitement sa vitesse, frémir pendant plusieurs secondes, dans toute sa longueur, et puis rester horizontale.

Je n'ai jamais pu arracher ce trait de sa souille, qu'en lui imprimant un mouvement conico-circulaire, pour agrandir son trou d'entrée. Pourtant l'homme qui l'avait lancé ne s'était pas servi de woumara. Qu'eùt-ce donc été, s'il avait employé ce troisième outil australien, aussi simple qu'ingénieux.

Quatre pièces, en tout, servent à le former ; savoir : premièrement, un morceau de bois dur et plat, taillé en forme de spatule fort allongée ixjesurant 93 ou 94 centimètres en longueur, .5 ou 6 (au plus) en largeur et 7 ou 8 millimètres seulemcnt'Cn épaisseur ;

Secondement, un deuxième morceau de bois rond, ou mieux, une toute petite cheville, longue de 8 centimètres au plus, pointue d'un bout, mais coupée en siflet de l'autre; afin de se pouvoir appliquer (en retour et bien à plat) sur l'extrémité la moins large de la pièce précédente, pour lui former crochet :

Troisièmement, un assez long bout de bitord servant, par ses différents tours superposes, à bien souquer et marier ensemble et la spatule et la cheville, dont il vient d'être question.

Quatrièmement enfin (pour consolider, protéger et embellir le précédent assemblage) une couche de la résine ci-dessus mentionnée, à propos de la cupule des lances.

Tel est le fameux woumara qui prouve, à lui tout seul, que le Papou occidental sait fort bien que la chaleur amollit certains corps que le froid redurcit; et qu'en outre il sent (fort bien aussi) que la quantité de mouvement acquise par un projectile, s'échappant par la tangente, est fonction de la vitesse angulaire qui le fait tourner et du rayon du cercle dont il décrit un arc.

Expliquons-nous mieux ou, ce qui est tout un ici, disons comment les Papous occidentaux emploient leur troisième engin ; pour imprimer, à leur lance, une vitesse aussi considérable.

D'abord, ils saisissent leur woumara par sa partie la plus large, en tenant son crochet en l'air. Ensuite, ils introduisent la pointe de ce dernier dans la cupule résineuse du bout

inoffensif de leur lance. Enfin, avec leurs doigts, ils appliquent vigoureusement le commencement de celle-ci, premier tiers ou premier quart de sa longueur, sur leur woumara.

Alors ils rejettent, le plus qu'ils peuvent, en arrière leur Irès-iong bras droit, tout leur corps, et leur jambe droite» non moins longue que leur bras ; visent le but à frapper, en faisant, pour ainsi dire, frénétiquement osciller leur lance et leur woumara, ne faisant qu'un, à droite et à gauche de leur future trajectoire ; puis, tout à coup, ramenant brusquement bras, corps et jambe, en se fendant d'un pas énorme en avant, ils laissent échapper leur trait au moment juste où il a (pour quantité de moument) c^le de leur être tout entier et (pour levier propulseur) la très-longue distance qui sépare la pointe de leur woumara du dessous de leur gros orteil gauche, devenu momentanément le centre ou pivot de Tare énorme qu'ils font décrire à la cupule de leur lance.

Eu égard aux différents effets qu'ils peuvent produire , les trois instruments, dont je viens de faire connaître la structure et l'emploi sont (après la fronde et sa pierre, peut-être même avant) les plus ingénieux engins de toute rOcéanie ; et, non moins certainement, leurs

inventeurs sont (aux points de vue civique, civil et même domestique) plus bêles non-seulement qu'aucun autre Océanien, le Papou du désert excepté, mais plus bêles même que les Kangourous.

— Eh bien ! pourquoi, d'une part, cette infériorilé sociale sub-animale, si je peux ainsi parler ; et pourquoi, de Vautre, celte supériorité industrielle supra- polynésien ne?

— Infériorité sociale ! Parce que, dans les environs de la baie des Chiens-Marins, la mer et Tair (sinon la terre) travaillent toujours plus pour les Kangourous que pour Thomme.

Et supériorité industrielle au contraire I Parce que, les récompenses et les peines que la chasse réser>e au Papou de TOuest sont incomparablement plus accentuées qu'en tout autre pay$; océanien.

Evidemment, ces deux réponses manquent de clarté, sinon de précision. Donc lâchons de nous mieux expliquer.

Aux environs de la baie des Chiens-Marins, comme en tout autre pays, les herbes, les feuilles et les écorces poussent beaucoup plus facilement que les fruits et les grains.

Donc toutes les fois que les vents d'Ouest

soufflent sur la baie susdite, c'est pour les êtres éminemment herbivores et rongeurs, bien plus que pour ceux gui ne sont que frugivores et granivores (pour les Kangourous, bien plus que pour l'homme), que l'humidité de la mer fait travailler la terre,

Quand, au contraire, ce sont les brises d'Est ou le calme plat qui prévalent ; parce que tout sèche en cette même baie et parce que les SLangourous préfèrent ce qui est coriace et manque d'eau à ce qui est humide et tendre ; c'est encore pour ces animaux bien plus que pour les malheureux Australiens que travaillent de nou* veau la terre> l'air et surtout le soleil.

Conclusion. Bien que l'homme soit, virtuellement, cent fois plus sociable et cent fois mieux organisé que les Kangourous ; ces animaux forment (dans la baie des Chiens -Marins) des sociétés dix fois plus belles que les siennes et deviennent (en leur genre) dix fois plus beaux que lui ; par cette raison fort simple qu'en cette localité l'eau, la terre et le ciel travaillent mille fois plus pour ces éminents sauteurs marsupiaux que pour notre espèce.

Il va sans dire que les nombres employés ici

n'ont qu'un seul but : faciliter Tintelligence de ma phrase.

J'aborde la question supériorité industrielle.

Les peines que Thomme se donne, pour inventer quelque chose, sont toujours proportionnées aux avantages qu'il peut tirer de ses efforts et aux inconvénients que lui vaudrait sa paresse.

Or, dans l'Océanie tout entière, il n'y a pas de plus gros ni de meilleur gibier que le Cazoar et surtout que le Kangourou, dont la queue (mélange de muscles et de graisse) fait, dit-on, des potages plus fins que ceux à la tortue.

Donc nulle part (en Océanie) l'homme n'a dû mieux s'ingénier, qu'à la Nouvelle-Hollande, pour obtenir une proie. Mais 1

Mais, dans l'Océanie tout entière, il n'y a pas de gibier plus rapide et plus dangereux que le Cazoar et le Kangourou.

Le Cazoar ! dont un coup de pied, moins que cela, le caillou qu'il lance en fuyant peut casser la jambe d'un homme. Et le Kangourou ! qui, d'un seul coup d'ongle, peut vous évontrer.

Donc, il n'y a pas, dans l'Océanie tout entière, de proie qui n'ait mieux dit à son chasseur, affriandé au maximum: «Tue -moi de

» loin et ne me manque pas ; car, blesséei je * me venge et, saine et sauve, je disparais.»

Aux parages qui nous occupent, la tentation, le besoin et le danger étaient-ils seuls à guider le Papou dans l'invention de sa lance, de son woumara et surtout de son étonnant boumaring?

Non; car la très-grande difficulté de rencontrer une branche convenable, soit de longueur soit de courbure; et l'ayant rencontré de la cueillir, n'ayant que des pierres ou des coquilles pour la couper ; et, l'ayant coupée, de l'amoindrir, et faire dtircir, bien à point, rien qu'avec le feu seulemnt ; et, l'ayant, bien à point, amoindrie et durcie, de, finalement, la polir

avec du sable ; car la très-grande difficulté

de faire toutes ces choses, dis-je, devait certainement le conduire à désirer qu'un de ses projectiles, au moins, revint à lui, dans le cas où sa proie lui manquerait.

Mais, direz-vous, cette idée de tailler en croissant leurboumaring et (en le lançant) de le faire tournoyer sur lui-même ; d'où leur pùt-elle venir?

— Je l'ignore ; tout comme j'ignore le nombre de siècles qu'ils ont mis à découvrir cet

instrument et la manière de le lancer; ou bien encore, le nombre de cervelles papoues qui se brisèrent, en le cherchant! Mais ce que je sais fort bien, c'est qu'un croissant est une portion de cercle, et que, tous les jours, il arrive à plusieurs de nos petits enfants d'attraper le tour de main qui fait revenir un cerceau en arrière.

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