‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 2)Chapitre 6 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CHÀNGELLORS VILLE

Première rencontre de l'ennemi. — Fmte capitale. — Position défensive de l'umée. — Pointe en avïnt du 3* co^p8. — Eagagement de la division Birney, — Attaque de Jackaon sur la droite. — Déroute du 11* corps. — CoQtre'cliargB de la divisiDii Beirj. — La mort du major Keenan, — Artillerie Bsuvée par ie général Pleasonton. — Ckimbat de nuit. — Episodes. — Mort de Stonewall Jackson. — Reprise de la bataille. — Accident da général Hooker. — Notes sur place. — Charges à la baïonnette. — MouTement rétrograde. — Sedgwîck emporte le» hauteurs de Fredericksbui^. — Conibat de Salem. -^ Le 6' corps au gaê de Banks. — Retraite générale.

Ce que Hooker appelait « ûotre terrain » pour livrer bataille, était à mi-chemiD environ de Chancellprsville à Fredericksburg, en dehors de cette région couverte de bois . presque impénétrables où il ae trouvait en ce moment. De ce côté, la campagne était découverte et favorable aux manœuvres d'une armée. Il était donc important d'y arriver au plus vite. Deux larges routes y conduisaient, se Réunissant près d'une église nommée le Tabernacle , tandis qu'un troisième chemin, se rapprochant de la rivière, allait aboutir au gué de Banks. Par ces trois voies, Hooker reprit son mouvement en avant, le vendredi matin, l" mai. Slocum, avec le 12" corps, tenitit la droite par la route planchéîée ; Sykes, avec une division du 5° corps appuyée par la division Hancock du E' corps, avançait au centre sur la route principale appelée Route macadamisée, quoiqu'elle ne le fût pas ; et Meade conduisait près de

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la rivière la colonne de gauche composée des deux divisions de Humphreys et de GrifSn. Les trois autres corps, le 2", le 3^ et le 1 1", devaient suivre le mouvement, de façon àêtre placés en bataille en dehors des forêts, à deux heures de l'après-midi.

Mais avant que Hooker quittât Chancellorsville, Lee s'était mis en route pour venir à sa rencontre. Instruit, la veille au soir, du véritable état des choses , il avait rassemblé ses forces en toute hâte, et ne laissant derrière lui que la division d'Early renforcée d'une brigade, il avait lancé tout le reste, à minuit, dans la direction de GhancelIorsTitle. Entre dix et onze heures du matin, son avantgarde rencontra nos éclaireurs de cavalerie , et les força de rétrograder. Mais derrière eux , Sjkes avait déjà déployé sa division . Il chargea résolument l'ennemi, le rejeta en arriére , et s'établit dans la position qui lui était assignée par ses instructions.

Tout continuait à nous réussir. A droite, Slocum n'avait pas rencontré d'opposition; à gauche, Meade était arrivé jusqu'en vue du guédç Banks, sans le moindre obstacle. Une restait qu'à nous former promptement en ordre de bataille. Les corps en arrière auraient le temps d'arriver en ligne, pendant que l'ennemi prendrait de son côté ses dispositions définitives, sur ce terrain où le général Hooker l'avait « voué à une destruction certaine. »

Eh bien , comme si le ciel eût voulu relever cet arrogant

défi à la fortune adverse , ce fut en ce moment et à cette

place même que le général Hooker perdit virtuellement la

bataille de Chancellorsville, par une faute aussi Inatten-

' due qu'inexplicable.

Au lieu d'appuyer vivement la division Sykes, et de pousser ses forces en avant, il envoya précipitamment l'ordre aux trois colonnes de retourner reprendre les positions qu'elles avaient occupées la nuit précédente. Parmi les généraux qui se trouvèrent là en position déjuger les choses par eux-mêmes, je n'en connais aucun qui ait considéré la mesure autrement que comme déplorable. Coueh,

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avant de retirer la division Hancock , envoya supplier le général en chef de contremander l'ordre; Warren, qui commandait le corps des ingénieurs topographes et qui se trouvait sur les lieux , courut lui-même au quartier général dans le même but. Rien n'y fit. La décision fut maintenue ; les colonnes se replièrent inquiètes, étonnées surtout que lé premier ordre donné par Hooker, général en chef, devant l'ennemi, fût de reculer sans combattre. Cela ne ressemblait guère à Hooker général de division.

La position que nous abandonnions volontairement à l'ennemi était excellente; la position, que nous reprenions en échange, était détestable. Dans la première, nous eussions pu nous déployer et combattre avec ensemble sur une crête de terrain courant dans le sens de nos lignes ; dans la seconde, nous étions comme parqués au milieu d'obstacles naturels, sur un terrain plat et bas qui paralysait l'avantage du nombre par la difficulté des mouvements. Dans la première, nous barrions à l'ennemi les trois seules routes par lesquelles il pût pénétrer dans la wilderness; dans la seconde, nous lui laissions la route planchéiée, et l'on verra tout à l'heure quel usage il en fit contre nous. Enfin, dans le premier cas, nous conservions tout l'avantage matériel et moral de l'offensive ; dans le second, nous subissions tout le désavantage d'une défensive acceptée sans nécessité comme sans préparation.

L'ennemi s'empara immédiatement de la position que nous lui abandonnions si bénévolement. 11 y planta ses canons, et suivit nos troupes en retraite, de fort près. L'après-midi se passa de son côté à tâter nos forces sur plusieurs points par des démonstrations directes ; du nôtre, à nous protéger par des abattis, à régulariser la position des différents corps, et voir venir.

Vers quatre heures, le 3° corps, qui était resté en réserve entre Chancellorsville et la rivière, reçut ordre de se porter en avant. -Dans les bois, à droite et à gauche, nous dépassâmes une grande quantité de troupes massées sans ordre apparent, et remplissant les moindres clairières. Bientôt

nous débouchâmes sur la route de Fredericksburg, en avant de laquelle se prolongeait notre ligne de bataille. La division Berry, qui avait précédé la nôtre, so déployait dans l'espace ouvert autour de la plantation . Comme nous tournions à droite pour aller prendre position un peu plus loin, le feu des tirailleurs nous apprit que l'ennemi s'étendait sur notre front, de l'autre côté d'une bande de grands bois qui nous cachaient ses mouvements. Il avait déjà des batteries en position de ce côté, car les obus et les boulets atteignaient les troupes pendant leur déploiement. L'un . d'eux frappa en ce moment un colonel de la brigade Excelsior. Nous le vîmes tomber de cheval, sans lâcher la bride, quoiqu'il fût mort. On se pressa autour de son cadavre et on l'emporta.

Pour découvrir les mouvements de l'ennemi, cinq ou sis hommes intrépides étaient grimpés au faîte des arbres les plus élevés, dominant les bois d'alentour. La position était des plus périlleuses, car ils pouvaient servir de cibles aux tireurs confédérés. Afin de s'en garer autant que possible, ils imprimaient une oscillation continue aux cimes qui les supportaient, et on les voyait ainsi se balancer dans les airs à plus de cent pieds du sol, bravant volontairement le double danger des balles et des chutes, — la mort dans l'un ou l'autre cas.

Les coups de feu cessèrent peu après le tomber du jour. La lune se leva calme et souriante, et rien ne troubla la tranquillité de cette nuit-là.

Le lendemain matin,2 mai, ordre fut envoyé au 1" corps de venir nous rejoindre. Sedgwick restait seul désormais au dessous de Fredericksburg avec le.6' corps et la division Gibbon du 2^ ; en tout, de vingt-six à vingt sept mille hommes.

A Chancellorsville, notre ligne était disposée dans l'ordre suivant : — A gauche, le 5' corps et la division Hancock s'étendant du voisinage de la rivière à la route macadamisée, et faisant face à Fredericksburg; au centre, le 12^ corps formant un angle ouvert avec la gauche, et cou-

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vrant la route en avant de laquelle il s'étendait presque parallèlement; puis, dans la même direction, la division Bimey du 3^ corps ; enfin, le 11' corps formant la droite. En arrière, deux divisions du 3* corps (Berry et Whipple) et une division du 2" corps (French) étaient gardées en réserve.

Dans la matinée, l'ennemi s'étant contenté d'attaquer les piquets de Hancock, sans aborder sa ligne, le général Hooker commença à s'inquiéter de ce qui pouvait se passer sur notre front, au delà du rideau de bois qui nous masquait la vue de ce côté. 11 fit avancer des troupes du 12" corps qui, accueillies par un feu meurtrier, ne purent franchir l'obstacle, et furent forcées de se replier, laissant le général en chef dans la même incertitude qu'auparavant. Mais presque aussitôt, par une échappée de vue qui s'ouvrait devant le IP corps, apparut une colonne de rebelles défilant rapidement de gauche à droite, et qui, par coQSéquent, présentait le flanc à tout notre front de bataille.

Ce mouvement menaçait notre droite qui n'y semblait pas préparée. Comme c'était le côté opposé à celui par lequel l'ennemi s'était avancé de Fredericksburg, moins qu'ailleurs les dispositions y étaient prises contre une attaque. Tout le IP corps prolongeait la ligne générale parallèlement à la route. Seule, une demi-brigade en potence barrait cette route avec deux pièces de canon, et ne s'appuyait à rien, laissant notre extrême droite complètement en l'air.

De bonne heure, le général Hooker avait visité cette partie de la ligne, sans y prescrire aucun changement. Seulement, lorsque le mouvement de l'ennemi eut révélé la possibilité d'une attaque dans cette direction, il envoya au général Howard quelques instructions complémentaires, qui n'eurent d'autre effet que de faire avancer les piquets. Rien, du reste, ne fut changé à la disposition des troupes. Le fait est que le général Hooker ne croyait pas & l'imminence de cette attaque, et qu'il préférait considé-

rer le mouvement comme une retraite de l'armée de Lee sur Gordonsville. Autrement il n'eût pas télégraphié, quelques heures plus tard, au général Sedgwick :«... Prenez Fredericksburg et tout ce qui s'y trouve, et poursuivez vigoureusement l'ennemi. Nous savons qu'il est en pkitte fuite, essayant de sauver ses trains. Deux des divisions de Sickles sont sur eux. »

Le général Slocum était loin de partager cette confiance. Vers midi, je le rencontrai visitant notre front, pour voir où nous en étions, et examinant attentivement la position du 11* corps,

— Laissez-moi vous recommander de vous couvrir de votre mieux, me dit-il. L'ennemi masse des forces considérables sur notre droite. Avant deux ou trois heures, il tombera sur Howard et vous en aurez les éclaboussures de première main. Mettez donc le temps à profit pour vous protéger au moins par quelques abattis.

J'allais me conformer à son avis, lorsque la division reçut l'ordre de se porter en avant. Nous sortîmes des bois et traversâmes le terrain ouvert qui s'étendait devant nous. Il s'agissait de couper en deux la colonne ennemie qui continuait à défiler, et d'enlever ce qui devait être son arrière-garde.

Notre avance fut forcément retardée dans les bois. Il fallut établir ou rétablir quelques ponteaux sur des cours d'eau- II fallut se frayer péniblement un passage à travers des taillis épais, des réseaux de branchage, des fouillis de ronces. Mais ces retards donnaient à la 2* division le temps de nous soutenir. Enfin, à force de jouer des bras et des jambes, nos premiers régiments arrivent sur une route de traverse que suivait la queue de la eolonne ennemie. Une vive fusillade éclate aussitôt ; nos hommes s'élancent au pas de course sur les rebelles surpris de voir jaillir une attaque d'un fourré qu'ils jugeaient absolument impénétrable. Le désordre se met parmi ces derniers. Les uns s'enfuient, les autres se rendent; le 27" de Géorgie résiste et fait bonne contenance ; mais il est bientôt entouré et

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forcé de mettre bas les armes. Plus de cinq cents prisonniers nous restent entre les mains et sont aussitôt envoyés dans uos lignes.

Nous étions arrivés ainsi, toujours courant, à des fourneaux abandonnés. Birney venait de former la division en carré, à cheval sur la route d'où l'ennemi avait disparu, et il attendait que la 2* division vînt le rejoindre, renforcée de deux brigades, l'une du 11* et l'autre du 12" corps. Les hommes soufflaient, relevaient leurs sacs, rechargeaient leurs fusils. Les officiers riaient et causaient ensemble, se racontant les divers épisodes du combat...

Tout à coup, le bruit d'une fusillade lointaine traverse les airs. Le silence se fait comme par magie dans nos rangs. Chacun prête l'oreille et tourne spontanément la tête du côté de Chancellorsville. Plus de doute; c'est là que le combat se livre. Le feu de la mousqueterie augmente et rouie sans interruption. Bientôt la canonnade éclate comme un coup de tonnerre, d'abord par une volée de batteries ; puis à coups pressés, furieux, comme il arrive dans les luttes à outrance.

En un moment, les aides de camp passent au galop devant le front de nos régiments. Les commandements retentissent d'un bout à l'autre de la division. Forward! double quickl March! Et nous voilà revenant au pas gymnastique par le chemin que nous venions de parcourir. — Dépêchons-nous; Jackson a défoncé notre droite; le 11» corps est en pleine déroute. Hurry «p.' Allons vite! ou nous serons coupés !

Harassés, hors d'haleine, et cependant en bon ordre, nous arrivâmes enfin au bord du terrain découvert que nous avions d'abord traversé en quittant nos lignes. Notre artillerie s'y trouvait encore, mais retournée contre le bois même que nous avions occupé quelques heures auparavant. Le feu avait cessé. Les troupes de Jackson garnissaient les retranchements que le 11* corps avait élevés, et le drapeau rebelle flottait derrière les abattis qui, le matin, protégeaient le front de notre division. Le soir était venu.

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Nous nous rangeâmes silencieusement en bataille près de l'artillerie , et nous attendîmes ce que le sort nous réservait encore pour cette nuit.

Ce fut alors que nous apprîmes en détail ce qui s'^t passé pendant notre absence.

Le général Lee, ayant trouvé nos lignes trop solides pour être abordées à fond par notre gaucbe ou par notre centre, avait agréé la proposition de Stonewall Jackson, de conduire une attaque contre notre extrême droite. Le mouvement n'était pas sans péril , car 11 s'agissait de faire défiler sur une seule route, à courte distance de notre front, une longue colonne de 25,000 hommes, et de diviser en deux une armée qui, tout entière, était encore inférieure en nombre k la nôtre. Mais la position prise depuis la veille par le général Hooker était si absolument défeusive, ses désavantages pour en sortir étaient si manifestes, que le général ennemi jugea qu'il suffisait de quelques démonstrations pour l'y maintenir dans son immobilité. Jackson commença donc son mouvement dès le matin, et bien que sa tête de colonne eût été aperçue entre neuf et dix heures, elle put continuer à déûler impunément pendant la plus grande partie de la journée. Lorsque enfin, dans l'après-midi, notre division fut envoyée pour la couper en deux, nous ne pûmes atteindre que son arrièregarde, ce qui ne fit que hâter sa marche.

Jackson, ayant dépassé nos lignes, tourna à droite par un chemin qui le conduisit à la route macadamisée, près d'une taverne connue sous le nom de Old Willdemess, et là il massa ses forces pour une de ces terribles attaques qui ont rendu son nom célèbre dans cette guerre. Ce mouvement fut révélé au général Devens, qui commandait la dernière division de ce côté, et au général Howard, sou chef de corps, par deux soldats envoyés à la découverte. A plusieurs reprises, un feu assez vif éclata sur la ligne des piquets du II' corps, révélant la présence des tirailleurs ennemis. Et, msdgré tout, aucune mesure nouvelle ne fut prise, et la demi-brigade en potence resta seule

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âvec deux régiments de réserve, pour faire face à une attaque contre Dotre droite déjà tournée.

Vers cinq heures, le feu des piquets se renouvelle subitement, redouble, et &e rapproche. Bientôt, les hommes apparussent se repliant précipitamment des deux côtés de la route. Un moment encore, et l'ennemi, émergeant des bois en masses profondes, s'élance, en poussant des cris diaboliques, sur les quelques régiments qui seuls lui faisaient face. Ceux-ci essaient de résister, mais ils sont promptement débordés et culbutés. Le reste de la division prise en enfilade s'égrène , se rompt et roule sur la division suivante qu'elle entraîne, tandis que, sur la route, se précipitent pêle-mêle, au milieu des fuyards, les wagons, les ambulances , les chevaux et les mules qu'on avait eu l'imprudence de laisser stationner de ce côté. En vain quelques commandants supérieurs s'efforcent d'arrêter la déroute. Pour faire face à l'attaque, il leur fallait changer de front en arrière, et pendant ce mouvement, leurs rangs étaient crevés et emportés par le torrent. Ce n'était pas un combat , c'était une débâcle , au milieu de laquelle surnageaient quelques régiments luttant pour se maintenir ensemble. On cite deux chefs de brigade, Schimmelfenig de la division Schultz, et Bushbeck de la division Steinvehr, — qui réussirent à opérer leur changement de front, et combattirent jusqu'à ce que, débordés et accablés par le nombre, ils fussent contraints de se replier sur le 12* corps. Tout le reste s'en alla à la débandade vers Chîincellorsville et le chemin du Rappabanock.

Au milieu du tumulte et de la confusion. Hooker accourut. Fort heureusement, il trouva sous sa main, en arrière de la route où l'ennemi balayait tout devant lui, la division Berry, celle-là même qu'il avait si longtemps commandée. — En avant! cria-t-il, et à la baïonnette! La division, appuyée par la brigade Hays du 2" corps, s'avajiça résolue, inébranlable, fendant les flots d'hommes débandés comme l'avant d'un vaisseau les vagues de la mer. Elle vint heurter obliquement l'avance des confédé-

Si QUATRE ANS DE CAMPAGHES

rés, et elle l'arrêta avec le concours de l'artillerie du 12* corps.

L'attaque de Jackson, arrêtée à gauche et de front, se rejeta alors à droite, c'est à dire dans le bois entre la route et les retranchements abandonnés par le 11* corps. Elle se rapprochait de la position que Bimey avait occupée le matin, et alors se présenta pour nous un nouveau danger, terrible, imminent. Dans l'espace ouvert devant ces bois, et à deux ou trois cents mètres du retranchement, la division avait laissé son artillerie sans protection, en se portant en avant vers les fourneaux. Les pièces étaient là, à ras-champ, en pleine vue, sous la seule garde des canonniers. Des hordes de fuyards avaient pris cette direction pour s'échapper plus vite, et comme eus, des wagons, des ambulances et des pièces d'artillerie roulaient au galop le long du champ, dans l'espoir de trouver plus loin une ' issue pour rentrer dans nos lignes. L*e moment était des plus critiques. Qui sauverait les canons d'une capture presque certaine?

En ce moment, le général Pleasonton, qui nous avait accompagnés dans notre pointe en avant, revenait avec deux régiments de cavalerie qu'il avait reconnu impossible d'utiliser au milieu des taillis. En route, un de ses aides de camp, qui avait pris l'avance, revint en toute hâte lui annoncer que le 1 1" corps s'enfuyait en désordre et qu'il faudrait de la cavalerie pour l'arrêter. Pleasonton mit sa colonne au galop, et, en arrivant, reconnut d'un coup d'œll l'imminence du péril. Alors, ne consultant que son inspiration dans la responsabilité qu'il allait prendre, il assume le commandement direct de l'artillerie réunie sur ce point.

Pour la mettre en position, il lui fallait absolument dix ou douze minutes de répit, minutes plus que précieuses en pareil cas. 11 appela le major Keenan du 8" de Pennsylvanie, et lui dit : — Major, vous allez charger dans ces bois avec votre régiment, et maintenir les rebelles jusqu'à ce que j'aie pu mettre ces pièces en batterie. 11

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faut le faire à tout prix. — Général, je le ferai , répondit simplement le major Keeaan.

C'était la mort presque -certaine. Il le savait; mais l'honneur du devoir à accomplir et l'importance du service à rendre illuminaient ses traits d'un noble sourire. Il n'avait sous ses ordres que de quatre à cinq cents hommes. A leur tête, il chargea furieusement l'ennemi qui s'avançait victorieux, et tomba sans vie sur la ligne qu'il semblait barrer encore de son cadavre. Cette charge intrépide ât hésiter un moment l'attaque, et Pleasonton y gagna les dix minutes qui lui étaient si nécessaires.

11 ne lui en fallut pas davantage pour déblayer le terrain de fuyards et de véhicules, et pour mettre en position, près des deux batteries de la division, celle qu'il amenait avec lui et quelques pièces du U' corps qui se retiraient par là. Ix)rsque les débris du 8' de Pennsylvanie se furent repliés à droite et à gauche, Pleasonton avait vingt-deux canons en ligne, chargés à double charge de mitraille, et prêts à faire feu. En arrière, le 17' de Pennsylvanie, à demi caché par un pli de terrain, attendait le moment de charger à son tour, en cas 'de besoin.

Bientôt le bois fut tout rempli de rebelles. Un moment après, leurs drapeaux surgirent simultanément derrière le retranchement; une volée de mousqueterie en embrasa la crête, et une masse d'hommes bondirent par dessus, en poussant un hourrah retentissant. C'était le moment. Les vingt-deux pièces ne firent qu'une détonation, suivie d'un noir silence. Quand la fumée s'éleva, tout avait disparu. La masse d'hommes avait été balayée d'un coup, et comme anéantie.

Cette exécution foudroyante marqua le dernier terme des succès de Stonewall Jackson. La fusillade se continua bien encore à couvert du retranchement, et quelques tentatives furent même faites pour renouveler la charge contre les canons ; mais l'activité écrasante de leur feu, et probablement aussi l'incertitude de ce que pouvait receler le pli de terrain où se trouvaient la cavalerie et les atte-

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lages, empêcha l'eDDemi de s'avancer franchement hors du bois. Sickles arriva bientôt suivi de la division Whipple. La division Birney revint à son tour, et le combat cessa de part et d'autre.

Tout n'était pas terminé cependant. Il restait enciwe à (dore la journée par le cinquième acte du drame, et c'état la division Birney qui allait y jouer le principal rôle.

Il était dix heures du soir. La lune, haute dans le ciel, ne versait qu'une lumière incertaine, à travers un voile de vapeurs flottant dans l'atmosphère. Aucun feu ne brillait dîuis les bois ni sur la plaine. Fédéraux et confédérés cachaient dans l'ombre le secret de leurs positions respectives.

Les commandants de brigade furent appelés près dH général Birney, pour recevoir leurs instructions. Lorsque Ward revint, les colonels se réunirent autour de lui. Là nous apprîmes qu'une attaque de nuit avait été décidée. Le plan était d'aborder le bois à la bïuonnette, de passer sur le ventre à tout ce que nous y trouverions d'ennemis, et, marchant droit devant nous , d'aller rejoindre la division Berry sur la route macadamisée. — La disposition des troupes était celle-ci ; la brigade Ward, déployée en première ligne, sans intervalles dans les régiments; les brigades Graham et Hayman , en seconde ligne, rompant par la droite des compagnies en avant. Béfense expresse était faite de recharger les armes après le premier coup tiré.

Les colonels communiquèrent à voix basse -ces ordres à leurs officiers de compagnies , ceux-ci aux sergents , les sergents et caporaux aux soldats. Les dispositions préliminaires se firent sans bruit. Les officiers supérieurs étaient à pied derrière les serre-files. Quand tout fut prêt et que rien ne bougea plus sur la ligne, on attendit le signal dans un silence si profond qu'on eût pu entendre dans l'air le vol d'un engoulevent. La lune nous regardait avec son éternel sourire...

Après quelques minutes d'attente qui parurent longues.

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un frémissement oourat sur toute la ligne. Le général Ward avait prononcé d'une voix grave et contesue le mot : Forward! qui se répétait en murmures de proche en proche. On partit au pas accéléré, le fusil sur l'épaule, sans hâte et sans lenteur.

Il y avait deus cents mètres peut-être à parcourir pour arriver à ces bois dont la ligne noire se dressait devant nous. Tous les jeux en sondaient en vain l'obscurité muette. On avançait en pressant instinctivement le pas, et l'on ne t^da pas à distinguer le relief du retranchement ébauché par nous le matin. Chacun se dit : — Ils sont là derrière , l'œil au guet , le doigt sur la gâchette. Ils nous lassent approcher pour être plus sûrs de leurs coups. A vingt pas , ils vont tous lâcher leur volée. Mais ceux de nous qui resteront encore debout, seront sur eux avant qu'ils aient rechargé leurs fusils, et alors...

Plus on approchait, et plus on voyait les baïonnettes du premier rang s'abaisser en décrivant un arc de cercle.

A vingt pas, rien n'avait encore bougé. — Allons, se dit-on; ce sera à bout portant ; cela vaut mieux.

Dans ces moments-là, on a l'ouïe d'une finesse extrême. Un craquement de branchages et un piétinement secsur les feuilles mortes, se firent entendre sur notre droite. C'était le 99" de Pennsylvanie qui pénétrait dans le bois sans rencontrer personne. En un clin d'œil, nous y fûmes à notre tour. L'ennemi, — j'ignore encore pourquoi, — avait négligé d'en occuper la lisière. Il se tenait en arrière, dans une ligne de retranchements plus complets et placés plus haut. Peut-être aussi, le surprenions-nous au milieu de quelque mouvement préparatoire pour la bataille du lendemain. Quoi qu'il en fût, et profitant de l'heureux accident sans en rechercher la cause, nous continuâmes à avancer, mais en moins bon ordre, à travers les taillis.

Nous avions fait cinquante pas environ, et mon régiment traversait une sorte de petit ravin inégal et boueux, lorsqu'une voix cria : — Halte ! qui va-làî — Presque en même temps us coup de feu, puis dix, vingt, cent mille ;

le mot forvard! retentit de tous côtés ; ua immeose hourrah ! y répondit, et la sanglante bagarre commença.

Le terrain, sur lequel noua nous trouvions, était non seulement très boisé, mais aussi très accidenté. Il s'y trouvait des monticules inégaux, et de petits ravins sinueux au fond desquels serpentaitou croupissait l'eau des sources ou l'eau du ciel. Les arbres eux-mêmes y croissaient fort irrégulièrement, ici clair-aemés et d'une haute venue, là touffus et encombrés d'épines. La ligne de la brigade fut rompue en un instant : des régiments obliquèrent à droite ou à gauche, entrainés par les pentes du terrain; des compagnies se mêlèrent en traversant les obstacles; la gauche du 99* de Pennsylvanie reflua sur ma droite. Le 3° du Maine, au contraire, se sépara de ma gauche. Mon régiment lui-même se divisa en deux. Nous courions d'un côté pour rétablir l'ordre, et, de l'autre, les compagnies s'élançaient au pas de course. Les unes enlevaient le retranchement sans coup férir; les autres reculaient devant une résistance meurtrière. La défense était aussi confuse que l'attaque . Terrible sur certains points, elle était nulle sur certains autres. Mais au lieu de cesser, le feu redoublait de notre côté. Malgré les ordres, les hommes rechargeaient leurs fusils, les uns en marchant, les autres postés derrière les arbres.

La seconde ligne, entrée à son tour dans le bois, céda à l'entraînement de la fusillade, et commença à tirer à son tour. Cent voix s'élevèrent -aussitôt dominant le tapage : — Arrêtez le feu là-bas ! Vous tirez sur nous ! — {Quelques hommes étaient tombés atteints gar derrière. Alors tout le monde se rua en avant, pêle-mêle, comme on put. L'ennemi, entamé déjà sur plusieurs points, n'attendit pas le choc. Il disparut en courant, sans laisser un homme dans le retranchement.

La confusion était extrême. Je n'avais plus autour de moi qu'une centaine d'hommes du 38', mêlés à d'autres, de différents régiments. C'étaient de braves gens. Ils marchaient avec les miens sans songer à profiter de l'occasion

DictizedbyGoO^lc

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pour s'esquiver. Du reste, j'étais sans inquiétude pour les compagnies que je n'apercevais plus. Je les savais toutes bien commandées, et toutes enflammées d'une rivalité d'honneur entre celles de droite appartenant à l'ancien 38*, et celles de gauche provenant de l'ancien 56°. Je n'avais qu'une chose à craindre : c'est que l'ambition de se dépasser les unes les autres, ne les emportât trop loin.

Cependant, des hurrahs répétés indiquaient clairement que le 3* du Maine avait pris l'avance sur nous. Le plus pressé était donc de le rejoindre, d'autant plus que quatre de mes compagnies devaient être avec lui. Les rangs reformés tant bien que mal, nous reprenons notre course, traversant obliquement une seconde dépression de terrain. Nous commencions à peine à gravir la pente opposée, qu'à cinquante pas, la crête s'enflamme comme un volcan, et nous envoie une grêle de balles. Heureusement pour nous, l'ennemi, trompé par l'obscurité, avait tiré trop tôt. L'avalanche de plomb passa en sif&antsur nos têtes. A peine si quelques hommes furent atteints. Nous nous rejetons à gauche, pour tourner la position, en suivant la courbe décrite par le ravin, et là nous essuyons un feu de flle du côté même où le 3^ du Maine devait avoir passé. Où était l'ennemi î Où étaient les nôtres? Nous n'en savions plus rien. Dans ce labyrinthe obscur de ravins et de monticules, de fourrés-nains et d'arbres géants, nous avions perdu notre direction.

Comment la retrouver? On tirait sur nous de tous côtés: de front, de droite, de gauche, et même de derrière, où les tronçons de la seconde ligne morcelée comme la nôtre marchaient au hasard et faisaient feu de même. La lune s'était voilée; on ne se voymt pas à dix pas. Autour de moi, les hommes tombaient ou disparaissaient. La portion du bois où nous nous trouvions était devenue le foyer où convergeaient tous les coups. Les boulets y fracassaient les arbres de tous côtés ; les obus y croisaient en tous sens leurs traînées d'étincelles, et remplissaient l'air du bruit

et des éclairs de leurs détonations. Les plaintes des blessés, les ordres des officiers, les jurements des soldats, le sifflement des balles, les mugissements des projectiles coniques, les craquements des branches, les roulements de la fusillade, les coups de foudre de l'artillerie ; tout s'y mêlait dans un concert infernal.

Là, je fus rejoint par le colonel Pierson du 1" de New- York. Il appartenait à la seconde ligne et n'avait guère qu'une vingtaine d'hommes avec lui. Il s'efforçait de ramener en avant ceux qui lâchaient pied. Une demi-douzaine de ces derniers s'étaient réfugiés à l'abri d'un épaulement contre lequel ils se tenaient accroupis. Nous essayâmes de les faire marcher ; mais c'était peine perdue, et je n'avais pas de temps à perdre.

Avec la poignée d'hommes qui me suivaient encore, je me dirigeai vers un point où le feu semblait avoir cessé. Tout à coup je sentis le sol s'agiter sous mes pieds, et des cris en sortir. C'était un trou carré d'oil l'on avait extrait de la terre, sans doute pour les retranchements. Cinq ou six poltrons s'y étaient couchés à plat ventre, littéralement empaquetés comme des sardines dans une botte. Nous leur passâmes dessus, et continuâmes à avancer.

Au milieu d'une éclaircie s'élevait un arbre énorme. Autour du tronc, cinq hommes se pressaient croyant se mettre à l'abri. Mais il y en avait deux d'un côté et trois de l'autre. Précaution bien inutile, là où les balles venaient de toutes les directions,

A quelques pas plus loin, je rencontrai un officier marchant en sens inverse. Il était seul et semblait chercher sa compagnie.

— Avez-vous vu par là des hommes du 38*î lui demandaî-je.

— Je ne sais pas; j'ai vu des troupes de ce côté; mais elles appartiennent au 12" corps, et nous ont tiré dessus. Une belle pétaudière! ajouta-t-il en grommelant. Le diable lui-même ne s'y reconnaîtrait pas.

Néanmoins, l'information n'était pas sans importance.

A L'ARllÉE DU POTOMAC. iOt

Elle me servit à m'orienter. Sachant la position occupée parle général Slocum, je tournai' aussitôt à gauche. Je marchai aussi vite que possible, écartant les menues branches avec la pointe de mon sabre. Je crus reconnaître un sentier frayé qui me sembla devoir conduire à la route macadamisée. Je m'y engageai aussitôt, espérant trouver là mes compagnies de gauche.

Au détour d'une haute broussaille, un homme vint se heurter contre moi. Je portais un caban français bleu clair (couleur d'uniforme de l'ancien 55*'), et galonné de ■noir sur les manches. L'homme me reconnut aussitôt.

— Pas par là, colonel, me dit-il ; les rehelles sont en force à deux pas d'ici. Ils gardent la ligne du chemin par lesquels nous sommes sortis du bois ce matin, et ramassent tout ce qui y passe. Ils nous ont fait beaucoup de prisonniers, et j'ai failli être gobé moi-même. Un blessé m'a prévenu à temps, et m'a dit que le général Ward avait été pris avec deux ou trois officiers d'état-major. .

Tout en écoutant ces renseignements, je m'étais retourné pour rebrousser chemin. Je m'aperçus alors que j'étais seul avec mon interlocuteur. Les derniers hommes qui m'eussent suivi, avaient fait fausse route.

Il me parut tout à fait improbable que le général Ward fût allé se faire prendre à l'extrême gauche de sa brigade, du côté même où se trouvait, à sa connaissance, le gros des forces ennemies. Mais si, par hasard, le fait était vrai, le commandement m'était dévolu, et sans ajouter foi au rapport, je résolus de voir ce qu'il en était. La mêlée était finie, évidemment à notre avantage. Les deux lignes de rifle-pits enlevées à l'ennemi étaient vides. Au pétillement de la fusillade avaient succédé les coups de feu isolés, et les obus n'éclataient plus qu'à intervalles. Des soldats allaient et venaient cherchant leurs régiments, ou assistant les blessés. Les morts restaient étendus de côtés et d'autres.

En revenant vers la lisière du bois, je reconnus mon lieutenant-colonel qui marchait devant moi.

IW QUATRE ANS DE CAHPAG.'IES

— Colonel Allason, lui dis-je aussitôt, où sont nos hommes ?

— Un peu partout, colonel ; je le suppose du moins. Le noyau des compagnies de droite vient de sortir du bois où le 4' du Maine occupe une partie des retranchements repris à l'ennemi. Deux ou trois autres régiments ont ordre comme nous d'aller se reformer auprès des canons. Mais il nous manque cinq compagnies dont je n'ai pas eu de nouvelles depuis le commencement de l'action. N'étiezvous pas avec elles f

— Non, lui dis-je. Elles ont pris l'avance dès le début,' et doivent être arrivées à la grande route où se trouve la division Berry.

Sur le terrain découvert, nous retrouvâmes en effet une moitié du régiment à laquelle se ralliaient de moments eu moments les hommes égarés dans le combat. Le général Ward était près de là, inquiet de deux officiers de son état-major qui manquaient. On ignorait s'ils étaient morts ou prisonniers, La dernière supposition était la vraie. C'est sans doute ce qui avait donné lieu au rapport que j'avais entendu.

A force d'interroger les uns et les autres et d'envoyer à la découverte, je finis par apprendre ce qu'étaient devenues mes compagnies manquant à l'appel.

Trois d'entre elles, appartenant à l'ancien 55% trouvant le terrain plus facile qu'ailleurs, s'étaient lancées en avant sous la conduite des capitaines Williams et Demasure et du lieutenant Suraud. Mais elles n'avaient pu dépasser celle de l'ancien 38^ que commandait le capitaine Brady. Ensemble elles chargèrent le retranchement, culbutèrent ce qui se trouvait devant elles, et, après un moment de halte, distinguèrent à peu de distance les éclairs d'une batterie d'artillerie. L'idée de l'eiilever leur vint aussitôt, et, d'un commun accord, elles reprirent leur course de ce côté. Il faut croire qu'au milieu du vacarme, les canoniiiers ne les entendirent pas venir, ou que si elles furent aperçues, la direction d'où elles venaient fit hésiter les

k L'ARMËB DU POTOH&C. 103

pointeurs. Toujours est-il qu'elles arrivèrent complètes ou à peu prés jusque sous la gueule des caDons.

Un des premiers qui sauta daus la batterie, était un grand diable d'Allemand de près de six pieds de haut, nomme Yohan. Il portait, sur le devant de son képi, un losange en drap rouge, signe distinctif de la 1" division du 3* corps.

— Holà ! qui êtes-vousï lui cria un des canonniers.

— 38* de New- York , hurla Yohan en brandissant sa baïonnette.

— Arrêtez ! ne tirez pas! crièrent vingt voix à la fois. — 12" corps ! général Slocum!

Et mes hommes, doublement stupéfaits, reconnurent au milieu des artilleurs le général Slocum lui-même, le revolver à la main, prêt à se faire tuer sur ses pièces, plutôt que de ne pas les défendre à tout risque. Le général complimenta les officiers sur la vigueur avec laquelle ils avaient conduit la charge , et les quatre compagnies furent mises en ligne pour défendre l'artillerie qu'elles avaient si crânement attaquée.

La dernière compagnie dont il me fut rendil compte appartenait à l'ancien 38' et était commandée par le capitaine Althouse. Celle-là, sans s'inquiéter de ce qui se passait ailleurs, sans dévier à droite ou à gauche, avait marché droit devant elle en serrant les rangs. Elle traversa heureusement les deux lignes retranchées, et continua sa route sans s'arrêter. Arrivée à un endroit du bois plus fourré que les autres , elle se vit tout à coup enveloppée, et sommée de se rendre. Toute résistance était inutile. Elle avait donné en plein dans ce qui paraissait être les rangs ennemis. Le capitaine, tout en maugréant, allait rendre son sabre, lorsqu'une voix joyeuse cria dans un éclat de rire : — Voilà une bonne plaisanterie ! Ils sont de la I" division.

La compagnie était au milieu d'une brigade de la division Berry. Elle était la seule, à ma connaissance, qui fût arrivée à destination.

l«i QUATRE ANS DE CAMPAGNES

A cette heure, nous ignorions encore l'événement le plus important de ce combat nocturne. Que nous eussions enlevé deux rangs de rtfle-pits à quelques régiments ennemis; au prix qu'ils nous avaient coûté, le jeu n'en valait pas la chandelle. Mais ce qui, pour nous, donnait à l'engagement l'importance d'une victoire gagnée , c'est que Stonewall Jackson, le plus terrible de nos adversaires après Lee, venait de tomber frappé à mort à quelques pas de nous, dans ce bois même, témoin d'une mêlée aussi sanglante que confuse.

Encouragé par ses succès du jour, plein de confiance dans la fortune du lendemain, il prenait activement ses dispositioaspoupsejeter sur nos derrières, et nous couper notre ligne de retraite sur le gué des États-Unis. Après avoir surveillé lui-même quelques changements dans la disposition de ses troupes, il s'était avancé hors de ses lignes avec quelques officiers de son état-major, afin de se rendre compte par lui-même de l'exacte position que nous occupions. Il était arrivé ainsi à la route macadamisée, où il avait en face de lui la division Berry, lorsque éclata l'attaque contre ses régiments les plus avancés dans le bois. En un instant, il eut reconnu qu'il s'agissait de quelque chose de plus sérieux qu'une alerte de tirailleurs. ■Il tourna bride pour rentrer dans ses lignes, et prit la route la plus directe, celle où il, se trouvait. Ses troupes étaient sous les armes, l'oreille et l'œil ouverts, comme on peut imaginer. Au bruit du galop des chevaux, elles crurent à une charge de cavalerie, et firent feu. Jackson tomba, atteint de plusieurs balles dont l'une lui avait fracassé le bras. Deux ou trois de ses officiers furent tués ou blessés. Les autres se firent reconnaître. On accourut ; on apporta un brancard en toute hâte. Le général y fut placé, et on se hâta de le transporter parmi les siens. A peine en marche, un de ses porteurs tomba frappé d'une balle ou d'un éclat d'obus. Le général fut rudement jeté à terre. La chute aggravasonétatet redoubla ses souffrances. H survécut encore quelques jours, et succomba à la suite d'une amputation.

DictzedbyGoOglC

A L'ARÏBE DU POTOMAC 1116

Le général Jackson, sans être un grand général d'armée, était un admirable chef de corps. Il excellait surtout dans la conduite des opérations détachées qui lui étaient confiées, et dans l'élan qu'il savait imprimer aux attaques impétueuses qui firent sa réputation. AnciBn élève de l'école militaire de "West- Point, il aimait la profession des armes, et en avait étudié la science à fond. En politique, il avait pleine confiance dans le succès de la cause à laquelle il s'était voué. Rigoriste en religion, il n'était pas loin de se croire un des instruments choisis par te Dieu d'Israël pour délivrer son nouveau peuple d'une autre servitude d'Egypte. Il mourut dans la plénitude de ses illusions, consolé de la mort par la victoire des siens.

Ainsi finit la journée du 2 mai 1863.

Nous eûmes environ deux heures de repos. Avant l'aube, la brigade étant rassemblée, nous reçûmes l'ordre d'aller nous mettre en ligne derrière l'artillerie, dans le champ qui s'étendait entre la maison de Chancelioret le bois que nous avions déblayé de rebelles vivants, en y laissant nombre des nôtres morts. C'était par là qu'on attendait une nouvelle attaque. En laissant la division Birney là où elle était avec la division Whipple, on se fût trouvé dans d'excellentes conditions de défense sur ce point, car on eût pris l'ennemi de front et de flanc, entre deux feux. On préféra retirer tout le 3' corps entre la maison et le bois, perpendiculairement à la grande route. 11 en résulta que l'ennemi, trouvant libre le terrain que nous venions de quitter, s'en empara promptement et y plaça de l'artillerie dont le feu convergeait obliquement et sans obstacles sur le centre de notre position. Encore le retrait de notre division ne s'opéra-t-il pas sans quelque difficulté. Bien que le jour se levât à peine, la brigade qui était restée la dernière fut attaquée aussitôt qu'elle se fut mise en mouvement. Mais le général Graham, qui la commandait, contînt énergiquement des forces bien supé-

lOG QUATRE ANS DE CAMPAGNES

rieures aux siennes, et opéra sa retraite en bon ordre sans sp laisser entamer.

Alors commença une bataille enragée dont le 3* corps eut encore à soutenir le choc principal. L'ennemi avançait en trois lign«s soutenues par de fortes réserves, entre la grande route et le terrain où ses canons remplaçaient ceux que Pleasonton avait si bien défendus. Le mouvement était donc simplement la continuation de celui qui, la veille, avait hsda.yé le 11° corps. La résistance fut terrible, acharnée comme l'attaque. Les feux de l'infanterie et de l'artillerie fauchaient les rangs des confédérés; mais plus il en tombait, plus il en arrivait, et ils continuaient à avancer en criant : Jackson! Remember Jackson! Ils étaient furieux de la mort de leur général et avides de la venger.

Pendant ce temps, la brigade Ward recevait les coups sans pouvoir les rendre. Les boulets ricochaient dans nos rangs, les obus éclataient autour de nous, et les balles, qui passaient par dessus la première ligne, ne ménageaient pas la seconde. Comme nous étions à découvert, on avait fait coucher fous les hommes, pour éviter des pertes inutiles, les officiers seuls restant debout. En dépit de cette précaution, le nombre des blessés augmentait de plus en plus, lorsque nous reçûmes l'ordre de nous jeter rapidement de l'autre côté de la route où un feu violent venait d'éclater et s'étendait dans les taillis.

Pour n'avoir pas à revenir sur cette première phase de la journée, je dirai, dès à présent, que les troupes du 3" corps eurent à soutenir seules l'attaque furieuse dont nous venons de parler. Elles défendirent le terrain pied à pied, jusqu'à ce qu'elles eussent brûlé leurs dernières cartouches, et durent alors se replier sur le gros de l'armée, sauvant leur artillerie, mais abandonnant cette partie du plateau de Chaiicellorsville à l'ennemi.

Pendant le combat, le général Hooker avait été blessé sur le seuil de la maison de Chancellor. Il s'y tenait sous une verandah, surveillant l'approche des confédérés.

A L'ARHËE DU POTOHAC. 107

lorsqu'il fut violemment renversé par une des colonnes soutenant la toiture et qu'un boulet venait d'abattre. La choc fut si rude qu'il resta sans connaissance au plus fort de la bataille, et ne parut pas avoir recouvré la lucidité de ses facultés pendant le reste de la journée, — ce qui, je crois, explique bien des choses, et notamment comment le 3" corps ne reçut ni soutien ni renforts, alors qu'il en avait le plus impérieusement besoin.

Retournons maintenant dans les bois où venait de s'enfoncer notre brigade.

Généralement, en lisant la description d'une bataille, on y assiste en quelque sorte du haut des airs, comme autrefois les divinités de l'Olympe assistaient aux luttes héroïques des Grecs et des Troyens. On voit mouvoir la droite, et la gauche, et le centre de chaque armée; on voit arriver les renforts, donner les réserves, et dans cet ensemble bien éclairé, on tient assez peu compte des détails. Mais pour un colonel qui est de la partie, les choses se présentent sous un tout autre aspect. De l'ensemble il ne voit rien ; des détails pas grand'chose. A moins qu'un heureux hasard ne lui procure une position exceptionnelle, son horizon visuel ne s'étend pas au delà de sa brigade, et souvent s'arrête à la ligne de son régiment. Où il reçoit l'ordre d'aller, il va; en avant, en arrière, à droite, à gauche. Sa sphère d'action se borne à enlever son régiment dans une charge ; à le maintenir dans une retraite ; dans tous les cas, à exécuter rapidement et correctement les changements de position qui peuvent lui être prescrits. Après cela, la bataille peut être gagnée ou perdue : il n'en sait rien. Il l'apprendra plus tard. Ce qui se passe ailleurs n'est pas son affaire.

Comme exemple, voici la copie de mes notes au crayon, le 3 mai, pendant la bataille de Chancellorsville, à partir du moment où j'ai laissé le récit :

« Ne pouvant pénétrer qu'à pied dans le fourré, j'ai confié mon cheval à Couiliou (sapeur-pionnier), avec ordre de me l'amener par un détour à une clairière où.

DictizedbyGoOl^lC

10S QUATRE AKS DE CAUPAG^ES

nous nous rendions. Arrivé là, ni sapeur, ni cheval. Le feu continue avec une violence extrême. Ce doit être la division Berry qui arrête le mouvement de l'ennemi de ce côté-ci. On se fusille à travers les broussailles, sans pouvoir se charger. Les nôtres tiennent bon. Point de hurrahs, mais un fracas étourdissant de mousqueterie. — Que diable peut être devenu Couillou? «

(Nota. — En me quittant, Couillou avait reçu un éclat d'obus sur la tête. Un tambour avait rattrapé mon cheval, et l'avait conduit aux bagages, annonçant que jetais tué ou blessé.)

« Le feu se rapproche et redouble sur le centre. Décidément l'ennemi nous refoule parla...

« Nous voici maintenant sur le centre gauche, près du 12* corps. Nous sommes accourus à toutes jambes. Il paraît que le moment était critique. Nous avons formé notre ligne à vingt oii trente pas de la première, qui n'a pas cédé, après tout. Par ici, les rebelles poussaient leurs cris aigus, et les nôtres répondaient par des hurrahs plus mâles, comme s'il n'y avait pas assez de vacarme sans cela! Comme nous avions beaucoup de blessés, on nous a fait reculer jusqu'au bord d'un chemin où les hommes sont du moins couchés dans un fossé. Les balles nous font beaucoup moins de mal; les obus continuent à nous ennuyer, — Une grande colonne de fumée noire vers la gauche, puis des gerbes de flammes; c'est la maison de Chancellor qui brûle. — Au train dont ils y vont devant nous, ils auront bientôt épuisé leurs munitions, et ce sera à nous de reprendre leur place. — Les blessés traversent nos rangs sans interruption. L'un d'eux à moitié nu est noir comme un nègre. 11 court en hurlant du côté des ambulances. C'est un artilleur atteint par l'explosion d'un caisson. — Couch passe au petit trot, une légère badine à la main, selon son habitude. — Sickles passe à son tour, au pas, l'air souriant, fumant son cigare. — Tout va bien ! dit-il à haute voix pour être entendu. Puis plus bas, en me tendant la main, il me glisse à l'oreille une félicitation

DictizedbyGoO^le

A L'ARMÉE DU POTOHAC. 10»

et une promesse. Il paraîtrait que j'ai gagné hier soir une étoile au clair de lune...

« Nous sommes revenus sur la droite, toujours au pas gymnastique. L'artillerie 'ennemie nous crible de projectiles. Notre destinée est pour aujourd'hui de recevoir partout des coups sans en pouvoir rendre. — Le lieutenant du 3* du Maine coupé en deux par un obus qui lui a éclaté dans le ventre; les jambes d'un côté, le tronc de l'autre. — Une de nos batteries a fait taire celle qui nous maltraitait si fort. — Le général Berry vient d'être tué ici près. Excellent homme et brave soldat. — Une heure de répit. Il fait une chaleur d'été; mon caban m'éreinte, et pas de cheval ! Et rien dans l'estomac, depuis vingt-quatre heures, qu'une tasse de café noir et une longue gorgée de whiskey qu'un officier d'état-major vient de m'offrir tout à l'heure.

« Cinquième changement de position en arrière. Intermède employé à nous couvrir de retranchements volants. Cette fois, nous sommes en première ligne. Les deux autres brigades de la division reviennent enfin nous rejoindre. Le général Mott est blessé. Le colonel Mac Knight du 105° de Pennsylvanie est tué; id., le colonel Shylock du 5' du Micbigan. Dans l'état-major du général Birney, deux officiers blessés : Clarke et Walker. Ce dernier, inspecteur de la division, appartient à mon régiment. On le dit estropié pour la vie.

« Deux batteries viennent prendre position sur notre ligne. A quatre heures et demie, la canonnade recommence, et s'éteint à cinq heures.

« Nous apprenons que le 1" corps est arrivé la nuit dernière, venant de Fredericksburg, et que le 6' a enlevé ce matin les hauteurs au dessus de la ville »

L'on peut juger exactement par cet extrait de ce que, le plus souvent, un colonel voit et sait par lui-même, d'une bataille au milieu de laquelle il n'a cessé de faire mouvoir son régiment. Voici, maintenant, ce qui s'était passé :

Tout l'effort de l'ennemi setait d'abord porté contre le

3* corps. Lorsque celui-ci, à bout de munitioDS, commença à se replier à droite en arrière, de l'autre côté de la route, Stuart, qui succédait à Jackson, étendit son attaque sur sa gauche, espérant nous prendre à revers et pénétrer jusqu'à notre ligne de retraite vers le Rappahanock. Là, il rencontra la division French du 2° corps qui, non seulement tint bon, mais força même les assaillants à reculer. C'était pour la soutenir que la brigade Ward avait été envoyée dans les bois.

De ce côté, notre droite faisait face à l'ouest, tandis que notre centre regardait le sud, et notre gauche l'est.

Sur ces entrefaites, Lee ayant appris le succès de Stuart sur notre droite, et nous voyant bien engagés de ce côté, attaqua vigoureusement notre centre gauche qui lut un moment en danger d'être rompu. Sur quoi notre brigade fut amenée à toutes jambes pour renforcer le 12^ corps.

Le danger passé, Stuart revint à la charge renforcé de nouvelles troupes, et, cette fois, força French à reculer. D'où notre retour précipité près de la clairière où nous avions d'abord pris position.

Mais pour s'être repliés en arrière, en changeant de front, nos camarades du 3* corps n'étaient pas encore hors d'affaire. L'ennemi, qui venait d'opérer la jonction de ses deux ailes sur le plateau de Chancellorsville, et qui n'avait pu forcer, à l'angle de notre gauche, la ligne fortifiée des avant-postes admirablement défendue par le colonel Nelson A. Miles; l'ennemi reprit l'attaque contre Sickles avec une nouvelle vigueur. Les nôtres, à court de munitions, n'avaient de ressource que la baïonnette. Ils s'en servirent brillamment, et avec un succès complet, La brigade du New-Jersey, entre autres, commandée par le général Mott, creva la première ligne des confédérés, et alla prendre, jusque dans leur seconde ligne, les prisonniers et les drapeaux qui furent ses trophées.

Le général Hooker revenu de son évanouissement, quoique ressentant encore les effets de son accident, avait

repris le commandement laissé pour quelques heures au général Couch. Il donna l'ordre général de se retirer sur une ligne de défense plus restreinte, qu'il avait fait tracer ia nuit précédente par les officiers du génie. C'est là que vinrent nous rejoindre les deux autres brigades de la division .

Et ainsi finit la journée du 3 mai 1863.

Notre nouvelle position s'appuyait par une extrémité au Rappahanock, par l'autre au Rapidan. A gauche, elle faisait face au sud-est, à droite au sud-ouest, décrivant ainsi un angle très ouvert dont le sommet, opposé au centre de l'ennemi, était remplacé par la projection d'une sorte de vaste mamelon trilatéral. Cest là que le 3* corps était placé. Comme l'armée ne bougea plus que pour repasser la rivière, nous pouvons la laisser derrière ses breast'works, pour aller rejoindre le 6* corps à Fredericksburg.

Dans l'après-midi de la veille (samedi 2 mai), Hooker, voyant sa droite culbutée et le 3' corps compromis par l'attaque de Jackson, avait aussitôt songé à opérer une diversion qui détournât Lee d'un autre côté. Il envoya donc au général Sedgwick l'ordre de traverser le Rappahanock immédiatement, et de se mettre en marche par la route dç Chancellorsville, attaquant et détruisant toute force qui pourrait lui barrer le chemin. Sedgwick reçut la dépêche vers minuit, ayant déjà traversé la rivière, en vertu d'un ordre précédent qui lui enjoignait de prendre la route de Bowling-Green " et aucune autre. » Il changea aussitôt ses dispositions, et marcha sur Fredericksburg sans perdre de temps. Ses instructions portaient : « Vous laisserez derrière tout votre train , excepté les mules portant les munitions, et vous marcherez pour être dans le voisinage du général en chef au point du jour. Vous atteindrez probablement l'arrière des forces commandées par le général Lee, et entre vous et le major général commandant, celui-ci espère achever son adversaire. »

Le silence gardé à propos des hauteurs fortihées sem-

us QUATRE ANS DE CAMPAGNES

blait impliquer que, depuis le matin, le général en chef les supposait dégarnies de troupes ; sans cela, le combat à livrer sur ce point eût dû entrer explicitement dans le calcul du peu de temps laissé à Sedgwick pour armer dans le voisinage de Chancel lors ville. Or, pas une compagnie n'avait été retirée par l'ennemi de cette forte position, qui restait défendue par la division d'Earlj ren- ■ forcée d'une brigade.

Le 6" corps était entouré d'un cordon dft piquets rebelles dont les coups de feu annoncèrent la marche, aussilfit qu'il fut mis en mouvement. Early, prévenu, se prépara tout de suite aune attaque. Lors donc qu'après être entré à Fredericksburg, Sedgwick envoya quatre régiments pour tâter les hauteurs, ceux-ci furent accueillis par un feu meurtrier, et ils durent se replier. Les préparatifs d'un assaut décisif occupèrent les dernières heures de la nuit. Il semble qu'ils n'aient pas été poussés avec la promptitude qu'exigeaient les circonstances, car ce ne fat que vers onze heures du matin que les deux colonnes d'attaque chargèrent les retranchements. Le colonel Spear, du 61' de Pennsylvanie, qui conduisait celle de droite, fut tué; le colonel Johns du 7* du Massachusst'tts, commandant celle de gauche, fut grièvement blessé ; mais malgré la vigueur de la défense, les hauteurs de la maison Marie furent emportées de haute lutte. En même temps, la division Howe enleva la position de l'ennemi sur la gauche, et toute la ligne fut à nous avec une partie de l'artillerie et bon nombre de prisonniers.

Sans perdre de temps, les troupes se reformèrent, et le 6' corps tout entier s'avança sur la route de Chancellorsville, laissant la division Gibbon du 2f corps à Fredericksburg, comme le prescrivait l'ordre du général Hooker. Ceux des ennemis qui se retiraient dans cette direction furent refoulés, sans temps d'arrêt, jusqu'à la hauteur de Salem, en face du gué de Banks. Là, la division Brooks, qui marchait la première, rencontra une résistance déterminée. Il était Eilors environ quatre heures de l'après-midi

(dimanche 3 mai). Il faut noter l'heure, car, à ce moment

déjà, l'armée, sous le commandement immédiat de Hooker, s'enfermait derrière sa seconde ligne, et la bataille était virtuellement finie par là, tout à l'avantage de Lee.

Laissant alors devant nous ce qu'il fallait pour nous tenir en respect, dans la position gênée où nous avions peine à nous mouvoir, le général Lee envoya contre Sedgwick la division Mac Lans, renforcée de la brigade Mahone. Ces forces arrivèrent à Salem à temps pour renforcer la brigade de Wilcox qui, abandonnant la garde du gué de Banks, était accourue pour barrer le chemin au 6* corps. L'ennemi fut d'abord délogé de la hauteur qu'il occupait; mais quand ses renforts furent arrivés, il la reprit malgré une résistance obstinée, forçant Brooks et Newton à se replier en arriére. L'avance de Sedgwick était arrêtée, lorsque la nuit vint mettre fin à l'engagement.

Nous voici arrivés au lundi 4 mai. Qu'est devenu ce plan si habilement conçu, si heureusement exécuté au début? ce plan qui ne devait laisser à l'armée de Lee que l'alternative d'une fuite honteuse ou d'une destruction certaine? Hooker a défait tout ce qu'il avait fait jusque-là, lorsque, le 1" mai, il a brusquement arrêté une série de belles manœuvres offensives pour prendre une attitude purement défensive, au premier contact de l'ennemi. A partir de ce moment, il n'attaque plus. Il se défend, et il se défend mal.

Le 2, sa droite est balayée. Que le 11* corps qui la composait se soit peu ou point battu ; que quelques régiments se soient enfuis, laissant leurs armes en faisceaux ou les jetant pour courir plus vite, c'est un fait qu'il faut malheureusement reconnaître. Mais tout cela fut-il arrivé si le 1 1^ corps avait été préparé à recevoir l'attaque du côté où elle le prit absolument au dépourvu? 11 faut juger les choses froidement et sans parti pris. Eh bien, dans ces conditions, les faits prouvent que l'attaque n'avait été prévue ni par le général Howard, ni par le génér^^l Hooker.

m QUATRE ANS DE CiMPAGSES

Celui-ci visite et examioe cette partie de la ligne dans la matinée, et quand le général Howard lui demande si les dispositions sont satisfaisantes, il répond affirmativement, en présence du général Devens commandant la division placée à l'estréme droite. Seulement, de retour à son quartier général, il fait envoyer une note aus commandants du 11* et du 12* corps pour les engager « à examiner le terrain et à décider quelles positions ils auraient à prendre dans l'éventualité d'une attaque de flanc, afin d'être préparés à recevoir l'ennemi, dans quelque direction qu'il se présente. » Cela fait, comme pour acquit de conscience, et sans s'assurer qu'aucune modification soit apportée à la défectueuse disposition du 11* corps, il dégarnit lui-même sa ligne en envoyant Sickles courir, avec deux divisions, après la queue de la colonne ennemie, quand elle a presque cessé de défiler. Pour l'appuyer, il détache une brigade du commandement de^Slocum, une autre de celui de Howard; puis il ordonne au général Pleasonton de suivre avec sa cavalerie, et de faire tout le mal possible à l'ennemi qui « se mouvait dans la direction de Gordonsville. « On sait ce qu'il en advint.

La nuit suivante est consacrée en partie à nous fusiller entre nous. Elle pouvait être plus profitablement em-

Le 3, l'ennemi continue à nous refouler sur la droite, et à nous presser énergiquement sur le centre. Il ne rencontre devant lui que le 3* corps ef le 12', appuyés chacun d'une division du 2°. Point de combinaisons, point de manœuvres. Chacun se défend comme il peut et là où il est, les uns à coups de fusil, les autres à coups de baïonnette. Et, pendant ce temps, la moitié de l'armée reste inactive en arriére. Le l'" corps, le 5" et le 11* qui doit avoir à cœur de réparer sa conduite de la veille, ne bougent que pour reculer, quand toute la ligne se retire dans une position plus resserrée et encore plus inoffensive.

Voilà donc l'armée paralysée, au moment même où la prise des hauteurs de Fredericksburg par Sedgwick, et

DictizedbyGoOl^lC»

A L'ARMÉE OU POTOUAC. 1 13

son approche sur les derrières de Lee, devait être pour nous le signal d'un redoublement d'efforts, le moment décisif pour lancer le 1" corps sur le flanc de Stuart, culbuter, avec le 5* corps et le IP, le centre de Lee affaibli des troupes qu'il avait été contraint d'envoyer contre le 6^ corps, et écraser ces dernières entre deux meules de fer et de feu. Tout pouvait être sauvé encore : mais tout fut perdu. Hooker n'était plus Hooker. Le choc de ce misérable morceau de bois, qui l'avait étendu sans connaissance sur le seuil de la maison de Chancellor, avait laissé en lui un ébranlement général, et comme un nuage sur ses facultés.

Lorsque le général "Warren, arrivant de Salem où il avait assisté au combat, vient lui en rendre compte, et lui demande s'il a quelques instructions à envoyer à Sedgwick, Hooker répond : Aucune.

Cependant, le 6' corps ne peut pas être livré ainsi au danger d'être taillé en pièces, sans quelque avis de la position. Warren prend sur lui d'écrire à Sedgwick : « ... Nous avons un peu contracté nos lignes, et repoussé facilement le dernier assaut. Le général Hooker souhaite que les confédérés l'attaquent demain, si cela leur plaît. Il ne désire pas que vous les attaquiez encore en force, à moins qu'il ne les attaque en même temps. Il dit que vous êtes trop loin pour qu'il vous dirige. Veillez bien à la sécurité de votre corps , et gardez vos communications ouvertes avec le général Benham, au gué de Banks, et avec Fredericksburg. Vous pouvez vous rendre à l'un ou l'autre point, si vous pensez qu'il soit mieux de traverser la rivière. Le gué de Banks vous amènerait à distance de support du gros de l'armée, et serait préférable à une retraite sur Fredericksburg. »

Mais lorsque Sedgwick reçut cette dépêche (le 4), il n'avait déjà plus le chois. Early s'avançait du côté de Fredericksburg, renforcé par les troupes que Lee, laissé, libre par l'inaction de Hooker, envoyait pour envelopper le 6* corps. Menacé de deux côtés à la fois, Sedgwick est

lie QUATRE ANS DE CAMPAGNES

contraint de combattre dans une position désavantageuse, La division Howe, attaquée du côté de la rivière, se défend vigoureusement, faisant face en arriére. Après avoir plié un moment sur sa gauche, elle reprend l'avantage, et finit par repousser décidément l'ennemi, tandis que, du côté de la route, Brooks maintientsaposition sans grande difficulté. Et, pendant toute l'après-midi, nous entendîmes le canon sans bouger, sans faire mine de bouger, Hooker attendait-il.avec six corps d'armée, que Sedgwick, avec dix-sept ou dix-huit mille hommes, vînt le délivrer de la fausse position où il s'était placé? ou plutôt n'avait-il plus qu'une idée : celle de repasser le Rappahanock sans combattre

La nuit venue, Sedgwick en profita pour replier ses trois divisions sur le gué de Banks, et le lendemain le soleil levant trouva le 6* corps sain et sauf sur l'autre rive de la rivière. Peut-être Lee, délivré de tout embarras de ce côté , aurait-il tenté contre nous une attaque générale avec ses forces réunies, si une pluie torrentielle, qui survint dans l'après-midi , n'avait forcément retardé ses préparatifs jusqu'au jour suivant. Mais Hooker n'attendit pas l'attaque qu'il souhaitait encore la veille. Dans la nuit du 5 au 6, toute l'armée repassa le fleuve sans encombre, et, pour la seconde fois depuis cinq mois, rentra vaincue dans ses cantonnements.

La victoire ne coûtait à l'ennemi que dix mille hommes ; la défaite nous en coûtait dix-sept mille. Le 3'' corps et le 6^ supportaient à eus seuls la moitié de cette perte. L'autre moitié se répartissait principalement entre le 2", le 11* et le 12°. Quant au 1", et au 5*, ils n'y figuraient que pour mémoire.

Sauf la petite force commandée par le général Pleasonton, la cavalerie avait mal rempli sa mission. Stonemann avait éparpillé sa colonne dans toutes les directions, sans . autre résultat appréciable qu'une vive alarme dans le voisinage de Richmond. Averill n'avait pas conduit la sienne plus loin que le Rapidan.

A LARSIÉE DU POTOHAC. 111

Ainsi, nous étions bien et dûment battus ; — battus par le fait du général en chef qui , après avoir préparé à soq armée la plus belle occasion de vîtincra qu'elle eût jamais eue, en avait comme jeté au vent tous les avantages. Uq moment, il avait tenu l'ennemi dans sa main; il n'avait, pour ainsi dire, qu'à serrer le poing pour l'écraser; et non seulement il l'avait laissé échapper, mais il s'était livré à lui, en se rejetant en arrière de façon à paralyser ses propres mouvements. De faute en faute et d'erreur en erreur, il avait perdu les chances de ressaisir la fortune, et condamné ta moitié de son armée à une fatale inaction, jusqu'à l'humiliante extrémité de s'esquiver de nuit d'une position formidable encore, devant des forces décidément inférieures aux siennes.

' Heu! nihil invitû fos qaemquam fîdecedim! •

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