II
retranchements improvisés par le 2® corps, le long d'un chemin transversal désigné sous le nom de Brock-Road. Les assaillants furent d'abord arrêtés par un feu violent q[ui fit de grands ravages dans leurs rangs ; mais bientôt un incendie se déclara dans le bois ; le vent poussait les flammes et la fumée sur l'extrémité de notre ligne qui en fut bientôt enveloppée. L'ennemi profita de l'accident pour charger à fond dans cette direction. Alors, on se battait littéralement au milieu du feu, les fiammes léchant les jambes des combattants. Les confédérés étaient parvenus à forcer les retranchements, quand la prompte arrivée d'une brigade commandée par le général CarroU les repoussa avec tant de vigueur que l'attaque finit par être abandonnée , après avoir coûté aux assaillants des pertes terribles attestées par le nombre des morts et des blessés laissés sur le terrain.
La journée se termina comme elle avait commencé: par une attaque d'Ewell sur la droite du 6® corps. Cette fois, elle fut plus sérieuse, et réussit mieux que la première. Deux brigades furent culbutées et les deux généraux qui les commandaient, Seymour et Sh;arler, furent capturés, en s'efForçant bravement de rallier leurs hommes. Cependant, le mal ne tarda pas à être réparé, et l'ennemi fut forcé de se replier sans avoir gagné de ce côté autre chose qu'un certain nombre de prisonniers.
Cette bataille de deux jours laissa la victoire indécise entre les deux armées. L'avantage de Meade fut d'avoir maintenu sa position contre les attaques répétées de l'ennemi. L'avantage de Lee fut de nous avoir infligé une perte plus considérable que la sienne. De notre côté, en effet, elle s'éleva à dix-huit mille hommes, tandis que d'après leurs rapports, celle des confédérés ne se serait guère élevée au dessus de la moitié de ce chiffre. En tout, de vingt-sept à vingt-huit mille hommes à bas ; et ce n'était encore que le commencement.
Le lendemain, 7 mai, Grant était prêt à continuer la partie; mais Lee en avait assez pour le moment. Il s'était
retiré derrière ses retranchements où c'eût été une faute hasardeuse de l'attaquer. Le plan primitif fut donc repris, et, le soir venu, l'armée se remit en mouvement sur SpottsylvaniaC. H. L'ennemi, qui était sur le qui vive, eut bientôt vent du mouvement. Il se mit aussitôt en marche, de son côté, par une route parallèle à celle que nous suivions. Comme la distance à parcourir était moins grande pour lui que pour nous, il arriva le premier au but. Lors donc que, le 8 au matin, la division Robinson qui marchait en tête déboucha des bois sur les terrains découverts avoisinant Spottsylvania, elle se trouva en face du corps de Longstreet qui la ramena en désordre. Son chef, frappé d'une balle au genou, perdit la jambe dans ce combat. Bientôt les divisions Griffin, Crawford et Cutler, arrivant successivement en hâte, repoussèrent à leur tour l'ennemi jusque sur une hauteur où il avait d'abord pris position. Là, elles s'arrêtèrent pour attendre le 2® corps qui suivait de près le 5®. Hancock ayant été retenu par le général Meade, pour couvrir le mouvement général en arrière, ce fut Sedgwick qui arriva, et seulement quelques heures plus tard.
Quelles que fussent les autres qualités militaires du général Sedgwick, on ne pouvait dire qu'il se distinguât par la vivacité du coup d'œil ou la promptitude des décisions. Ce qui fit qu'il laissa s'écouler toute l'après-midi en démonstrations partielles plutôt pour tâter l'ennemi que pour le déloger. Ce dernier profita du répit pour aifermir ses positions habilement choisies, de sorte que, le 9, les deux armées se retrouvèrent en présence.
Cette journée se passa en préparatifs et en mouvements pour installer les différents corps dans l'ordre suivant : à gauche, Burnside;au centre, Sedgwick et Warren; à droite, Hancock. Du reste, tout se borna à des feux de tirailleurs qui, malheureusement, nous coûtèrent la perte du général Sedgwick tué par un d'entre eux, tandis qu'il surveillait personnellement la mise en batterie de quelques pièces. Sa mort fut un deuil pour le 6® corps où il était
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fort aimé, et pour larmée qui l'estimait autant, pour la noblesse de son caractère et pour son dévoûment patriotique, que pour ses talents d'homme de guerre.
Le 10, la journée commença par un mouvement en avant de Hancock. Après avoir traversé sans difficulté une branche du Pô, il continuait sa marche, et atteignait déjà les lignes de l'ennemi, lorsque deux de ses divisions furent rappelées pour prendre part à un assaut préparé sur le front de Warren. Peu après, la division Barlow, restée seule en face de forces de beaucoup supérieures, fut obligée de se replier, et finit par rejoindre les deux autres,, alors que commençait ailleurs une de ces attaques malheureuses qui, bien des fois pendant la guerre, nous coûtèrent si cher et nous rapportèrent si peu !
C'était toujours la même histoire : — Des positions formidables hérissées d'artillerie, couvertes de retranchements, protégées par des abattis inextricables, et défendues par une armée solide et nombreuse. Le résultat fut ce qu'on devait prévoir. Deux fois les colonnes d'attaque du 5® et du 2® corps s'élancèrent en avant, à travers tous les obstacles; deux fois elles furent rejetées en arrière, brisées, hachées, laissant, dans ces deux tentatives, de cinq à six mille hommes tués et blessés sur ce terrain qu'elles n'avaient pu arracher à l'ennemi. Parmi les morts se trouvait le général Rice, un des bons et braves officiers du 5® corps.
Sur un point seulement, en face du 6® corps, une brigade, commandée par le général Upton, pénétra dans les retranchements, et avec l'assistance d'une seconde brigade conduite par le général Russell, captura un millier de prisonniers et quelques pièces de canon. Mais l'avortement de l'attaque principale ne permit pas dé poursuivre cet avantage, et les troupes qui en avaient eu l'honneur durent rentrer dans nos lignes quand la nuit fut venue.
Sept jours s'étaient écoulés, depuis que l'armée du Potomac était entrée en campagne en traversant le Rapidan; sept jours de combats continuels et acharnés. Cette
semaine sanglante n'avait point amené de victoire,' et elle nous avait coûté 29,410 hommes.
La position de lennemi à Spottsylvania avait été, paraît-il, choisie et préparée à l'avance, à l'époque de la campagne de Chancellorsville, — ce qui explique la force et l'importance de ses retranchements. Cependant, il devait bien s'y trouver quelque endroit vulnérable. Avoir échoué sur un point ne prouvait pas qu'on ne pût réussir sur un autre. A tout hasard, Grant résolut au moins de le tenter sans délai.
Le 11, Hancock reçut ordre de quitter, pendant la nuit, sa position à l'aile droite, pour venir se former en ordre d'attaque entre Burnside et Wright' qui avait succédé à Sedgwick dans le commandement du 6® corps. Par une nuit sombre et sous une pluie battante, le mouvement fut ponctuellement exécuté, et quand les premières lueurs du matin commencèrent à éclairer les vapeurs grises répandues dans l'atmosphère, le 2® corps était prêt dans l'ordre suivant : la division Birney déployée en deux lignes et appuyée par la divisipn Mott (ce qui restait de l'ancien 3® corps); puis, la division Barlow également en deux lignes, mais par bataillon, en masse; enfin la division Gibbon en réserve.
Au signal donné, tout s'ébranla silencieusement en avant .^ Où ils trouveraient l'ennemi, ils l'ignoraient; dans quelles conditions ils l'attaqueraient, ils ne le savaient pas davantage. Mais ils allaient sans bruit, pressant le pas, et comptant sur une surprise. Tout à coup ils arrivent sur les piquets rebelles ; ils les dépassent sans tirer un coup de fusil. Les retranchements sont devant eux se dessinant en angle 'saillant, et comme endormis dans la brume. Alors par un élan spontané, en dépit de toutes les recommandations de silence, ils poussent un hurrah retentissant et se précipitent au pas de course. En un moment, ils sont sur les lignes ennemies et, malgré un feu assez vif, ils les franchissent en quelques bonds et tombent à la baïonnette sur leurs défenseurs. Le combat corps à corps
fut violent, mais de peu durée. Les confédérés étaient comme parqués entre des traverses à l'intérieur de leurs retranchements. Sous cette avalanche d'acier qui roulait sur leurs têtes, les plus braves ne pouvaient se débattre longtemps. Il fallait mourir ou se rendre. Ils se rendirent. Toute la division Johnson, du corps d'Ewell, resta entre les mains des nôtres avec vingt ou trente pièces de canon et autant de drapeaux. Le général Johnson luimême, et le général Stewart furent au nombre des prisonniers.
Le 2® corps, encouragé par le succès, s'avança promptement à l'intérieur des retranchements enlevés à l'ennemi, refoulant aisément à travers les bois ce qui se trouvait encore devant lui, jusqu'à ce qu'il se heurtât à une seconde ligne, devant laquelle il dut s'arrêter et bientôt reculer sous la pression croissante des forces poussées rapidement de ce côté. L'angle des fortifications devint alors le théâtre et l'objet d'une lutte furieuse.
Le combat était devenu général sur toute la ligne, mais en dépit des attaques de Warren d'un côté, et de Burnside de l'autre, Lee, protégé par ses retranchements, pouvait continuer à dégarnir impunément une partie de son front, pour masser les renforts sur le point principal, et rétablir à tout prix sa position entamée. Meade le comprit, et, de son côté, il se hâta de soutenir vigoureusement le 2® corps. Wright arriva le premier à l'aide de Hancock, suivi de deux divisions de Warren.
On se battit tout le jour, d'un côté pour reprendre, de l'autre pour conserver ce coin de fortification disputé avec un acharnement sans pareil. Cinq fois les confédérés revinrent à la charge. Un assaut repoussé, ils se ralliaient à quelque distance, se recrutaient de nouvelles troupes, et se ruaient de nouveau sur le double retranchement où nos hommes recevaient le choc avec une obstination inébranlable.
L'étroite crête était tout embrasée d'éclairs, à travers lesquels les baïonnettes se croisaient, les cris se répon-
daient, les drapeaux ennemis se touchaient presque ; et lorsque la vague humaine s'était brisée contre l'obstacle infranchissable, elle se retirait, laissant derrière elle un entassement de corps sanglants vêtus de jaquettes grises. La nuit vint, et l'on se battait toujours. Cela dura près de vingt heures, au bout desquelles l'ennemi, enfin découragé autant qu'épuisé, abandonna la lutte, et se retira derrière une seconde ligne de défense reliée à ce qui restait intact de la première.
Le général Grant put apprécier alors combien la guerre était plus ardue en Virginie que partout ailleurs, et combien la victoire exigeait plus d'efforts et plus de sacrifices» en face de ses nouveaux adversaires, qu'en face de ceux dont il avait triomphé dans l'ouest. Mais si les labeurs et les périls de la tâche étaient de nature à l'étonner, il n'était point d'un caractère à en être ébranlé. Loin de plier, il se raidit contre les obstacles, et avec cette persévérance obstinée que rien ne peut détourner du but, pendant sept jours encore, il ne chercha qu'à forcer les confédérés dans leurs retranchements. En même temps, pour combler, au moins en partie, un vide de près de 40,000 hommes, fait en huit jours dans l'armée, il demanda des renforts qui lui furent aussitôt expédiés de Washington.
Pour montrer combien, après tant de fatigues, de privations et de combats, cette seconde semaine fut peu une semaine de repos pour les troupes, j'emprunterai les passages suivants aux notes de M. Swinton, alors correspondant du Times de New-York, à l'armée du Potomac :
« 13 mai. — La bataille du 12 s'étant terminée par la retraite de Lee derrière une ligne intérieure, il fut résolu de tenter de tourner son aile droite. Dans ce but, durant la nuit du 13, le 5® corps reçut ordre de marcher de l'extrême droite à l'extrême gauche pour attaquer, de concert avec le corps de Burnside, le 14, à quatre heures du matin. Le mouvement commença à dix heures du soir. Le mauvais temps avait considérablement défoncé les routes , et comme la nuit était d'un noir égyptien, la marche ne s'ac-
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complit qu'avec d'immenses difficultés. Il fallait passer la rivière Ny à gué. De l'autre côté, la route n'était plus frayée. Il y avajt à traverser des champs et une pièce de bois, où la hache avait ouvert un passage. Là on était à mi-chemin, lorsqu'un lourd brouillard épaissit tellement l'atmosphère que même les feux nombreux qui avaient été allumés pour guider la colonne cessèrent d'être visibles. Les hommes, épuisés de fatigue, trempés de l'eau du gué, et pataugeant dans la boue jusqu'aux genoux dans les ténèbres, tombaient endormis tout le long de la route. En outre, la localité où les troupes devaient prendre position était complètement inconnue, et, le jour venu, lorsque la tête de colonne atteignit la gauche du corps de Burnside près du grand chemin de Fredericksburg, les seules troupes présentes pour exécuter l'attaque projetée consistaient en douze cents hommes harassés de la division Griffin. Il était sept heures avant que, de son côté, le général Cutler eût pu en réunir ensemble treize cents.
« 14 mai. — Le feu des tirailleurs a commencé à 6 heures du matin. Dans la direction du sud-est était une haute colline qui commandait complètement la position de Warren. Comme elle semblait n'être occupée que par quelque cavalerie , une petite force de réguliers fut envoyée pour s'en emparer. Les cavaliers se retirèrent et, pendant que nos réguliers s'y retranchaient, la brigade d'Upton (le 6® corps ayant suivi le 5®) vint les relever. Elle-même ne s'y était pas complètement établie , avant qu'un corps considérable d'infanterie ennemie s'avançât contre elle, venant du village de Spottsylvania. La brigade fut balayée, et peu s'en fallut que le général Meade, qui était venu visiter le terrain, n'y fût pris. Le 6® corps arriva alors, et dans l'après-midi cette importante position fut reprise ou réoccupée, car il n'est pas bien prouvé que l'ennemi ne l'eût pas abandonnée.
« 15 et 16 mai. — Le déplacement des 5^ et 6^ corps, pour ce mouvement sur la gauche, avait fait que le 2® se trouvait à l'extrême droite de la ligne. Mais, le 15, Han-
cock dut envoyer les divisions de Barlow et de Gibbon sur la route de Fredericksburg , de sorte que celle de Birney resta pour couvrir la droite de Burnside à lextrémité de la ligne générale. Quant aux autres corps, la journée se passa à mettre toutes choses en ordre, à ramasser les traînards, à ouvrir des routes et à tirailler sans relâche. Ce fut alors qu'une nouvelle base fut établie à Aquia-Creek, où Ton envoya les blessés et les malades, et d'où Ton tira les approvisionnements et les fourrages dont l'armée avait grand besoin.
« 17 mai. — Hancock a reçu l'ordre de ramener son commandement aux ouvrages qu'il a enlevés le 12, et d'attaquer l'ennemi demain, au point du jour, dans les retranchements qu'il occupe en face de cette position. Le 6® corps doit se former sur la droite de Hancock et assaillir à la même heure la ligne ennemie. Le 9® corps doit aussi prendre part à l'attaque. La marche de nuit est encore extrêmement pénible.
« 18 mai. — Avant le jour, les troupes étaient en position. On espérait surprendre l'ennemi endormi; mais il avait les yeux ouverts et était protégé par desjacres d'abattis impénétrables. A quatre heures, les divisions de Gibbon et de Barlow marchèrent à l'attaque en lignes de brigades. L'artillerie était postée dans la première ligne retranchée et tira pendant tout l'engagement par dessus les troupes qui se trouvaient devant elle. Celles-ci furent accueillies par un double feu d'artillerie et de mousqueterie qui balayait les approches et fit un grand ravage dans leurs rangs. Néanmoins, elles continuèrent à avancer jusqu'au bord de l'abattis qui, joint à une fusillade meurtrière, arrêta leur progrès. Maint effort brillant fut tenté pour pénétrer dans les lignes ennemies, mais sans succès. A dix heures du matin, l'attaque ne présentant aucune chance de réussite, le général Meade suspendit l'opération. »
Après tant de tentatives aussi coûteuses qu'inutiles , il fallut bien en venir à ce par où l'on aurait pu aisément commencer : déloger Lee de sa position, sans attaque di-
recte, mais simplement par une marche de flanc. Le 19, on s y préparait, lorsque les rebelles prirent soudain loflfensivepour couper nos communications avec Frederiksburg. Leur colonne se composait des vieux soldats de Jackson commandés maintenant par Ewell, et ils ne trouvèrent devant eux que les régiments de grosse artillerie faisant service d'infanterie, que le général Tyler venait d'amener de Washington. Ces brèves gens n'avaient jamais vu le feu ; mais s'ils avaient l'inexpérience des recrues , ils avaient aussi la bravoure de vétérans. Ils marchèrent au devant de l'ennemi avec un aplomb admirable et le repoussèrent complètement, après un combat très sérieux dans lequel leurs pertes furent d'autant plus fortes qu'ils s'exposaient davantage avec une héroïque gaucherie. Par cet engagement, ils gagnèrent d'emblée leur naturalisation à l'armée du Potomac et les félicitations du général en chef, qui se plut à signaler leur belle conduite dans un ordre du jour spécialement à Jeur adresse.
Retardé de vingt-quatre heures par cet incident, le mouvement de l'armée ne commença que le 20 mai. Il s'accomplit avec un plein succès jusqu'à la rivière Nord- Anna dont Hancock força le passage en délogeant l'ennemi de quelques ouvrages qui le défendaient, tandis que Warren, établi sans opposition sur la rive sud, à quelques milles plus haut, repoussait brillamment les forcés envoyées contre lui. Mais alors, on découvrit que Lee avait encore gagné l'avance sur nous, et pris une forte position entre le 2® et le 5® corps. La dure expérience de Spottsylvania avait désormais refroidi le général Grant à l'endroit des attaques directes contre les positions retranchées. Sans encourir de nouveaux sacrifices, il retira sur la rive nord les trois corps d'armée qui se trouvaient déjà de l'autre côté. L'opération s'accomplit à Tinsu de l'ennemi dans la nuit du 26 mai, et l'armée, inclinant au sud-est, reprit sa marche, se dirigeant vers le Pamunkey. Dès le 27 au soir, elle avait passé la rivière près de Hanovertown où Sheridan, avec sa cavalerie, était venu la rejoindre.
Depuis le 9 mai, le général Sheridan, dont les services ne pouvaient être utilisés dans la région où l'armée opérait alors, avait été expédié avec trois divisions de cavalerie, pour couper les communications de Lee, détruire les chemins de fer, brûler les ponts et menacer la capitale confédérée elle-même. Tout cela, il l'avait accompli à la lettre, avec autant de vigueur que d'habileté. Il avait d'abord occupé la station de Beaver-Dam sur la North- Anna. Là, il avait intercepté plusieurs convois dont un de 400 prisonniers en route pour Richmond, et qu'il avait délivrés. Il avait brûlé les wagons, détruit les locomotives, livré aux flammes uh million et demi de rations, et démoli dix milles de chemin de fer. Comme le pont de Beaver donne sur la North-Anna, il avait incendié celui de Ground-Squirrel sur la South- Anna. A la station d'Ahsland, il avait brûlé le dépôt, quantité d'approvisionnements qui s'y trouvaient, six milles de chemins de fer, deux ponts, plusieurs bâtiments publics, une locomotive et trois trains. Pendant toutes ces opérations, la cavalerie ennemie n'avait cessé de le harceler, mais partout il l'avait repoussée avec perte, sans interrompre son œuvre de destruction. Enfin, à quelques milles de Richmond, prés de Yellow-Tavern, Stuart ayant réuni toutes ses forces pour lui barrer le passage, Sheridan n'hésita pas à l'attaquer. Le combat fut vivement disputé de part et d'autre ; mais les confédérés finirent par être culbutés. Ce fut dans cet engagement que le général Stuart perdit la vie. Sa mort fut une perte irréparable pour le gouvernenement confédéré, qui n'avait jamais eu de général de cavalerie pour l'égaler, et qui n'en trouva jamais ipour le remplacer.
Aussitôt débarrassé de son adversaire, Sheridan marche droit sur les fortifications de Richmond. Le général Custer, chargeant à la tête de sa brigade, y pénétra le prelïiier, et captura sur la première ligne une section d'artillerie et une centaine de prisonniers. La seconde ligne étant trop forte pour être abordée, Sheridan se retira sur
le Chickahominy où il brûla le pont du chemin de fer. Après avoir pris quelque repos à HaxaU's Landing, et reçu du général Butler les provisions qui lui étaient nécessaires, il se remit en route au devant de l'armée du Potomac, qu'il rejoignit heureusement dans le voisinage du Pamunkey.
Lee n'avait pas eu de peine à nous gagner de vitesse, et, une fois de plus, il se présenta pour nous barrer le chemin de Richmond sur le bord du Chickahominy. Les reconnaissances, en force envoyées à la découverte le trouvèrent comme d'habitude établi solidement dans une position retranchée, d'où l'on ne pouvait entreprendre de le déloger, sans se résoudre d'avance aux plus terribles sacrifices. D'un autre côté, il était impossible de risquer le passage de la rivière sans avoir d'abord refoulé l'ennemi sur Richmond, et d'ailleurs sa grande proximité de cette ville prévenait toute nouvelle tentative pour s'interposer, par un mouvement tournant, entre la capitale confédérée et l'armée qui la défendait. On revint donc aux dangegeux errements de Fredericksburg et de Spottsylvania, et le général Meade ordonna une première attaque.
Les troupes désignées furent le 6® corps, et un renfort de 16,000 hommes qui venaient d'arriver de l'armée de Butler, sous le commandement du général W. F. Smith. Le l^"" juin, à 4 heures du matin, les deux corps s'élancèrent avec beaucoup d'élan, traversèrent sous un feu des plus meurtriers un large terrain découvert, et, au prix d'une perte de deux mille hommes , forcèrent la première ligne ennemie, sur la lisière d'une épaisse forêt. Mais quand on voulut pénétrer plus avant, on se heurta à une seconde ligne beaucoup plus forte, devant laquelle il fallut s'arrêter. Les deux corps conservèrent du moins la position qu'ils avaient enlevée et où ils avaient fait six cents prisonniers. Le meilleur résultat de cet engagement fut de nous assurer la possession de Cold-Harbor, endroit qui empruntait toute son importance à la convergence de plusieurs routes de grande communication.
Ce demi-succès encouragea le général Meade à tenter davantage. Le 3, au lever du jour, toute la ligue donna à travers les terrains marécageux, les abattis et les fourrés, et, bientôt après, toute la ligne se replia, rqpoussée sur tous les points. A la gauche seulement, Barlow pénétra dans les ouvrages ennemis, et Gibbon arriva jusqu'au parapet, ce qui n'empêcha ni l'un ni l'autre d'être ramenés avec une perte d'autant plus lourde, qu'ils avaient poussé plus avant.
Dans cette malheureuse affaire, l'ennçmi ne dut pas perdre plus de deux mille hommes. De notre côté, treize mille restèrent sur le terrain. Ce chiffre atteste suffisamment la bravoure déployée par les assaillants. Ils avaient fait tout ce qui était possible; mais c'était l'impossible qu'on leur demandait.
Il y avait un mois, jour pour jour, que l'armée du Potomac avait ouvert la campagne en franchissant le Rapidan. Durant ces trente et un jours, et ces trente et une nuits, elle avait eu de dures privations à subir, des fatigues sans nombre à endurer, des combats terribles et multipliés à livrer. Elle avait tout surmonté par une indomptable énergie et par une bravoure que rien ne décourageait. Enfin, au prix d'énormes sacrifices, elle était parvenue sur le Chickahominy , à quelques milles de Richmond, dans cette région trop connue déjà par la désastreuse campagne de Mac Clellan. Peut-on dire que ce résultat nous ait rapporté autant qu'il nous avait coûté? Je ne le crois pas. On aurait pu gagner davantage à bien meilleur marché, car, partout, le long de la route parcourue,* les cadavres des nôtres gisaient, — beaucoup d'entre eux sans sépulture, — et les hôpitaux militaires regorgeaient d'invalides et de blessés. Les rapports officiels fixaient à plus de 60,000 hommes l'étendue de nos pertes, et, cependant, pour nous être rapprochés du but, nous étions loin encore de l'avoir atteint. Aussi le gouvernement et le peuple commencèrent-ils à s'alarmer de ces immolations.
Le général Grant dut s'en inquiéter lui-même, et songer dès lors à modifier un plan de campagne qui avait trompé ses prévisions et désappointé ses espérances. Autant et plus qu'un autre, il comprenait qu'il eût pu conduire l'armée là où elle se trouvait maintenant, en épargnant la plus grande partie du sang répandu. Il n'avait avancé effectivement que par une série de mouvements tournants sur la droite de l'ennemi. Or, ces mouvements, il eût pu facilement les exécuter, sans livrer ces assauts meurtriers qui nous avaient tant coûté, partout où l'ennemi lui avait barré le passage. Mais il n'entrait pas dans son plan de ramener l'armée de Lee intacte sous les murs de Richmond. Son but était d'abord de la détruire, s'il le pouvait; sinon, de l'affaiblir et de la démoraliser par une succession de coups de bélier tels qu'elle ne pût s'enfermer qu'en débris derrière les fortifications de la capitale confédérée. Ce qu'il avait cherché surtout, c'était de forcer son adversaire à quelque grande bataille où il pût l'écraser sous la double supériorité du nombre et de la tactique.
Mais Lee n'était pas homme à s'y exposer. Une seule fois il avait assumé l'offensive pour tomber sur le flanc de notre armée en marche, parce que, dans la liVilderness, la nature du terrain lui offrait des avantages tout à fait exceptionnels. Il avait échoué pourtant; et à partir de ce jour, il s'était renfermé obstinément dans une prudente défensive préparée de longue main. Sous ce rapport, la disposition topographique du pays présentait des ressources inépuisables. En outre, en prévision du conflit dont elle devait être le théâtre, cette région avait été étudiée avec soin, et les meilleures positions pour arrêter la marche d'une armée sur Richmond avaient été non seulement marquées, mais préparées par des ouvrages au moins ébauchés. Lee se prévalut habilement de ces avantages, et força ainsi son adversaire à sacrifier plus qu'il n'avait compté, pour l'accomplissement de ses desseins.
Dans l'impossibilité d'amener le général confédéré à une bataille ouverte, Grant avait tenté de démolir l'armée
ennemie par des coups redoublés, derrière les retranchements dont les désavantages pouvaient, en fin de compte, être compensés pour nous, par la supériorité de nos forces et de nos ressources. Si ses calculs ne furent pas réalisés, on ne saurait dire non plus qu'ils furent complètement déçus, puisque les opérations du mois de mai coûtèrent à l'ennemi le tiers net des forces qu'il avait sur le Ràpidan. La proportion de nos pertes était plus élevée; elle atteignait près des deux cinquièmes de l'armée avec laquelle nous avions ouvert la campagne; mais il restait toujours la question des ressources en réserve, et comme la rébellion avait mis absolument tout en campagne, ses armées devaient s'user de toute façon avant les nôtres, et elle-même devait succomber d'épuisement dans un temps donné.
Les deux armées auxiliaires du James et de la Virginie occidentale n'avaient pas rendu au général Grant les services qu'il en attendait. Le général Butler débarqué sans opposition à Bermuda Hundred, au confluent de l'Appomattox et du James, s'était contenté de s'y couvrir de retranchements, après avoir brûlé quelques ponts, démoli quelques fragments de chemin de fer, et attaqué sans succès une force rebelle établie à Drury- Bluff. L'ennemi n'avait point eu de peine à l'enfermer dans cette position, par une ligne de contrevallation, si bien que les renforts, amenés par Beauregard des deux Carolines, eurent la route libre, et purent être employés, soit à défendre Richmond, soit à grossir l'armée de Lee.
De son côté, le général Siegel avait pris si mal ses mesures que, dès le 15 mai, il s'était fait battre à New- Market et rejeter jusqu'à Cedar-Mountain, laissant le passage libre à d'autres renforts considérables dirigés également sur l'armée de Lee. Ainsi se trouvèrent déjouées les combinaisons accessoires du général Grant. — Siegel, relevé de son commandement, fut remplacé par le général Hunter, et la moitié des forces de Butler, devenues inutiles dans l'impasse où elles étaient acculées.
furent employées à renforcer l'armée du Potomac qu'elles rejoignirent à temps pour prendre part à la bataille de Cold-Harbor.
Dans l'ouest, tout allait bien. Le général Sherman commandant en chef les armées réunies de Cumberland, du Tennessee et de l'Ohio, avait refoulé Johnston, de position en position, depuis Dalton jusqu'à Kenesaw.