CHAPITRE XIV
MOISSONS d'été
Théorie générale du siège de Petersburg. — La pioche et le fusil. — Deuxième expédition à Deep-Bottom. — Mort du colonel Chaplain. — Les épreuves d'un régiment. — La marque de la Mort. — Les pressentiments. — Retour dans les tranchées. — La lutte pour le chemin de fer de Weldon. — Succès du général Warren. — Affaire malheureuse du général Hancock à la station de Reims. — Le fort d'Enfer. — Origine du nom. — Coup de main nocturne. — Carabines, canons et mortiers. -— Les déserteurs du Sud. — Victoires de Sheridan, de Sherman, de Tartagut.
L'affaire malheureuse du 30 juillet clôt la série des attaques directes contre Petersburg. Elles nous avaient coûté plus de vingt mille hommes. Il était temps de s arrêter dans cette voie. Aussi, à partir de ce jour, les opérations furent-elles exclusivement dirigées contre les communications restées ouvertes entre la ville et le sud. Ces communications étaient au nombre de trois :-le chemin de fer de Weldon, la grande route de Boydton et le chemin de fer de Lynchburg. Je les cite dans Tordre où elles se présentaient à notre gauche. Comme leur divergence les séparait d autant plus lune de l'autre , qu elles s'éloignaient davantage de la ville, l'effort constant de l'ennemi fut de nous tenir à la plus grande distance possible. Il en résulta qu'au lieu de couvrir simplement Pe^ tersburg par une ligne de défense semi-circulaire s'appuyant sur l'Appomattox à ses deux extrémités, il poussa, au contraire, ses retranchements en ligne concave jusqu'à
plus de sept milles de la ville, sur le Hatcher s Run, petite rivière qui se trouva appelée à jouer un rôle important dans les dernières opérations de la campagne.
Ainsi s'explique ce fait, bizarre en apparence, que plus nous nous rapprochions du but, plus nous nous éloignions de la place qu'il s'agissait de forcer. A chaque mouvement pour étendre nos lignes correspondait une nouvelle extension des lignes ennemies déjà en avance dans la même direction. Elles tendaient toujours à déborder notre gauche, pour couvrir plus efficacement la grande route de Boydton, et surtout pour nous repousser le plus loin possible du railroad de Lynchburg, la dernière ligne d'approvisionnements qui dût rester à l'armée de. Lee, au dehors de Richmond.
On comprendra facilement que plus les lignes s'allongeaient, plus diminuait le nombre proportionnel des troupes chargées de les défendre. Telle portion, derrière laquelle un corps d'armée avait d'abord été massé, finit graduellement par être laissée sous la protection d'une division, et l'espace occupé à l'origine par une division dut être rempli par une brigade. Pour obvier à cet inconvénient, et prévenir toute surprise, il fallut renforcer matériellement les ouvrages. De part et d'autre, on fit des travaux énormes. On ne cessait de se battre, que pour se fortifier, et l'on ne déposait le fusil , que pour prendre la pioche. Si bien que les deux armées finirent par s'opposer l'une à l'autre un front tout à fait formidable de redoutes fermées, de redans, de demi-lunes, de batteries. Ces ouvrages, peu distants l'un de l'autre, étaient tous reliés par un rideau continu de retranchements, protégés par des chevaux de frise ou des abattis de branches taillées en pointes et consolidées par des entrelacements de fil de fer. Ils s'appuyaient l'un l'autre et croisaient leurs feux sur tous les points.
Il devint évident, au bout d'un certain temps, que la question se trancherait nécessairement sur le Hatcher's Run, au delà de l'extrême droite des confédérés. Il leur
fallut donc avoir constamment une force disponible pour s'y défendre en dehors de leurs lignes, de même qu'il nous en fallut une au moins égale pour les y attaquer. A cet égard, la partie était toute à notre avantage ; car, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs, Grant pouvait toujours réparer ses pertes ; Lee ne le pouvait plus. Celui-ci n avait plus un homme à tirer du Sud épuisé ; celui-là avait encore de vastes ressources en réserve dans le Nord, témoin la nouvelle levée de cinq cent mille hommes que le président avait décrétée le 18 juillet, en vertu des pouvoirs à lui conférés par le Congrès.
On comprend maintenant quel fut, en résumé, l'objet de la campagne pendant les cinq derniers mois de 1864. Après l'avoir indiqué dans son ensemble, je reprends le récit des opérations successives au moyen desquelles il fut accompli.
On a vu, par la dernière expédition à Deep-Bottom, que Grant pouvait à volonté forcer son adversaire à dégarnir ses lignes devant Petersburg. Il lui suffisait de jeter un corps d'armée sur la rive gauche du James, pour qu'aussitôt Lee dût démembrer ses forces , et en envoyer une partie de ce côté. Il faut se rappeler que Deep-Bottom n'était qu'à dix milles de Richmond ; que si les premières défenses étaient forcées, le pont de bateaux par lequel les confédérés communiquaient avec la rive gauche, àDrury's Bluff, se trouvait perdu, et qu'en pareil cas, nous pouvions arriver sur leur capitale, sans qu'il leur restât aucun moyen de s'y opposer. Ils devaient donc, quoi qu'ils en eussent, courir à Chapin's Bluff pour faire face à la menace d'une avance dans cette direction. Grant poussait alors son extrême gauche sur les positions nouvelles à occuper, et de ces deux attaques simultanées, à vingt milles de distances, l'une ou l'autre devait réussir. C'est ce qui arriva pour le railroad de Weldon.
Cette fois, cependant, l'expédition au nord du James prit des proportions beaucoup plus importantes que la pre-
mière. Le général Grant prévoyait le cas où Lee n'enverrait contre elle que des forces insuffisantes, afin d'en garder davantage à la défense du chemin de fer. La démonstration se changerait alors en attaque à fond contre Richmond. En conséquence, le 10® corps fut adjoint au 2®, ainsi qu'une division de cavalerie, le tout sous les ordres du général Hancock.
Le 12 août, à deux heures après midi, nous partîmes sous un soleil torride et par une chaleur écrasante, pour nous rendre àCity-Pointoù nous arrivâmes dans la soirée. Notre destination ultérieure avait été tenue secrète. Pour donner le change à lennemi, le lendemain on nous fit embarquer sur des transports à vapeur qui descendirent d'abord le fleuve et s'arrêtèrent à quelque distance, comme pour attendre des troupes retardataires. On supposa généralement que nous allions. au loin. Nous y fûmes trompés nous-mêmes. Mais à 9 heures du soir, quand la nuit fut venue, tous les steamers virèrent de bord et remontèrent le fleuve. Quand nous passâmes devant City-Point, chacun comprit que nous retournions à Deep-Bottom.
Au point du jour, ma brigade débarqua la première près du pont de bateaux sur lequel défilait en ce paoment notre artillerie venue par Bermuda-Hundred, ainsi que les wagons et les voitures d'ambulance. Nous marchâmes immédiatement en avant sur les bois où, quinze jours auparavant. Miles avait enlevé une batterie à l'ennemi. Quatre de mes régiments nettoyèrent les taillis, refoulant devant eux les tirailleurs ennemis, tandis qu'avec les six autres, je m'établissais dans des retranchements construits le mois précédent par la P® division. Celle-ci, qui venait d'éprouver quelques difficultés à débarquer, nous rejoignit un peu plus tard, et prit position sur notre droite. Elle devait aborder l'ennemi dans la position fortifiée qui nous avait déjà arrêtés une fois derrière le Bailey's Creek.
Par suite des retards dans le débarquement, l'attaque ne put avoir lieu que vers cinq heures de l'après-midi, ce qui lui enleva tous les avantages d'une surprise. En ce moment
même éclata un violent orage, de sorte que le tonnerre, se mêlant au feu de l'artillerie et à celui de Tinfanterie, il se fit un assez beau tapage ; malheureusement plus de tapage que dé besogne, Barlow n'ayant lancé à l'assaut qu'une brigade qui comptait dans ses rangs beaucoup de nouvelles recrues. La nuit se fit sans que nous eussions obtenu d'autre avantage que celui d'attirer sur ce point le gros des forces ennemies, ce qui permit au général Birney, commandant maintenant le 10® corps, d'enlever quatre canons sur une autre partie de la ligne.
La journée du 15 se passa à essayer en vain de tourner la gauche des confédérés. Le 10® corps appuyé par la cavalerie était chargé du mouvement. Comme renfort, la 2® brigade de notre division avait été mise à la disposition du général Birney. Enfin, pour faciliter le succès par une diversion, Mott fut chargé d'une fausse attaque sur la droite de l'ennemi. Notre ligne avait été considérablement avancée depuis la veille. Elle s'étendait maintenant au pied d'une hauteur découverte dont les rebelles occupaient le sommet. Sur mon front étaient des champs de maïs dont les tiges étaient encore debout. Je fis avancer quelques régiments qui refoulèrent les tirailleurs ennemis, et attirèrent sur ce point un feu très vif d'artillerie et de mousqueterie, sans toutefois nous causer de grandes pertes. La démonstration fut renouvelée dans l'après-midi; mais les heures s'écoulèrent sans que rien se fît entendre sur la droite, et cette seconde journée n'amena pas plus de résultats que la première.
Alors, il fut décidé que Birney, n'ayant pu tourner la gauche de l'ennemi, l'attaquerait de front le lendemain. Pendant la nuit, nos troupes furent disposées pour être prêtes à agir suivant les circonstances. Au matin, les rifle-pits furent emportées d'emblée, et la division Terry pénétra dans les retranchements où elle captura quelques centaines de prisonniers et trois drapeaux. Mais les renforts nécessaires étaient arrivés depuis longtemps à l'ennemi. 11 prit à son tour l'offensive et recouvra le terraia
perdu. Notre 2® brigade prit une part très active à l'engagement dans lequel fut tué le colonel Craig qui la commandait. C'est toujours une mission ingrate que d'avoir à renforcer un corps d'armée en action. Le général qui commande sur le terrain saisit volontiers l'occasion de ménager ses propres troupes, aux dépens des troupes auxiliaires, et, en définitive, celles-ci finissent généralement par avoir une plus large part dans les coups que dans l'honneur du combat.
Le général Gregg, à la tête de la cavalerie, eui le même sort que le général Birney. Appuyé par la brigade de Miles, il refoula l'ennemi sur la route de Charles-City, et et fut ensuite repoussé à son tour, perdant tout le terrain qu'il avait gagné d'abord.
De mon côté, tout se passa en feux de tirailleurs et en démonstrations, dans l'une desquelles le 20^ de l'Indiana s'empara de deux énormes mortiers que l'ennemi s'était vu contraint d'abandonner sur notre gauche. Ces mortiers avaient été placés là pour lancer leurs projectiles de quinze pouces sur nos canonnières. Tout auprès étaient des magasins creusés dans le sol et garnis de munitions. Bans l'impossibilité de les transporter, nous prîmes le parti de les faire sauter, ce qui s'opéra sans accident. Le général Chambliss, commandant une brigade ennemie, avait été tué dans la matinée. Il fut enterré dans nos lignes ; je n'ai jamais su comment son corps y était arrivé.
Le 17, au matin, le colonel Chaplain, commandant le l^"" régiment d'artillerie du Maine, fut mortellement blessé sur ma ligne de piquets. Ce régiment était un de ceux qui furent envoyés de Washington pour renforcer l'armée pendant les commencements de la campagne, et qui se distinguèrent si brillamment à leur premier engagement auprès de Spottsylvania. Il était alors fort de 1,600 hommes. Il en perdit plus du quart dans cette affaire. Le baptême du feu lui coûtait cher. Arrivé devant Petersburg, il lui restait encore plus de mille hommes présents dans les rangs, lorsque, le 16 juin, il reçut l'ordre de charger
les retranchements ennemis, là où fut élevé depuis le fort Stedman. L'assaut n'avait aucune chance possible de succès. Il fallait traverser à découvert une distance triple de celle assignée' généralement aux charges de ce genre. Néanmoins, ces braves gens avancèrent en bon ordre, le fusil sur l'épaule, serrant leurs rangs criblés par la mitraille et la fusillade. Ils allèrent aussi loin qu'il leur fut possible d'aller, fondant à vue d'œil dans des ruisseaux de sang et jonchant la terre de morts et de blessés. Force leur fut bientôt de lâcher pied. Ils étaient partis plus de mille; ils revinrent moins de quatre cents. L'affaire avait duré de douze à quinze minutes. L'ennemi n'avait pas perdu un homme, et ils laissaient derrière eux plus de six cents des leurs, parmi lesquels trente officiers.
Ces déplorables bévues n'ont eu lieu que trop souvent durant la guerre. Il se peut qu'un chef de corps, pour une raison ou pour une autre, accueille trop à la légère le rapport erroné d'un officier-amateur de son état-major. Ambitieux de succès, il envoie l'ordre de charger, sans se rendre compte par lui-même de la condition des choses. Le général de division n'a pas toujours le courage moral de risquer des objections à un ordre pareil. Le chef de brigade, voyant clairement qu'il y va de la destruction inutile d'un de ses régiments, ou plus, pourra prendre sur lui de faire quelques observations à son supérieur immédiat qui lui répondra probablement : — Eh! je sais cela, tout aussi bien que vous; mais qu'y puis-je faire? L'ordre est péremptoire; il faut obéir. — On obéit donc, et voilà un régiment massacré.
Le colonel Chaplain échappa à la tuerie; mais elle lui porta un coup moral dont il ne se releva pas. Ses hommes appartenaient au même district que lui. Il les avait organisés; il les avait amenés des forêts du Maine; c'était sa grande famille. Quand il les eut vus sacrifiés sous ses yeux à une fantaisie aussi meurtrière qu'inutile, un triste découragement s'empara de lui. De sombres pressentiments l'assiégèrent. Les fantômes l'appelaient. Il répondit
à leur appel le 17 août, lorsque la balle d'un tirailleur ennemi le frappa sur la ligne de mes piquets. •
Je regrettai sa mort sans en être surpris, je m y attendais. Pour moi, depuis le premier jour où je lavais vu, en prenant le commandement de la brigade, c'était un homme marqué. J'appelle ainsi ceux sur lesquels la mort a mis sa marque à l'avance. Si l'on me demande en quoi consiste cette marque, il me serait fort difficile de répondre. On ne saurait guère définir ce qui est à peu près indéfinissable , une chose qui se sent plutôt qu'elle ne se voit. Ce sceau fatal s'empreint plus sur la physionomie que sur les traits. Son empreinte est fugitive, et reparaît pourtant sans cesse, tantôt dans le regard, au fond duquel on devine les tressaillements de l'âme qui va bientôt partir ; tantôt dans le sourire, où passent les ombres incertaines d'un nuage qui n'appartient pas à la terre ; tantôt dans certaines poses affaissées, dans certains gestes allanguis où se trahit le symptôme du travail qui touche à sa fin. Parfois, au contraire, le doigt delamortsedevinesous une énergie fébrile, des sourcils contractés sans cause, des regards inquiets sans raison, des rires forcés, des mouvements saccadés. Il y a là une corde trop tendue, la corde vitale qui doit bientôt se rompre. On dirait que la nature dépense à la hâte des forces qui vont devenir inutiles.
Je suis bien loin de prétendre que tous ceux qui vont mourir soient marqués. L'immense majorité marche au contraire à la mort sans la moindre indication raisonnable du sort qui les attend. Je constate seulement un fait que l'expérience m'a démontré; à savoir : qu'un petit nombre d'hommes portent la marque infaillible de la mort prochaine à laquelle ils sont voués. J'ajouterai encore qu'ils n'en ont pas conscience eux-mêmes, et que le nombre de ceux qui peuvent lire ces signes mystérieux est excessivement limité. Parfois, dans les nuits de bivouac, j'ai essayé de rendre la marque saisissable aux officiers qui se trouvaient près de moi. Je ne me souviens pas qu'aucun ait paru convaincu de l'exactitude de ma théorie.
Un jour de pluie, j'en causais sous ma tente avec le capitaine Wilson, assistant adjudant général de ma bri* gade. Nous étions alors en marche sur Fredericksburg. Entre le lieutenant colonel Gilluly, commandant le 5® du Michigan. Il venait pour quelque détail de service qui fut réglé en cinq minutes. Quand il fut sorti : — Tenez, dis-je à mon incrédule capitaine, voici loccàsion de faire une expérience, le colonel Gilluly est marqué.
Le capitaine n'en croyait évidemment rien. Mais à la première bataille, le colonel Gilluly tomba frappé à mort devant Fredericksburg, en conduisant bravement son régiment à la charge.
De tous ceux en qui j'ai reconnu la marque, — et ils sont nombreux, — un seul peut avoir échappé à la mort. C'est le colonel d'un régiment de. Pennsylvanie. Il reçut une balle à travers le corps, qui le garda pendant des semaines sur le seuil de l'éternité. Il n'était pas encore guéri, lorsque j'eus pour la dernière fois de ses nouvelles.
La marque est complètement distincte des pressentiments. Ceux-ci ne parlent qu'à la victime désignée. C'est une révélation inexpliquée, mais admise. Tant d'exemples incontestables en sont déjà connus, qu'il serait oiseux d'en ajouter ici de nouveaux. Dans mon opinion, les véritables pressentiments annoncent la mort aussi infailliblement que le coucher du soleil aiinonce la nuit. Dieu merci, il est peu d'organisations qui y soient sujettes. La règle générale est de n'y être point accessible.
Un sergent avait fini ses trois ans de service devant Petersburg. Ne désirant pas se réengager immédiatement, il prit sa décharge, et, libéré désormais, il dit adieu à ses camarades, le dernier soir qu'il dut passer au camp. Dans la nuit, arrive l'ordre de se préparer à une attaque. Au point du jour, le régiment se met en ligne.
•■— Parbleu, s'écrie gaîment le sergent ; il ne ^era pas dit que le régiment ait chargé sous mes yeux, sans que je sois de la partie.
Il saisit un fusil et va reprendre sa place dans les rangs.
Il y fut tué. C'était la chose au monde qu'il avait le moins prévue.
Je retourne à ma brigade que j'ai laissée tiraillant avec l'ennemi sur le Bailey's Creck.
Le feu cessa bientôt de part et d'autre, par suite d'une trêve de quelques heures pour enterrer les morts et emporter les blessés. Pendant ce temps, une pluie d'orage mouillait impartialement fédéraux et confédérés. Le tonnerre avait fait place à l'artillerie, et le vent mugissait dans les grands pins sonores, au dessus de nos régiments mal abrités à leurs pieds. La nuit vint sans que la poudre eût mêlé sa note à ce concert aérien.
Le lendemain 18, la pluie continua à tomber pendant la plus grande partie du jour. Vers cinq heures de l'aprèsmidi, l'artillerie donna le signal d'un nouvel engagement. Cette fois, c'était l'ennemi qui prenait l'offensive contre le 10® corps. En quelques instants, de grands hurrahs nous annoncèrent une charge en nombre de ce côté. Le feu devint aussitôt très violent, et de proche en proche s'étendit jusqu'à ma ligne. Les rebelles répétaient exactement, contre nous, ce que nous avions fait contre eux : une attaque sur la droite, et des démonstrations sur la gauche. La tentative ne leur' réussit d'aucun côté. Repoussés partout avec perte, ils rentrèrent dans leurs retranchement, plus vite qu'ils n'en étaient sortis.
Deux heures après, le général Mott reçut l'ordre de ramener immédiatement sa division à Petersburg. C'était une nuit de marche substituée à la nuit de sommeil sur laquelle nous avions compté. Nous comprîmes que quelque chose de nouveau devait se passer du côté du chemin de fer de Weldon, et nous prîmes d'un pas rapide la route de Bermuda- Hundred. Le général Hancock garda deux jours encore le reste de ses forces au nord du James, afin d'obliger l'ennemi à n'en pas bouger. Son expédition contre Richmond ayant avorté, il était du moins à espé-
rer que celle du général Warren réussirait à l'autre extrémité de nos lignes.
Ce fut, en effet, ce qui arriva. Notre division, étant la plus forte du 2® corps, avait été rappelée de Deep-Bottom pour relever le 9® corps dans les tranchées et lui permettre de rejoindre le 5® pour la lutte acharnée dans laquelle il était engagé. Dès la veille, le général Warren était parvenu sans grande difficulté jusqu'au chemin de fer qu'il s'agissait d'enlever à l'ennemi. Mais à peine avait-il tenté de se rapprocher de Petersburg. qu'il avait rencontré des forces considérables rangées en bataille pour lui disputer le terrain. Le combat s'était engagé aussitôt. Une attaque de flanc avait mis le désordre dans sa division de gauche ; mais le mal avait été promptement réparé, et, en définitive, il était resté maître de la position où, diTrant la nuit, il commença à se couvrir de retranchements.
Cependant, le chemin de fer était d'une telle importance pour l'ennemi, qu'il fallait s'attendre à des efforts désespérés de sa part, pour en recouvrer la possession. Le général Lee envoya de ce côté tous les renforts qu'il put tirer de ses lignes, et, le lendemain 19, une attaque violente déborda la droite de Warren, culbuta la division Crawford, et menaça directement d'envelopper tout le 5® corps. Mais, en se repliant, les troupes continuèrent une résistance obstinée, et, bien que plus de deux mille des leurs fussent tombés aux mains de l'ennemi, elles parvinrent à- se maintenir en possession du railroad, jusqu'à l'arrivée de deux divisions du 9® corps. Soulagé alors de la terrible pression à laquelle il avait peine à résister, Warren reprit aussitôt l'offensive. Les confédérés, en butte à leur tour à une double attaque, lâchèrent pied, et regagnèrent en déroute leurs retranchements.
- Le général Warren ne se méprit pas à l'inaction de l'ennemi pendant la journée du 20. 11 en profita pour fortifier sa position et se préparer à une nouvelle attaque qui, en effet, ne se fit pas attendre. Elle eut lieu le 21. Les confédérés avaient d'abord frappé le gauche du 5® corps,
puis sa droite. ïl leur restait à l'aborder de front, ce qu'ils firent. Appuyés par une forte artillerie, ils chargèrent résolument, mais sans aucun succès. Un mouvement combiné sur notre gauche leur réussit encore moins. De ce côté, Warren avait disposé ses troupes en échelons. La colonne ennemie fut taillée en pièces, et les débris ne s'échappèrent qu'en laissant cinq cents prisonniers entre nos mains. Ce succès décisif, nous assura, à partir de ce jour, la possession incontestée du chemin de fer de Weldon. Nous l'avions bien payée, par une perte de quatre mille hommes.
Le matin même de cette victoire du général Warren, le général Hancock était arrivé de Deep Bottom avec ses deux divisions. Il fut aussitôt envoyé prendre position en arrière du 5® corps, et comme l'ennemi se tenait décidément pour battu,il reçut mission de détruire la voie ferrée jusqu'à la petite rivière de Rowanty, à dix ou douze mille en arrière.
La P® division était maintenant commandée par le général Miles. Le général Barlow, qui avait été deux fois blessé grièvement, et dont la santé était sérieusement atteinte par les fatigues de la dernière campagne, avait pris un congé de six ou huit mois pour aller la rétablir en Europe. La 2® division restait sous le commandement du général Gibbon.
Les troupes de ces deux divisions poursuivirent sans obstacle leur œuvre de destruction jusqu'à la station de Reims, — par corruption Reams, — à cinq ou six milles du 5® corps. Là se trouvaient des retranchements élevés précédemment et où Miles s'établit le 24, tandis que Gibbon continuait à démolir les rails dans la direction de Rowanty-Creeck. La cavalerie ayant alors signalé l'approche d'une force considérable de rebelles, Hancock rappela sa 2® division, et attendit l'attaque avec ses forces réunies derrière les retranchements. Deux fois l'ennemi chargea la division de Miles qui tenait la droite, et deux fois il fut répoussé avec une perte considérable.
Ce double échec ébranla les assaillants, mais ne" fit qu'irriter leur chef, le général A. P. Hill, qui tenait à avoir raison d'une force bien inférieure à la sienne et isolée du reste de l'armée. Il ouvrit la troisième attaque par un feu redoublé de toutes ses pièces, et lança la division de Heth formée en colonne d'assaut. Cette fois la ligne fut forcée, et l'ennemi, pénétrant à l'intérieur, y mit bientôt tout en confusion. Restait la division Gibbon qui pouvait encore réparer le mal ou tout au moins arrêter la déroute. Mais la division Gibbon comptait dans ses rangs une grande quantité de conscrits et de remplaçants récemment arrivés à l'armée. La plupart d'entre eux n'étaient que de misérables poltrons forcés à servir malgré eux, ou entraînés par l'appât d'une grosse prime. Lorsque Hancock donna l'ordre de charger l'ennemi, et de reprendre douze pièces de canon dont il s'était déjà saisi, il fut impossible de les faire bouger. Ils se couchaient à l'abri des revêtements, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ne songeant qu'à se mettre à l'abri des balles, et ils finirent par se laisser prendre en tas, sans opposer la moindre résistance. Le reste de la division, démoralisé par une si misérable défection, fit assez piètre figure en cette circonstance. S'ils se battirent, ce fut si peu ou si mal que ce n'est pas la peine d'en parler.
Comme contraste, la cavalerie qui accompagnait l'expédition combattit, démontée, avec une grande bravoure, et retarda par ses efforts les progrès de l'ennemi. En même temps. Miles, conservant un sang-froid intrépide, se multipliait lui-même pour rallier ses régiments. 11 parvint ainsi à en ramener deux ou trois avec lesquels il reprit trois canons, et forma le noyau d'une nouvelle ligne sur laquelle les autres se rallièrent.
A la nuit, Hancock se retira avec une perte de 2,400 hommes. Hill retraita de son côté à la même heure. Ses pertes, dans les deux premières attaques, avaient été fort lourdes; mais il emportait comme trophées neuf pièces de canon et 1,700 prisonniers. — Cette malheureuse
affaire de Ream's Station entacha profondément Thonneur de la 2® division, sans rehausser celui de la P®. Elle valut à Miles, qui s'y était fort distingué, le brevet de major-»général.
Pendant ces différents combats, nous étions restés dans les tranchées, sauf la brigade de Mac AUister,- envoyée en aide à Hancock, et qui, par suite d une méprise dans les ordres reçus en route, n'avait pu arriver à temps. Mon front s'étendait depuis la tranchée du chemin de fer de Norfolk jusqu'à la route de Jérusalem. Il comprenait à droite une redoute fermée désignée sous le nom de Fort-Rice, au centre plusieurs batteries à canons et à mortiers, et à gauche un ouvrage déjà considérable et qui devait le devenir bien plus encore. D'après l'usage adopté de donner à chaque ouvrage distinct le nom d'un officier supérieur mort sur le champ de bataille, celui-ci fut officiellement baptisé : « Fort Sedgwick. » Mais avant cela il avait déjà reçu un baptême populaire. Dans l'armée et dans le pays, il était connu comme le « Fort d'enfer » (Fort Hell) et rien ne put jamais lui ôter ce nom profane, ailleurs que dans les rapports officiels (1).
On a toujours supposé, — et cela fort naturellement, — qne cette désignation provenait de ce qu'étant le point le plus rapproché des lignes ennemies, il était aussi celui où il faisait le plus chaud. Mais j'en ai entendu raconter tout autrement l'origine. Alors que ce n'était encore qu'une batterie ébauchée, un officier, commandant la corvée des travailleurs, avait imaginé de lui donner son propre nom, et, de son autorité privée, avait accroché à un arbre un écriteau à cette intention. Un officier général vint à passer. Il vit avec surprise ce nom inconnu, et comme s'il avait mal lu : — Fort... Quoi? s'écria-t-il. On
(1) Le mot hell en anglais est beaucoup plus énergique que le mot en/or en français. Il porte en soi une idée de jaron, ce qui fait que les dévots se scandalisent de Tentendre, et que, pour exprimer la chose, les femmes ont recours à une périphrase. De là sa popularité parmi les soldats.
lui explique la chose. Et lui, par manière de commentaire, leva les épaules, et dit : — Fort Hell ; en reprenant sa route. Le mot bien accentué fut saisi au vol par quelques soldats qui se gardèrent bien de le laisser tomber. Il eut un succès d'enthousiasme. Du 5® corps, il se répandit dans l'armée ; de l'armée dans le peuple, par l'entremise des correspondances de journaux. Fort Hell c'était, et Fort Hell ce fut jusqu'à la fin.
Quelle que fût, du reste, lorigine de son nom, il le justifiait pleinement. Il était à cheval sur la route de Jérusalem, où la ligne fortifiée des piquets ennemis se projetait en avant jusqu'à une maison ruinée dont les deux cheminées restaient seules debout. Le monticule sur lequel gisaient ces ruines était à moins de cent mètres du fort, . ce qui nous forçait à garder nos fossés à tirailleurs au pied des épaulements, parmi les abattis. Ceux de l'ennemi passaient devant les cheminées, si près de nous qu'en cas d'attaque, nos canonniers auraient eu beaucoup de peine. à servir leurs pièces. Il est vrai que, pour le présent, les traditions du 5® corps s'étaient maintenues parmi nous, et que, de part et d'autre, pas un coup de fusil n'était tiré. La bonne intelligence entre les piquets allait même, souvent le soir, jusqu'à des échanges dans lesquels le tabac des confédérés et le café des fédéraux jouaient le plus grand rôle. Pour nos hommes le café était une ration quotidienne et abondante; pour les soldats du Sud qui n'en avaient plus depuis le commencement de la guerre, c'était une friandise de luxe. On se rencontrait sans armes dans un petit ravin, près d'une source où Ton puisait en commun ; on y troquait les journaux de New- York contre ceux de Richmond, et plus d'une fois on y prit le café séance tenante. Il fallut les ordres les plus sévères pour supprimer ces politesses et faire cesser ces petits régals clandestins.
Mais, en somme, les coups de fusil pouvaient reprendre d'un moment à l'autre, et je songeais parfois qu'il serait bon pour nous de commencer les premiers. La trop grande
2"8 QUATRE ANS DE CAMPAGxN'ES
proximité des piquets ennemis aux cheminées, présenlait des inconvénients sérieux et des dangers réels. A force d'en examiner la position , j'arrivai à la conviction que je pourrais les enlever par un coup de main , si le général Hancock voulait me laisser faire. J'en parlai au général Mott, qui approuva immédiatement l'idée. Je le conduisis sur le terrain, pour lui expliquer mon plan, et il se chargea d'en faire la proposition, qui fut agréée. Le 8 septembre, le général Hancock vint lui-même parcourir ma ligne et examiner le point d'attaque. Les dispositions que je lui soumis furent approuvées ; l'exécution en fut fixée à la nuit du 9 au 10.
Je choisis, pour cette surprise nocturne, trois de mes régiments. Sur la gauche du fort, le 20® de l'Indiana, colonel Meikel, devait se masser sans bruit derrière un pli de terrain , pour s'élancer de là à la baïonnette sur toute la saillie de la ligne ennemie couvrant la maison en ruines. A sa gauche , le 2® bataillon des sharpshooters devait balayer la tranchée jusqu'à un point marqué, renverser le revêtement dans le sens opposé, et relier ce point par de nouveaux fossés à l'extrémité d'un bois occupé déjà par nos tirailleurs. A droite de la route, le 99® de Pennsylvanie, colonel Biles, devait faire exactement la même chose, en sens inverse. En enlevant ainsi à l'ennemi toute la courbe saillante de ses piquets, nous les rejetions à une distance normale , et nous établissions les nôtres parallèlement à notre ligne principale. Les deux colonels chargés de l'entreprise furent seuls mis dans le secret, lorsque, pendant la journée, je leur détaillai verbalement mes intentions. A 10 heures du soir seulement, je les leur envoyai confidentiellement par écrit, avec ordre de se porter sur les points qui leur étaient assignés. Le reste de la brigade prit les armes dans un profond silence, sans savoir ce dont il s'agissait.
Un peu avant minuit, je laissai le général Mott à mon quartier général, et je me rendis sur la ligne avec mes officiers d'état-major. J'y trouvai tout le monde debout
derrière les parapets, les feux éteints. On attendait. L'heure fixée était une heure du matin, sans autre signal.
La lune était couchée depuis une heure; Tobscurité était profonde; le silence régnait sur toute la ligne, et les feux des piquets ennemis s'éteignaient graduellement. Bientôt une masse noire en mouvement se dessina vaguement en avant du fort. Tout à coup, un coup de feu, suivi de vingt autres, illumine les fossés à tirailleurs. Un sourd piétinement d'hommes lancés au pas de course, — une grande clameur formée de mille cris, — des voix menaçantes , furieuses , épouvantées, mêlées au pétillement de la mousqueterie , — des bruits confus de luttes corps à corps, — le tonnerre de Tartillerie brochant sur le reste, — tout cela remplit lair à la fois.
Ce fut l'affaire d'un quart d'heure. L'ennemi surpris, débordé par le torrent humain qui se ruait sur lui , lâcha pied, et nous abandonna non seulement la section attaquée, mais encore une partie de sa ligne à droite et à gauche. Les talus furent lestement retournés par les compagnies armées de pioches et de bêches , et nous restâmes solidement établis danis les rifle-pits que l'ennemi ne put jamais nous reprendre.
Le colonel Meikel fut au nombre des morts. C'était un jeune officier d'un grand mérite et d'une bravoure aventureuse. Sa perte fut vivement ressentie dans la brigade et parmi tous ceux qui s'étaient trouvés en rapport avec lui.
A partir ^e cette nuit, il ne fut plus question de trêve, ni de politesses entre les deux lignes. Ce fut, au contraire, une fusillade à outrance qui nous gêna beaucoup les nuits suivantes, pour achever la continuité de notre nouvelle ligne. Le travail ne put être complété qu'en roulant de gros gabions pour couvrir ceux des artilleurs qui n'étaient pas protégés par des boyaux assez profonds. Evidemment, l'ennemi avait à cœur ce qu'il appelait « un tour yankee joué par un Français. » Il ne fut plus possible de circuler sans danger à l'intérieur des retranchements. J'y perdis
jusqu'à vingt-deux hommes dans une journée. Toutes les embrasures durent être masquées par des volets épais que Ton n'ouvrit qu'au moment du tir. Nulle part on ne pouvait montrer ne fût-ce qu un képi sur le parapet, sans s'attirer à l'instant une balle, car des deux côtés les tireurs étaient d'une adresse redoutable. J'ai vu un sergent tué près de moi, pour avoir regardé entre deux gabions. La balle l'avait frappé au dessus de l'œil.
Ce fut surtout alors que le fort Hell justifia pleinement son nom. Lorsque lartillerie entrait en jeu, bien que j'eusse vingt-quatre canons et huit mortiers distribués sur mon front par batteries, c'était sur le fort Hell que se concentraient de préférence les feux de l'ennemi. Les régiments qui loccupaient le protégeaient suffisamment contre les obus, au moyen de larges tranchées couvertes d'une toiture de troncs d'arbres dont la pente supportait une épaisseur de deux ou trois pieds de terre battue. Mais il n'était point de protection suffisante contre les bombes lancées par des mortiers. Ces projectiles d'un poids énorme, tombant perpendiculairement d'une grande hauteur, défonçaient tout ; en éclatant parmi les soldats assemblés, elles pouvaient faire de grands ravages, ce qui arriva deux ou trois fois. D'où il résulta qu'à la première bombe signalée de jour ou de nuit, les hommes sortaient de leurs casemates, et, le nez en l'air, guettaient l'ascension du projectile. Ils s'habituèrent promptement à calculer exactement le point où il allait tomber, et, en quelques bonds, ils se garaient de ses atteintes. On rentrait sous leg abris quand cessaitle feu des mortiers.
Dans le tir des canons, nos artilleurs avaient une supériorité marquée sur ceux de l'ennemi. Les batteries de campagne avaient été réduites de six pièces à quatre. J'en avais plusieurs dans ma ligne, et je fus souvent témoin de la précision remarquable de leur tir. J'ai vu « de mes propres yeux vu » un lieutenant de la 3® batterie indépendante deNev;r-York, nommé FitzGerald, abattre trois fois, sur six coups, un drapeau rebelle à la distance de six
cent quarante mètres, avec une pièce de douze non rayée, chargée à boulet plein.
Mon quartier général ressemblait à un petit camp retranché. Il était situé en arrière d'un chemin couvert, dans un bouquet de sapins qui dominait la ligne de la brigade. L'ennemi se donnait souvent le plaisir d'y envoyer des obus, et les balles y claquaient contre les arbres du matin au soir et surtout du soir au matin. Il avait donc fallu protéger nos tentes, celles des pionniers et les hangars des chevaux, par de hauts parapets qui réduisirent à un chiffre insignifiant le nombre des accidents.
L'échange des coups de fusil et des coups de canon continua sans interruption pendant le mois de septembre. A deux ou troi^ reprises, les piquets tentèrent d'y mettre fin, et de reprendre les allures pacifiques et les communications inoffensives interrompues par le coup de main nocturne contre les cheminées. Mais les officiers confédérés ne permirent plus qu'une demi-heure de trêve, par jour, au moment où, de part et d'autre, on relevait les piquets au coucher du soleil. Leur principal objet en maintenant cette fusillade continuelle était d'arrêter, autant que possible,' la désertion qui éclaircissait leurs rangs d'une façon de plus en plus inquiétante. Il n'était pas de nuit où quelques-uns de leurs hommes n'arrivassent dans ma ligne, soit isolément, soit par groupes. La plupart étaient des Floridiens appartenant aux troupes du général Finnigam ; si bien qu'un soir, quelques-uns de mes postes avancés firent la plaisanterie d'envoyer mes compliments au général floridien, avec prière de venir prendre lui-même le commandement de sa brigade dont la majeure partie se trouvait parmi nous.
Ces désertions, qui se reproduisaient plus ou moins sur les différents points où la proximité des deux lignes et la nature du terrain en fournissaient plus aisément les moyens, provenaient moins peut-être de la lassitude physique d'un service harassant autour de Petersburg, que
du découragement moral résultant de nos grands^succès sur tous les autres points.
Le 7 août, le général Sheridan avait remplacé le général Hunter dans le commandement du département militaire comprenant toutes les forces réunies dans le voisinage de Washington. En dehors des garnisons, il avait sous ses ordres le 6® et le 19® corps auxquels il fallait ajouter les troupes de la Virginie occidentale et deux divisions de cavalerie fournies par Tarmée du Potomac. Ces forces réunies constituaient une armée de trente mille hommes d'infanterie et de dix mille de cavalerie.
Sheridan dut d'abord obéir à ses instructions qui lui prescrivaient de garder la défensive, pour couvrir leMaryland et la Pennsylvanie que Early continuait à menacer. Mais bientôt, la nécessité de rejeter l'ennemi loin du chemin de fer de Baltimore et de l'Ohio devint si manifeste, que le général Grant se décida à se rendre près de son lieutenant, pour juger par lui-même des chances de succès qu'offrait un mouvement offensif. « Je visitai le général Sheridan à Charlestown — (près de Harper's Ferry), — dit-il dans son rapport, — et il me montra si clairement la position des deux armées, et ce qu'il pouvait faire du moment qu'il y serait autorisé; il m'exprima une telle confiance dans le succès, que je vis bien qu'il n'y avait rien à lui dire, pour toute instruction, qu'un seul mot : — Allez! » Et il alla si bien que , depuis lors , le lieutenant général n'eut jamais besoin de lui rendre visite avant de lui donner aucun ordre.
Le 19 septembre, Sheridan attaqua l'ennemi près de Winchester, et, après une lutte acharnée, emporta la position, et resta maître du terrain avec deux mille cinq cents prisonniers, cinq canons et neuf drapeaux. Le général Russell, commandant une division du 6® corps, fut tué dans ce combat où périrent, du côté de l'ennemi, les généraux Rodes et Godwin.
Early, battu à Winchester, se retira à trente milles dans la vallée, et s établit à Fisher s Hill où Sheridan ne
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tarda pas à le suivre. Le 22, la position, quoique très forte, fut emportée d'assaut. Les confédérés, en pleine déroute, laissèrent entre les mains du vainqueur seize pièces d'artillerie et quantité de prisonniers. Sheridan les poursuivit avec une grande vigueur au delà de Harrisonburg, et Staunton jusque dans les passes des montagnes Bleues. Puis, il revint s'établir derrière le Cedar-Creek, après avoir complètement ravagé cette partie de la vallée et les terres adjacentes, pour priver l'ennemi des grands approvisionnements qu'il en avait tirés jusque-là, et le mettre hors d'état d'y subsister à l'avenir. La destruction s'étendit à plus de deux mille grange.s remplies de grain et de fourrages, et à plus de soixante et dix moulins pleins de blé et de farine. Quatre mille têtes de bétail furent ramenées par les troupes , et trois mille moutons leur furent servis en rations.
J'ajouterai maintenant, pour n'avoir pas à y revenir plus tard, que Early, ayant tenté de reprendre l'offensive le 9 octobre, sa cavalerie, culbutée et poursuivie par la nôtre, perdit dans cette tentative onze pièces de canons et trois cents cinquante prisonniers. Enfin, le 19 du même mois, l'ennemi ayant été renforcé d'une division d'infanterie et de six cents cavaliers réussit, par une marche de nuit et à la faveur d'un brouillard épais , à tourner la gauche de notre position sur le Oedar-Creek. La surprise fut complète. Au point du jour, notre gauche et notre centre, attaqués à l'improviste, ne purent que se replier en confusion, protégés toutefois par le 6® corps qui, se trouvant à la droite, avait pu se former en hâte, et opérait maintenant sa retraite en bon ordre.
Le général Sheridan était en ce moment absent à Winchester. Il en revenait à cheval, lorsque le bruit du canon parvint à ses oreilles, et lui fit hâter sa marche de toute la vitesse de sa monture. Vers dix heures, entre Newton et Middletown, il trouva son armée ralliée et reformant ses lignes dans une bonne position, grâce aux mesures énergiques et judicieuses du général Wright qui le rem-
plaçait temporairement. Sa présence suffit pour rendre à ses troupes l'ardeur et la confiance. Il parcourut les lignes, acclamé partout avec enthousiasme, et presque sans modifier les dispositions prises par son suppléant, il donna Tordre de reprendre le combat.
Honteux de leur déroute du matin, et brûlant de la réparer , les bataillons s'élancèrent en avant avec un élan irrésistible. Ils emportèrent tout devant eux, chassèrent l'ennemi de Middletown, et ne cessèrent de le poursuivre la baïonnette dans les reins, que lorsqu'ils lui eurent repris tout le terrain perdu dans la matinée. En outre des canons par lui capturés au début de la journée, Early en perdit vingt-trois autres dans l'après-midi, ce qui, en réalité, porta à quarante et une pièces ses pertes en artillerie. Notre cavalerie continua à harasser sa colonne en déroute jusqu'à Mount- Jackson, grossissant d'heure en heure le nombre déjà considérable des prisonniers, et capturant une grande partie des bagages.
Cette victoire éclatante mit fin aux diversions des confédérés dans la vallée de la Shenandoah. Les débris du corps d'Early furent rappelés à Petersburg, et le 6® corps put, de son côté, aller reprendre son poste à l'armée du Potomac. Deux divisions furent encore détachées de larmée de Sheridan, l'une pour renforcer le général Butler, l'autre pour occuper Savannah, lorsque Sherman y fut arrivé.
Le général Sherman avait poursuivi, de son côté, la série ininterrompue de ses succès. Par une suite d'habiles manœuvres et de combats brillants, il était arrivé jusqu'à Atlanta, où ses forces triomphantes étaient entrées le 2 septembre. C'était, on se le rappelle, le point objectif de de sa campagne. Là il était maître d'un réseau de chemins de fer d'une importance capitale pour l'ennemi. Les différentes branches en furent détruites par sa cavalerie. A cette époque, il donnait deux mois de repos à son armée, avant de la conduire à travers toute la Géorgie, jusque sur la côte de l'Atlantique.
D'autres succès encore que je ne pourrais entreprendre d'énumérer, sans m'écarter trop loin de l'armée du Potomac, signalèrent aussi le mois de septembre. L'un des plus importants fut la prise des trois forts qui défendaient l'entrée de la baie de Mobile, et la destruction des bâtiments de guerre ennemis qui s'y trouvaient, par la division navale de l'amiral Farragut, avec l'assistance des forces de terre commandées par le général Gordon Granger.. Cent quatre pièces d'artillerie et quinze cents prisonniers furent les trophées de cette expédition.
Chacune de ces victoires était saluée, devant Petersburg, par une salve nocturne de cent coups de canon chargés à obus. Ce réveil désagréable tintait aux oreilles des rebelles comme le glas de leurs espérances. Voilà pourquoi beaucoup d'entre eux renonçaient à se faire casser la tête, pour une cause désormais perdue.