‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 3)Chapitre 23 sur 54 · VENDANGES D OCTOBRE · texte numérisé non relu

VENDANGES D OCTOBRE

Succès du général Butler au nord du James. — Avance des lignes jusqu'à Pecble's house. — JEletour au fort Hell. — Aménités de Tesclavage. — Les malheurs d'une famille virginienne. — Mort du général Birney. — . Comment les recrues arrivaient à T armée. — Disette d'officiers. — Préoccupations politiques. — Trop parler nuit. — Expédition sur le Hatcher's BiUn. — Combat du 27 octobre. — Ligne rompue. -— Comment le mal fut réparé. — Les cavaliers à pied. — Retraite nocturne. — Les blessés, -r- — Le général Hancock quitte l'armée.

Les derniers jours du mois de septembre furent signalés par des mouvements divers dont la signification, ne pouvait être douteuse. Le 10® corps fut remplacé dans les tranchées par la P® et la 2® division du 2® corps qui se trouva ainsi chargé seul de la ligne depuis TAppomatox jusqu'à la route de Jérusalem. Le rideau de retranchements devint comme une seconde ligne de tirailleurs, les régiments occupant en force seulement les ouvrages fortifiés dont les feux croisés furent jugés suffisants pour arrêter toute tentative de l'ennemi. Mon front fut étendu à droite jusqu'à une nouvelle redoute à laquelle on donna le nom 'de fort Meikel. A gauche, une division du 9® corps et une du 5® remplissaient l'intervalle entre la route de Jérusalem etlechemindeferde Weldon. Quatre divisions restaient donc disponibles de ce côté.

Nous ne tardâmes pas à apprendre où le lO corps était allé. Le 28 au soir, un télégramme du général Grant informa l'armée que, dans la matinée, le général Ord

commandant le 18® corps avait emporté d'assaut le fort ^y Harrisjfon et toute la ligne de fortifications en avant de Chapin's Bluff. En même temps, le général Birney, à la tête du 10® corps, avait forcé les retranchements de la route de New-Market près du Bailey s Creek. Le général Butler avait réussi là où le général Hancock avait échoué deux fois. La position lui restait avec quinze pièces d'artillerie et plusieurs centaines de prisonniers. Ce pas en avant était des plus menaçants pour Richmond. Butler reçut l'ordre de s'y établir solidement, et aucun effort de l'ennemi ne put l'en déloger.

C'était le moment de reprendre la combinaison qui noua avait assuré la possession du chemin de fer de Weldon, et de pousser nos lignes dans la direction de Hatcher's Run. Pendant que les renforts envoyés par Lee au nord du James s'épuisaient en assauts coûteux et inutiles contre Butler, le général Meade lança en avant les quatre divisions disponibles à sa gauche. Le 30 septembre, elles rencontrèrent l'ennemi retranché à Peeble's House, près i y d'une église nommée Poplar-Church. Gr^ffin chargea et emporta une redoute avec les rifle-pits qui la couvraient ; Ayres enleva de même un ouvrage moins important sur une route voisine. Les deux divisions du 9® corps , maintenant commandé par le général Parke, furent moins heureuses. En continuant le mouvement plus loin sur la gauche, elles se heurtèrent à une force ennemie qui les ramena en désordre sur le 5® corps. La position conquise par celui-ci ne nous en resta pas moins. Pour en mieux assurer la possession, à tout événement, la division Mott fut appelée. Une partie de la division Gibbon nous releva dans les tranchées, et le chemin de fer militaire de City- Point, dont l'extension suivait parallèlement celle de nos lignes, nous transporta rapidement jusqu'au quartier général de Warren. Arrivé par le premier convoi, j'y trouvai le général Meade qui me fit conduire par un officier d'état- major à Peeble's House où les deux autres brigades eurent bientôt rejoint la mienne. Le temps était mauvais;

la pluie tombait à torrents ; la nuit fut des plus désagréable s.

Le lendemain, 2 octobre, trois divisions furent chargées d'enlever les ouvrages avancés dont la ligne se prolongeait au delà de Peeble s House. Le mouvement s'opéra en bon ordre, mais sans combat, l'ennemi ayant évacué les positions où nous comptions le trouver. Toute la ligne avança alors à travers des terrains difficiles et très boisés.

Le mouvement général pivotait sur la droite, et, comme la division tenait la gauche, ma brigade, formant, l'extrémité de l'aile tournante, avait d'autant plus de peine à se maintenir en ligne. Nous dûmes traverser les fourrés à la façon des sangliers ; mais à force de trouées à travers les branches rompues, nous arrivâmes sans retard devant une ferme où nous attendaient les tirailleurs ennemis. Délogés facilement, ils continuèrent à se replier en faisant le coup de feu, jusqu'à une seconde ligne de fortifications. Cette* ligne armée de canons, et bien établie sur une hauteur dont les abords étaient à découvert, s'étendait déjà beaucoup plus loin que nous ne l'avions supposé. De sorte qu'au lieu de pouvoir la tourner, il se trouva que nous étions plutôt exposés à être débordés nous-mêmes. Quatre de mes régiments furent promptement formés en potence pour parer à toute éventualité. Mais Tennemi n'était probablement pas en force pour tenter l'aventure. Son attention était d'ailleurs occupée par la brigade de Pierce qui tâtait sa ligne pour en reconnaître la solidité.

Le but de la reconnaissance étant pleinement atteint, l'opération ne fut pas poussée plus loin. Les jours suivants furent employés à étendre nos retranchements et à construire un certain nombre de redoutes, dont le travail était déjà assez avancé, lorsque, le 5, nous fûmes relevés par la division de couleur du général Ferrero. Nous reprîmes alors la route du fort Hell; mais cette fois quatre de mes régiments seulement y furent placés en première ligne. Les six autres campèrent en réserve dans les bois, en avant

de la Chever's House, où je trouvai avec plaisir un abri plus substantiel qu une tente de toile.

La maison était abandonnée par son propriétaire qui demeurait à Petersburg. Il en avait fait enlever tous les meubles, et n'y avait laissé qu'un vieux nègre à cheveux blancs avec sa dernière femme à peine moins âgée que lui.

Je dis sa dernière femme, car le bonhomme en avait eu beaucoup. Comme, dans sa jeunesse, il était fort et bien découplé, son maître l'avait employé longtemps à la production. Il avait alors sa case avec cinq ou six jeunes négresses. Quand Tune d'elles devenait enceinte, on la lui enlevait. Après les couches et les mois de nourrice, on la lui rendait avec son petit, pour que, tout en élevant celui-ci, elle pût en avoir d'autres, — ce qui, du reste, ne suspendait les travaux divers, ni pour le mâle ni pour les femelles. Quand les petits étaient parvenus, en bonne condition, à l'âge où le maître pouvait en tirer profit, ils étaient vendus et expédiés dans les États à coton. Le père et la mère n'en entendaient plus parler. Quand une négresse avait suffisamment produit, ou que la qualité de ses produits venait à baisser, elle était vendue elle-même, car il faut se souvenir que la Virginie n'avait pas besoin de travail esclave, et que son seul intérêt dans l'institution était l'élève des nègres pour la consommation du Sud. Il va sans dire que la possibilité des affections naturelles entre la mère et l'enfant, entre le père et la mère, n'entraient pas plus en ligne de compte que s'il se fût agi de quadrupèdes. Telles étaient les aménités du régime de l'esclavage.

Le quartier général de la division était près de là, dans une maison plus importante qu'habitait encore la famille du propriétaire. C'était un vieillard encore assez vert, dont le fils, officier de l'armée confédérée, avait été pris, et se trouvait au dépôt de Point-Look-Out sur la Chesapeake. La femme et les deux filles du prisonnier étaient y restées au Joné^s House avec le grand-père. Ce fut là que je

fis connaissance avec le vieux gentleman fermier, lorsqu'une absence temporaire du ge'néral Mott me transféra le commandement de la division.

La famille se trouvait dans la position la plus douloureuse. M.William Jones possédait 740 acres de terre autour de son habitation, et quatre maisons à Petersburg. C'était donc encore un homme riche, quelques mois auparavant. Ses esclaves étaient nombreux, et plus nombreux ses troupeaux; ses moissons mûrissaient au soleil et promettaient une récolte abondante, lorsqu'à la fin du mois de juin, la guerre amena les armées sur la route de Jérusalem. Tout fut englouti à la fois sous ses yeux. Blés, avoines, maïs, furent hachés sous les pieds des chevaux; bestiaux, moutons, porcs, volailles furent enlevés ; nègres et négresses prirent la fuite; et du jour au lendemain, le planteur se trouva sans domestiques, presque sans provisions et sans argent, car des maisons à Petersburg, on n'entendrait plus parler de longtemps.

Lorsque je vins remplacer le général Mott au quartier général, le dénûment de la famille était complet, absolu. ^ Le commissariat de la division et la. /mess des officiers lui fournissaient littéralement à manger. La mère préparait les aliments dans sa chambre, et les plantons venaient volontiers en aide au grand -père, en portant pour lui l'eau et le bois. Le vieillard supportait l'infortune avec une philosophie quelque peu caleuse, et semblait presque l'oublier, lorsque, le soir, une partie de whist lui fournissait l'occasion de montrer le talent dont il se glorifiait volontiers.

Mais son stoïcisme n'était pas à bout d'épreuves. La plus jeune de ses petites filles, âgée de quinze ou seize ans, était atteinte d'une fièvre typhoïde. Elle mourut le 15 octobre, sans avoir manqué ni de soins, ni de médicaments. Le service de la division avait pourvu à tout. Elle morte, l'état-major se cotisa pour lui acheter un cercueil en acajou que l'on fit venir de City-Point. Les jeunes officiers firent plus : ils portèrent eux-mêmes le corps jusqu'au

bord delà fosse. La jeune fille, délivrée des misères de la vie, fut déposée au bout du jardin, dans l'enclos du petit cimetière de famille et un chapelain prononça les dernières prières sur ses restes mortels.

Un autre incident fort triste se rattache à mon séjour

^ temporaire à la Jonè*s^House.— Le 19 octobre, j y reçus la dépêche suivante par les fils télégraphiques qui mettaient le quartier général de l'armée en communication avec tous les autres : « Hier, à dix heures et demie du soir, le général D. B. Birney est mort à Philadelphie. y> Le coup me fut d'autant plus sensible qu'il était inattendu. Birney était un de mes meilleurs amis à l'armée. Placé sous ses ordres pendant quinze mois, j'avais été à même d'apprécier ses qualités personnelles et ses mérites militaires. Il était mort à la peine, épuisé par trois ans de campagnes, pendant lesquels l'énergie de sa volonté et l'ardeur de son patriotisme avaient pu seules le soutenir jusqu'au bout contre les défaillances de sa constitution physique. Aussi longtemps qu'il avait eu la force de se tenir debout, il

^ était resté à son poste. Deux semaines avant sa mort, dans les derniers engagements où il s'était fort distingué, il avait quitté son lit pour se faire porter à cheval. La force factice qu'il avait trouvée, pour conduire son corps d'armée au combat, l'avait abandonné après la victoire. Atteint mortellement, il consentit enfin à se retirer dans sa famille, quand il était déjà trop tard. A peine arrivé à Philadelphie, il s'éteignit au milieu des siens, jeune encore, sans avoir vu le triomphe de la cause à laquelle il avait sacrifié sa fortune et sa vie.

Les tristes impressions de la Joné^s'House ne sauraient me faire oublier qu'à cette époque l'absence du général Mott me valut l'honneur de commander le 2® corps... pendant deux fois douze heures. Le général Gibbon était en permission. Le général Hancock alla passer une journée à l'extrême gauche avec le général Meade, et une autre au nord du James avec le général Butler. Habitué à faire toutes choses avec une ponctualité militaire, il me

notifia que, pendant son absence, le commandement du corps m'était transféré par rang dancienneté. Inutile d'ajouter que jamais commandement ne nie fut si facile à exercer. Lennemi ne me gratifia pas de la; plus petite démonstration, et je n'eus même pas une signature à donner, le général Hancock étant revenu à la nuit signer le rapport et autres papiers officiels.

Les conscrits et les remplaçants continuaient à nous arriver en grand nombre, malgré les fréquentes désertions qui avaient lieu en route par suite de la coupable négligence avec laquelle cette branche du service était conduite. Les escortes étaient prises parmi les plus misérables troupes, celles qui n'étaient bonnes qu'à tenir garnison dans les dépôts. C'étaient généralement des régiments enrôlés pour cent jours, sans instruction, sans tenue et sans discipline. Au lieu de prévenir les abus et de réprimer les désordres, ils ne s'appliquaient qu'à en profiter pour rançonner les recrues qui, ayant reçu leur prime, avaient généralement la bourse assez bien garnie. Les officiers ne valaient guère mieux que les soldats. Leur protection s'achetait à prix d'argent et, en élevant la somme, il n'était pas difficile d'obtenir les facilités de déserter. De sorte, qu'en moyenne, nous ne recevions guère à l'armée que de 60 à 70 pour cent sur les détachements qui nous étaient expédiés. Aussi, pour réparer les déchets de la dernière levée de 500,000 hommes, fallut-il, au mois de décembre suivant, que le président fît encore un appel supplémentaire de 300,000.

Malgré tout, comme je l'ai dit, les recrues nous arrivaient en grand nombre. On a vu par l'affaire de Ream's Station ce qu'elles valaient à leur arrivée. Cependant, on pouvait les former encore assez vite et les utiliser avec fruit, si la guerre se prolongeait encore quelques mois.

Par une malheureuse coïncidence, il arriva alors qu'une décision ministérielle nous enleva un grand nombre d'officiers. Il s'agissait de savoir si l'acceptation d'une promotion, au dessus du grade de sergent, altérait les termes

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