‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 3)Chapitre 24 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

de lenrôlement primitif; par exemple : si celui qui s'était engagé pour trois ans comme soldat, et était devenu officier pendant ce laps de temps, avait droit à sa décharge à l'expiration des trois ans, lorsque le régiment auquel il appartenait restait à l'armée, réengagé ou renouvelé par l'accession d'un nombre suffisant de recrues. La question fut tranchée affirmativement. Beaucoup d'officiers en projBltèrent pour retourner chez eux. Les uns quittaient définitivement le service, les autres se proposaient d'y rentrer avec un avancement obtenu du gouverneur de leur État, par des démarches personnelles, par des influences de famille et par une part active dans les derniers efforts de la campagne électorale en faveur de Lincoln. Ces derniers se trompèrent dans leurs calculs. La disette d'officiers qui résulta de leur départ nécessita un grand nombre de promotions tout à l'avantage de ceux qui restaient, et spécialement des sergents ayant fait preuve de bravoure et de capacité. Quand les absents voulurent revenir, il était trop tard, les places étaient prises et la guerre s'acheva sans eux.

Au retour du général Mott, je repris le commandement de ma brigade. Dix-huit jours seulement nous séparaient de l'élection présidentielle, et comme nous attendions l'événement avec un intérêt facile à concevoir, les préoccupations politiques se faisaient jour beaucoup plus que de coutume à larmée. Une majorité d'au moins cinq contre un y était déjà assurée à M. Lincoln ; mais le général Mac Clellan y comptait encore un certain nombre de partisans, surtout parmi les officiers d'artillerie dont il avait créé et organisé le corps au début de la guerre.

Un jour, je rencontrai l'un d'eux sous la tente du général Hancock. Il était colonel, et chef d'artillerie du 9® corps. Naturellement la conversation tourna à la politique, et s'anima d'autant plus que le colonel et moi ne pouvions nous accorder sur aucun point. Partisan de l'esclavage et des compromis, il développa contre l'émancipation, contre la politique du gouvernement et contre la guerre, des

théories si extraordinaires que je ne pus m empêcher de lui témoigner mon étonnement de le voir occuper parmi nous une position si complètement en désaccord avec ses idées.

Pendant la discussion, le général Hancock, qui touchait de très près au parti démocrate, se renfermait dans une réserve diplomatique. Il se figurait assez volontiers que, s'il leût voulu, il aurait pu être lui-même le candidat opposé à M. Lincoln. Il parait que quelques politiqueurs de ses amis lui avaient fait dans le temps de vagues ouvertures à ce sujet, ouvertures qu'il avait sagement déclinées. Il ne se prononçait donc ni pour ni contre , ménageant à la fois la chèvre et le chou, par quelques phrases en biais ponctuées de signes de tête.

Malheureusement, j'abordai avec quelque vivacité l'appréciation du général Mac Clellan comme homme politique et comme homme de guerre. Je m'engageais là, sans le savoir, sur un terrain délicat. J'y marchai au pas de charge, et reprenant la campagne de la péninsule, j'arrivai promptement au combat de Williamsburg. Entraîné par une trop grande confiance dans la libéralité d'idées du général et dans son impartialité personnelle sur des faits avérés, je rappelai Hooker abandonné sans soutien pendant toute la matinée ; le général en chef restant en arrière à Yorktown ; son arrivée , le soir , quand tout était fini ; son ignorance de ce qui s'était passé, — hélas ! — et les fameuses dépêches où il n'était question que de Hancock, sans un mot de Hooker, de Kearny et de Peck.

— Non pas que je songe en rien à diminuer l'importance de votre part dans le combat; — ajoutai-je en m'adressant au général Hancock visiblement assombri. — A cet égard, il ne peut y avoir qu'une voix, et autant que qui que ce soit, j'apprécie combien votre brillant engagement vous- fit d'honneur en cette circonstance. Mais j'en appelle à vous-même : que penser d'un général en chef capable d'une telle conduite et d'une telle injustice envers trois de ses généraux sur quatre?

Je dois le dire : la péroraison manqua son eflfët. Le quatrième général fut peu touché que je reconnusse la justice dont il avait été l'objet, du moment que je signalais l'injustice dont les trois autres avaient été victimes. J'avais mis l'ongle sur une plaie vive; l'huile que j'y versais n'en calmait pas l'irritation.

— Je comprends ; fit le général Hancock, en levant la séance. Vous êtes tous ainsi dans l'ancien 3® corps. A vous entendre, vous avez tout fait dans cette guerre, et les autres, rien.

J'eus beau protester; la vanité blessée ne raisonne guère. Je vis clairement que, par quelques mots trop francs, j'avais non seulement perdu les bonnes grâces de mon chef de corps, mais encore ravivé ses préjugés contre la 3® division tout entière. L'occasion d'en acquérir la preuve ne se fit pas longtemps attendre.

Trois jours après, le 25 octobre, la division Mott, relevée dans les tranchées par les troupes de Miles , alla se masser pour la nuit, en arrière des lignes, non loin de la division Gibbon. Tous les hommes détachés, qui n'étaient pas absolument indispensables dans leurs services respectifs, furent armés et réintégrés temporairement dans les rangs. Aucun wagon ne devait accompagner l'expédition; les généraux eux-mêmes reçurent l'avis de transporter leurs couvertures sur leurs chevaux de mains; des mules bâtées porteraient les provisions de bouche des étatsmajors. Tout cela signifiait bataille, et nous comprîmes qu'il allait se passer du nouveau sur le Hatcher's Run.

Le 26, une marche de quelques heures nous conduisit, dans l'après-midi, à un mille en arriére du fort Du^hane, sur le chemin de fer de Weldon, où nous passâmes la nuit.

Le 27, avant le jour, nous étions en route. La 2® division avait la tête. Nous la suivîmes par un chemin latéral connu sous le nom de Vajlghaj^fi Road.

Le but du mouvement était celui-ci : trouver le point extrême des fortifications ennemies qui devait presque

certainement être sur la rivière de Hatcher; le tourner de façon à prendre la ligne en flanc et à revers, et pendant qu'une partie de nos forces rejeterait l'ennemi vers Petersburg, pousser avec l'autre sur le chemin de fer de Lynchburg pour lui couper cette dernière voie de communication. Dans l'exécution de ce plan, la majeure partie du 9® corps devait aborder de front la droite des ouvrages qui nous avaient arrêtés le 2 octobre; Warren, avec deux divisions du 5® corps, était chargé d'attaquer la ligne à revers, tandis que Hancock avec deux divisions du 2® corps opérait plus loin sur la gauche, contre la grande route de Boydton d'abord, et ensuite contre le chemin de fer du Sud. C'était notre premier mouvement tournant contre Petersburg. Le terrain était nouveau. En calculant les chances de l'opération, une part restait toujours à l'imprévu.

La marche du 2® corps fut des plus rapides. A 7 heures du matin, la 2® division rencontra les vedettes de l'ennemi en avant du Hatcher's Run, les refoula sans s'arrêter jusqu'à la rivière, et força aisément le passage, en enlevant un petit ouvrage sans importance qui s'y trouvait. Je fus alors envoyé en avant pour couvrir le mouvement de la y colonne tournant au nord vers le moulin du D^ibney. Devant nous, les tirailleurs confédérés occupaient un large champ sur une route de traverse qui devait nous servir à rejoindre le gros de nos forces. Le 73® de New- Yôrk et le 2® bataillon des sharpshooters les en eurent bientôt délogés, et l'arrière -garde de la colonne ayant passé derrière nous, nous gagnâmes à travers bois la scierie, sans être autrement inquiétés.

A midi, nous avions atteint la route de Boydton au bruit de quelques escarmouches assez vives entre nos flanqueurs et les tirailleurs ennemis. Le pays était absolument couvert de bois. 11 était impossible de s'y déployer, et tout le corps marchant par le flanc ne pouvait que suivre le chemin d'exploitation, étroit et boueux qui reliait la scierie à la grande route. Mais là, le' terrain

s'éclaircissait, des landes et des champs en friche bordaient la route à droite et à gauche, ce qui nous permit d y prendre une position régulière. La 2® division se porta en avant, prête à attaquer la chaussée du moulin de Burgess, où l'ennemi ne semblait pas être en force considérable. Elle était renforcée de notre 3* brigade commandée par le colonel Mac AUister. Quatre de mes régiments, le 73®, le 86® et le 124 de New-York et le bataillon de sharpshooters couvraient notre flanc gauche de lautre côté d un rideau de bois épais, au bord d une vaste clairière. Avec les six autres, le 99® et le 110® de Pennsylvanie, le 20® de lindiana, le 40® de New- York, le 1®"* et le 17® du Maine, j étais à cheval sur la route de Boydton, faisant face au sud pour protéger les revers de la ligne. Enfin la brigade du général Pierce , déployée dans les bois à la hauteur de celle de Mac AUister.

Ces dispositions étaient à peine achevées, que le général Hancock reçut Tordre d arrêter son mouvement à l'endroit où nous nous trouvions. La cause en était dans le retard du 5® corps à venir prendre la position qui lui était a,ssignée à la droite de Pierce. L'attaque du 9® corps n avait pas eu lieu par suite d'obstacles jugés insurmontables. Les deux divisions du 5® avaient opéré leur mouvement tournant, mais avec plus de difficulté qu'on ne s'y était attendu. Les accidents de terrain et l'épaisseur des fourrés avaient retardé leur marche le long du Hatcher's Run, dont la rive opposée était couronnée de retranchements. Ces retranchements, en retour de la ligne principale, s'étendaient, depuis l'angle qu'ils formaient avec elle •près de la rivière, jusqu'au delà du moulin de Burgess où notre 2® division était arrêtée.

L'ennemi, qui fouillait partout les bois avec ses éclaireurs pour se rendre compte de nos mouvements, ne tarda pas à s'apercevoir de l'intervalle laissé vide à notre droite. Avec sa parfaite connaissance des lieux, il ne lui fut pas • difficile d'y faire avancer une force considérable, sans être aperçu. L'attaque tomba inopinément sur le flanc de

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la 2® brigade, du côté même où' elle attendait à chaque instant 1 apparition de la division Crawford. On devine sans peine quel en fut le résultat.

Il était environ trois heures de laprès-midi, lorsque la fusillade nous fit d'abord supposer que Crawford avait rencontré l'ennemi sur sa route. Mais le féu redoublait de violence et se rapprochait rapidement, entremêlé de bruyants hurrahs. Il n'y avait plus à s'y méprendre. Notre ligne était crevée ou débordée, et l'ennemi ramenait sur nous la 2® brigade en désordre.

En ce moment, le général Mott, craignant pour la sûreté de la route de la scierie, envoya le, 17® du Maine y prendre position en hâte, sous la conduite d'un de ses officiers d'état-major.

Les rebelles, continuant leur avance, s'emparèrent de deux pièces de canon, et arrivèrent sur la 2® division. Mais là, ils trouvèrent notre 3® brigade qui, on s'en souvient, avait été envoyée pour la renforcer. Mac AUister, avec autant de promptitude que de sang-froid, avait déjà fait face en arrière. Il reçut le choc sans en être ébranlé. L'élan des troupes de Hill vint s'arrêter devant la belle résistance de ses régiments.

Pour les aborder, l'ennemi avait dû sortir du bois, et traverser l'extrémité du champ découvert, au bas duquel une contre-marche par bataillon, au pas de course, avait déjà mis ma réserve en bonne position. Le moment était critique. Si la ligne de Mac AUister venait à céder sous la pression croissante de l'ennemi, la 2® division était en grand danger d'être coupée et enveloppée, auquel cas c'en était fait d'elle. Pour prévenir la catastrophe, le général Hancock n'avait que mes cinq régiments. Ils reçurent l'ordre de charger.

La colonne qui prenait de front la 3® brigade nous présentait le flanc. Comme la distance était assez grande et que le temps pressait, mes hommes ouvrirent le feu tout en marchant. Les balles allaient plus vite qu'eux. Une partie des rebelles se tourna promptement contre nous, et

le feu devint extrêmement vif. Dès les premiers pas , mon porte-guidon fut culbuté de son cheval éventré par un obus. En moins de cinq minutes, trois officiers d'étatmajor tombèrent blessés autour de moi. Un de mes amis aides de camp, le lieutenant BonnaflFon, eut la jambe traversée d une balle ; le capitaine Bell eut les deux poumons transpercés de part en part ; le lieutenant Lockwood fut frappé au pied. Ces deux derniers appartenaient à l'étatmajor de la division. Me voyant charger, ils avaient voulu êtredela partie.

Nous avançâmes rapidement surlennemi qui, pris ainsi de front et en flanc, hésita et lâcha pied au moment où nous arrivions sur lui. Mac AUister dégagé prit aussitôt l'offensive de concert avec Smythe de la 2® division, et tout fut déblayé devant nous. Le général Mott m'ayant alors envoyé l'ordre de reprendre ma première position, en laissant seulement une ligne de piquets en avant, j'y retournai, ramenant les deux pièces d'artillerie reprises à l'ennemi par le P"* régiment du Maine, un drapeau et deux cents prisonniers. Mais, d'autre part, je laissai sur le terrain dix-huit officiers et cent soixante et dix hommes.

Repoussé de ce côté, l'ennemi tourna aussitôt ses efforts vers notre gauche qu'il espérait déborder. Là il trouva mes quatre régiments détachés, défendant la lisière d'un bois où l'on ne pouvait les aborder qu'à travers des champs découverts. Il le tenta à deux ou trois reprises, mais ayant rencontré une résistance énergique, il poussa plus loin avec toute sa cavalerie qui ne tarda pas à rencontrer celle de Gregg. L'on démonta de part et d'autre, et un engagement très vif se poursuivit sous bois pendant plus de deux heures. La division de Gregg se battit avec une ténacité remarquable, ne se laissant ni entamer ni refouler, en dépit de tous les efforts.

Le combat ne cessa qu'à la nuit close. Le général Hampton, du côté des confédérés, avait avec lui cinq brigades. En les arrêtant avec des forces inférieures, nos cavaliers démontés nous rendirent bon service, car s'ils

avaient cédé, notre ligne était prise à revers, et nous aurions eu d'autant plus de peine à nous en tirer sans malheur, que le 5® corps ne nous avait pas rejoints. Nos munitions étaient presque épuisées ; les renouveler offrait de grandes difficultés, par suite de 1 eloigneraent des fourgons. Dans la position que j'occupais, les obus qui nous étaient venus de trois côtés à la fois révélaient de la part de l'ennemi des dispositions menaçantes pour une attaque combinée, au point du jour suivant. Ces diverses considérations déterminèrent le général Hancock à se retirer pendant la nuit.

Entre sept et huit heures, il me fit appeler. Je le trouvai dictant des ordres dans un wagon fermé, disposé en forme de bureau. La blessure qu'il avait reçue à Gettysburg n'était pas si complètement guérie qu'elle ne l'obligeât à prendre quelque repos, après les fatigues d'une journée passée à cheval. La pluie tombait alors à torrents et la nuit était déjà d'une obscurité noire.

— Général, me dit-il, lorsque je me présentai sur le marchepied, je vous ai fait appeler pour vous confier une mission délicate dans laquelle je compte à la fois sur votre prudence et sur votre énergie. Le 2® corps se retirera à dix heures. Naturellement, la 2®. division commencera le mouvement de retraite que suivra le 3®. Je vous laisse ici avec le commandement général des piquets, infanterie et cavalerie. Il me faut trois heures d'avance sur vous ; vous ne replierez donc aucune partie de votre ligne avant une heure du matin. Par une nuit pareille, il n'est pas à croire que l'ennemi s'aperçoive de notre mouvement ou qu'il tente de l'inquiéter ; mais si rien de pareil se présente, vous aurez à prendre les mesures nécessaires pour protéger Tarrière-garde de la colonne contre toute atteinte. Le retrait des piquets sera peut-être moins facile. Faites en sorte de n'en laisser aucune partie en arrière et de combiner vos mouvements de façon à concentrer promptement vos forces sur un même point. Il est important que vous les ayez en main pour repousser avec ensemble toute at-

taque qui pourrait être dirigée contre votre retraite. Quoi qu il arrive, votre point de ralliement est à la scierie où la 2® division s'arrêtera au moins jusqu'au jour. Tâchez d'y arriver sans encombre et d'y ramener tout votre monde avec vous. Après quoi, vous n'avez plus qu'à rejoindre votre division et à renvoyer les régiments qui ne vous appartiennent pas à leurs brigades respectives.

La clarté et la précision de ces instructions ne me laissaient pas une question à faire. Je remerciai le général de la confiance qu'il me témoignait, et je m'éloignai pour visiter moi-même la ligne, avant que le mouvement commençât.

Je pris avec moi un de mes officiers d'état-major, qui l'avait déjà parcourue dans la journée, et, suivi d'un cavalier d'ordonnance, je m'engageai dans un bois de sapins qu'il fallait traverser pour s'y rendre directement. Mais lorsque les dernières lueurs des feux eurent disparu derrière nous, nous nous trouvâmes enveloppés de ténèbres, doublement opaques sous le dôme de verdure. Impossible de rien distinguer. Des branches invisibles nous fouettaient le visage; à chaque pas, nous nous heurtions aux troncs élancés des sapins. Les chevaux refusaient d'avancer dans ce labyrinthe inextricable. Ils tournaient sur euxmêmes, se jetaient à droite et à gauche et nous firent bientôt perdre toute direction. Pour nous maintenir ensemble, nous devions parler constamment, car si nous eussions gardé le silence, nous nous fussions trouvés séparés en un instant. Enfin, après avoir tourné et retourné sans plus savoir où nous diriger, nous finîmes par rencontrer un rayon rougeâtre qui nous conduisit à une batterie d'artillerie, postée sur le bord du bois.

Là, se trouvait fort à propos le colonel Burns, commandant le 73® de New-York. Resté sans communications avec la brigade depuis plusieurs heures, il venait me rendre compte de l'engagement des quatre régiments de piquet et demander pour eux des munitions, dont ils auraient probablemient besoin au point du jour. Cette ren-

contre me facilita les moyens de faire parvenir sûrement mes ordres sur toute la ligne et, bien renseigné désormais, je retournai près du général Hancock, que je trouvai cette fois assis sur un tronc d'arbre, devant un feu de bivouac.

La 2® division défila en silence, la baïonnette au fourreau, larme sous le bras, la couverture déployée sur les épaules. La 3® division se mit en mouvement à son tour, dans le même silence et avec les mêmes précautions. Les derniers régiments disparurent successivement dans le bois, par la route de la scierie, et je restai seul près du feu avec mes officiers d etat-major et mes orderlies.

Seul? — Non. Il y avait encore çà et là des traînards attardés, je ne sais pourquoi, et des blessés laissés en arrière, je savais trop pourquoi. Après le combat, on en avait enlevé autant qu'on avait pu. Mais pendant l'engagement de Gregg, quelques obus étant venus éclater parmi les voitures d'ambulance, on les avait fait retirer plus loin, et le transport des blessés s'était fait plus lentement. Quand les attelages se furent éloignés avec leur charge dolente, le mouvement de retraite les empêcha de .revenir. Il ne resta plus que les civières qui suivirent à leur tour la colonne. Beaucoup de malheureux avaient dû être ainsi abandonnés dans les bois. D'autres gisaient sur le bord de la route, et, devinant le sort qui les attendait, nous suppliaient en gémissant de les prendre avec nous. J'entendais des soldats qui disaient : — Ne vous tourmentez pas, ayez un peu de patience. Les ambulances vont revenir; nous sommes ici pour les attendre. — Ils savaient bien qu'il n'en était rien, mais ils cherchaient au moins à épargner quelques heures d'angoisse à ces pauvres gens. Peut être aussi voulaient-ils s'épargner à euxmêmes la pénible émotion d'entendre leurs douloureuses lamentations.

Tout près de nous, un jeune soldat s'était traîné sous une charrette, pour se mettre à l'abri de la pluie. Il avait la jambe traversée ou brisée par une balle. Chaque fois

que quelqu'un passait près de lui, il se soulevait sur son coude, et demandait d'une voix inquiète : — Est-ce que les ambulances ne viennent pas? — Tout à l'heure, lui disait-on ; et Ioti passait vite pour ne pas en entendre davantage. La guerre a desrevers bien tristes si elle a des côtés bien glorieux.

Les feux continuèrent à flamber partout. Ils étaient entretenus avec soin pour donner le change à l'ennemi, et lui faire croire encore à la présence des troupes, là où il ne restait déjà plus personne. De temps à autre on consultait les montres. Le temps passait lentement; rien ne bougeait du côté des confédérés, ou, du moins, rien ne nous paraissait bouger, car, à cette heure même, ils étaient occupés à masser devant nous quinze mille hommes, pour nous ménager un désagréable réveil, quand l'aurore aux doigts de rose... mais alors, ils ne devaient trouver dans nos lignes que la cendre de nos feux éteints.

A une heure du matin, l'ordre de se replier fut transmis sur toute la ligne. Peu à peu, les compagnies et les régiments sortirent du bois par différents points et vinrent se ranger sans bruit sur la route. Pas un coup de feu n'indiqua que le mouvement eût été découvert. Tout le monde rentra sans accident, sauf une compagnie de vingt-quatre hommes et deux officiers qui s'égarèrent dans le bois, et allèrent donner dans les postes ennemis. Ils expliquèrent leur méprise en disant qu'ils faisaient partie d'un détachement envoyé pour relever les piquets. L'explication sembla si naturelle qu'elle détourna les soupçons auxquels leur capture pouvait donner lieu.

Il était près de deux heures, lorsque nous nous retirâmes à notre tour. Dépassant les troupes massées à la scierie, nous traversâmes le Hatcher's Run un peu plus loin, ramenant avec nous bon nombre de traînards. A sept heures du matin, nous avions rejoint la division, et je rapportai au général Hancock la rentrée des piquets sans combat ni accident. Ce résultat heureux était dû pour une bonne part au zèle actif et empressé du colonel Rivers,

commandant le 11® du Massachusetts et qui se trouvait de service comme officier de jour de la division.

J'ai dû raconter l'affaire du 27 octobre avec une certaine abondance de détails, parce que le général commandant ne semble pas en avoir apprécié les incidents comme je les ai vus. Quand un paysagiste trouve un sujet de tableau dans la nature, en le transférant sur la toile, il y distribue la lumière et l'ombre à son gré. Le rapport du général Hancock fut quelque peu traité par ce procédé, et, dans le partage de la lumière et de l'ombre, le relief fut pour la 2® division, l'effacement pour la 3®, spécialement en ce qui concernait ma brigade. Le général tenait sans doute àrelever la réputation des hommes de Ream's Station, tout en donnant une leçon de modestie à ceux de l'ancien 3® corps « qui croyaient toujours avoir tout fait. ?> Une chose certaine, c'est que la 2® division n'avait pas perdu moitié autant de monde que la 3®.

Cependant, il est juste, en pareil cas, de tenir compte des rapports mensongers ou exagérés qui peuvent induire en erreur involontaire un chef de corps, voire même un chef de division. J'en fis moi-même l'expérience en cette occasion. L'on a vu que tous mes régiments avaient été engagés, excepté un. Le 17® du Maine, dont le colonel se trouvait absent ce jour-là, avait été détaché de mon commandement pour aller couvrir un point de la route de la scierie que l'on croyait menacé. Le lendemain, j'appris avec satisfaction que le régi ment avait très vigoureusement repoussé l'ennemi quand il s'était montré. Cela résultait d'un rapport direct adressé au général Mott par son inspecteur général W., qui avait été chargé de conduire le détachement. Il l'avait disposé de telle et telle façon ; il avait fait ceci et puis cela. Il ne regrettait qu'une chose : c'est de n'avoir pas eu plus de troupes, pour couper la retraite aux rebelles, etc., etc. A quelques jours de là, le colonel West étant de retour, je crus devoir lui exprimer ma satisfaction de la belle conduite de son régiment. Il me regarda un instant d'un air surpris, comme pour s'as-

surer que je ne raillais pas. Puis avec une pleine franchise : — Mais, général, me dit-il, mon régiment n'a pas vu un ennemi et n a pas brûlé une cartouche !

G était la vérité. L'auteur du rapport était du reste un officier capable et d une bravoure reconnue ; mais il était moins scrupuleux que brave, et profitant d'une position détachée qui le mettait hors de vue, il avait représenté comme des faits ce qui n'était que des suppositions. La gasconnade lui réussit à souhait. Il n'était que major; ce bel effort d'imagination lui valut le brevet de lieutenant colonel.

Il faut le dire : ces choses - là arrivent trop souvent à l'armée. En règle générale, ceux qui se vantent le plus sont ceux qui font le moins, et vice versa. De là vient que les récompenses sont loin d'être toujours proportionnées aux mérites. Le humbug est décidément plus productif. Que de promotions rapides n'ai-je pas vues, qui n'avaient pas d'autre source! Aussi plus d'un officier méritant dut-il finir par y avoir recours, pour faire rendre justice à des services qui, sans cela, * seraient demeurés ignorés ou méconnus.

Le général Hancock quitta l'armée peu de jours après l'insuccès de l'opération contre la route de Boydton. Il fut rappelé à Washington pour organiser un nouveau corps d'armée qui devait être composé exclusivement d'hommes ayant déjà fait un terme de service. Mais ni le prestige de son no.m, ni les avantages offerts, ne purent amener la réalisation du projet. On parvint seulement à lever quelques régiments qui n'entrèrent jamais en campagne. De sorte qu'au mois de novembre, le général Hancock disparut sans retour de la scène où il avait justement conquis une brillante réputation comme général de division et chef de corps en sous ordre.

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