LE DERNIER HIVER
Le général Homphreys. — Un raid dans le sud de la Virginie. •— Les pontons de toile. — Comment on détruit un chemin de fer. — Nuit d'hiver.
— Exode de nègres. — Le feu punit le meurtre. — Exécutions militaires.
— Nouvelle opération sur le Hatcher's Run. —Dernière extension de nos lignes. — L'échiquier du général Grant. — La marche de Sherman. — Victoires dans le Tennessee. — BAids de cavalerie. — Prise du fort Fisher.
— Schofield dans la Caroline du nord. — Arrivée de Sherman à Goldsboro'. — Sheridan à l'œuvre. — Son retour à Tarmée du Potomac.
Le 26 novembre, le général Humphreys prit le commandement du 2® corps, en remplacement du général Hancock. II a déjà figuré dans ce récit, principalement à Fredericksburg et à Gettysburg, où il joua un beau rôle dans des circonstances particulièrement critiques. Depuis lors, le général Meade l'avait attaché à son quartier général c0mme chef d'état-major, position plus utile que brillante. Le commandement d'un corps d'armée mettait bien mieux en relief ses qualités d'homme de guerre, et si ce fut pour lui un avantage de nous avoir sous ses ordres, ce fut pour nous une bonne fortune de l'avoir pour commandant.
Le général Humphreys ressemblait peu à son prédécesseur. Physiquement, il est plutôt petit que grand, plutôt maigre que corpulent. Sa tête est celle d'un penseur et d'un travailleur. L'habitude de l'observation a développé dans sa physionomie l'empreinte d'une finesse naturelle, dont l'expression saupoudre de sel son langage quand il
parle, son silence quand il écoute. Ses manières sont simples, avenantes et sans aucune nuance d'affectation. Jamais personne, dans sa position, ne songea moins à se faire valoir autrement que par ses services. Aussi, dans sa conversation, sobre de paroles inutiles, sent-on généralement quil garde en lui plus qu'il ne dépense au dehors.
C'est un oflScier du plus grand mérite. Il appartient au corps du génie. A ce titre, chargé, avant la guerre, d'un travail scientifique sur les cours et les bouches du Mississipi, il a écrit sur ce sujet un ouvrage extrêmement remarquable, que le Congrès a fait imprimer et qui est aujourd'hui, pour le monde savant, une source d'informations précieuses.
Comme chef de corps, la netteté de ses idées et la clarté de son coup d'œil étaient puissamment servies par un sang-froid imperturbable au feu. Sa bravoure calme et insoucieuse du péril lui laissait en toute circonstance la pleine possession de lui-même. La seule chose qui pût le troubler, c'était un ordre inexécuté ou une maladresse dangereuse, commise pendant l'action. Alors s'élevait en lui une tempête d'autant plus violente qu'elle était comprimée. Pour y donner issue, le général avait recours à des soliloques flamboyants où toutes les énergies connues et inconnues de la langue anglaise éclataient comme des bombes. Après quoi, manifestement soulagé, il reprenait son calme habituel. La sérénité revenait dans l'air; la trombe avait passé. — Un mot encore : le général Humphreys était reconnaissable, entre tous les officiers de l'armée, à une petite cravate d'un rouge éclatant qu'il portait toujours autour du cou.
Notre nouveau commandant était à peine installé que nous quittâmes le fort Hell et son voisinage, cette fois pour n'y plus revenir. Nous changions de position avec le 9* corps, et nos trois divisions furent établies à l'extrême gauche, autour de la Pelble's House. C'était le 1®' décembre. L'hiver s'était déjà annoncé par quelques gelées assez
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dures. Les hommes se mirent à travailler comme des cas.tors pour se construire des huttes d'hiver. Peine perdue. Dès le 7, notre division était en route avec le 5® corps pour une expédition, confiée au général Warren. Nous emportions six jours de rations et cent cartouches par homme. Du reste, peu d'équipages ; les ambulances suivaient seules la colonne avec quelques fourgons de l'artillerie et quelques wagons du commissariat. Comme toujours, la cavalerie de Gregg fut de la partie.
Je ne dirai pas que l'on ait quitté sans quelque regret les nouveaux quartiers avant d'avoir pu en jouir; mais toute trace de contrariété s'évanouit avec les brouillards du matin, surtout lorsqu'il devint évident qu'au lieu d'une nouvelle ektension des lignes sur la gauche, il s'agissait^ de quelque excursion dans une région nouvelle. Le temps s'était beaucoup adouci ; c'était une de ces journées d'automne qui encouragent la marche et favorisent la gaîté. Nous tournions le dos à Petersburg, ce qui n'avait rien de désagréable; nous avancions dans un pays où l'empreinte de la guerre apparaissait de moins en moins, ce qui avait le charme de la nouveauté. — Voici pourtant une ligne, ébauchée en travers de la route, et des tas de fences, distribués en avant comme des postes de tirailleurs. C'est là que la 3® brigade, marchant au secours de Hancock à Ream's Station, reçut, par suite d'une méprise. Tordre de s'arrêter. Voilà maintenant le bois où la cavalerie démontée retarda de son mieux l'avance des rebelles, tandis que, plus loin, Miles reformait l'infanterie en désordre. Nous dépassons le théâtre du combat; plus de souvenirs ; nous sommes en pays nouveau.
Au coucher du soleil, nous avions fait vingt milles, et •nous n'avions pas rencontré l'ennemi. Devant nous était le Nottoway, petite rivière assez profonde, coulant en méandres capricieux à l'ombre de grands arbres, au bord de grands champs. Un peu plus loin, il y avait bien un pont ; mais la cavalerie venait d'y mettre le feu par ordre, et le général Warren surveillait lui-même l'installation