‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 3)Chapitre 28 sur 54 · II · texte numérisé non relu

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des pontons de toile afin de passer sur l'autre rive avant la nuit.

Je ne crois pas avoir rien dit encore de ces pontons de toile, si aisément transpo#tables et si utiles en expédition, quand on doit rencontrer des cours d'eau. Ils sont taillés et cousus solidement en forme de bateau -plat. Pour s'en servir, on les tend sur une armature de bois pouvant se monter et se démonter à volonté. Mis à l'eau, ils portent tout aussi sûrement que d'autres le plancher d'un pont volant, rien n'étant plus aisé que de vider, de temps à autre, le peu d'infiltration qui se produit à l'intérieur. Quand on plie bagage, on démonte les châssis, on roule la toile, et le tout est renfermé dans des caisses infiniment plus ^ légères et plus faciles à transporter que les pontons ordinaires qui nécessitent chacun un lourd attelage.

Notre seconde journée de marche nous conduisit, par la Court-House du comté de Sussex et le village nommé Commans' Well, jusque près de la station de Jev;ratt sur le chemin de fer de Weldon. Là était le but de notre expédition.

La voie ferrée n'ayant été détruite que jusqu'à la station de Reims, l'ennemi avait encore trouvé moyen d'en tirer de grands services. Ses chariots attelés suivaient la route de Boydton, et, par des chemins détournés, gagnaient l'extrémité praticable du chemin de fer, où ils trouvaient à charger une quantité considérable d'approvisionnements. Ces trajets, renouvelés fréquemment sous la protection de leur cavalerie, leur étaient d'un notable secours. Notre mission était d'y mettre fin. Voilà pourquoi nous nous étions rapidement avancés vers le sud. Nous venions détruire une vingtaine de milles de rail road, à une distance telle qu'il fût désormais impossible à l'ennemi d'envoyer chercher des provisions au delà.

L'œuvre de destruction commença aussitôt. La cavalerie s'y mit la première au clair de lune ; puis, les divisions du 5* corps s'y joignirent pendant la seconde moitié de la nuit. Au matin ce fut notre lour. Voici comment l'opéra-

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ration se pratique : — toute la division se range en bataille sans intervalles sur le bord du chemin de fer, et forme les faisceaux. Les soldats descendent alors sur le côté de la voie. A un premier commandement (Ready!) tous les hommes se courbent et saisissent à deux mains Fextrémité des traverses qui se trouvent devant eux. Au second commandement, le premier régiment qui se trouve près d'un tronçon ou d une coupure, soulève d'un commun effort les traverses et les rails. Tous les autres font successivement la même manœuvre , et la voie ferrée avec ses supports se dresse d'un côté et se renverse de l'autre, roulant dans sa longueur comme un long ruban qu'on retourne. Cela fait, on fausse ou l'on brise les attaches, on empile les traverses en bûchers quadrangulaires. Sur chaque bûcher, garni à l'intérieur de bois mort et de broussailles sèches, on pose transversalement cinq ou six rails par le milieu; puis on y met le feu. La chaleur intense du foyer rougit et amollit le fer qui se courbe bientôt de lui-même par le poids de ses deux extrémités sans support; et les rails ne sont plus que des fausses équerres hors d'usage et impossibles à redresser.

Tout cela se fait très vite. En moins de vingt-quatre heures nous détruisîmes ainsi environ vingt milles de chemin de fer, bien qu'une partie des troupes restât toujours sous les armes pour recevoir l'ennemi, s'il se présentait. En approchant de Hicksford, la cavalerie le rencontra. Mais il n'était pas çn force considérable, et elle suffit à le rejeter de l'autre côté du Meherin où s'arrêta la destruction de la voie ferrée. L'expédition ayant pleinement réussi, le général Warren donna les ordres de retour pour le lendemain matin.

Je me souviendrai longtemps de cette nuit-là. La pluie, qui avait commencé à tomber dans la soirée, se changea bientôt en grésil, et devint un abominable verglas. Tout fut revêtu d'une couche de glace épaissie d'heure en heure.

Les arbres fléchissaient, les branches se rompaient sous le poids. Le vent froid et humide gémissait parmi

les sapins comme la plainte de la nature en détresse. La température baissa encore avant l'aube, et enfin un soleil pâle et comme congelé lui-même, se leva sur un paysage de sucre candi. C'était joli comme un décor d'opéra, et fantastique comme un conte de fées, mais excessivement inconfortable. Ceux qui glissaient involontairement sur la glace, ou s'enfonçaient dans les bourbiers, n'étaient guère disposés à admirer la merveilleuse délicatesse des brindilles sousleurenveloppe transparente. D'autres incidents ne tardèrent pas, du reste, à distraire tous les esprits de la contemplation de la nature.

Pendant notre marche sur Hicksford, les nègres du pays s'étaient partout émus, et, prévoyant notre retour, ils avaient aussitôt empaqueté leurs bardes, amassé leurs provisions, et préparé leur fuite. Ils tenaient des vedettes pour guetter notre apparition; de sorte qu'aussitôt que la colonne se fut mise en marche pour retourner à Petersburg, ils commencèrent à venir nous rejoindre de tous les côtés. Ils accouraient par bandes, le paquet sur l'épaule, les jeunes aidant les vieux, les enfants aux bras de leurs mères, et dans les costumes les plus réjouissants. Pour faire honneur à leurs libérateurs, ils avaient revêtu ce que leur garderobe disparate contenait de plus beau. Toutes les modes, depuis deux générations, s'y trouvaient représentées. Il y avait là le bolivar à larges ailes et le tuyau de poêle à bords imperceptibles ; la lévite de la Restauration et l'habit queue de morue du règne de Louis-Philippe; le pantalon à la hussarde et la culotte courte ; la botte et l'escarpin; la vareuse de laine et la chemise à jabot. Parmi les femmes, la cage du second empire s'étalait à côté du fourreau étriqué du premier; l'indienne à ramages, à côté de la mousseline blanche. Et des chapeaux! et des toques! et des fleurs, et jusqu'à des plumes! Un carnaval improvisé dans les bois de la Virginie. — Les rations distribuées firent place aux enfants et aux vieilles tantes dans lès wagons des quartiers-maîtres. (Les négresses esclaves n'étaient jamais reconnues comme épouses ni mères, puis-

qu elles ne se mariaient pas et que leurs enfants appartenaient au maître. Par la même raison, les nègres ne s'élevaient jamais au dessus de la dignité d oncle. Oncle Tom; tante Sarah). Tout ce qui était jeune et valide marcha à la suite.

Maintenant, après la comédie, le drame.

A Sussex-Court-House, le bruit se répandit parmi les troupes, que les fermiers réunis en guérillas rôdaient dans tous les environs pour enlever les traînards isolés, et qu'un certain nombre de ces derniers avaient été assassinés dans les fermes. L'information nous était apportée par des nègres qui offraient d'en fournir la preuve en nous conduisant à différents endroits où les victimes avaient été enterrées secrètement pendant la nuit. Des détachements furent envoyés pour vérifier le fait qui n'était que trop réeL Ils trouvèrent les cadavres, la gorge coupée, la tête fendue à coups de hache ou la poitrine trouée à coups de couteau. Le châtiment commença sur l'heure. La Court- House fut livrée aux flammes avec les bâtiments avoisinants ; puis la plantation d'un colonel rebelle sur laquelle trois de nos hommes avaient été assassinés ; puis nombre d'autres qui se trouvèrent sur notre route, y compris les granges et moulins à coton, et les meules de fourrage disséminées dans les champs. On ne laissa debout que les baraques de nègres, pour servir d'abri aux familles des meurtriers. La dernière exécution fut, près du Nottoway, l'incendie d'une grande auberge où des guérillas étaient cachés dans les caves.

Le lendemain, par un froid glacial, nous établîmes, en arrière de nos lignes, le camp où nous devions passer une partie de l'hiver.

Ce temps de repos ne fut signalé que par la fréquence des exécutions militaires parmi les remplaçants qui spéculaient sur la désertion, après avoir empoché leur prime. Dana quelques divisions , on les pendait comme indignes de mourir de la mort d'un soldat, ce qui fit que le général Miles garda longtemps le gibet dressé devant son quar-

tier général, en guise d'avertissement à qui de droit. Dans notre division, deux hommes seulement furent fusillés, et chaque fois une absence temporaire du général Mott me laissa la charge désagréable de présider à la cérémonie.

Les choses se passent aux Etats Unis à peu près comme en France. Les trois brigades, rangées sur deux lignes , forment les trois côtés d'un carré dont le quatrième est réservé pour l'exécution. Ces dispositions prises, la première ligne fait face en arrière, et le condamné passe entre les deux, précédé de la musique qui joue une marche funèbre. La garde du prévôt lui sert d'escorte, et porte devant lui le cercueil où il va être couché mort tout à l'heure. Le peloton d'exécution ferme la marche. Quand il a passé, la première ligne fait demi-tour.

La procession funèbre conduit le condamné jusqu'au bord de la fosse creusée d'avance. Après la lecture de la sentence, répétée en même temps devant chaque régiment par l'adjudant, le condamné est assis, les yeux bandés, sur une planchette, au pied de son cercueil ouvert, dans lequel il tombe renversé, au signal du prévôt maréchal. S'il respire encore, deux coups sont tenus en réserve, qui lui sont tirés simultanément, l'un à la tête, l'autre au cœur.

Les troupes se forment alors en colonne, pour défiler (levant le corps, et la musique qui, un instant auparavant, gémissait un ^ndaw^^ plaintif sur le ton mineur, passe sans transition au ton majeur pour lancer gaîment Y allegro du pas accéléré. A la guerre, en fait de sentiment, on ne dépense jamais que le strict nécessaire.

Le reste de l'hiver s'écoula sans amener pour nous d'autre événement qu'une seconde tentative contre la droite des lignes ennemies, et le chemin de fer de Lynchburg. L'opération ne fut guère que la répétition de celle qui avait échoué en octobre. Seulement les rôles furent distribués difiîéremnient. Cette fois le 5® corps fut placé à l'aile tournante, et le 2®, au centre de la ligne.

Le 5 février 1865, nous partîmes de bon matin par la route de Vaughan. Le général Humphreys avait ordre de forcer le passage du Hatcher's Run. La cavalerie n'ayant pu en venir à bout, je fus chargé de la besogne. La 2® division, qui était en tête, fît halte pour laisser passer ma brigade, et prendre position sur la droite. En arrivant à la rivière, je trouvai quelques ouvrages sans importance, derrière lesquels les rebelles se tenaient retranchés en nombre peu considérable. Mais le gué avait été détruit, et le lit de la rivière était tellement encombré d'obstacles, qu'il était impossible pour les chevaux, et difficile pour les hommes, de les franchir. Pendant que mes sharpshooters occupaient l'ennemi de front, je passai à pied Sur des débris de barrage avec deux de mes régiments, le 99® et le 110® de Pennsylvanie, et la position fut enlevée à la course. Mes autres régiments m'eurent bientôt rejoint, tandis que les premiers établissaient un pont provisoire pour la cavalerie et l'artillerie. L'ennemi fut alors poursuivi jusqu'au delà de la route de la scierie par le 40® de Nevr-York, et le 105® de Pennsylvanie placé momentanément sous mes ordres. Avec le reste de ma brigade, j'improvisai rapidement une ligne de retranchements semi-circulaires, couvrant à la fois la route de Vaughan et celle du moulin d'Armstrong, ^n avant du run.

Nous-y travaillions avec ardeur, et la 2® brigade s'allongeait sur ma gauche, pour tendre la main au 5® corps qui n'avait pas encore paru, lorsque l'ennemi fît violemment irruption entre la 3® brigade et la 2® division commandée alors par le général Smythe. C'était, on l'a vu déjà, sa tactique favorite. Profîtant fort habilement de sa connaissance des moindres accidents de terrain, et des tâtonnements auxquels nous obligeait la nature du sol couvert de bois et de marécages, il se jetait dans quelque intervalle ouvert par mégarde ou par nécessité. Puis, se rabattant vivement sur la portion isolée de nos forces, il la prenait en flanc et réussissait trop souvent à la rouler en

désordre, aussi loin qu'il pouvait aller sans être arrêté. <3'était là précisément ce qui avait eu lieu le 27 octobre. Cette fois, la manœuvre fut loin d'obtenir le même succès. Entre Smythe et Mac Aliister, les assaillants furent si rudement accueillis, qu après être revenus à la charge à plusieurs reprises, ils se retirèrent déconfits dans leurs retranchements, sans avoir pu nous entamer sur aucun point. Ainsi, le général Humphreys resta maître, avec deux de ses divisions, de tout le terrain dont il avait mission de s'emparer.

Le lendemain, le 5® corps eut moins bonne chance. Le mouvement de Warren, plus étendu que ne l'avait été celui de Hancock, se heurta, dans son développement, à des forces rebelles considérables. La division Crawford fut refoulée en désordre sur la division Ayres qui eut le même sort. Les retranchements que nous avions élevés la veille leur furent d'un bon secours pour se reformer et arrêter l'ennemi qui, sans cela, aurait pu les rejeter de l'autre côté de la rivière.

Le reste du mois de février fut consacré à retrancher fortement la position conquise, à la couvrir d'un immense abatis s'étendant jusqu'à nos piquets, sur une largeur de mille à douze cents mètres; enfin à nous préparer à frapper le coup décisif, lorsque le moment serait venu. Tout cela nous conduisit jusqu'au 25 mars.

Mais en maintenant l'armée du Potomac dans une inaction comparative, le général Grant prenait seulement ses mesures pour abattre la Confédération du Sud dans un écroulement tel que rien n'en pût rester debout après la chute de Petersburg et de Richmond. De son quartiergénéral à City-Point, il dirigeait simultanément et partout les opérations des armées. L'électricité et la vapeur étaient à sa disposition pour transmettre ses ordres dans toutes les directions, et, sur l'immense échiquier de la guerre, il faisait mouvoir ses pièces avec un ensemble dont les combinaisons devaient aboutir à un mat forcé.

Nous avons laissé Sherman à Atlanta où il était entré

victorieusement le 2 septembre. Dans le plan originairement conçu par le général Grant, cette place importante devait être la base d'une expédition à travers la Géorgie, à supposer que l'armée de Hood continuât à reculer dans cette direction. Mais il arriva tout le contraire, les rebelles ayant remonté au nord pour forcer Sherman à rétrograder sur la longue ligne de communication qu'il avait à défendre jusqu'à Chattanooga. Sherman les poursuivit d'abord, sans abandonner Atlanta ; mais comprenant bientôt que la défense d'une base si étendue paralyserait infailliblement l'exécution du plan projeté, il conçut ridée hardie de s'affranchir de toute entrave, en abandonnant au général Thomas la protection du Tennessee, et en se jetant lui-même au cœur de la Géorgie, indépendamment de toute base d'opération et d'approvisionnement. Le 11 octobre, il télégraphiait au général Grant :

« Hood est maintenant sur la rivière Coosa, au sud de Rome. Il a poussé un corps d'armée sur ma route à Acworth, et j'ai été forcé de suivre. Je tiens Atlanta avec le 20 corps, et j'ai de forts détachements le long de ma ligne, ce qui réduit ma force active à une armée comparativement faible. Nous ne pouvons rester ici sur la défensive. Avec ses 25,000 hommes et la cavalerie audacieuse dont il dispose, l'ennemi peut toujours couper mon railroad. J'aimerais infiniment mieux ne faire qu'une ruine du chemin et du pays, depuis Chattanooga jusqu'à Atlanta, y compris cette dernière ville ; renvoyer tous mes blessés et mes invalides, et, avec mon armée active, m'avancer à travers la Géorgie, ravageant tout, jusqu'à la mer. Hood peut marcher sur le Tennessee et le Kentucky; mais je crois qu'il sera forcé de me suivre. Au lieu d'être sur la défensive, j'aurais l'offensive ; au lieu de chercher à devi7 ner ce qu'il compte faire, il aurait à deviner mes plans. C'est, à la guerre, une pleine différence de 25 p. c. Je puis atteindre Savannah, Charleston ou l'embouchure du Chattahoocye. »

Grant avait prévu plus exactement les mouvements de

Hood, et, le même jour, avant d avoir reçu la dépêche de Sherman, il lui prédisait que s'il lâchait tout {eut loose) à Atlanta, il ne rencontrerait devant lui que les vieillards, les enfants et les troupes laissées à la garde des chemins de fer. « Hood marchera probablement sur Nashville, dans ridée qu'en s'avançant au nord , il pourra nous faire plus de mal que nous ne pourrons en faire aux rebelles en pénétrant dans le sud. ^ Le lieutenant général aurait donc préféré qu'on en finît d'abord avec Hood, dans la crainte que Thomas ne fût pas assez fort pour l'arrêter. Mais au reçu du télégramme , il répondit : — « Si vous êtes convaincu que l'excursion au bord de la mer peut être faite, tout en maintenant solidement la ligne de la rivière Tennessee, vous pouvez la faire, en détruisant tout le chemin de fer au sud de Dalton ou Chattanooga, si vous pensez que ce soit mieux. ?» Entre Atlanta et City-Point, la correspondance fut échangée en moins d'une heure. Il aurait fallu bien davantage à un cavalier d'ordonnance pour porter un ordre d'un bout à l'autre de nos lignes devant Petersburg.

Sherman se mit aussitôt à l'œuvre pour compléter ses mesures préparatoires. Il envoya le général Schofield, avec le 4® et le 23® corps , rejoindre le général Thomas, pour le mettre pleinement en état de défendre le Tennessee , se réservant à lui-même quatre autres corps et une division de cavalerie. Il coupa et démolit tout le réseau de voies ferrées aboutissant à Atlanta, il livra aux flammes tout ce que la ville contenait de dépôts, de magasins, de matériel, de propriétés publiques de toute sorte; et, le 14 novembre, aux lueurs de ce grand embrasement, il commença cette marche fameuse qui restera dans l'histoire comme « la marche de Sherman. » Son armée s'enfonça dans les entrailles du sud, comme une caravane dans les profondeurs du désert; l'horizon se referma sur elle, et pendant un mois le silence se fit sur son sort, jusqu'au jour où elle reparut sur la côte de l'Atlantique. Comme un fleuve de lave, elle avait tout dévoré sur son passage.

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Pendant ce temps, selon les prévisions de Grant, Hood était arrivé en Tennessee , où il avait d'abord signalé sa présence par l'incendie de Johnsonville et la destruction d'un grand dépôt d'approvisionnements. Continuant sa marche jusqu'à Franklin, il y trouva le général Schofîeld en position pour lui barrer le passage. Le 30 novembre, il tenta de l'en déloger par une attaque générale. Le combat fut violent, acharné. Il y perdit plus de 6,000 hommes, parmi lesquels six généraux tués, six blessés et un fait prisonnier. La perte des nôtres ne fut que de 2,500 hommes.

Après un tel avantage, le général Schofield pouvait garder sa position. Il préféra l'évacuer volontairement pendant la nuit, pour joindre ses forces à celles du général Thomas, et, en attirant l'ennemf plus avant dans l'intérieur, rendre sa perte plus certaine et plus irréparable. En effet, Hood ne manqua pas de le suivre jusque devant Nashville. Le 15 décembre, le général Thomas, ayant reçu des renforts qu'il attendait et remonté sa cavalerie, prit à son tour l'offensive. La bataille dura deux jours, et se termina par la déroute complète de l'ennemi qui, entre autres pertes écrasantes, laissa entre nos mains la plus grande partie de son artillerie et de ses bagages. Le général rebelle ne s'échappa qu'à grand'peine du Tennessee, avec les débris de son armée décimée encore pendant sa retraite.

Ainsi défoncée à coups de marteau, la coquille de la rébellion n'en fut pas moins perforée en même temps à coups de vrille. Le départ de Sherman et la victoire de Thomas furent le signal d'une série de raids qui morcellèrent la Confédération en tous sens, en détruisant une grande partie de ses communications intérieures et de ses dépôts d'approvisionnements. Pendant tout l'hiver, le général Grant dirigea les opérations les plus diverses sur les points les plus éloignés, avec une vigueur et une activité extraordinaires. Il sapait l'édifice de tous les côtés a la fois, pour produire un écroulement général dont le jour approchait rapidement.

Au mois de décembre, ce fut le général Grierson partant de Memphis à la tête d'une colonne de cavalerie, rompant les chemins de fer de Mobile à TOhio et du Mississippi central, détruisant le matérielet les approvisionnements, brûlant les dépôts et les ports, et capturant un convoi d armes anglaises destinées à Hood; — ce fut le général Stoneman balayant devant lui les forces de Breckenridge hors du Tennessee oriental, lui enlevant son artillerie et ses bagages, détruisant les salines de Saltville, et réduisant en cendres Wytheville avec ses fabriques et ses magasins. — Dautres expéditions du môme genre avaient également réussi; deux ou trois avaient échoué; mais quelques échecs partiels n'arrêtaient pas la marche générale de nos succès.

Sherman, maître de Savannah, se préparait à reprendre sa marche, cette fois pour se rapprocher de nous, à travers les deux Carolines. Grant résolut alors d'envoyer une expédition au devant de lui, dans le double but de lui ouvrir une nouvelle base d'approvisionnements, et* d'enlever en même temps au gouvernement rebelle le seul port qui lui restât pour communiquer avec l'extérieur. Ce port, c'était Wilmington. Par suite des difficultés exceptionnelles que présentait la disposition des bouches de la rivière, il n'avait jamais pu être hermétiquement fermé. Les croiseurs y avaient, il est vrai, fait beaucoup de prises, mais beaucoup de coureurs de blocus leur échappaient, et la contrebande anglaise, organisée sur une vaste échelle à Nassau, introduisait encore par là des provisions, des munitions et des armes pour le gouvernement confédéré.

Une puissante escadre se réunit dans la baie de Hampton devant la forteresse Monroë, sous le commandement de l'amiral D. D. Porter. La coopération d'une force de terre étant nécessaire pour s'emparer des forts, le général Grant fournit 6,500 hommes tirés de l'armée du James, et devant être commandés par le général Weitzel, officier appartenant au corps du génie. Mais le général Butler prit sur lui de s'embarquer avec les troupes, et de conduire

lui-même lexpédition. Le 25 décembre, il débarqua une partie de ses forces près du fort Fisher, et à la suite d'une reconnaissance sur laquelle le général Weitzel crut pouvoir se fonder pour déclarer le fort imprenable, les troupes furent rembarquées le 27, et l'expédition retourna à la forteresse Monroë, contrairement aux instructions formelles du lieutenant géné'ral. Celui-ci, convaincu que ce piteux retour n'était attribuable qu'à l'inhabileté militaire de Butler et au manque de jugement ou d'énergie de Weitzel, renvoya au bout de quelques jours les mêmes troupes renforcées d'une brigade de 1,500 hommes, cette fois sous le commandement du général A. H. Terry. Le bombardement recommença, et le fort fut emporté d'assaut, après un combat acharné auquel les marins de la flotte prirent une part directe. Les autres ouvrages furent abandonnés par l'ennemi. Cet important succès nous coûta à peine plus de 600 hommes tués et blessés. Au général Butler, il coûta son commandement dans lequel le général Ord le remplaça.

Le port était fermé; il restait à prendre la ville. Pour n'avoir pas à affaiblir ses forces devant Petersburg et Richmond, le général Grant rappela le général Schofield avec le 23® corps d'armée dont la présence n'était plus nécessaire dans le Tennessee, depuis la déconiSture de Hood. A la fin de janvier, Schofield prit le commandement du département de la Caroline du nord, et établit ses forces au fort Fisher et à Newburn. En février, il s'empara de Wilmington et de ses défenses, après deux jours de cornbat. Conformément à ses instructions, il marcha alors sur Goldsboro' dont il se rendit maître le 21, à la suite d'engagements très vifs. Sherman pouvait désormais arriver ; il allait trouver là vingt jours de rations pour 60,000 hommes, et vingt jours de fourrage pour 20,000 chevaux.

Il arriva bientôt en effet, retardé à peine par toutes les forces que l'ennemi avait pu concentrer contre lui, sous le commandement du général J. Johnston. Le P"" février, il avait quitté Savannah, et repris sa marche victorieuse.

Le 17, en s'emparant de Columbia, capitale de la Caroline du sud, il avait forcé l'évacuation de Charleston qui se trouvait enfin entre nos mains. Ce premier foyer de là rébellion était désormais éteint. Sherman, en passant, avait mis le pied dessus. — De Columbia, il s'était dirigé vers Goldsboro' par Fayetteville où il était arrivé le 12 mars, et où il avait ouvert ses premières communications avec Schofield, par la rivière du Cap Fear. Pour empêcher la Jonction des deux armées, Johnston s'était en vain mis deux fois en travers de Sherman. A Bentonville comme à Averysboro', il avait été battu et rejeté sur Smithfield.

Dans cet ensemble d'opérations combinées dont le cercle se rétrécissait de plus en plus autour de Richmond, Sheridan ne pouvait être laissé inactif. Son rôle fut de marcher sur Lynchburg avec sa cavalerie, et de détruire toutes les communications à l'ouest de la capitale confédérée, en se rapprochant de Sherman, de façon à le rejoindre si les circonstances s'y prêtaient. Ce raid devait coïncider avec trois autres : le P^, parti dû Tennessee oriental : quatre ou cinq mille chevaux ; — • le 2®, de y. ' ISncksburg : sept ou huit mille chevaux ; — Le 3® d'Easport dans le Mississipi : dix mille chevaux; — sans compter une avance contre Mobile et l'intérieur de TAlabama, par trente-huit mille hommes de troupes diverses sous le commandement du général Canby. — « Cela suffira, disait le général Grant, pour ne rien laisser où la rébellion puisse se tenir sur ses jambes. »

Sheridan partit de Winchester le 27 février, à la tête de dix mille hommes de cavalerie. Selon son habitude, il fit les choses en grand. A son approche, Early s'était retiré de Staunton à Waynesboro', dans une position retranchée. Sheridan l'y suivit, le 2 mars, attaqua d'emblée, enleva tout, et resta maître du terrain fortifié avec seize cents prisonniers, onze pièces d'artillerie, leurs attelages et leurs caissons, deux cents wagons chargés de subsistances, et dix-sept drapeaux. Poursuivant sa route, il était le lendemain à Charlottesville où commença son

œuvre de destruction. Ponts de fer et ponts de bois, écluses et chaussées de canal, voies ferrées et voies plancheiées, tout ce qui pouvait être utile à l'ennemi fut démoli ou brûlé. Pour détourner sa marche, les rebelles se virent contraints de livrer eux-mêmes aux flammes les deux ponts sur lesquels il comptait pour traverser le James. Ne potivant pénétrer plus avant dans le Sud, Sheridan se décida à rejoindre l'armée de Meade au lieu de celle de Sherman. Sans cesser de tout détruire sur son passage, il prit le chemin de White-House sur le Pamunkey, où il trouva une force d'infanterie envoyée à sa rencontre avec les provisions dont il pourrait avoir besoin. Après quelques jours de repos, il traversa le James, et, le 27 mars, il rejoignit l'armée du Potomac devant Petersburg,'assez à temps pour prendre la part la plus brillante aux grands événements dont l'heure venait de sonner.

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