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geux croisant le chemin, que l'ennemi commença à envoyer sur ce point une averse d'obus dont la précision remarquable dénotait de sa part une étude approfondie des distances du terrain. En même temps, une fusillade de plus en plus proche mêlée à des hurrahs répétés, nous apprit qup les rebelles chargeaient encore la 3® brigade avec un succès croissant. La gauche du 73® de New- York était même entamée, lorsque le P^ du Maine, conduit par le colonel Shephard, s'élança au pas de course pour arrêter ce mouvement de reflux avec le concours du 110® de Pennsylvanie. L'élan de ces deux régiments, en donnant aux autres le temps de se mettre en ligne, maintint en notre possession tout ce que le 20® de l'Indiana et le 73® de New- York avaient enlevé deux heures auparavant à l'ennemi. Alors Mac AUister, se sentant solidement appuyé sur sa droite, reprit l'offensive et sa brigade rentra pour la troisième fois dans lespits si obstinément disputés. Mac AUister est une figure réellement originale. D'après ce que j'ai raconté de ses services devant l'ennemi, le lecteur serait sans doute porté à se le figurer comme on se représente généralement les durs batailleurs, — jeune encore, le verbe haut, la moustache en crocs, la démarche conquérante, etc., etc. Rien de plus éloigné de la vérité. Mac AUister est un bon père de famille ayant dépassé la quarantaine. Sa voix est douce et calme; jamais, au grand jamais, elle ne s'est élevée jusqu'au diapason d'un juron ou de rien qui y ressemble. Non seulement sa moustache n'est point affilée en crocs, mais son visage est complètement rasé comme celui d'un honnête pasteur. Tout en lui respire la simplicité et la modestie. Ses habitudes sont celles d'un anachorète. Adepte de la tempérance, il ne touche à aucune liqueur fermentée, pas même à ceUe du houblon. Tolérant pour les autres, rigide pour lui-même, il ne prêche jamais que par son exemple. Son état-major avait pleine liberté d'user modérément des liqueurs qu'il se refusait à lui-même, et il trouvait tout simple, quand nous aUions lui rendre visite, que son ad-
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judant, le major Frinkelmeyer, nous offrît le coup de Tétrier.
Aussi ponctuel dans ses pratiques religieuses, que sincère dans ses croyances, il faisait célébrer régulièrement le service protestant du dimanche à son quartier général. Là politesse la plus agréable que nous pussions lui faire , était, ce jour-là, d aller assister au sermon de son chapelain.
Sa bonté habituelle pour le soldat ne portait point atteinte à la discipline. Quand il intervenait personnellement dans une punition, il manquait rarement de l'accompagner d'une admonestation dont la teneur et l'accent rappelaient au coupable les gronderies maternelles de son enfance. Aussi, les soldats l'appelaient-ils affectueusement entre eux « mother Mac Allister. » Mais quand venait la bataille, la mère conduisait ses enfants, comme une lionne ses lionceaux. Pour être le plus excellent homme, Mac Allister n'en était pas moins le plus vigoureux soldat.
Retournons à l'ennemi qui, pour avoir été repoussé, ne se tient pas encore pour battu. — Entre ma brigade et la P® division se trouvait un terrain bas et marécageux, couvert d'un fouillis de broussailles, où les rebelles n'avaient pas jugé nécessaire d'établir des fossés à tirailleurs. Ce fut sur ce point qu'ils dirigèrent un nouvel effort. Là s'appuyait, en ligne courbe, ma droite formée par le 40® de New-York et le 99® de Pennsylvanie , les deux régiments qui comptaient le plus de conscrits dans leurs rangs. La plupart d'entre eux allaient au feu ce jour-là pour la première fois. Il était bon d'avoir l'œil sur eux. Le grand vacarme dont Je bois avait retenti , et celui qui se faisait encore sur le front de la première division, avaient dû quelque peu ébranler leurs nerfs. Néanmoins , ils avaient fait bonne contenance, n'étant pas directement engagés. Mais lorsqu'ils virent l'ennemi, repoussé par Miles, se rejeter sur eux avec la vigueur qui caractérisait les vieux soldats de Lee ; quand ils entendirent les balles siffler à leurs oreilles et crépiter sur les arbres comme la grêle, ils
commencèrent à filer vivement en arrière, le dos courbé, se bousculant l'un l'autre, hésitant aux appels énergiques des officiers et aux bourrades des sergents; en somme, plus désireux de se garer du plomb, que de prendre ouvertement la fuite. Je ne sais trop, pourtant, ce qui serait arrivé si, à trente ou quarante pas en arrière et parallèlement à cette partie de la ligne, ne se fût trouvé le chemin par lequel nous étions venus. C'était là que je me tenais avec mes officiers d'état-major et mes cavaliers d'ordonnance qui couraient sus à quiconque faisait mine de passer la ligne. Arrêtés par ces charges de cavalerie en détail, les conscrits avaient des figures si comiques que, tout en leur prodiguant les épithètes les plus colorées, nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le rire, je le crois, eut plus d'efifet sur eux que les jurons et les coups de plat de sabre , et nous les ramenâmes à leur poste avec d autant moins de difficulté que personne de nous ne fut atteint, et que les anciens ayant tenu bon, l'attaque émoussée par leur résistance avait dévié plus loin, à travers le marécage.
De ce côté, le 124* de New- York avait été laissé en arrière et formé en ligne au revers d'un pli de terrain. Tous les hommes étaient couchés à plat ventre, de façon à n'être pas vus de l'ennemi. Au sortir du bois, les rebelles ne trouvant devant eux qu'une poignée de tirailleurs en retraite n'hésitèrent pas à les poursuivre. C'était ce qu'avait prévu le colonel Weygant. Il avait pris toutes ses mesures en conséquence. Il laissa les assaillants s'avancer aussi près que possible à découvert. Quand ils ne furent plus qu'à une quarantaine de pas, tout le régiment se leva comme un seul homme , lâcha une volée meurtrière, et, sans recharger, s'élança à la baïonnette. Ce fut fait en un tour de main. L'ennemi fut enveloppé presque sans avoir eu le temps de se reconnaître. C'était le 59® de l'Alabama, qui mit bas les armes, lorsque son drapeau fut tombé entre nos mains par la mort de ceux qui le défendaient. Le commandant était du nombre. Le colonel
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Weygant avait si bien conduit l'affaire, que la perte fut insignifiante pour son régiment.
Celle de la brigade fut comparativement plus lourde en officiers qu'en sous-officiers et soldats. Le colonel Andrews, du 20® de Tlndiana, eut le bras traversé d'une balle, ce qui ne l'empêcha pas de rester courageusement à son poste jusqu'à la fin du jour. Le colonel Bilas, du 99® de Pennsylvanie, fut blessé à la hanche. Dans le 110®, le major Hamilton, commandant le régiment, avait à peine été emporté à demi écrasé par la chute d'une branche d'arbre, que le capitaine Stuart, son successeur dans le commandement, tomba mortellement frappé d'une balle. En revanche, la brigade fit un grand nombre de prisonniers, et enterra sur son front cinquante-six rebelles morts, ce qui implique au moins quatre cents blessés sur cette courte section de la ligne. Ces chiffres donnent une idée assez exacte de ce que dut coûter à l'ennemi cette première journée de la grande quinzaine qui compléta sa ruine, — en dehors même des quatre mille hommes sacrifiés par lui à la surprise éphémère du fort Steadman.
Pour le général Lee, ce fut plus qu'un échec matériel ; ce fut l'avortement complet des plans auxquels se rattachaient ses dernières espérances. Dans la position où le plaçait l'arrivée victorieuse de Sherman à Goldsboro', il ne lui restait plus qu'une ressource pour prolonger encore la lutte: c'était d'abandonner Petersburg et Richmond, et en réunissant son armée à celle de Johnston, de transporter le théâtre de la guerre au cœur même de la Confédération agonisante.
. En prenant l'initiative d'une attaque contre notre droite, de manière à couper nos communications avec City-Point, Lee avait pour but d'amener une concentration de toutes nos forces de ce côté. Profitant alors de notre éloignement de la direction qu'il devait prendre; il aurait opéré sa retraite par le chemin de fer de Lynchburg et par les routes qui longent la rive droite de l'Appomattox, — ce qu'il ne pouvait faire en face de deux corps d'armée massés
prés de l'Hatcher s Run. Ses mesures étaient prises; ses préparatifs achevés. On a vu comment tout échoua au début. Non seulement le fort Steadman fut immédiatement repris sans déplacement de troupes , mais la portion de ses lignes qu'il voulait surtout affranchir se trouva serrée de beaucoup plus près par l'enlèvement des piquets fortifiés qui la couvraient.
L'initiative de Lee n'avança ni ne retarda d'un jour le mouvement général de notre armée. La date en avait été fixée au 29 mars, dans des instructions explicites envoyées, dès le 24, aux généraux Meade, Ord et Sheridan. Rien n'y fut changé ni modifié après la journée du 25. Voici quelles en étaient les principales dispositions :
P Le général Ord se mettra en mouvement dans la nuit du 27 pour traverser le James et venir rejoindre l'armée du Potomac avec trois divisions, deux de troupes blanches et une de troupes de couleur. Il laissera celle-ci aux ordres du général Parke commandant le 9® corps, et se placera en réserve avec les deux autres à la gauche de l'armée ;
2'' Le 29 au matin, l'armée marchera par la gauche, dans le double but de faire sortir l'ennemi de sa position devant Petersburg par un mouvement tournant, et d'assurer le succès de la cavalerie qui, sous le commandement du général Sheridan, partira en même temps pour aller détruire les chemins de fer de Lynchburg et de Banville. Deux corps d'armée (le 2® et le 5®) avanceront les premiers en deux colonnes, par les deux routes qui traversent le Hatcher's Run, le plus près de nos lignes ;
3"* Le général. Park restera chargé de garder les lignes devant Petersburg et de défendre City-Point avec le 9® corps tout entier, une division de couleur de l'armée du James, tous les cavaliers démontés, les troupes du génie et les gardes du grand quartier général. Au cas où le 6® corps se mettrait aussi en mouvement, le 9® ne s'étendra pas au delà de l'enceinte formée en deçà du chemin de fer de Weldon;
4'' En Tabsence du général Ord, le général Weitzel aura le commandement des troupes laissées au nord du James. Il devra exercer la plus active vigilance sur son front, et profiter de toute occasion favorable qui lui serait laissée de pénétrer dans les lignes ennemies. Tout succès de ce genre devra être poursuivi avec une grande promptitude, en abandonnant toute cette partie de nos positions, excepté les redoutes fermées ;
5° La nature extrêmement boisée du pays dans lequel l'armée va opérer, rendant impraticable lusage dune nombreuse artillerie, le nombre des pièces sera réduit à quatre ou six par division, au choix des généraux en <;lief (Meade, Ord et Sheridan);
6"* Toutes les troupes, sans exception, auront quatre jours de rations dans les sacs et huit jours dans les wagons. Les hommes porteront soixante cartouches chacun; un nombre égal suivra dans les fourgons.
Ces instructions se terminaient par les recommandations suivantes : — « Une portion considérable des armées opérant contre Richmond est laissée en arrière. L'ennemi, le sachant, pourra considérer comme sa seule chance, de dépouiller ses lignes et de n'y laisser qu'un simple cordon de troupes, dans l'espoir que cet avantage ne sera pas mis à profit, tandis qu'il précipitera tout le reste sur nos forces en mouvement, pour retourner ensuite à ses positions. On ne saurait recommander trop fortement aux commandants des troupes laissées dans les tranchées, de ne point permettre qu'il en soit ainsi, sans en prendre avantage. Si l'ennemi s'avance au dehors pour attaquer, ce seul fait peut être considéré comme la preuve presque concluante d'un affaiblissement suffisant de ses lignes. Vous enjoindrez particulièrement aux chefs de corps qui seraient attaqués de ne pas attendre les ordres du général commandant l'armée à laquelle ils appartiennent, mais d'agir avec promptitude en avisant leur commandant supérieur. Vous enjoindrez également la même conduite aux généraux de division, pour le cas où d'autres portions de leur
corps seraient engagées. J'insiste également sur l'importance de poursuivre tout avantage remporté sur l'ennemi. »
Le général Sheridan devant opérer séparément reçut des instructions spéciales que les événements rendirent du reste sans effet.
L'heure du grand coup avait enfin sonné. Nous en reçûmes la nouvelle avec une vive satisfaction. Depuis quelque temps, nous commencions à craindre que l'honneur ne nous en fût enlevé, du moins en partie. Les rapides progrès de Sherman vers le nord, et son arrivée à Goldsboro', en nous inspirant une joie sincère, n'étaient pas sans nous causer quelques inquiétudes, en ce sens que, s'il se joignait à nous avant la chute de Richmond,' la gloire de l'armée du Potomac en serait à demi éclipsée. L'acharnement de nos luttes, la grandeur et la persistance de nos efforts, l'immensité de nos sacrifices, notre constance, aussi inaltérable dans la mauvaise fortune que dans la bonne, tout cela pâlirait devant les faciles triomphes des armées de l'ouest à travers la Géorgie, et les deux Carolines. On dirait: l'armée du Potomac n'a jamais pu venir à bout de l'armée rebelle de Virginie, et pour prendre Richmond, il a fallu que celles de l'ouest vinssent, des bords du Mississippi, l'aider à vaincre sur son propre terrain. Mais, Dieu merci! nous n'avions pas subi l'épreuve de quatre ans de combats, de souffrances et de privations, pour en perdre le fruit glorieux quand il était à notre portée.
Donc, le 29 mars 1865, nous quittâmes nos camps pour n'y plus rentrer. Jamais les soldats n'avaient saisi leurs armes d'une main plus ferme; jamais les officiers n'avaient lancé d'une voix plus vibrante le commandement : En avant! marche! On sentait courir dans l'air comme l'aube magnétique du triomphe suprême. Allègrement nous partîmes, et sans rencontrer l'ennemi, nous traversâmes le Hatcher's-Run. Le front de bataille du 2® corps fut promptement formé en face de la ligne fortifiée qui remontait
au nord-ouest, en suivant le cours de la rivière, tandis que le 5® corps, avançant plus loin, repoussait les avantpostes ennemis sur la route de Boydton, jusqu'à celle du Chêne-Blanc, en face du moulin de Burgess. Grant et Meade arrivèrent promptement derrière nous. Leur présence disait assez qu'il s'agissait de quelque chose de décisif.
Comme l'ennemi ne se présentait point, nous avançâmes au devant de lui à travers bois ; mais il ne sortit pas de sa position. C'était ailleurs qu'il se préparait à porter l'effort de sa résistance. A 9 heures du soir, nous étions installés dans une ligne de retranchements construits et abandonnés par les rebelles. Les deux divisions du général Ord étaient entrées en ligne entre le 6® et le 2® corps, ce qui permettait au général Humphreys de s'étendre, sans solution de continuité, jusqu'au delà de la route de Boydton, à l'endroit même où nous avions combattu, le 27 octobre précédent.
Dans la nuit, les opérations se trouvèrent forcément relardées par un teAps détestable. La pluie tombant à torrents détrempa le terrain à tel point que les chemins devinrent promptement impraticables à l'artillerie et aux fourgons. Il fallut les réparer tant bien que mal en couvrant les ornières de troncs d'arbres alignés, ou en ouvrant de nouvelles voies de communications à travers la forêt. Ce travail occupait une partie des troupes; les autres, avec une rapidité merveilleuse, élevaient des retranchements improvisés contre toute irruption possible de l'ennemi.
La journée du 30 fut ainsi perdue pour l'offensive, mais non pas pour la défensive. Le général Lee s'employa activement à masser à son extrême droite tout ce qu'il put amasser de forces disponibles, sans dégarnir absolument cette lourde ligne de défense que le général Grant l'avait forcé d'étendre sur une longueur de plus de trente milles. Deux fois cette tactique lui avait réussi. A la troisième, elle pouvait peut-être encore le sauver.
Le 31, à 2 heures du matin, le temps s'étant un peu remis, ordre nous fut donné de marcher par le flanc gauche. La 2® division, commandée maintenant par le général Wm. Hays, s'étendit sur la ligne que complétaient les brigades de Pierce et de Mac AUister. La mienne se trouva en réserve derrière la P® division que Miles avait déjà massée sur la route de Boydton. Warren, qui s'y était tenu jusque-là, poussa plus loin son corps d'armée contre la route du Chêne-Blanc où les confédérés avaient réuni le gros de leurs forces. C'était là qu'ils attendaient le moment de frapper. L'apparition de la brigade du général Winthrop, qui éclairait l'avance, fut pour eux le signal de sortir de leurs retranchements, et de se précipiter sur la division de Ayres qui se présentait la première. Le choc fut si violent qu'elle plia et recula, non sans désordre, sur celle de Cravrford qui en fut ébranlée à son tour. Mais Warren avait pris ses dispositions en vue de cette manœuvre favorite des confédérés. Ses trois divisions s'appuyaient l'une l'autre en échelons, de sorte que l'élan impétueux des assaillants st ralentit sur la première, s'affaiblit sur la seconde, et vint expirer sur la troisième. Grifl^ resta ferme comme un roc, et la vague brisée se retira en bouillonnant.
Tout cela se passait près de nous. Pas un hurrah, pas une volée que nous n'entendissions clairement. Mais les bois s'interposaient comme un rideau, et nous ne pouvions rien voir. En pareil cas, il est fort agaçant d'en être réduitaux conjectures. Nous en étions là, lorsque nous vîmes devant nous la P® division franchir le parapet qui la couvrait, et s'enfoncer dans la forêt, du côté où se livrait le combat. En même temps, un aide de camp du général Humphreys m'apporta l'ordre de suivre le mouvement.
Je devais soutenir Miles ; mais il ne me laissa pas l'occasion de lui venir en aide. Avec sa promptitude accoutumée, il tomba sur le flanc de la colonne ennemie se repliant déjà devant Griffin. Entre eux deux, les confédérés furent culbutés et ramenés vivement à leurs retran-
chements sur la route du Chêne-Blanc où beaucoup pourtant ne rentrèrent pas. Nombre de prisonniers et la plupart de leurs blessés restèrent entre nos mains. On cite le 56® de Virginie, capturé presque tout entier, par la brigade Chamberlain du 5® corps.
Miles, avançanttoujours, ouvrit bientôt, entre sa droite et la route de Boydton, un intervalle que je reçus Tordre de remplir, à mesure qu'il s'élargissait. Dans ce mouvement de conversion opéré graduellement, j'eus à changer deux fois de position en moins d'une heure, et je laissai derrière moi deux lignes de retranchements volants presque achevés, tant nos hommes avaient acquis de prestesse et d'habileté dans ce genre de travail. Lorsque Miles se fut arrêté, le soleil étant déjà à son déclin, notre dernière position de la journée fut solidement établie sous un feu d'artillerie très vif. Les tirailleurs ennemis avaient été refoulés derrière la ligne principale d'où les nôtres les empêchaient de sortir.
A quatre milles environ du point où le 5® corps s'était avancé, la route du Chêne-Blanc aboutit à un carrefour où quatre autres routes se rencontrent. De là son nom de Five Forks, fourche à cinq branches. C'était un point trop important pour n'être pas vivement disputé. Aussi l'ennemi l'avait-il isolément retranché et occupé. Déjà, la veille, Sheridan, arrivé à Dinwiddie, l'avait fait reconnaître par le général Merritt, qui avait trouvé devant lui des forces trop considérables pour être délogées par la cavalerie dont il disposait.
Dinwiddie est un village où siège la justice du comté. {Court'House). La route de Boydton la traverse à sept ou huit milles en arrière et à gauche de le position occupée alors par le 2® corps. Avec ces deux points, Five-Forks forme un triangle à peu près isocèle dont le sommet est au moulin de Burgess, et dont les deux côtés sont formés de l'est à l'ouest par la route du Chêne-Blanc, et du nord-est au sud-ouest par celle de Boydton. De Five-Forks à Dinwiddie, la base en est tracée par un chemin décrivant une
courbe concave, et se bifurquant à l'intérieur vers l'un et l'autre côté.
Le 31, pendant que l'ennemi était aux prises avec Warren en avant de la route du Chêne-Blanc, Sheridan, poussant sa cavalerie plus*loin sur la gauche, saisit l'occasion et s'empara de Five-Forks sans éprouver grande résistance. Mais lorsque les troupes repoussées par le 5® corps furent rentrées dans leurs retranchements, brûlant de réparer leur échec, elles refluèrent dans la direction de Sheridan et, s'étant jointes à leur cavalerie, elles l'y attaquèrent si vivement qu'il fut contraint décéder au nombre et de se retirer sur Dinwiddie. Il retraita, sans cesser de combattre, la plupart du temps à pied, ne laissant à cheval qu'un tiers de ses hommes pour conduire les chevaux des deux autres tiers. Arrivé près de Dinwiddie, Sheridan, profitant de quelques retranchements qui se trouvaient là, raffermit et concentra sa ligne et, faisant face à l'ennemi, le reçut si chaudement que celui-ci ne put avancer plus loin. La nuit venue, Lee rappela ses deux divisions qui retournèrent à Five-Forks.
Peu s'en fallut que le 5® corps ne leur coupât la retraite. Aussitôt que la position de Sheridan avait été connue au quartier général, ordre avait été expédié à Warren de marcher à son aide. Malheureusement, l'ordre n'était arrivé qu'à la nuit noire, cause forcée du retard dans l'accomplissement du mouvement. Néanmoins, la division Ayres, dépêchée la première par la route de Boydton, serait sans doute arrivée à Dinwiddie presque aussi vite que de jour, si la destruction d'un pont sur le Gravelly- Run ne l'eût bientôt arrêtée. Il fallut rétablir la communication, ce qui occupa deux ou trois heures. Lors donc que Ayres, ayant pris à droite un chemin de traverse, atteignit au point du jour la route de Dinwiddie à Five- Forks, ce fut notre cavalerie qu'il rencontra. L'ennemi s'était déjà retiré, échappant également à Warren qui arrivait avec ses deux autres divisions. La poursuite commencée par la cavalerie fut continuée de concert avec l'in-
fanterie, les deux corps se trouvant réunis sous le commandement du général Sheri dan.
La cavalerie courut directement à Five-Forks, et, par une série de charges vigoureuses, délogea tous les avantpostes de l'ennemi serré de près dans ses retranchements. En même temps, Sheridan fît avancer le 5® corps par la droite, de façon à tourner la gauche des confédérés et à les aborder de flanc et à revers, tandis que le général Merritt attirerait leur attention du côté opposé par d'activés démonstrations. Comme ils n'avaient point rencontré Warren, ils devaient le croire encore dans le voisinage de la route de Boydton, et n'ayant eu affaire jusqu ic i qu'à la cavalerie qui seule pressait leur front et débordait sur leur droite, ils ne pouvaient voir dans les mouvements de Merritt que le développement d'une attaque tournante qu'il leur importait surtout de contrecarrer.
Cependant derrière ce rideau de cavaliers bruyamment agité, Warren opérait silencieusement la manœuvre prescrite. Ayres et Crawford avançaient de front, chacun avec deux brigades déployées en double ligne, la troisième en arrière, dans la même formation. Griffin marchait en réserve à l'aile tournante, par bataillons en masse. Et tout ce corps d'armée, prenant sa direction sur la hauteur du soleil, se mouvait d'un pas égal à travers mille obstacles, dans les ravins et sur les monticules, au milieu des champs et au plus épais des bois.
Pour mieux couvrir encore le mouvement, le général Mac Kenzie, qui venait de rejoindre l'armée avec un renfort de cavalerie, reçutl'ordre de balayer la route du Chêne- Blanc entre Five-Forks et le point où elle atteignait la droite des lignes de Lee. Il y trouva quelques forces ennemies qu'il rejeta du côté de la route de Boydton, prévenant ainsi toute attaque sur la droite de Warren.
Le 5® corps déboucha, vers 4 heures de l'après-midi, sur la gauche des confédérés isolés à Five-Forks. Ayres, qui se trouvait le plus proche d'eux, opéra aussitôt son changement de front, et après avoir refoulé les piquets, ren-
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contra des retranchements s étendant à angle droit avec la ligne principale, sur une longueur de plus de cent mètres. La division chargea aussitôt à. la baïonnette et enleva tout, capturant plus de mille prisonniers.
La conversion et l'attaque s'étaient exécutées si vivement que Crawford, ayant un arc de cercle beaucoup plus étendu à parcourir, n'avait pu se maintenir en ligne. GriflBln se jeta promptement dans l'intervalle et, se joignant à Ayres, enleva de son côté quinze cents prisonniers. Lorsque Crawford eut à son tour achevé son évolution, il se trouva sur le seul chemin de retraite de l'ennemi qui, assailli de trois côtés à la fois, n'eut plus d'autre ressource que de mettre bas les armes.
Un certain nombre seulement tenaient encore à leur extrême droite derrière une traverse fortifiée. Les troupes, quelque peu désorganisées par le combat à la suite d'une marche longue et pénible, hésitaient, devant ce nouvel obstacle, et perdaient le temps à tirailler. Le général Warren arrive, s'élance au premier rang et appelle à lui du geste et de la voix. Aussitôt tout s'ébranle et se précipite en avant à la baïonnette. Le retranchement est emporté, et ses défenseurs sont faits prisonniers. A peine si des deux divisions confédérées de Pickett et de Bushrod Johnson, une poignée parvint à s'enfuir, poursuivis le sabre dans les reins par les cavaliers de Merritt et de Mac Kenzie. Cette victoire fut d'autant plus brillante qu'elle nous coûta moins de mille hommes, tandis que l'ennemi y perdit plus de cinq mille des siens faits prisonniers, sans compter ses morts, ses blessés, l'artillerie et les drapeaux restés entre nos mains. L'attaque de Five-Forks avait eu le même résultat que celle du fort Steadman six jours auparavant : un moment de succès éphémère suivi d'une défaite écrasante. Dans les rangs éclaircis des défenseurs de Petersburg, douze mille hommes de moins faisaient un terrible vide.
Le combat à peine terminé, le général Warren envoya prendre les ordres du général Sheridan, et reçut celui-ci
en réponse : « — Le major général Warren commandant le 5® corps d'armée est relevé de ses fonctions ; il se rendra immédiatement près du lieutenant général Grant, commandant les armées des Etats-Unis, pour recevoir ses ordres. » Cette nouvelle répandue partout, en même temps que celle de la victoire, causa une surprise générale, et donna lieu à nombre de conjectures différentes. Aujourd'hui encore, il ne me semble pas que le mot de l'énigme ait été complètement dévoilé. Dans son rapport officiel, le général Sheridan motive la mesure en ces termes : — « Le général Warren ne fit pas d'efforts pour faire avancer son corps d'armée (à Five-Forks) aussi rapidement qu'il l'aurait pu, et ses manières me causèrent cette impression qu'il désirait que le soleil se couchât avant que les dispositions pour l'attaque pussent être complétées. » Puis, parlant du combat : — « Pendant cet engagement, quelques portions de sa ligne se rompirent sans être exposées à un feu violent et simplement par manque de confiance de la part des troupes, confiance que le général Warren ne s'efforçait pas d'inspirer. » A ces imputations le général Warren a répondu par une justification détaillée de sa conduite militaire en cette occasion. Ce serait donc ailleurs qu'il faudrait chercher le pourquoi réel : probablement dans quelques détails des premiers rapports personnels entre ces deux généraux qui ne s'étaient jamais trouvés en contact auparavant. En pareil cas, la rencontre à contre-sens de quelques atomes crochus peut suffire à éveiller des susceptibilités irréfléchies entre hommes qui, se connaissant mieux, ne pourraient que s'attacher l'un à l'autre par les liens d'une estime réciproque. Sur un champ de bataille, dans le feu de l'action, ces premières impressions s'irritent au lieu de s'apaiser et la moindre piqûre peut aisément se changer en blessure. Quoi qu'il en fût en cette occasion, Warren fut transféré au commandement du département du Mississipi, Griffin le remplaça à la tête du 5® corps, et l'incident se perdit dans le choc des armées et dans le tourbillon dçs événements.
Pendant cette série de combats de Five-Forks à Dinwiddie, et de Dinwiddie à Five-Forks, la gauche du 2* corps dont je faisais partie n'avait presque pas cessé d'aller et de venir. Le général Humphreys réglait sa position sur les mouvements du 5® corps. Avant le jour, lorsque Warren s'était éloigné pour aller en aide à Sheridan, nous nous étions repliés en potence dans les retranchements qui couvraient la route de Boydton. Dans l'après-midi, ma brigade avait été retirée en arrière, du côté de la scierie où la fusillade, reprenant fréquemment avec vivacité, donnait à prévoir quelque attaque en force. Sheridan revenu à Five-Forks, nous retournâmes en hâte à notre position de la veille.
La nuit était noire quand nous y arrivâmes, et la tête de ma colonne filait rapidement le long des retranchements, quand une clameur bruyante, prolongée en hurrahs, retentit soudain près de nous. Le mouvement s'arrêta; les rangs se serrèrent, le cliquetis des batteries qu'on armait courut sur toute la ligne, et les canons de fusil s'allongèrent sur le parapet. Tous les yeux sondaient l'obscurité pour découvrir la masse mouvante des assaillants; toutes les oreilles étaient tendues pour saisir le tumulte de leurs pas ; mais rien ne bougeait et les hurrahs commençaient à s'apaiser. Comme d'ailleurs nos piquets ne rentraient pas, j'envoyai quelques hommes à la découverte, et nous apprîmes bientôt que, par ces acclamations retentissantes, l'ennemi saluait la nouvelle de l'anéantissement de toutes les forces de Sheridan, cavalerie, infanterie, artillerie, bagages, etc., etc. On sait ce qu'il en était. L'illusion fut de courte durée, car la vérité ne tarda pas à transpirer par nos avant-postes, et le silence morne du découragement succéda aux bruyantes clameurs de l'enthousiasme.
Le silence, du reste, ne dura pas longtemps. Ma brigade était à peine établie dans sa position à la droite de la l'^ division, que je reçus l'ordre de pousser une attaque partielle en avant de mon front, pour m'assurer si l'ennemi
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s'y tenait toujours en force ou s'il avait assez dégarni sa ligne pour me permettre d'y pénétrer. Je fis appeler aussitôt le colonel Burns, du 73® de New- York. Burns était l'homme pour conduire l'affaire. Mauvaise tête et bon cœur, comme presque tous les Irlandais ; batailleur endiablé ; mais du coup d'œil, du jugement, de la fermeté dans le danger; meilleur au feu que partout ailleurs. Outre son régiment, j'en plaçai deux autres sous ses ordres, tous deux bien commandés : le 124® de New- York par le lieutenant-colonel Weygant ; le llOde Pennsylvanie par le capitaine F. Stewart. Les trois régiments se formèrent en ligne en avant du parapet, les sept autres s'étendant pour combler le vide.
Sous bois, les attaques de nuit sont presque impraticables. L'obscurité y est plus profonde; les difficultés s'y multiplient à chaque pas ; officiers et soldats se perdent de vue en un instant ; les rangs se mêlent, se rompent et s'éparpillent ; les arbres arrêtent les hommes parfois comme un obstacle, beaucoup plus souvent comme un abri contre les balles. On est parti en ordre de bataille; on arrive en désordre de colonne, et à la première volée de l'ennemi, on décampe en confusion. J'avais donc préféré comme point d'attaque un champ ouvert qui s'étendait devant nous jusqu'aux piquets ennemis. La lune à demivoilée, qui s'abaissait dans le ciel, me permit de suivre assez loin le mouvement.
La ligne s'avança silencieusement et en bon ordre ; pas un homme ne resta en arrière. Peu à peu, elle s'effaça dans l'ombre, et nous restâmes en suspens pendant quelques minutes. Alors un éclair traversa l'obscurité; un coup de feu retentit ; d'autres éclairs et d'autres détonations.
La ligne avançait toujours sans répondre. Puis toute la lisière du bois pétilla d'un bout à l'autre... Enfin un brillant jet de flammes traversa le champ et illumina le ciel comme la foudre ; un long coup de tonnerre ébranla l'atmosphère, suivi du cri : Forward! lancé en chœur