II. S
comme un écho ; et les trois régiments s'élancèrent au pas de course sur les rifle-pits ennemis.
A partir de ce moment, ce ne fut plus qu'un grand tumulte de coups de feu, d'éclats de voix, de piétinements à travers le bois mort et les branches cassées. Les riflepits avaient été enlevés, cela va sans dire ; mais derrière eux se trouvait un épais couvert tout obstrué d'arbres abattus. Les hommes engagés dans ce fouillis inextricable n'avaient même plus pour s'y diriger l'incertaine clarté de la lune qui venait de se coucher. Dans l'impossibilité d'avancer plus loin, ils se postèrent de leur mieux et continuèrent le feu, tirant au jugé sur les rebelles disséminés autour d'eux.
La vivacité de la fusillade démontrait suflBisamment que l'ennemi n'avait point dégarni sa ligne devant nous. Le but de la reconnaissance étant accompli, le général Mott m'envoya Tordre de faire rentrer les trois régiments.
Ils sortirent du bois sans hâte, et reformèrent leur ligne sur le bord du champ découvert. Puis, certains de ne laisser personne en arrière, ils se mirent en retraite avec la même précision que s'ils eussent été sur un champ de manœuvre. Ils revinrent ainsi, toujours sous le feu, du même pas et dans le même ordre qu'ils étaient allés. En avant du retranchement, où les balles sifflaient encore, et où nul d'entre eux ne me savait présent, ils firent halte jusqu'à ce que le colonel Burns se fût assuré que leur place était libre derrière le parapet. Alors seulement, ils le franchirent à son commandement.
L'engagement était en soi sans importance. Nous n'y gagnâmes que quelques prisonniers et nous n'y perdîmes qu'une trentaine d'hommes et un capitaine du 124® qui y fut tué. Mais j'ai cru bon d'en raconter tous les détails pour montrer quels soldats nos volontaires étaient devenus, et comment leurs officiers les commandaient, dans les derniers temps de la guerre.
Ce fut comme le signal d'une série d'attaques semblables qui se succédèrent sans relâche pendant le reste de la
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nuit. Dès que Tune cessait, l'autre commençait sur un point différent. Du côté de Hatcher's Run. et de Petersburg, elles étaient fortement appuyées par l'artillerie. De loin, nous regardions les sillons lumineux des bombes qui se croisaient dans l'air, et nous écoutions la grande voix des canons qui tenaient les deux armées en éveil. On se disait : — Ça marche; il fera chaud demain.
Depuis le combat de Five-Forks, le général Grant n'avait plus qu'une crainte : c'était que l'ennemi ne profitât de la nuit pour évacuer ses lignes. Voilà pourquoi il le harcelait de tous côtés, prêt à se lancer à sa poursuite s'il ne réussissait pas à le tenir rivé à ses retranchements, et pourquoi aussi, il envoyait Miles renforcer Sheridan à Five-Forks , pour le cas où le général Lee tenterait de lui passer sur le corps en retraitant par la route du Chêne- Blanc.
La P® division partie, à deux heures du matin (2 avril), je reçus l'ordre de ramener immédiatement ma brigade sur la route de Boydton. L'ordre était accompagné de l'avis oflBiciel qu'à 4 heures, le 6® corps et le 9® allaient livrer l'assaut, l'un devant le fort Fischer (Peeble's House), ^/ l'autre devant le fort Hell (désormais fort Sedgwick). Le grand jour était arrivé.
Nous filons par le bois. Un aide de camp me conduit à la position que je dois occuper dans les retranchements qui couvrent la route et la traversent en arrière de la maison Rainie où le général Humphreys a son quartier général. Cinq batteries sont là, les canons braqués, les attelages en arrière, les caissons ouverts, les artilleurs à leurs postes. De grands feux entretenus avec soin éclairent la scène. Je dispose mes deux premiers régiments entre les batteries les plus éloignées. Où est le troisième? Se .serait-il égaré dans les terrains marécageux que nous avons dû traverser? Aurait-il dépassé le point où nous avons quitté la route? Et mes aides de camp de courir à sa recherche.
En ce moment, éclate une fusillade enragée dans le
bois auquel nous faisons face, et précisément devant les batteries qui ne sont point encore protégées. Je donne le commandement au plus anxîien des deux colonels avec quelques rapides instructions, et me voilà parti à mon tour. Je rencontre des groupes de traînards rejoignant les deux régiments en position. — Où sont les autres? — Ils arrivent, général. Nous nous sommes égarés au passage du swamp; maintenant, ils ont retrouvé la route. AU right. Mais le temps presse; je galope au devant d'eux sur le terrain découvert entre la route et les batteries.
C'étaient de braves gens que ces canonniers. Les obus pleuvaient autour d'eux; les balles qui sifflaient partout dans l'air, leur disaient assez que l'ennemi était tout proche. Si les nôtres pliaient, les rebelles ne seraient pas longs à tomber sur les canons. Et néanmoins, ils se tenaient là, tranquilles comme leurs pièces, indifférents en apparence à ce qui se passait dans le bois. Seuls, les officiers et les chargeurs regardaient par dessus le parapet, guettant le moment où l'ennemi viendrait à paraître à découvert, pour lui envoyer leur volée de mitraille.
Un de mes aides de camp, le lieutenant Keene, me rejoint au galop : — Trois des régiments sont plus loin dans la ligne des retranchements. Quand l'attaque a commencé, ils s'y sont jetés pour couvrir les canons laissés là sanâ appui d'infanterie. Les autres sont en bataille à l'entrée du bois attendant des ordres. — Allez les chercher, et amenez-les au pas de course pour remplir par ici les vides que vous voyez. — Keene repart. Il n'avait pas fait vingt pas qu'un obus lui enlève son chapeau. Le sang lui jaillit par le nez. Un peu étourdi, il se tâte la tête, se secoue, puis, se raffermissant sur les étriers, il reprend sa course camme si de rien n'était.
Quand mes derniers régiments arrivèrent, l'attaque perdait rapidement du terrain. La fusillade s'éloignait. Bientôt elle s'éteignit tout à fait dans les profondeurs de la forêt.
D'où venait cette attaque? quelles troupes l'avaient re-
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poussée? comment et par où rennemi avait-il pu pénétrer si avant, en arrière des retranchements que je venais à peine de quitter? Je n'en ai jamais rien su. Ce fut un de ces incidents, comme il s'en proijuit souvent dans le tohu bohu des grandes batailles. Peut-être en trouverait-on l'explication dans quelque rapport de brigade ou de division. Mais au milieu du rayonnement historique de cette journée, il disparut comme un ruisseau dans TOcéan.
Aux premières lueurs de l'aube, le mouvement interrompu fut achevé , et ma brigade prit la position qui lui était assignée, avec un renfort de ^tôO convalescents de la V^ division, placés momentanément sous mes ordres.
Le grand sabbat de l'artillerie, du côté de Petersburg, était arrivé crescendo à son plus haut point, lorsque, ponctuellement, à quatre heures du matin, Parke et Wright lancèrent leurs colonnes d'assaut. Parke força la première ligne de l'ennemi, où se trouvait le fort Mahone; mais, depuis la fameuse affaire de la mine , l'ennemi en avait élevé un seconde tout aussi forte, à quelque distance en arrière , et le 9® corps y fut arrêté. Wright emporta tout devant lui en face du fort Fisher, et le 6® corps ayant envahi la vaste enceinte si longtemps impénétrable, Ord réussit à son tour à la crever près de l'Hatcher's-Run avec deux divisions du 24® corps commandées par Gibbon. Les deux corps réunis se rabattirent alors à droite sur Petersburg. Deux redoutes fermées se présentèrent dans la plaine. Gibbon s'en rendit maître; non pas sans que l'une d'elles eût opposé la plus intrépide résistance.
Toute la portion de l'armée de Lee qui se trouvait devant le 2® corps, voyant sa retraite coupée du côté de la ville, se lança dans la direction de la station de Sutherland, sur le chemin de Lynchburg. Les canons disparurent rapidement des embrasures, tandis que les hommes filaient en courant derrière les retranchements. Déployés comme nous l'étions sur une longue ligne, dont un tiers environ se repliait en arrière , il nous fallut nécessairement quelque temps pour nous former en colonne sur la
route de Boydton. Quand nous arrivâmes au moulin de Burgess, lennemi avait disparu.
Cependant, il ne devait pas tout à fait nous échapper. A la première nouvelle du succès de Tassaut, Sheridan s'était empressé de renvoyer à Humphreys sa l'^ division. Miles revenait donc en hâte par la route du Chêne-Blanc, lorsque le courant des rebelles en retraite passant à sa portée, il se mit vivement à leur poursuite par la route de Clayborn. Il les atteignit près de la station où ils opposèrent d'abord une résistance énergique. Mais Sheridan approchait débordant leur droite. Ils lâchèrent pied et s'enfuirent, dans le plus grand désordre, par la route qui longe l'Appomattox , abandonnant leurs canons et perdant quantité de prisonniers.
Pendant ce temps, nous laissions derrière nous les belles fortifications dont les ingénieurs rebelles avaient couvert les abords du moulin de Burgess, et nous pressions le pas vers Petersburg par la route de Boydton, désormais toute grande ouverte. C'était une belle journée. Le soleil du printemps riait dans les feuillées nouvelles. Le ciel et la terre semblaient se réjouir de notre triomphe. Les hommes, oubliant leurs fatigues des derniers jours et leurs insomnies des dernières nuits , marchaient d'un pas allègre, courant et riant entre eux. A droite et à gauche, nos flanqueurs ramassaient des prisonniers qui se rendaient de bonne grâce, et prenaient place sans humeur entre les régiments. Ils savaient bien que la guerre était finie du coup, et ils étaient loin de le regretter.
En approchant de la ville, nous sortîmes des bois pour traverser une vaste plaine. Nous étions arrivés près d'une maison de pauvre apparence située à une cinquantaine de pas de la route, lorsqu'un mouvement électrique courut dans les rangs. — Attention! Voilà le général Grant! Chacun se redressa, donna le coup d'épaule à son sac, et le tour à son képi. Le général assis sur une galerie antérieure, son cigare légendaire à la bouche, nous regardait passer, probablement en pensant à toute autre chose. La
porte était comme l'entrée d'une ruche. Les officiers d'étatmajor s'y pressaient; les cavaliers arrivaient et partaient au galop. Auprès de la maison, les hommes de l'escorte tenaient par la bride les chevaux qui, la tête basse, le cou allongé, secouaient leurs selles vides, par des bruyants frissonnements. Tout était mouvement et agitation autour du lieutenant général. Lui seul conservait le calme habituel de son maintien ; mais, à travers cette impassibilité apparente, rayonnaient la fierté du triomphe et la satisfaction de l'œuvre accomplie.
Tout n'était pas terminé pourtant. Le canon se faisait toujours entendre, et entre nous et Petersburg s'élevait encore une ligne d'ouvrages assez importants pour donner au moins à l'ennemi le temps de se reconnaître. Afin de la mieux assurer, il avait même tenté de reprendre quelques positions au 9® corps. Ce futdans un de ces retours offeusifs exécutés sans succès quoique vigoureusement conduits, que fut tué le général A. P. Hill. Il avait joué un grand rôle dans la guerre, et servi avec autant de constance que de capacité, la cause de la sécession. Il périt avec elle, et fut comme enseveli dans son linceul.
Le reste du jour se passa à mettre l'artillerie en position, et à combiner nos mouvements avec ceux du 6® et du 24® corps, de façon à emporter la ville d'assaut, si l'ennemi persistait encore à la défendre. Mais il n'en était rien. Le général Leone voulait que gagner la nuit, protectrice des retraites en désarroi.
Ce jour mémorable était un dimanche. Pendant qu'à Petersburg, le dernier rempart de la rébellion tombait en pièces, à Richmond son président invoquait en vain le Dieu des armées. M. Jefferson Davis se trouvait à l'église de Saint-Paul, lorsqu'il reçut une dépêche dont la teneur ne lui permit pas d'entendre la fin du service religieux. C'était le Venit summa dies de la Confédération du Sud. Douze heures étaient laissées à son gouvernement pour plier bagage.