LE DÉNOUEMENT
Évacuation de Petersburg et de Richmond, — La poursuite. — Arrivée à Jettersville. — Les confédérés à Amelia Court-House. — Engagement» d'arrière-garde. — Combat de Deatonsville. — Captures et trophées. -— Grand coup de filet. — Mort du général Read. — Opinion d'un sergent confédéré. — Les bagages. — Rencontre du général Sheridan. — Le High-Bridge. — Le dernier combat du 2e corps. — Échange de communications entre Grant et Lee. — Le coup de grâce. — L'armée confédéré© met bas les armes. — Tableau final.
Dans la nuit du 2 au 3 avril, le général Lee évacua simultanément Petersburg et Richmond. Toutes les troupes qui lui restaient encore se réunirent à Chesterfield Court- House, point central à peu près à distance égale des deux villes, et ce fut de là qu'au matin, elles commencèrent leur mouvement pour aller rejoindre larmée de Johnston dans la Caroline du nord. C'était leur seule chance d'échapper à une destruction complète. Le général Grant, qui le savait parfaitement, se tenait prêt. — La poursuite commença immédiatement, de sorte que l'occupation des deux villes se trouva laissée principalement au 25® corps, composé de troupes de couleur. La division placée temporairement sous les ordres de Parke fut chargée de Petersburg; les deux autres sous le commandement de Weitzel prirent possession de Richmond.
Dernière et suprême humiliation de ces arrogants con-
tempteurs de l'humanité ! Au siège même de leur gouvernement renversé, leurs propriétés et leurs vies étaient sous la protection des noirs auxquels ils avaient refusé leur place dans la grande famille humaine. A cette dernière heure de la grande iniquité, se manifestèrent sans voiles le caractère des oppresseurs et celui des opprimés. Les affidés de Jefferson Davis livrèrent aux flammes la ville qu'ils ne pouvaient plus défendre et que l'incendie eût dévorée tout entière, si les soldats de couleur de Weitzel n'en avaient sauvé les deux tiers. Tout le quartier des affaires, le plus riche et le plus populeux, fut réduit en cendres. Ses ruines amoncelées diront longtemps encore quels furent ces hommes qui avaient immolé leur pays à des ambitions dépravées, dans le seul but de dominer par la barbarie sur un sol arraché à la civilisation américaine.
L'itinéraire du général Lee était, en quittant Chesterfield, d'aller traverser l'Appomattox au port de Goode, pour atteindre le chemin de fer de Banville à Amelia Court-House. De là il espérait nous devancer à Burksville, point d'intersection de celui de Lynchburg; s'il réussissait à le dépasser avant que nous eussions pu nous y opposer, il était à peu près certain d'opérer sa jonction avec Johnston qui, de Smithfield, étendait sa gauche au devant de lui. L'objectif commun était donc Burksville. Poursuivants et poursuivis s'élancèrent dans cette direction avec une ardeur égale. Dans cette course, les avantages se compensaient, car si les confédérés avaient sur nous dix ou douze heures d'avance, notre route était plus courte que la leur d'une distance à peu près équivalente à la différence du temps.
Les deux armées engagèrent la course par deux routes parallèles, Lee au nord, Grant au sud de l'Appomattox. Sheridan, qui était resté la veille non loin de Five-Forks, prit la tête avec toute la cavalerie, suivi du 5® corps qui avait bivouaqué à Sutherland. Le 2® corps partit en même temps au point du jour, par la route qui longe l'Appomat-
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tox ; le 6® le suivait de près. — Le général Ord, avec la plus grande partie de l'armée du James, marcha par la ligne du chemin de fer de Lynchburg que le 9® corps fut chargé de protéger derrière lui.
Ainsi, le général Grant avait divisé ses forces en deux colonnes, et tandis qu'Ord poussait vers Burksville, Sheridan et Meade couraient en ligne droite frapper le chemin de fer de Banville un peu plus au nord, à la station de Jettersville.
Sheridan y arriva le premier dans la journée du 4, au moment où Lee venait d'arriver à Amelia Court-House, et comme il avait une avance notable sui* Meade, il se retrancha pour donner sûrement à celui-ci le temps de le rejoindre. Nous avions été quelque peu retardés dans notre marche par la nécessité de réparer les chemins, sous peine de laisser infailliblement l'artillerie et les trains en arrière. Malgré toute la diligence possible, ce ne fut donc que le 5, dans l'après-midi, que nous atteignîmes Jettersville. Mais pendant ces vingt-quatre heures, Lee ne s'était plus senti de force à engager une lutte hasardeuse contre les seize ou dix-huit mille hommes qui lui barraient le passage.
Toutes les chances tournaient contre lui. La fortune adverse venait encore de lui porter un coup funeste en le privant des approvisionnements sur lesquels il avait compté pour le soutien matériel de son armée. Un convoi considérable ordonné de Banville, le 2, devait l'attendre à Amelia Court-House. Il se trouva que le gouvernement rebelle, ayant besoin des vragons pour son déménagement précipité, enjoignit au chef de train de les conduire jusqu'à Richmond. Celui-ci ne comprit pas qu'on lui demandait les vragons vides, et sans les décharger, il continua sa route, emportant les rations avec lui.
Les soldats de Lee, en quittant Petersburg, n'avaient guère qu'un jour de provisions.' La plupart d'entre eux ne s'étaient rien mis sous la dent depuis vingt-quatre heures, lorsqu'ils arrivèrent à Amelia Court-House. Ils
employèrent la journée du 5 à fourrager pour ramasser ce qu'ils pouvaient trouver aux environs ; ressource bien insuflSsante dans un pays plus qu'appauvri. Et pendant ce temps s'évanouit la dernière chance de rejoindre Johnston.
Dans la nuit du 5 au 6, les confédérés durent se remettre en route; nous étions sur eux. Déjà, dans l'aprèsmidi, le général Davies, avec une brigade de cavalerie, leur avait pris cinq pièces d'artillerie et brûlé cent quatrevingt wagons au carrefour de Paine. Ils se hâtèrent autant que le permettaient les difficultés croissantes, car le fourrage leur manquait tout autant que les provisions, et les bêtes étaient aussi exténuées que les hommes. Désormais, leur seul espoir était ou de gagner Farmville avant nous, et par un détour, de reprendre la direction de la Caroline du nord, ou d'atteindre Lynchburg où ils avaient un dépôt d'approvisionnements. Mais plus le cerf apprpche de ses fins, plus la meute se précipite avec ardeur à l'hallali. Au point du jour, toute l'armée fut mise en mouvement.
La cavalerie, appuyée par le 6® corps, reprit sa marche parallèlement à la colonne ennemie; Griffin, dépassant Amelia Court-House évacué, se rabattit à gauche sur l'autre flanc des confédérés dont Humphreys serrait de 5v'/ près l'arrière-garde. Enfin Ord, arrivé à Burke^ille, marchait rapidement sur Farmville, pour y détruire le pont vers lequel Lee poussait sa tête de colonne avec une égale promptitude.
Il était environ 9 heures du matin, lorsque notre division atteignit l'arrière-garde de l'ennemi près de Sait " SulphJS{r Springs. Le général Mott me communiqua ses instructions, tandis que mes régiments se portaient rapidement en avant. Dix minutes après, nous étions aux prises avec l'ennemi. Le 20® de l'Indiàna, déployé en tirailleurs et appuyé par le 124® de New- York, avait gravi lestement une hauteur, et commençait à refouler vivement les rebelles qui se repliaient sur la route de Deatonsville.
Nous avancions ainsi d'un pas rapide tout en faisant
le coup de feu, lorsque Mott, voulant examiner par luimême les dispositions que j'avais prises, vint me rejoindre sur la ligne des tirailleurs engagés. — Tout va bien, ditil. Poussez vigoureusement devant vous, et tâchez d'atteindre les bagages qui sont à peu de distance. Si vous les enlevez, il y a toute chance pour que vous y trouviez le brevet de major-général. — Il avait à peine fait quelques pas en arriére, lorsque le son mat du plomb contre le cuir me fit tourner la tête. Je remarquai un mouvement précipité parmi les officiers d'état-major. Plusieurs sautèrent à bas de leurs montures, et au milieu du groupe j'aperçus le général étendu à terre. Une balle lui avait traversé la jambe, passant entre les deux os, au dessous du jarret. Quand il me vit près de lui, il se souleva sur le coude pour me dire : — Vous avez le commandement de la division. Vous connaissez déjà vos instructions; je n'ai rien à y ajouter. Allez-y ferme. Bonne chance et adieu. — On l'emporta sur une civière, moins souffrant peut-être de la douleur physique que du désappointement moral de ne pouvoir assister au dénoûment du drame dans lequel il avait joué, depuis quatre ans, un rôle aussi méritoire que distingué.
Le mouvement se poursuivit sans interruption. La pe brigade commandée maintenant par le colonel Shephard du P"" Maine, et renforcée de deux régiments, continua à avancer en bataille derrière sa ligne de tirailleurs dont l'élan ne laissait pas de trêve à l'ennemi. Les rebelles étaient serrés de si prés qu'une position favorable s'étant présentée pour nous faire tête autour d'une grosse ferme, ils en furent délogés avant d'avoir pu s'y couvrir de quelques barricades ébauchées à la hâte.
Cependant, un peu plus loin, il y eut un temps d'arrêt. Un corps de cavalerie confédérée avait mis une batterie en bonne position pour balayer un terrain découvert qui s'étendait à droite de la route. De ce côté, la P® division se pressait d'arriver; mais, partie de Jettersville par un chemin plus long que le nôtre, elle n'avait pu nous rejoin-
dre encore et ses tirailleurs seuls prolongeaient notre front de bataille. Pour leur venir en aide, je fis avancer une section du 11® d'artillerie de Nevs^-York. Il s'ensuivit une canonnade assez vive dont ils profitèrent si promptement que bientôt canons et cavaliers disparurent devant eux.
Pendant l'engagement, le général Humphreys était arrivé sur la ligne. Nous descendîmes de cheval pour nous avancer hors du bois, par un chemin bordé de talus d'où l'on pouvait mieux découvrir les mouvements de l'ennemi. Il faut croire que nous fûmes remarqués, car les balles commencèrent à nous sifla.er aux oreilles avec une persistance qui n'était certes pas due au hasard. Mais comme le général Humphreys n'avait pas l'air de s'en apercevoir, ce n'était pas à moi de lui en faire l'observation. Il m'interrogeait sur la position exacte de mes trois brigades, consultait un croquis topographique qu'il tenait à la main, m'expliquait où conduisait la route, où nous aurions bonne chance d'enlever la queue des équipages, et surtout les canons de l'arrière-garde auxquels il tenait particulièrement. Enfin, satisfait sur tous les points : — Je crois, dit-il de sa voix tranquille, que nous ferions bien de nous retirer un peu en arrière.
Nous retournâmes sur nos pas, sans encombres.
Nous voici repartis. La chasse recommence. Une nouvelle ligne élevée à la hâte et faiblement défendue est encore enlevée par les tirailleurs. A deux cents mètres en arrière, la hauteur est couronnée d'un talus renforcé de fençes et d'arbres abattus, derrière lequel se montra une ligne bien garnie. Ici, les tirailleurs ne suflSsent plus. Le front de bataille se reforme le long d'une haie couverte, sous le feu d'une artillerie invisible qui nous envoie ses projectiles creux, par dessus la crête où l'infanterie nous attend. En quelques minutes, six régiments sont prêts à charger : le 73« et le 86« de New- York, le I05« et le 110® de Pennsylvanie, le P*" et le 17® du Maine. Au commandement, tous s'élancèrent à la fois. C'est auquel dépassera
les autres et plantera le premier ses couleurs sur le retranchement. Personne ne reste en arrière. Les blessés tombent; on les ramassera plus tard. A l'ennemi d'abord.
C'était beau à voir. Les six drapeaux avançaient de front, comme portés par six vagues humaines qui montèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'elles eussent éteint et submergé la digue enflammée qui se dressait devant elles.
Et sans autre délai que le temps de réunir deux ou trois cents prisonniers et de reformer les rangs, toujours poursuivant l'ennemi en retraite, nous arrivâmes à Deatonsville. Là, la P® brigade céda le pas à la 2®. Presque tous ses régiments avaient épuisé leurs cartouches sur la ligne de tirailleurs où ils s'étaient relevés successivement pendant la matinée.
Désormais, la l'® division marchait de front avec nous à droite de la route, et elle avançait d'un bon pas. Il s'agissait de ne pas se laisser dépasser. Aussi, sans attendre que la P® brigade eût renouvelé ses munitions, je lançai en avant la 2** déployée en bataille et soutenue de près par la 3®
Nous allions grand train. Vingt-huit wagons et cinq pièces d'artillerie étaient déjà tombés entre nos mains. A chaque prise, l'ardeur de la chasse s'augmentait. Les hommes ne s'arrêtaient même plus avant de charger. Quand un obstacle se présentait, derrière lequel l'ennemi faisait mine de tenir, les tirailleurs y couraient en poussant des hurrahs; les régiments les plus proches s'élançaient en avant, et la position était enlevée, avant même que le reste de la ligne sût de quoi il s'agissait.
Vers le coucher du soleil, le général Pierce, au sortir d'un bois épais, se trouva en face d'une hauteur abrupte couronnée d'un talus derrière lequel l'ennemi en face lui opposait une résistance déterminée. La cause nous en fut bientôt connue. Sur le haut du coteau où elle s'élevait par une pente immense, la route tournait brusquement à gauche, et se trouvait ainsi parallèle à notre front. Les trains de l'ennemi y défilaient encore, et c'était pour les sauver
que Tarrière- garde tout entière nous faisait tête. Mais il n'était retranchement qui pût tenir contre l'élan de nos hommes quand ils aperçurent les wagons. La crête du coteau fut emportée au moment où les derniers chariots venaient de passer. Tout en se repliant, les troupes d'escorte les défendaient encore. Pierce opéra rapidement son changement de front en avant sur son bataillon de gauche, tandis que la 3® brigade arrivait en hâte pour avoir sa part du gâteau.
A peine la ligne eut-elle dépassé une grande ferme marquant le point culminant de la colline, que se présenta sous ses yeux un spectacle auquel elle ne s'attendait pas. Au fond d'un étroit vallon que partageait dans sa longueur une petite rivière nommée le Sailor's Creek, plus de deux cents wagons s'agitaient pêle-mêle pour traverser le cours d'eau sur un pont à moitié défoncé. La 2® brigade, à laquelle s'était joint le 120® de New- York, fondit sur sa proie avec des cris d'enthousiasme. Deux de ces régiments, le 17® du Maine et le 57® de Pennsylvanie, traversèrent même le Creek à la poursuite de l'ennemi, et ne s'arrêtèrent qu'au sommet de la colline opposée. La P® division qui, par suite du changement de direction de la route, avait eu à faire un détour très étendu, arriva néanmoins à temps pour prendre part à l'hallali.
La journée était bonne. A part les wagons dont le nombre total s'élevait à deux cent soixante et dix, mes deux brigades engagées avaient enlevé à l'ennemi six pièces de canon, un guidon d'artillerie, huit drapeaux et de cinq à six cents prisonniers. De son <;6té, la division de Miles avait aussi ses trophées. Ce n'était là pourtant que le moindre de nos succès.
Pendant que Humphreys poussait devant lui, et démolissait pièce à pièce l'arrière-garde des rebelles, Sheridan prenait l'avance sur le 6® corps, cherchant où les frapper en flanc de quelque coup terrible : leo quœrens quem devoret! Il lançait une de ses divisions de cavalerie à l'attaque ; l'ennemi s'arrêts^it pour couvrir en force le point
assailli; le combat se poursuivait avec vigueur, tandisqu'une seconde division allait le renouveler un peu plus loin sur un autre point, et ainsi d'une troisième. Pendant que l'infanterie ennemie s'arrêtait pour combattre, les trains continuaient leur route, laissant en arrière le gros des forces protectrices. La colonne se tronçonnait, et le moment devait venir forcément où elle serait coupée. C'est ce qui arriva. Trois divisions de cavalerie conduites par Custer, Crook et Devin, atteignirent les trains sur le Sailor's Creek, à quelques milles plus haut que le point où nous en avions saisi une partie. Elles détruisirent quatre cents wagons en bloc, enlevèrent seize pièces d'artillerie et firent quantité de prisonniers.
Entre Sheridan en avant et Humphreys en arrière, se trouvait le corps confédéré d'Ewell attardé par les charges incessantes de cavalerie dont le but était de donner au 6* corps le temps d'arriver. Wright, en effet, n'était pas loin, et bientôt sa première division, commandée par le général Seymour, fit irruption sur la route, tandis que la seconde, commandée par le général Wheaton, s'étendait sur le flanc gauche de la colonne ennemie. Tout en se repliant, celle-ci faisait de fréquents et vigoureux retours. Mais lorsqu'elle dut s'arrêter devant l'incendie, assaillie de tous les côtés à la fois, écrasée comme dans un étau «ntre la cavalerie et l'infanterie, il ne lui resta plus qu'à mettre bas les armes. Ce grand coup de filet rapporta de six à sept mille prisonniers, parmi lesquels le général Ewell lui-même et cinq ou six autres officiers généraux.
Et ce ne fut pas tout. Pour compléter le désastre de l'armée de Lee, son avant-garde essuya le même jour un important échec. Nous l'avons laissée marchant rapidement vers Farmville où l'armée du James se dirigeait de son côté. Le général Ord, craignant de ne pas arriver à temps, détacha en avant deux régiments d'infanterie et un escadron de cavalerie, sous le commandement du général Read, pour arrêter l'ennemi en brûlant le pont. Read arriva trop tard pour exécuter ses instructions. La tête