‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 10 sur 34 · L APPRENTISSAGE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

L APPRENTISSAGE DE LA GUERRE

Siège de Yorktown. — Attaque du moulin de Lee. — La ferme de Harwood.

— Entre tirailleurs. — La chasse à Thomme. — Visite du général en chef.

— Défauts d'administration. — Une mayonnaise de serpent noir. — Défilé de troupes confédérées. -^ L'ennemi abandonne ses positions. — Evacuation de Yorktown.

La péninsule virginienne est, comme on le sait, formée par le cours presque parallèle du James et du York qui tous deux vont se jeter dans la Chesapeake. A dix milles de l'embouchure du York, s'élève sur la rive droite, la petite ville fortifiée de Yorktown qui doit sa première célébrité à la capitulation de lord Cornwallis en 1781, après un siège auquel le marquis de Lafayette prit une part brillante. Au mois d'avril 1862, les confédérés en avaient étendu et complété les défenses, de façon à commander, avec leur artillerie, le terrain compris entre la ville et la petite rivière qui porte le nom de Warwick. Celle-ci prend son cours à un mille et demi de distance, et se dirigeant au sud pour s'aller jeter dans le James, traverse ainsi la péninsule dont la largeur n'est en cet endroit que de dix à douze milles. C'était un obstacle naturel que l'ennemi avait déjà renforcé en élevant l'eau sur les gués au moyen de barrages et en couvrant par des batteries retranchées les points faibles plus particulièrement susceptibles d'être assaillis. Mais quand nous y arrivâmes, il n'avait à nous opposer que le corps de Magruder comptant au plus dix mille hommes.

Si on l'eût attaqué vigoureusement tout d'abord, il n'eût pu, quoi qu'il fît, nous empêcher d'effectuer le passage sur quelque point. Une fois entamée, la ligne ne pouvait pas tenir un instant, et Yorktown, serré de toutes parts, était à nous en quelques jours. Malheureusement, on ne fit en ce sens qu'une attaque tardive, isolée et maladroite. Tardive, parce qu'elle n'eut lieu que le 16, onze jours après notre arrivée; isolée, parce qu'on n'y engagea que quelques compagnies de troupes du Vermont; maladroite, parce qu'on choisit précisément le point le mieux fortifié, celui qui offrait le plus de difficultés et, par conséquent, le moins de chances de succès. Le résultat fut que notre détachement se battit bravement, mais inutilement, pendant plus d'une heure, dans les fossés à tirailleurs enlevés à l'ennemi, et qu'il finit par être rejeté dans la rivière avec une perte très considérable.

Les compagnies sacrifiées dans cette malencontreuse affaire appartenaient à la division du général W. F. Smith, qui agit d'après les ordres directs du général Mac-Clellan. Le général Keyes s'en lavait les mains, disant ouvertement qu'il n'avait même pas été prévenu, bien que les troupes engagées fissent partie de son corps d'armée.

Du premier moment, la majorité des généraux avait été d'avis de forcer sans retard la ligne du Warwick. Le commandant en chef, officier du génie avant tout, préférait creuser des tranchées, ouvrir des parallèles, planter des batteries autour de Yorktown. Les premiers demandaient simplement à culbuter l'ennemi par l'élan d'une supériorité numérique irrésistible; le second voulait le réduire par les procédés scientifiques chers aux écoles spéciales. En pareil cas, n'est-il pas permis de soupçonner qu'il ordonna l'attaque du moulin de Lee moins avec la résolution de la faire réussir, qu'avec la pensée de démontrer par son insuccès la supériorité de ses autres plans..? quod erat demonstrandum.

Quoi qu'il en fût, le siège étant résolu, l'armée s'établit en conséquence, et Magruder put attendre sans danger

et recevoir sans précipitation les renforts dont il avait besoin.

La brigade Peck se trouva former l'extrême gauche de l'armée près de l'embouchure de la rivière, en face de l'île de Mulberry où l'ennemi tenait une assez forte garnison. Le Warwick, avant de se jeter dans le James, décrit à ce point un coude abrupte autour d'une pointe de terre avancée qui, par sa configuration, faisait saillie dans la ligne de défense de l'ennemi. Cette position fut assignée au 56®.

De notre côté, la rive était plus élevée, ce qui assurait un certain avantage à nos tirailleurs. En revanche, il y avait de l'autre côté deux batteries commandant tout le terrain que nous occupions, et dont le feu nous eût fort incommodés sans les grands bois qui dérobaient nos tentes aux yeux des confédérés. Ces bois s'étendaient le long de l'eau, couvraient la pointe du triangle, et laissaient seulement à sa base des terres cultivées, au milieu desquelles s'élevait la ferme de Harwood. Position excellente pour habituer les hommes au feu. Ce fut en l'examinant que nous entendîmes siffler les premières balles et en établissant les piquets que nous tirâmes les premiers coups de fusil.

A l'entrée de la nuit, les rations étant en retard depuis deux jours, j'envoyai vingt-cinq hommes sous le commandement d'un lieutenant, aux bâtiments de la ferme, avec ordre d'en ramener toute personne suspecte qu'on y rencontrerait, et d'en rapporter ce qui pourrait suppléer au manque de rations et de fourrages. Ils trouvèrent la maison complètement abandonnée, mais abondamment fournie de provisions. Le fermier tenait, paraît il, un magasin de comestibles à l'usage des gens de la campagne. 11 y avait laissé quantité de salaisons d'excellente qualité, de la farine, des fromages, du sucre, etc., etc. Il y avait du maïs dans ses greniers, du bétail dans ses étables, de la volaille dans sa basse-cour. Le détachement revint chargé d'un butin qui fut distribué également entre les compagnies, et pendant quelques jours, le régiment, indé-

pendant du commissariat, vécut comme en pays de cocagne, au milieu de l'abondance, et de délicatesses de table comme on n'en avait jamais vues, comme on n'en devait jamais revoir au camp.

Malheureusement , cette bonne aubaine dura trop peu. Dès le lendemain, le bruit s'en étant répandu dans le& régiments voisins, attira dans l'après-midi, bon nombre de visiteurs à la ferme. Les premiers s'y glissèrent en tapinois; puis, comme la batterie de l'île de Mulberry ne donnait pas signe de vie, les survenants promptement enhardis, traversèrent bientôt les champs en flânant sans plus de précaution, jusqu'à ce que la maison en fût pleine de la cave au grenier. C'était, parut-il, ce qu'attendait l'ennemi.

Tout à coup, la batterie se couronne de fumée; le canon tonne. Un premier boulet écorne le toit; un second traverse la maison de part en part; au troisième, la ferme était vide. 11 fallait voir ce déménagement instantané! — les intrus se ruant pêle-mêle au dehors, qui par la porte, qui par les fenêtres, — bondissant par dessus les platesbandes, franchissant barrières et fossés, — tous détalant vers le bois avec une vitesse -accélérée par les obus qui, heureusement, firent plus de tapage que de dommage.

Ce fut. probablement un de ces fourrageurs désappointés qui, pour se* venger de la belle peur qu'il avait eue, mit le feu à la ferme le soir. même. A minuit, il n'en restait plus qu'un monceau de décombres fumants.

Pendant ce temps, sur les bords de la rivière, les coups de fusil allaient leur train. Six compagnies étaient distribuées dans l'intérieur du bois, chacune fournissant la section de piquets qui la couvrait. Les quatre autres, tendes en réserve, envoyaient, la nuit, le nombre d'hommes nécessaire pour garder le terrain découvert et faire les rondes.

Entre nous et l'ennemi, la rivière n'avait pas plus de quarante à cinquante mètres de large. Comme je l'ai dit, de notre côté, la rive était abrupte et boisée, sauf aux ap-

proches d'un pont détruit dont il ne restait plus que quel- ■ ques pieux debout. Du côté de l'ennemi, le terrain était plat, marécageux jusqu'au pied d'une petite colline qui s'élevait en arrière et où l'on apercevait quelques ouvrages en terre derrière des abattis de grands arbres.

Pendant la nuit, le feu cessait, et de part et d'autre, les tirailleurs étaient relevés, à la faveur de l'obscurité. On ne pouvait se voir, mais on pouvait s'entendre. Des colloques variés s'établissaient d'une rive à l'autre. Il était rare qu'ils eussent rien d'injurieux. C'était, le plus souvent, un échange d'épigrammes soldatesques. BuU-Run et Ball's Bluft en faisaient le fond du côté des confédérés, auxquels les nôtres répondaient Laurel-Hill, Donelson, Roanoke, Newbern.

A ces victoires fédérales, vinrent bientôt s'en ajouter d'autres plus importantes encore, car pendant ce mois d'avril les confédérés furent battus à Shiloh dans le Tennessee, après une bataille sanglante de deux jours, où leu r général A. S. Johnston fut tué; et d'un autre côté, ils perdirent la Nouvelle-Orléans qui se rendit à l'amiral Farragut après un combat naval dans lequel celui-ci avait forcé le passage du bas Mississippi, détruit la flottille ennemie, et contraint, conjointement avec les troupes de terre du général Butler, les forts Jackson et Saint-Philippe à se rendre.

Lorsque la nouvelle de ces succès arriva au camp, devant Yorktown, le hasard avait amené en face du 55* de New- York, le 5® Louisianais qui s'intitulait : « Les tigres de la Louisiane. » D'où il résultait que les batteries françaises se répondaient d'aune rive à l'autre, et que chaque soir à la même heure, la retraite que les Parisiens entendent sur la place Vendôme se faisait aussi entendre sur les bords du Warwick dans les deux lignes ennemies. Il va sans dire que les colloques nocturnes s'échangeaient en français. La prise de la Nouvelle-Orléans et de Bâton- Rouge, capitale de l'Etat, éteignit la verve des « tigres de la Louisiane» qui ne répondaient plus aux coups de langue que par des coups de fusil.

La nuit, ils traversaient les marécages, pour venir se blottir près de l'eau dans les grandes herbes, derrière quelque arbre mort ou quelque butte de terre, où ils res^ taient cachés durant le jour. Parmi nous, les hommes choisissaient les meilleurs postes à l'abri de grosses racines ou d'anfractuosités de rocher qui leur permissent de voir sans être vus.

Quand le jour se levait, tout était muet et immobile sur les deux rives où rien ne trahissait la présence d'un être humain. C'était pourtant l'heure où les regards aiguisés par des appétits meurtriers, interrogeaient les moindres accidents du terrain et fouillaient les herbes et les buissons.

De part et d'autre, la partie se jouait avec une patience et une habileté rares, d'abord pour découvrir le point précis où se cachait un adversaire, et ensuite pour lui loger une balle dans le corps. Les ruses les plus ingénieuses étaient pratiquées pour attirer les coups sur quelque simulacre trompeur et forcer en même temps le tireur à se découvrir. Deux détonations rapides se faisaient alors entendre ; deux bouffées de fumées blanches apparaissaient et disparaissaient en un moment; mais rien ne se montrait ; seulement peut-être, un blessé se traînait dans 1^ broussailles en appelant à l'aide, ou un cadavre refroidissait dans une mare de sang.

De toutes les chasses connues, la chasse à l'homme est bien certainement celle qui passionne le plus. Elle a cette supériorité d'être une lutte entre intelligences de même nature, à armes égales et à dangers équilibrés. Aussi les facultés de l'âme et du corps y sont-elles mises également en jeu, et s'y développent-elles avec une ardeur curieuse à étudier.

Un matin, je m'étais rendu à un de nos riflepits avancés pour tâcher de reconnaître la nature des travaux que l'ennemi avait poursuivis sans relâche durant la nuit précédente. A quelques pas de là, je reconnus immobile et couché à plat ventre, un jeune soldat ordinairement d'une nature douce et inoffensive. Son humeur en rapport

avec son apparence physique, eût répugné à verser le sang d'un mouton. Mais la chasse à l'homme l'avait transfiguré. Là tête couverte de feuillage, le menton au ras de terre, il s'était traîné là en rampant, et, les yeux obstinément fixés sur un point unique du marécage, il guettait comme un animal carnassier une proie invisible. Sa carabine armée s'allongeait devant lui, semblable à un bâton gisant parmi les pierres, mais en réalité braquée à portée de sa main, sur la touffe de joncs qui absorbait son attention.

Il entendit le bruit de mon pas, et sans changer de posture, sans tourner la tête, il fit seulement de la main un geste contenu qui disait clairement : » Ne bougez pas, derrière moi ; vous pourriez lui donner l'éveil. » Je le laissai dans cette position où il resta, je crois, deux ou trois heures, jamais las d'épier, jamais découragé d'attendre. Enfin la touffe de jonc s'agita; un coup de feu en partit; mais le tireur s'était montré. Presque aussitôt, il bondit en arrière et retomba en se débattant parmi les hautes herbes, tandis que l'autre sautait lestement dans le rifllepit en s'écriant d'un air de triomphe : — Il en tient !

— Bravo ! bien tiré ! firent les camarades quelque peu jaloux d'un si beau coup.

Quoi qu'on en puisse dire, la guerre répond à un instinct que la nature a mis dans le cœur de l'homme. Au lieu de la violation d'un ordre de choses divinement établi, elle est bien plutôt l'obéissance normale à une de ces lois mystérieuses qui gouvernent l'humanité et président fatalement au développement de ses destinées. Qu'on explique le fait comme on voudra, la race humaine depuis qu elle existe, n'a jamais cessé de s'entre-détruire, et n'a jamais cessé de se multiplier. L'effusion du sang doit donc être une condition d'équilibre dans sa propagation. — Et mon bon jeune homme qui n'aurait pas donné une chiquenaude à un enfant, n'était, en tuant son semblable con amorey que l'humble mais frappante manifestation de ce qu'on appelle les voies providentielles.

Ce genre d'exercice à feu dont j'ai souvent entendu discuter Futilité, possède ^des avantages incontestables. Mieux qu'aucun autre, il perfectionne le soldat dans le tir des armes de précision ; il le familiarise promptement et sans effort avec Tépreuve du danger ; enfin, il donne le ton à son moral par l'application habituelle de ses facultés individuelles à l'œuvre commune, qui est de faire le plus de mal possible à l'ennemi au prix des moindres sacrifices. C'est pourquoi j'y encourageais mes hommes, bien qu'il en fût différemment ailleurs.

Sur le front de la brigade voisine, on sô regardait paisiblement d'un bord à l'autre de la rivière. On s'étendait à l'ombre ou au soleil ; on allait et venait dans une sécurité parfaite. Les amateurs de poissons jetaient la ligne dans le courant, et au lieu de chasser à l'homme, péchaient à l'anguille. De ce côté, le service des avant-postes était une églogue en action.

Du nôtre, au contraire, le canon fut bientôt de la partie. L'ennemi mit en batterie des canons rayés dont les projectiles coniques venaient éclater dans les pins, autour de ma dernière compagnie. Pour s'en garer, on postait une sentinelle spécialement chargée de surveiller ce fortin. A chaque coup tiré dont elle apercevait d'abord la fumée, eUe criait : Look out! (Gare !) et les hommes se rangeaient derrière les arbres jusqu'à ce que l'obus eût éclaté. De cette façon, l'ennemi brûla beaucoup de poudre aux moineaux. Peu s'en fallut néanmoins qu'il ne nous fit un vilain coup.

Le général en chefayant exprimé l'intention d'examiner par lui-même la position du 55®, sa visite me fut annoncée par un officier d'état-major, et les compagnies furent promptement mises sous les armes. Bientôt, en effet, arriva par la forêt, le général Mac Clellan accompagné des généraux Keyes et Peck et suivi d'un état-major assez nombreux. Ils s'arrêtèrent d'abord près des zouaves qui se trouvaient le plus en arrière, et tentés par les facilités que le terrain découvert offrait à la vue, ils s'avancèrent quel-

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que peu en dehors du bois. L'ennemi qui avait toujours Toeil ouvert sur nos mouvements, reconnut aisément un groupe d'officiers supérieurs. Il pointa ses pièces rayées avec un soin particulier, et fit feu. Deux obus arrivèrent l'un après l'autre en sifflant un air connu, et éclatèrent avec une précision remarquable au dessus de nos visiteurs qui rentrèrent sous bois sans aller plus avant, remettant la visite promise à un autre jour qui ne vint jamais.

Je regrettai ce contre-temps. Je n'aurais pas été fâché que le général en chef vît de ses yeux ce que nous avions à soufirir de la négligence ou de l'incapacité des quartiersmaîtres. Au 55®, pas iin officier n'avait de tente. Pour mon compte, je couchais à terre, au pied d'un arbre, sous l'abri problématique d'une double couverture de caoutchouc tendue sur un bâton transversal et fixée aux quatre coins par des piquets. Pis encore : Tous mes bagages avaient 'été laissés près de Niewport-News, et quoique nous n'en fassions qu'à une distance de douze ou quinze milles, nous les attendions vainement de jour en jour. Plus de deux semaines s'écoulèrent avant qu'ils nous fussent envoyés.

Aux soldats, les rations n'étaient distribuées que très irrégulièrement. Les moyens de transportation manquaient, disait-on, et les routes étaient abominables. On n'avait pourtant pas loin à aller. Le dépôt général n'était qu'à quelques milles en arrière de nos lignes, à la tête navigable du Poquosin où les transports arrivaient sans difficulté. Quant à la mauvaise condition des chemins, on y obviait en établissant partout ce qu'on appelle en anglais du corduroy.

Le corduroy est une sorte de rude plancher formé par la juxtaposition de baliveaux ou de rondins portant sur des traverses et recouvert d'une légère couche de feuillée mêlée de terre. Dans un pays de forêts, c'est un moyen facile et expéditif d'établir de bonnes communications pour l'artillerie et les équipages. Partout où nous avons séjourné, nous avons fait de grands travaux de ce genre pendant la guerre. Ils durent longtemps, nécessitent peu

d'entretien, et sont d'une utilité constante, surtout dans la saison des pluies.

Devant Yorktown, ce qui nous faisait défaut, c'était beaucoup moins les moyens matériels que les moyens administratifs. Les quartiers -maîtres et les commissaires manquaient d'expérience, d'instruction et trop souvent d'honnêteté. Quant aux officiers d'état-fnajor proprement dits, ils étaient au dessous de leurs fonctions. C'étaient généralement des jeunes gens recommandés, plus parleurs liens de famille et par leur position privée que par leur capacité, aux généraux qui les attachaient à leur personnes. Si on les eût tirés de l'armée régulière, le service y eût beaucoup gagné ; mais les officiers de l'armée régulière qu'on pouvait enlever à leur régiment, étaient employés dans le génie ou exerçaient des commandements supérieurs dans le service volontaire.

Le 16 avril , j'adressai un rapport au quartier général' de la division pour recommander l'érection d'une batterie sur un point qui commandait le cours de la rivière, et pouvait être d'une grande utilité, soit pour en faciliter le passage, soit pour repousser une attaque dans le cas où l'ennemi tenterait un mouvement offensif sur la gauche de nos lignes. Le général Couch vint lui-même examiner la position ; le plan fut approuvé par le commandant de l'artillerie, et les ordres furent donnés en conséquence. Mais les travaux marchèrent si lentement faute de direction, qu'ils n'étaient pas encore terminés, lorsque les confédérés évacuèrent Yorktown. Un jour les outils manquaient et il fallait renvoyer les hommes à leurs quartiers ; le lendemain c'était les hommes qu'on avait oublié de détacher après avoir envoyé les outils. Ces négligences de l'étatmajor donnaient lieu à des plaintes fréquentes; mais il ne paraissait pas qu'on pût ou qu'on sût y remédier.

Le siège se poursuivait néanmoins, et la canonnade devenait de plus en plus fréquente sur le front du 3® corps. Devant nous , les hostilités se bornaient à l'échange de coups de feu entre tirailleurs. On avait bien installé quel-

ques pièces de campagne en batterie derrière des parapets; mais avec injonction de n'en faire usage qu'en cas d'attaque de l'ennemi. Celui-ci en profitait pour déménager librement les provisions et les fourrages amassés dans quelques bâtiments que nous aurions pu démolir en un quart d'heure.

A cette époque, on avait encore pour les confédérés des ménagements d'autant plus singuliers , qu'ils étaient loin de nous rendre la pareille. La fumée de nos feux ne pouvait indiquer l'emplacement de nos tentes, sans nous attirer aussitôt quelques obus, ce qui obligeait les hommes à s'en aller cuire leur repas à cent ou deux cents mètres en arrière dans l'intérieur des bois. Mais, en face de nous, hors de portée des carabines, les officiers ennemis se réunissaient ouvertement dans une petite ferme qui leur servait d'observatoire. On les y voyait, du matin au soir, fumer nonchalamment leurs cigares sur la piazza, ou vaquer à leurs afiaires sans être inquiétés. Je ne pus jamais obtenir un couple de canons pour jeter bas cette cassine.

La seconde quinzaine d'avril s'écoula sans autre incident que l'envoi de quelques blessés à l'hôpital. Je n'avais d'occupation que la routine quotidienne du service, et de distraction que les visites qui me venaient en assez grand nombre, par suite de la position particulière qu'occupait le régiment. J'eus ainsi l'occasion d'accompagner à nos avant-postes, le général Sumner dont le corps d'armée portait le chifire de nos forces à plus de cent mille hommes.

Quelques-uns de nos visiteurs partageaient volontiers avec nous les hasards de la fourchette, alléchés par la réputation de la cuisine française qui, en effet, multipliait nos ressources culinaires, et ménageait à nos hôtes des surprises absolument inattendues. Je ne parle pas de ces buU'frogs , — grenouilles monstrueuses dont la cuisse a les dimensions, et plus que la délicatesse d'une cuisse de poulet. Nous avions mieux ou plus rare que cela, comme s'en souviendra, sans doute, le comte de V..., officier français attaché alors à l'état-major du général Keyes.

Un jour, on lui servit à notre table en plein air, une mayonnaise exquise ; — c'est ainsi qu'il la qualifia quand il en eut goûté. Il y revint avec plaisir. Mais de quoi était faite cette mayonnaise? quel en était le secret ? voilà ce qu'il ne pouvait deviner et ce qui l'intriguait par dessus tout.

— Mangez d'abord, lui disait -on; ensuite nous vous donnerons la recette.

— Et je la rapporterai en France, ajoutait le. capitaine, pour qu'elle y prenne place au dessus de la pomme de terre de Parmentier, et à côté du dindon sauvage de Bril-

lat-Savarin. \

Le régal fini, le secret fut révélé. La mayonnaise était du serpent noir (Mack snake), un long reptile couleiiir d'encre, dont mes zouaves avaient découvert les qualités nutritives. Nous en avions mangé sans façon et en cofi* naissance de cause. Mais voyez lé pouvoir de l'imagination. Le mot de « serpent noir » fut un coup de mitraille dans l'estomac de notre hôte. Il avait trouvé la chose excellente; le nom le frappa d^horreur. Blanc comme son assiette, il se leva avec un sourire bouleversé.. w Je rô^grette d'avoir à ajouter comme conclusion, que jamais il ne reparut à notre ordinaire, — et j'ai tout lieu de supposer qu'il n'a point fait connaître en France, les quaUtés savoureuses du serpent noir... en mayonnaise.

Dans les derniers jours du mois, l'ennemi sembla dégarnir ses batteries d'hommes et de canons. Pour le tâter, nous lui envoyâmes une douzaine de projectiles auxquels il ne répondit pas. Pendant la nuit du 29, il retira en arrière les postes les plus avancés en face de la division Smith. Le 30, il démasqua un mouvement de troupes assez important dans l'île de Mulberry.

Dans Taprès midi, une colonne, composée de trois régiments d'infanterie, d'un régiment de cavalerie et d'une batterie d'artillerie, commença à défiler sur la lisière des bois, qui bordent le James, et finit par traverser les ter^ rains plats et découverts, en face de la ferme de Har-

wood, à cinq ou six cents mètres d'un petit ouvrage, où nous avions deux pièces de canon. La route qu'ils suivaient faisait un coude autour d'une maison qui en forttiait le point le plus rapproché. Une vingtaine de cavaliers y vinrent d'abord comme pour reconnaître nos fhtentions, et voyant que nous restions impassibles, ils fuirent pied à terre, et furent bientôt rejoints par un groupe d'officiers qui s'installèrent dans la ferme, pendant que l'infanterie continuait sa marche, défilant tranquillefioent sous notre nez.

Pendant ce temps, j'envoyais message sur message au général Peck pour demander l'autorisation d'ouvrir le feu , ce dont le lieutenant d'artillerie n'osait prendre la responsabilité, en présence des ordres formels qu'il avait reçus de ne répondre qu'à une attaque. Le général Peck é'n référait au général Couch. Quelques aides de camp vefiaient, à tour de rôle, voir ce qui se passait, et retournaient faire leur rapport. Et le temps s'écoulait, et l'ennemi continuait sa marche sans être inquiété.

Pour s'exposer ainsi à découvert, il fallait qu'il n'eût pas le choix des chemins, quel que fût le but de son mouvement; car nos deux pièces suffisaient pour lui démantibuler sa colonne, sans compter l'artillerie qu'on pouvait envoyer en quelques minutes pour arrêter net son avance et le rejeter dans les bois et les marais d'où il était sorti. Mais non. Le seul ordre que je reçus fut de doubler mes piquets, alors qu'il dégarnissait les siens.

Les troupes que nous avions si bénévolement laissé passer allèrent s'établir plus loin dans un grand bois où, le soir venu, elle ne se gênèrent pas plus d'allumer leurs feux que si nous avions été encore à Tenallytown. Alors seulement, on se décida à leur envoyer quelques coups de canon, et tout rentra dans l'obscurité. Pendant la nuit, elles s'embarquèrent sur des transports envoyés là pour les prendre. Au matin elles avaient disparu.

Ainsi, l'ennemi se retirait déjà de Mulberry-Island. C'était au moins un indice ; mais il ne parut pas qu'on y

attachât aucune signification au quartier général. Le lendemain P^ mai, tout resta comme devant. 1 p:

Le 2 au matin, le régiment recevait sa paie pour les 1 m mois de janvier et février, lorsqu'un nègre ayant traversé 1 is la rivière à la nage, vint nous confirmer Tévacuation par 1 le l'ennemi de toute cette portion de sa ligne qui s'étendait I m devant nous. Je l'envoyai à l'instant au général Peck, et 1 lai n'en entendis plus parler. et

Je précise le fait, qui n'est pas sans quelque importance» pourprouver que sur la gauche de nos lignes, nous avons été tenus deux jours immobiles devant des positions abandonnées et des ouvrages évacués par l'ennemi. Eût-on jeté la division Couch et à sa suite la division Smith de l'autre côté du Warwick dont personne ne nous disputait plus le passage, nous aurions très probablement réussi à couper la retraite à la garnison de Yorktown, et à capturer une partie des forces qui se montraient encore devant le 3® corps. Le succès eût eu alors une tout autre importance, car la ville prise, c'était une victoire, la ville évacuée, ce n'était qu'une déception.

Je n'ai jamais su, du reste, si le renseignement arriva jusqu'au général en chef. Il ne serait pas impossible que pendant ces deux jours, le fugitif qui nous l'avait apporté, n'eût pas été plus loin que le quartier général du 4® corps. Tout ce que j'en ai appris, c'est que devant le comité du Congrès sur la conduite de la guerre, le général Keyes y fit allusion en termes assez vagues : « l'ennemi, dit-il, avait pendant un jour ou deux, fait des préparatifs de retraite, comme je Fappris cCun nègre, en retirant son artillerie de l'embarcadère de Griflfen sur le James, et, comme je le crois, d'autres points du côté de Yorktown. ?> Pas un mot de la brigade que nous avions vu partir le 30 avril, ni de l'envoi du nègre au quartier général de l'armée.

Le 3 mai, dans la soirée, l'ennemi ouvrit sur la droite de nos lignes un feu violent qui se continua sans interruption pendant la plus grande partie de la nuit. C'était pour nous donner le change sur ses mouvements, et il y réus-

sit à ce point que défense fut faite à nos batteries de répondre, de peur de gâter l'effet d'un bombardement formidable qui devait s'ouvrir le 6. Peines perdues : après tant de travaux et de si longs préparatifs, les rebelles que Ton croyait tenir nous glissèrent entre les doigts. Le 4 au matin, ils avaient quitté Yorktown sans encombre, ne laissant derrière eux que des barraques vides et soixanteet dix pièces de gros calibre qu'ils n'avaient pu emporter.

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