LA PREMIÈRE BATAILLE
(williamsburg)
Poursuite. — L'ennemi atteint à Williamsburg. — Retour offensif contfe la division Hooker. — La brigade Peck la première à le soutenir. — Le 55« au feu. — Moment critique. — Attaque repoussée. — Les renforts arrivent. — Engagement du général Hancock. —Les rapports de Mac Glellan. — Un avis du général Couch. — Tournée sur le champ de bataille. — Enterrement des morts. -^ Visite aux blessés. — Les amputés. — Leà prédictions du capitaine géorgien.
La poursuite commença aussitôt. Le général Stoneman fut envoyé avec la cavalerie pour tailler des croupières à l'ennemi dont il rejoignit Tarrière-garde durant laprèsmidi, devant Williamsburg. Mais là, il se heurta à une série de redoutes qui barrai&nt la plaine, et il dut s'arrêter pour attendre l'arrivée de l'infanterie.
Celle-ci avait été mise également en mouvement dès lé matin, le 3® corps par la route de Yorktown; le 4® par la route de Warwick qui, l'une et l'autre aboutissent, en deçà de Williamsburg, à un point où l'ennemi avait élevé Un ouvrage bastionné portant le nom de fort Magruder.
La division Couch traversa la rivière au moulin de Lee, où nous comprîmes pour la première fois à quelles sati* vages animosités nous devions-nous attendre de la part des confédérés.
La route que nous suivions était semée de pièges meurtriers. C'étaient des bombes cylindro-coniques à percustion, enterrées de façon à ne laisser à fleur de terre quô
m QUATRE ANS DE CAMPAGNES
la capsule soigneusement dissimulée. Un homme, ou un cheval marchant dessus, suffisait à déterminer une explosion toujours fatale. Parfois, la bombe était recouverte d'un morceau de planche invitant le soldat fatigué à sy asseoir. Celui qui cédait à la tentation, ne se relevait jamais. Quelques cadavres éventrés et noirs de poudre nous montrèrent l'effet de cette invention du Sud. Mais du moment que nous fûmes sur nos gardes, elle cessa d'être destructive, ot la plupart des projectiles déterrés allèrent grossir les munitions de l'artillerie.
La marche continua presque sans relâche pendant toute l'après-midi, sans autre rencontre que des camps abandonnés. Le peu de tentes qui s'y trouvaient encore debout, étaient hachées à coups de sabre, pour qu elles ne pussent nous être d'aucun service. Fatigués, crottés, affamés, nous arrivâmes tard au bivouac où la pluie ne nous laissa même pas une nuit de repos.
Le lendemain, 5 mai, dès sept heures du matin, nous avions repris notre marche en avant. La pluie n'avait pas cessé pendant la nuit ; eUe continua sans relâche pendant le jour. Le ciel était caché par un de ces épais rideaux de nuages gris derrière lesquels il semble que le soleil se soit éteint pour toujours. Les routes étaient horribles, — si l'on peut appeler routes d'immenses bourbiers où se débattaient les attelages, où les canons et les fourgons, enfoncés jusqu'aux moyeux, ne sortaient à grand'peine d'une ornière que pour retomber dans une autre.
Cependant, le canon se faisait entendre sans interruption à Williamsburg, et indiquait un engagement sérieux. Les premiers arrivés avaient évidemment rencontré une résistance vigoureuse. Ils pouvaient avoir besoin de renforts; il fallait se hâter. Et l'on poussait en avant comme on pouvait, à travers un océan de fange, parmi les attelages embourbés, au milieu d'un désordre inévitable qui laissait bien des traînards derrière. Comme chacun tirait de son côté par les passages les moins impraticables, la confusion finit par se mettre entre les régiments, les brigades
et même les divisions. Quand je rencontrais un endroit favorable, j'y faisais une courte halte de quelques minutes pour rallier mes compagnies éparses, et donner aux traînards le temps de les rejoindre. Puis nous repartions en nous informant du lOK® de Pennsylvanie avec lequel le général Peck avait pris l'avance.
Derrière nous marchait le général Kearny, conduisant la tête de sa division qui venait de Yorktown. Son ardeur avait trouvé moyen de dépasser, sur la route, les troupes qui se trouvaient devant lui. Il pressait nos retardataires, et m'apprit que la division Hooker, ayant marché pendant la nuit pour rejoindre Stoneman, devait avait avoir sur les bras toute l'arrière-garde des confédérés.
Bientôt un aide de camp du général Peck vint m'apporter l'ordre de dépasser la division Casey arrêtée, je ne sais pourquoi, dans une vaste clairière, près d'une église en briques. La canonnade ne se ralentissait pas devant nous. Ce fut là que la division Kearny tourna à gauche, ) pour arriver en ligne par un chemin de traverse moins encombré.
Un peu plus loin, je rencontrai le capitaine Leavit- Hunt, aide de camp du général Heintzelman, chargé de presser l'arrivée des renforts. Il me confirma l'exactitude des conjectures de Kearny en m'apprenant que Hooker, rudement pressé par des forces supérieures, perdait du terrain, après un combat acharné de plus de quatre heures, pendant lesquelles aucun soutien ne lui avait été envoyé.
A son tour, M. le prince de Joinville passa près de moi sans s'arrêter, en me jetant une nouvelle recommandation de me hâter. Il était monté sur un cheval anglais et couvert de boue des pieds à la tête. Il courait à Yorktown pour tâcher d'amener le général Mac-Clellan, qui n'en avait point encore bougé, ignorant ce qui se passait à Williamsburg.
En l'absence du général en chef, le général Sumner et le général Keyes perdaient le temps à se consulter sur ce
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qu'il y avait à faire. Le premier commandait par rang d'ancienneté ; mais le second avait seul des troupesà portée, et entre les deux aucune mesure n'était prise, et après avoir perdu du terrain, Hooker perdait de l'artillerie.
Lorsque je débouchai sur la ferme où se tenait cette conférence oiseuse, M. le comte de Paris et M. le duc de Chartres, reconnaissant l'uniforme du régiment, vinrent à pied à ma rencontre. Je n'avais le temps ni de m'arréter. i^i de descendre de cheval ; ils me firent l'honneur de m'accompagner ainsi pendant quelques minutes, à travers les sillons, pour m'expliquer où nous en étions, et me souhaiter bonnes chances,
— Tout va à la diable, me dit le duo de Chartres. Il n'y a ici personne capable de commander, et Mac-Clellan est à Yorktown.. Comme plusieurs aides de camp n'ont pu le décider à venir^ mon oncle est allé lui-même le chercher, voyant bien que sans lui, on ne fera rien qui vaille.
Le générai Peck était à l'entrée d'un rideau de bois qui seul nous séparait de l'ennemi. Voyant que, par suite de la hâte de notre marche et des difficultés de la route, j'avais laissé derrière la. moitié de mes hommes, il ordonna une halte de dix minutes pour reposer ceux qui étaient arrivés et donner aux autres la chance de rejoindre. La plupart rentrèrent en effet dans les rangs avant que le régiment fût engagé. Il était alors une heure de l'aprèsmidi.
La route où nous étions débouchait, au sortir du bois, en face du fort Magruder, au milieu d'une plaine oblongue que l'ennemi avait garnie d'une série de redoutes. Comme c'est là le point le plus resserré de la péninsule, la position eût été bonne à défendre à condition d'être maître des deux fleuves. Mais l'évacuation de Yorktown avait livré l'un d'eux à nos canonnières, et l'autre n'était défendu que par le Merrimac^ dont la prise de Norfolk allait dans quelques jours entraîner la destruction. La ligne de Williamsburg n'était donc pas tenable pour les confédérés.
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Ils songeaient si peu à nous y faire tête, que le gros de leur arijaée avait déjà passé outre, lorsque l'attaque de Stoneman les contraignit à revenir sur leurs pas pour retarder notre poursuite et couvrir leur arrière-garde. Les ouvrages fortifiés se trouvaient là fort à propos pour eux, et c'est ainsi qu'ils en occupèrent une partie, et firent notamment bon usage du fort Magruder.
La brigade Peck, arrivée la première à l'aide du général Hooker, fut promptement déployée sur la lisière du bois jGa^sant face à l'ennemi. Le 55® avait la gauche, appuyant sa droite à la route de l'autre côté de laquelle le 102® de Pennsylvanie formait le centre, et le 98® la droite, un peu plus loin. Le 93® était en seconde ligne, et le 62® de New- York était tenu en réserve de l'autre côté du bois.
Devant nous, s'étendait un abattis d'arbres de vingt à vingt-cinq mètres d'épaisseur, puis un large terrain découvert, traversé parallèlement à notre front par une autre route à laquelle la nôtre aboutissait en face du fort Magruder. De l'autre côté de la route transversale, les champs étaient bordés à deux ou trois cent mètres de distance, par un bois d'où la gauche de Hooker avait été délogée après un combat long et meurtrier, et où l'ennemi, encouragé par un premier succès, se reformait pour une nouvelle attaque dont nous allions recevoir Le choc à notre tour.
Mes instructions étaient de soutenir la droite du général Hooker; mais elle s'était repliée dans l'intérieur du bois, nous prenant, je suppose, pour une brigade de la division Kearny, attendue à chaque moment pour la relever. Je devais aussi couvrir une batterie d'artillerie portée dans le champ. Elle s'y trouvait en efiet; mais abandonnée dans un bourbier où ses chevaux avaient été tués ou noyés sous leurs harnais.
A peine avions-nous eu le temps de nous rendre compte de ces détails, que, sur le signal d'un groupe d'oflB^ciers sortis au galop du fort Magruder, la ligne ennemie s'élança horô du bois avec de grands hurrahs, et marcha
droit sur nous. Quand ils furent à mi-chemin, j'ouvris sur eux un feu de file qui promettait, tandis que le 102® leur envoyait une volée de tout son second rang. J'ignore quel mal nous leur fîmes ; mais ils continuèrent à avancer rapidement avec un redoublement de hurrahs.
11 y avait devant ma gauche, une ouverture naturelle dans rabattis, vers laquelle deux bataillons se dirigeaient avec l'intention évidente d'en faire spécialement leur point d'attaque. Malheureusement, la compagnie qui y faisait face était la plus mal commandée, et celle sur laquelle je pouvais le moins compter. J'avais les yeux sur elle, au moment où elle essuya la première volée. Hélas ! elle n'attendit même pas la seconde. Un homme du second rang tourna casaque et se mit à courir. Et comme une bande de moutons après le bélier, en un clin d'œil le reste avait suivi. Presque aussitôt la compagnie suivante lâche pied, puis une troisième. Les zouaves se trouvant alors isolés se rompent à leur tour et se replient; et ce qu'il y a de plus honteux, des officiers se sauvent avec les hommes et môme sans eux! Le 93® formé en seconde ligne ne peut arrêter les fuyards. Ils crèvent ses rangs et disparaissent dans la profondeur du bois. — Bois maudit qui tentait les poltrons par un facile refuge, et sur lequel, au lieu de la pluie, j'aurais voulu voir à cette heure tomber le feu du ciel!
Cependant, dans la débâcle de la gauche, une poignée de braves gens, sous-officiers et soldats étaient restés inébranlables. Postés derrière les arbres, ils tenaient bon et s'efforçaient de couvrir la brèche par un feu rapide et bien dirigé, sous la direction du major Yehl qui leur donnait l'exemple d'un courageux sang-froid. D'autres, surpris à l'improviste et entraînés par le courant, s'étaient arrêtés d'eux-mêmes ou se retiraient lentement, plutôt hésitants qu'effrayés, et comme cherchant à se rendre compte de ce qu'ils avaient à faire. Malgré l'épaisseur du fourré où mon cheval empêtré n'avançait qu'avec difficulté, je fus bientôt au milieu d'eux. A ma voix, ils s'arrê-
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tèrent et se groupèrent autour de moi. J'en ralliai ainsi une centaine et les ramenai vivement en ligne. Mais au moment où je les reformais en face de la fatale ouverture, une formidable volée les rompit une seconde fois.
L'ennemi était alors parvenu à la limite de l'abattis, et s'élançait dans le passage qu'il croyait déblayé. Au milieu de la fumée, je vis six ou huit jaquettes grises pénétrer jusqu'à quelques pas de nous. Allions-nous être débordés? Non. Cette fois, les hommes que j'avais ramenés au feu n'avaient pas fui. La plus grande partie s'étaient seulement mis à couvert derrière les arbres voisins, et de là, dirigeaient un feu de tirailleurs très nourri sur les assaillants que mes compagnies du centre prenaient en outre en écharpe. Les plus avancés furent tués ou blessés et les autres se replièrent sur le front des abattis.
Ma droite n'avait pas bronché. De ce côté, le lieutenant-colonel Thourout, ancien sous-officier de l'armée française, allait et venait encourageant les hommes. Les capitaines Four, Battais, Demazure, Meyer, étaient des hommes solides qui maintenaient leurs compagnies sans effort, car lorsque les officiers donnent l'exemple, les soldats soutenus par la confiance dans leurs supérieurs, et aiguillonnés par l'amour-propre, paient bien plus volontiers de leurs personnes. Aussi peut-on dire avec raison que les soldats sont ce que les font leurs officiers.
Four, qui commandait la première compagnie, avait appris la guerre aux chasseurs de Vincennes. Monté sur un tronc d'arbre, il dirigeait de la voix et du geste le feu de ses hommes, sur chaque point où l'ennemi pénétrait dans l'abattis. — Battais, abandonné de ses deux lieutenants et d'une douzaine d'hommes qui les avaient suivis, continuait à commander comme à l'exercice, avec une ténacité toute bretonne. — La compagnie irlandaise se battait sous le commandement de son sergent-major, sans s'inquiéter de l'absence de ses officiers. — Les zouaves ralliés faisaient maintenant leur devoir avec leur premier lieutenant Saint-James resté à son poste. — Enfin les
débris des trois compagnies débandées, groupés sur la gauche, avaient parmi eux un second lieutenant stommé Prost. Ce brave homme ayant vu tout s'enfuir autour do lui, avait dédaigné de se retirer, et demeura jusqu'au bout à son poste, quoiqu'il ne lui restât pas une doueaine d'hommes à commander.
Lorsqu'à travers le voile de fumée qui flottait sur toute la ligne, au milieu du roulement de la fusillade et du fracas des obus parmi les arbres, je pus clairement me rendre compte par moi-môme de cet état des choses, — je respirai comme doit respirer un homme retiré de l'eau, au moment où il s'y noyait. Le drapeau du régiment n'avait pas reculé. L'honneur était sauf; le reste n'était plus rien.
Plus rien, c'est peut-être trop dire. Car si nous pouvions tenir l'ennemi en échec sur le bord des abattis, et lui en interdire le passage là où il l'avait tenté inutilement deux fois, ma gauche n'en restait pas moins en l'air. Qu'il allât les traverser cent ou deux cents mètres plus loi», et rien ne l'empêcherait de pénétrer dans le bois pour venir me prendre en flanc et à revers, auquel cas ma seule chance était un changement de front en arriére, — manœuvre toujours délicate, mais à peu près impraticable en forêt, surtout avec des troupes qui se battaient en ligne pour la première fois. Aussi revenais-je fréquemment vers la gauche, pour interroger avec une attention mêlée d'inquiétude cette partie du bois profonde et silencieuse où rien ne se montrait, ni amis ni ennemis. La question était : lesquels s'y présenteraient les premiers?
Du reste, un spleudide vacarme!... Tout le bord du bois en feu ; — la fusillade roulant sans interruption d'un bout à l'autre d'une ligne hérissée d'éclairs ; — les balles crépitant sur les arbres comme la grêle, et ricochant dans les ramées ; — deux batteries d'artillerie tonnant à coups pressés ; — les obus broyant les branches et remplissant le bois d'explosions ; — les paquets de grenades éclatant dans l'air comme des boîtes de pétards : — tels étaient les instruments de ce concert diabolique.
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Si tout cela eût fait autant de ravage que de fracas, l'affaire eût été vite décidée ; heureusement il n'en était pas ainsi. Les choses étaient en réalité moins terribles qu'elles n'en avaient l'air. Il est vrai que des hommes tombaient çà et là pour ne plus se relever; que d'autres, couverts de sang, se traînaie^t ou étaient portés à quelque distance en arrière, au pied d'un arbre où les deux chirurgiens procédaient aux premiers pansements. Mais en somme, le nombre en était peu considérable. Les projectiles de l'ennemi dirigés sur l'intérieur du bois qu'il supposait probablement plein de troupes, passaient au dessus de nos têtes, sans nous faire aucun mal. Quant à son infanterie, gênée par les abattis qui nous couvraient, elle tirait trop haut.
Lorsque les plus hardis s'élançaient parmi les arbres renversés et tentaient de les franchir pour arriver jusqu'à nous, embarrassés dans leurs mouvements, empêtrés dans un réseau de branches, ils servaient aussitôt de point de mire à nos tireurs et ne tardaient pas à disparaître. Bon nombre y entrèrent ainsi qui n'en sortirent jamais.
De l'autre côté de la route, l'abattis, moins fourni et moins large, rendait l'attaque plus facile en apparence. La route elle-même se dédoublait à la sortie du bois, de façon à entourer un bouquet d'arbres en forme d'îlot. Là se porta l'effort de l'attaque, aussitôt après le- premier choc qui avait frappé ma gauche. Elle vint s'y heurter à une portion du 93® de Pennsylvanie (colonel Mac-Corter), portée en travers de la route, et au 102® (colonel Rawlins) déployé en entier sur la droite. L'accueil qu'elle y reçut fut des plus chauds. Une terrible fusillade à cinquante pas mit le désarroi dans ses rangs, et les força à se replier en désordre.
L'engagement durait depuis une heure environ, lorsque pour la première fois, des coups de feu se firent entendre sur ma gauche. Je n'y pouvais rien apercevoir encore, mais le feu devenait de plus en plus vif dans cette partie du bois. Plus de doute. Kearny était arrivé. Hourrah for Kearny!
Sa division, en nous quittant près de l'église de brique où la division Casey prenait tranquillement son café, avait suivi un chemin moins obstrué, mais beaucoup plus long que la voie directe par où nous étions venus. La brigade Berry entrait maintenant la première en ligne. Le colonel Poë du 2® de Michigan était venu à travers le bois examiner lui-même qui nous étions et où nous étions. Il n'eut pas de peine à reconnaître les képis rouges, et fit avancer son régiment sur notre gauche. On devine si la brigade Berry fut la bienvenue. Elle n'eût pu l'être davantage, même s'il m'eût été donné de prévoir que ce serait la première que je serais appelé plus tard à commander.
A partir de ce moment, l'ennemi ne pouvait plus rien que continuer la fusillade, ce qu'il fit jusqu'au crépuscule. Entre quatre et cinq heures, d'autres renforts nous arrivèrent. La brigade Devins prit position derrière nous, suivie par la division Casey que le général Keyes était enfin allé chercher lui-même. Lorsque nos munitions furent épuisées, le 62® de New- York nous releva au feu. A 5 heures dix minutes, montre en main, le dernier coup de canon fut tiré du fort Magruder. Peu après, la mousqueterie s'éteignit avec le jour, et, seule, la pluie continua à tomber sur les vivants et sur les morts.
Pendant que nous arrêtions ainsi sur la gauche le retour ofiensif de l'ennemi, voici ce qui s'était passé sur la droite : de ce côté, les rebelles n'avaient point occupé les redoutes élevées à l'est du fort Magruder, dans la longueur de cette plaine étroite que protégeait par là un ruis- * seau marécageux coulant parmi des bois épais. A son extrémité la plaine se terminait par un escarpement abrupte au pied duquel une longue chaussée transformait le ruisseau en étang. Là se trouvait une redoute formidable. Comme elle enfilait la chaussée dans toute sa longueur, un régiment avec quelque artillerie eût suffi pour y arrêter un corps d'armée. Mais on n'y avait mis ni un canon, ni un homme.
A TARMÉE DU POTOMAC.
Hooker avait envoyé dans la matinée une reconnaissance dans cette direction. Le colonel qui en était chargé n'ayant rencontré lennemi nulle part, fit connaître cette circonstance au général Hancock, qui commandait une brigade de la division Smith. Sur cette information, le général Sumner se décida, dans Taprés-midi, à faire avancer par là quelques forces, et Hancock, passant rapidement sur la chaussée, monta la côte au pied de la batterie vide, et déboucha dans la plaine, à Timproviste. Deux redoutes se présentèrent toutes deux vides. Il les occupa, et comme il avait amené une batterie avec lui, il installa deux canons dans la première, et en porta deux autres sur la lisière du bois, avec lesquels il délogea sans difficulté la faible garnison d'un troisième fortin.
Cette attaque donna l'éveil aux confédérés qui, ne nous attendant point de ce côté, avaient laissé jusque-là au général Hancock tout le temps de parfaire ses dispositions.
Lorsqu'ils en reconnurent le danger, Early fut promptement détaché pour venir reprendre les redoutes et nous rejeter dans les marais. Mais Hancock était prêt à les recevoir. Il les laissa d'abord s'avancer en bataille derrière un pli de terrain. Lorsqu'ils y furent bien à découvert, il les accueillit par un feu meurtrier à courte portée ; puis au moment où il vit leur ligne ébranlée, il les chargea vigoureusement, et resta maître du champ de bataille, que dans leur déroute ils lui abandonnèrent jonché de morts et de blessés. La nuit qui survint alors empêcha Hancock de poursuivre plus loin les avantages de ce court mais brillant engagement.
Que faisait cependant le général Mac Clellan? Il s'était enfin décidé à quitter Yorktown, aux sollicitations urgentes du gouverneur Sprague et du prince de Joinville, et il était arrivé à Williamsburg.... quand tout était fini. Il ne faut donc pas trop s'étonner que, ne sachant rien par lui-même de ce qui s'était passé, mais pressé de rendre
compte du combat, il ait expédié, à dix heures du soir, une dépêche dont les erreurs touchant au ridicule.
Au moment même où l'ennemi, abandonnant sa position, reprenait en hâte sa retraite sur Richmond, il écrit : — « J'ai devant moi Joe Johnston avec de grandes forces, probablement plus grandes de beaucoup que les miennes, et très fortement retranchées. .... Je courrai la chance de les tenir au moins en échec ici... Le total de mes forces est sans aucun doute inférieur à celui des rebelles qui se battent encore bien; mais je ferai tout ce que je puis avec les troupes dont je dispose. »
Or, ces troupes dont disposait le général Mac Clellan, sait-on quel en était le chiffre? — Cent douze mille trois cent quatre- vingt douze (112,392) hommes, présents pour le service, — ainsi qu'il appert du rapport officiel signé six jours auparavant de sa propre main. A Williamsburg, le 3® et le 4® corps comptaient à eux seuls soixante-huit mille deux cent dix-neuf hommes (68,219.) Devant nous, les confédérés n'avaient pas la moitié de ce nombre.
Le lendemain, l'ennemi ayant disparu, le général célèbre le succès d'un tout autre ton. Maintenant, « la victoire est complète. » Seulement, c'est Hancock qui l'a remportée. « Il a pris deux redoutes. » Dans son enchantement, le général en chef oublie qu'elles n'étaient pas défendues. — « Il a repoussé la brigade d'Early dans une vraie charge à la baïonnette. Il a pris un colonel et 150 prisonniers, tuant au moins deux colonels, autant de
lieutenants-colonels et nombre de soldats Le brillant
combat de Hancock a eu pour effet de tourner la gauche des ouvrages de l'ennemi qui a abandonné entièrement sa position durant la nuit, laissant tous ses malades et
blessés entre nos mains Le succès de Hancock a été
gagné avec une perte qui ne dépasse pas vingt tués ou blessés... y>
C'était une erreur. Hancock avait perdu davantage. Mais ne semblait-il pas que lui seul eût combattu? Quant à Hooker, à peine s'il en est fait mention : « Je ne sais
A TARMEE DU POTOMAC. 203
pas exactement quelle est notre perte ; mais je crains que Hooker n'ait perdu considérablement sur notre gauche. » "Voilà tout. Quant à Kearny, pas un mot, et de Peck, pas davantage. Et cependant la division Hooker s'était battue peiidant six heures avec un acharnement attesté par une perte d'environ dix sept cents hommes (1,700). La brigade Peck, la première à arrêter le succès de l'ennemi, avait perdu 124 hommes et la division Kearny environ 300. Le général en chef l'ignorai t-il? Ou, pour lui, ces accessoires se perdaient-ils dans le rayonnement de la prise de deux redoutes vides et d'une vraie charge... à la baïonnette?
Le régiment passa la nuit dans un champ de boue. — Mauvaise nuit. — Depuis l'avant-veille, nous avions beaucoup marché, pas mal combattu, peu mangé et pas du tout dormi. On alluma tant bien que mal des feux que Von entretint avec peine à cause de la pluie, et autour desquels on tâcha de se délasser par les récits détaillés de tous les incidents de la journée. .
A deux heures du matin, le général Couch eut Tobli* geance de venir en personne m'adresser des compliments de circonstance. Je n'étais pas disposé a en accepter plus qu'il ne nous en revenait de droit.
— Général, lui dis-je, je vous remercie des éloges que vous voulez bien m'adresser pour les braves gens, officiers et soldats, qui m'entourent. Ils les méritent. Mais il n'y a ici que les deux tiers de mon régiment. Le reste a dé* guerpi au premier feu et je ne sais ce qu'ils sont devenus. Parmi ces derniers sont huit ou dix officiers qui se sont conduits comme des pleutres. Je désire me débarrasser deux au plus tôt et je me propose de demander aujourd'hui une cour martiale pour que justice soit faite.
Le général me tira à l'écart pour me répondre en souriant :
— Mon cher colonel, vous prenez la chose un peu trop à cœur. Elle n'a rien en soi de bien surprenant, et ce qui vous est arrivé est aussi arrivé à d'autres que je pourrais
VOUS citer, mais qui n'en diront rien. Faites comme eux, croyez-moi. Une cour martiale n'est pas possible en ce moment, et le fût-elle que je vous détournerais encore d'y avoir recours. Le premier feu a sur les nerfs de beaucoup d'hommes un effet inattendu contre lequel leur inexpérience les empêche de se prémunir. Surpris à la première . épreuve, ils se présentent préparés à la seconde et s'en tirent alors tout aussi bravement que d'autres. Il est donc juste de donner à ceux qui ont été faibles aujourd'hui la chance de réparer leur faute à la première occasion. Si alors il y a récidive, je serai le premier à vous engager à sévir. Jusque-là, gardons nos secrets de famille et faisons de notre mieux.
Le général Couch avait raison. Il jugeait sainement la chose, comme le prouva bientôt après la belle conduite de tout le régiment à la bataille de Fair-Oaks.
L'ennemi s'en alla tranquillement, sans être poursuivi. Les routes étaient dans une condition si horrible qu'il dut abandonner cinq pièces d'artillerie et plusieurs wagons dans les fondrières. Qu'eût-ce donc été si nous avions été sur ses talons? Mais le général Mac Clellan ne se montra pas plus pressé de prendre Richmond qu'il ne l'avait été de prendre Yorktown, et comme il avait laissé la division de Magruder se fortifier et recevoir des renforts sur le Warwich où il aurait pu la capturer tout entière, il laissa l'armée de Johnston aller préparer la défense de la capitale confédérée, sans môme engager son arrière-garde. Ainsi, nous eûmes trois jours entiers de loisir à Williamsburg pour nous étendre au soleil et fourbir nos armes au son des musiques militaires qui célébraient notre gloire indolente en jouant du matin au soir le Yankee doodle, le Haïl Columbia et autres airs patriotiques.
J'en profitai tout d'abord pour visiter le champ de bataille où divers détachements passèrent la journée du 6 à enterrer les morts. Spectacle peu réjouissant. Et pourtant, pour être sincère, je ne pus me défendre d'un cer-
tain désappointement en n'en comptant que quinze dans l'abattis' derrière lequel s'était battu le régiment. Trois heures de fusillade et 16,000 cartouches brûlées pour tuer quinze hommes et en mettre peut-être cent cinquante hors de combat! Mais les rebelles avaient trouvé que nous en avions encore trop fait, ce qui devait nous consoler de n'en avoir pas fait davantage.
Là où la division Hooker s'était battue, nos pertes étaient beaucoup plus considérables que les leurs. Sur le terrain découvert et surtout aux bords de la route, gisaient beaucoup de morts de la brigade Siekles, de New- York. Au delà, dans le bois où l'attaque avait commencé, la brigade du New- Jersey avait laissé les taillis jonchés de cadavres.
Partout, ceux qui avaient été tués raide, avaient conservé, tombés, la position dans laquelle la mort les avait frappés debout.
Pendant le combat, le capitaine Titus, quartier-maître de la brigade, s'étant avancé jusqu'à la droite du 55®, aperçut un soldat confédéré qui se glissait dans les abattis. Il se hâta de ramasser une carabine tombée des mains d'un mort ou d'un blessé et abattit son homme au moment où celui-ci ajustait avec soin un des nôtres. Le lendemain, nous retrouvâmes le cadavre étendu sur le dos, les deux bras élevés dans l'attitude d'un tireur qui met en joue. La balle du capitaine lui avait traversé le cœur.
Les canons dont lennemi n'avait pu s'emparer étaient encore là, embourbés par dessus les essieux. Les deux chevaux du timon s'étaient noyés littéralement dans la fange liquide où leur tête disparaissait à moitié. Les autres, tués par les balles, mêlaient leur sang à celui de quelques artilleurs qui avaient tenté de les dégager en coupant les harnais.
Des restes humains affreusement mutilés attestaient çà et là que le canon avait aussi fait son brutal office. Un de ces débris gisait au pied d'une barrière, n'ayant plus de la tête qu'un masque de chair grimaçant. Le reste.
iO€ QUATRE ANS DE CAMPAGNES
écrasé par un boulet, adhérait aux barreaux en san* glantes éclaboussures. Étrange curiosité qui, par une impulsion naturelle, nous entraîne vers l'horrible ; — qui m y conduisait sur le champ de bataille, et qui vous y attache aussi, vous qui lisez ceci, puisque votre imagina* tion complète le tableau dont je ne fais que tracer Tesquisse.
Pas çlus que moi, vous ne répugnez à vous arrêter au bord de ces larges tranchées creusées insoucieusement aujourd'hui par ceux pour qui d'autres en creuseront ailleurs, peut-être dans un an, peut-être dans un mois, peut-être demain. Les premiers partis pour le grand voyage sont là étendus côte à côte la figure marbrée, les yeux vitrés, dans leurs uniformes déchirés et sanglants. Les camarades qui les suivront, se Hâtent d'en finir, avec la corvée, sans philosopher sur le crâne du pauvre Yorick, ce garçon dont les saillies infinies faisaient, hier . encore, la gaîté du bivouac. Une couche d'hommes, une couche de terre. La fosse pleine, on la recouvre d'un petit monticule pour parer au tassement. Et l'on s'en va laissant à quelques mains amies le soin pieux de tracer un nom et une date sur d'humbles planchettes alignées au chevet des morts où personne ne viendra les interroger.
Je trouvai mes blessés dans une ferme voisine transformée en hôpital où l'on avait transporté ceux de la brigade. Les bâtiments d'exploitation en étaient encombrés. Les patients étaient étendus à terre sur une couche de paille. Ceux qui pouvaient marcher allaient et venaient la tête entourée de bandages ou le bras en écharpe, aidant à soigner les autres. Tous montraient un courage remarquable, et supportaient la souflfrance avec une tranquille résignation. Les plus crânes avaient même le mot pour rire, et ne parlaient que de reprendre bientôt leur place dans les rangs. Quelques-uns seulement se sentant atteints mortellement, poussaient des gémissements arrachés par la douleur ou versaient des pleurs silencieux en songeant à ceux qu'ils ne reverraient plus.
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P^rmi ces derniers était un jeune Allemand marié et ayant, je crois, un enfant. La balle qui lavait frappé au second rang, avait traversé la tête de l'homme qui se trouvait devant lui, et l'atteignant au dessus de l'œil gauche, avait tracé un sillon autour du. crâne pour aller sortir derrière l'oreille. Les chirurgiens déclaraient la blessure moins dangereuse en réalité qu'en apparence. Mais le pauvre garçon avait l'imagination frappée. Il se figurait avoir la balle dans la tête.
— Je la sens bien, me disait-il; elle est lourde, et me fait mal. Je suis un homme mort.
Rien ne put lui persuader le contraire. Il mourut au bout d'une quinzaine, non d'une balle, mais d'une idée dans la cervelle.
Tel n'était pas à beaucoup près un grand gaillard d'irlandais que je trouvai fumant sa pipe à la porte de la salle.
— Eh bien, lui dis-je, comment allons-nous?
— Parfaitement, colonel. Jamais mieux de ma vie.
— Qu'est-ce donc alors que tous ces linges qui vous couvrent la moitié du visage ?
— Oh! presque rien; une égratignure. Je vais vous montrer ça.
— Non, merci.
— Si, si; vous allez voir ce que c'est.
Et soulevant compresses et bandages, malgré toutes mes protestations, il me montra une plaie béante à la place du sourcil enlevé.
— Je vois, lui dis-je, que vous n'avez pas été pansé ce matin.
— Non; le docteur m'a seulement mis ça hier, -pour le moment. Mais aujourd'hui, il a tant à faire avec d'autres qui ont bien plus besoin de lui, que je n'ai pas voulu le déranger.
— Et l'œil? repris-je.
— Éteint. Mais voyez, colonel, ce n'est que l'œil gauche. Ça m'évitera maintenant la peine de le fermer en mettant
enjoué, — ce qui me gênait toujours pour ajuster. Dans quinze jours je serai de retour au régiment, et que je sois damné, si je n'en descends encore, de ces gueux de rebs (1).
Il me fallut user de mon autorité pour le contraindre à se faire panser. Je le laissai entre les mains du chirurgien 'qui me fit comprendre par quelques signes que la blessure était mauvaise. Le pauvre diable ne revint pas en effet au régiment.
Comme je m'acheminais vers la porte, un soldat qui n'était pas des miens, se souleva péniblement sur son séant et m'appela avec quelque hésitation.
— Qu'y a-t-il? fis-je.
— Colonel, je voudrais vous donner une poignée de main.
— Volontiers, mon garçon. Où étes-vous blessé?
— Peu importe ma blessure. J'ai voulu seulement vous serrer la main, parce que vous êtes un homme y vous. Après le combat, vous n'oubliez pas ceux qui se sont fait rompre les os sous vos ordres. J'aimerais à être du 55®.
La moindre attention de ce genre va loin dans le cœur du soldat blessé. Une visite et quelques mots d'encouragement d'un officier supérieur, — dont il ne ferait pas grand cas sous sa tente, suffisent à l'hôpital, pour lui inspirer une vive reconnaissance ; simplement parce qu'ils lui prouvent qu'il n'est pas oublié. Aux heures de détresse, l'amertume la plus poignante est celle de l'oubli.
Derrière l'emplacement assigné au régiment" auprès du fort Magruder, se trouvait une maison où les confédérés avaient abandonné quantité des leurs trop grièvement blessés pour pouvoir être transportés. Lorsque je m'y présentai, une petite rigole de sang figé rougissait les marches venant de la porte entre-bâillée. En la poussant pour entrer , je sentis une résistance dont j'eus bientôt
(1) Abréviation pour rebeîs, très usitée parmi les soldats.
A L'ARMEE DU POTOMAG «09
reconnu la cause. C'était un monceau de jambes et de bras coupés, jetés dans un coin du corridor, en attendant qu'un nègre vînt les ramasser pour les enterrer dans le jardin où il creusait un trou à cet eflfet. Membres vigoureux ou frêles, tous fracassés au dessous de leur tronçon de chair sanguinolente. Je me rappelle que prés du tas, gisait séparément une jambe blanche et mince, terminée par un pied presque d enfant. Le genou était brisé par une balle.
— Vous voyez que nous avons eu de la besogne, me dit un chirurgien. Entrez donc, colonel.
Autour de la chambre où je pénétrai, les amputés étaient rangés sur le plancher, la tête du côté du mur. Tous ces corps mutilés tournèrent vers moi leurs yeux creusés par la souffrance, la plupart avec un regard inerte, quelquesuns d'un air assuré où se lisait encore une nuance de défi. Je cherchai d'abord à qui, parmi eux, avait dû appartenir la jambe au pied d'enfant. Je n'eus pas de peine à le reconnaître. C'était presque un enfant en effet, aux yeux bleus, aux longs cheveux blonds, au visage amaigri.
— Quel âge avez- vous? lui demandai-je.
— DiX'Sept ans.
— Si jeune et déjà soldat?
— Je me suis engagé volontairement.
— Pourquoi faire?
— Pour défendre mon Etat contre ses ennemis.
— Dites pour rompre l'Union au profit de vos meneurs d'esclaves.
— Ce n'est pas mon opinion.
— Avez-vous une famille? un père, une mère?.
— Oui, fit-il d'une voix évidemment émue.
— Que ne restiez -vous près d'elle? Vous voilà bien avancé maintenant.
— J'ai fait mon devoir. Cela suffit.
— Je passai dans la chambre voisine. Même spectacle,
— De l'eau ! dirent plusieurs voix affaiblies.
— Attendez une minute, garçons, fit le docteur d'un ton
iia QUATRE ANS DB CAMPAGNES
paterne. Que diable! Vous n'avez pas de patience. Sam est occupé pour le moment. Aussitôt libre, il tous en ap« portera.
Sam était le nègre chargé d'enterrer les membres amputés.,
— Figurez-vous, colonel, reprit le docteur, que nous n'avons trouvé ici qu'un vieux noir pour nous aider à soigner ces pauvres diables. Un vieux rigolo {Jolly old FeUaw) mais qui n est pas plus alerte qu'il ne faut, et qui a grand'peine à suffire à toui...
Sur l'escalier, je rencontrai mon second chirurgien mangeant d'un bon appétit un morceau de biscuit et de fromage.
— Le chirurgien en chef m'a détaché ici, hier, — me dit-il, et je vous assure, colonel, que ce n'est pas une sinécure. Voilà le premier morceau que je trouve à me mettre sous la dent depuis que j'ai quitté l'hôpital de là brigade.
Et continuant son repas sous le pouce, il m'introduisit dans une pièce où une douzaine de patients attendaient leur tour. Un seul, amputé de la veille, avait été laissé là sur une paillasse, privilège que lui avait valu son grade de capitaine. C'était un Géorgien robuste, à la barbe et aux cheveux noirs, au teint basané, — un vrai dur-à-cuire dont la perte d une jambe n'avait point affaibli le moral.
Nous entrâmes promptement en conversation, et ce qu'il me dit m'est resté gravé dans la mémoire. C'était une prédiction que les événements accomplis depuis ne m'ont pas laissé oublier.
« Ne vous pressez pas, me dit -il, de chanter victoire, et de regarder comme un succès ce qui n'est, en réalité, que l'exécution de nos propres plans. Ce que nous voulions, à Yorktown, c'était simplement retarder votre arrivée devant Richmond jusqu'aux chaleurs de l'été. Nous y avons réussi. Nous vous avons tenus là à remuer de la terre, à creuser des tranchées, à élever des batteries, pendant tout un mois, bien que nous fussions seulement un
A L'ARIUÉE DU POTOMAG. SU
contre dix quand vous y êtes arrivés : Mac Clellan ayant élevé sa montagne pour écraser notre bicoque, nous avons filé {we gave him the slip), sans même qu'il s'en aperçût. Vous n'avez pas pris Yorktown ; nous vous en avons fait cadeau, quand il ne pouvait plus nous être bon à rien. — Vous nous avez rejoints ici, cela est vrai; mais vous ne BOUS avez point battus, puisque votre perte est de beaucoup plus considérable que la nôtre, et vous savez vousmême où en était Hooker quand vos képis rouges sont arrivés en ligne. C'est un d'eux qui m'a mis dans l'état où vous me voyez, et je ne vous en remercie pas. Mais c'est la chance de la guerre. Tout ce que je regrette, c'est de n'être pas là pour voir fondre votre armée dans les marais du Chickahominy où Johnston et la fièvre vous attendent.
« Je puis vous le dire, maintenant. Si vous aviez pris Yorktown il y a un mois, Richmond serait peut-être à TOUS aujourd'hui. Désormais il est trop tard. Nous avons conduit la campagne où nous voulions. Allez maintenant assiéger Richmond. Vous y trouverez un nouvel adversaire qui pourra nous épargner la peine de vous combattre. La saison commence où les fièvres des marais feront plus pour démoraliser vos hommes et détruire votre armée, que tous les bataillons et toutes les redoutes que nous pourrions vous opposer. »
Ainsi parla le capitaine géorgien avec une animation quelque peu fébrile. Je considérai tout cela comme une exagération attribuable au ressentiment de la défaite et à l'irritation de la blessure. Je le quittai en l'assurant que, quoi qu'il pût arriver devant Richmond, la Confédération du Sud n'en était pas moins condamnée à périr.
— Adieu, lui dis-je. Un jour je vous reverrai encore citoyen des États-Unis.
— Jamais, répondit-il avec énergie. Je trouverai auparavant une jambe de bois pour m'aller faire tuer à la tête de ma compagnie.
Je me sentis impatienté de cette bravade.
SIS QUATRE ANS DE CAMPAGNES A rARMËB DU POTOMAG.
— Prenez garde de culbuter en route, fis-je en haussant les épaules.
Et je passai dans la chambre voisine.
C'était la chambre aux opérations, — la boucherie. Partout du sang ; sur le plancher, sur les murs, et dans des baquets;
Un bras désarticulé à l'épaule avait roulé à terre sous une table encore plus saturée de sang que tout le reste, la table de torture. Là était couché sans connaissance un jeune homme à qui l'on venait d'enlever le bras droit. Sous l'influence du chloroforme, il ne paraissait pas souffrir ; mais il s'agitait doucement de temps à autre avec un triste sourire.
Je n'attendis pas son réveil. J'en avais assez. Le chirurgien m'avait appris qu'il était douteux que le patient survécût longtemps à l'opération. Il mourut la nuit suivante.
Quand je sortis de la maison, Sam y rentrait ayant achevé son travail de fossoyeur. Il me fit une série de profondes révérences.
— Sam, lui dis-je, si vous êtes un bon homme, allez tout de suite au puits, chercher de l'eau pour les blessés qui ont grand soif.
C'était tout ce que je pouvais faire pour eux.