‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 9 sur 34 · ENTRÉE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

ENTRÉE EN CAMPAGNE

Oayertore de la campagne de 1862. — Tiraillements à Washington. — Adoption du plan de Mac Clellan. — Excursion militaire en Virginie. -* Organisation des corps d'armée. — Embarquement pour la forteresse Monroë. — Le combat du Moniior et du Merrimae. — Le débarquement à Hampton. — Paysage. — Newport-News. — Marche sur Yorktown. — Les suppliantes virginiennes.

La campagne de 1862 s'ouvrit d'abord dans l'Ouest, au mois de février, par la prise du fort Henry et du camp fortifié de Donelson. Le premier se rendit, le 6, au commodore Foot, après quelques heures de bombardement ; le second, le 15, au général Grant, après trois jours de combat. Ce double succès nous valut seize mille prisonniers, cinquante pièces d'artillerie et quantités d'armes» de munitions et de provisions de toute sorte. Mais son résultat le plus important fut de rompre la ligne de défense de l'ennemi sur les confins du Tennessee et du Kentucky, et de couper ses communications de l'est à l'ouest en lui enlevant la seule voie ferrée dont il pût disposer à cet effet. Aussi fut-il obligé d'évacuer bientôt Nashville et Columbus.

En même temps, le général Burnside, débarquant dans la Caroline du nord, à la tête d'une expédition considérable, s'établissait fortement dans l'île de Roanoke, après s y être emparé de fortifications importantes, d'une nombreuse artillerie et de plus de trois mille prisonniers.

L'armée du Potomac reçut ces heureuses nouvelles dans ses quartiers d'hiver où continuaient à la retenir les hésitations du général en chef et les irrésolutions du président relativement à l'adoption définitive d'un plan de campagne. La grande question était de savoir si l'on attaquerait de front les confédérés, comme y penchait évidemment M. Lincoln, ou si on tournerait leur position par la baie de Chesapeake pour jeter sur leurs derrières toutes les forces qui ne seraient pas absolument nécessaires à la sécurité de Washington, comme le proposait le général Mac Clellan. Les divergences d'opinion amenèrent des tiraillements dont le secret ne tarda pas à transpirer au dehors. Ainsi l'on sut que le président avait donné l'ordre d'un mouvement général des forces de terre et de mer, à la date du ^ février, avec ce complément

péremptoire : ^ Que les chefs de départements, et

spécialement les secrétaires de la guerre et de la marine avec tous leurs subordonnés, et le général en chef ainsi que tous les autres commandants et subordonnés des forces de terre et de mer, seront, chacun en ce qui le concerne, tenus strictement responsables de la prompte exécution de cet ordre. »

L'idée d'un pareil ordre n'était pas heureuse, et son exécution présentait tant d'objections plausibles, que le général Mac Clellan n'eut pas de peine à le faire révoquer. La journée du 22 février s'écoula donc sans autre démonstration que les salves d'artillerie tirées pour célébrer l'anniversaire de la naissance de Washington. Mais, à tort ou à raison, il en resta cette impression, que le président avait été contraint à faire acte d'autorité, pour tirer le général en chef de son inaction.

Ainsi encore, la création des corps d'armée avait été fortement recommandée comme une mesure nécessaire dans l'organisation d'une armée de cent cinquante mille hommes. Le général Mac Clellan s'y était opposé. Sans en contester les avantages au point de vue militaire, il voulait, disait-on, se donner le temps de choisir, d'après

leurs mérites, les généraux les plus capables d en prendre le commandement. Mais comme son choix n était pas fait encore au moment de commencer les opérations actives, le président trancha dans le vif, et, par un ordre en date du 8 mars, divisa l'armée du Potomac en quatre corps, dont il nomma lui-même les commandants.

Ce même jour, s'était tenu un conseil de guerre de douze généraux de division appelés par le président à se prononcer entre les deux plans de campagne en discussion. Le commandant en chef dut ainsi, à son corps défendant, expliquer ses projets à ses subordonnés et soumettre ses plans à leur jugement. Rien de mieux s'il eût pris l'initiative, car, en pareil cas, pour avoir demandé leur avis, il n'en serait pas moins resté juge en dernier ressort et libre par conséquent d'agir à sa guise. Mais ici il était mis dans la fausse position de plaider sa cause devant ses inférieurs. Que ceux-ci préférassent d'autres combinaisons aux siennes, et il ne lui restait qu'à se démettre du commandement, car il n'est point de la dignité d'un général en chef de se charger de l'exécution d'un plan qu'il désapprouve, lorsque, surtout, il lui est dicté de cette façon. Je ne sais si telle eût été la manière de voir du général Mac Clellan ; mais en tout cas, il ne fut pas soumis à cette épreuvç. Huit généraux se prononcèrent en faveur de son plan de campagne ; quatre seulement émirent Un avis différent.

Ici se place un fait dont la singulière coïncidence donna Heu à bien des commentaires : la décision d'opérer sur les derrières de l'ennemi fut prise en conseil secret^ le 8 mars, — et le 9, les confédérés avaient disparu de Manassas!

Où étaient-ils allés? Ils se repliaient sur une position plus sûre, derrière la ligne du Rappahanock, déjouant ainsi la combinaison stratégique dont, la veille, le général Mac Clellan avait révélé le plan pour la première fois.

Quoi qu'il en fût de la cause de cette retraite soudaine, elle eut pour effet de produire un mouvement général et

m QUATRE ANS DE CAMPAGNES.

immédiat dans l'armée du Potomac. La nuit suivante, la division Keyes reçut l'ordre de se porter en avant sur la route de Leesburg, et le 10 au matin, nous étions en routa par le Chain-Êridge, disant enfin adieu à nos quartiers d'hiver.

On eût dit que nous allions à une fête. Officiers et soldats, également las de la vie de camp, n'aspiraient plus qu'à marcher à l'ennemi, et lorsqu'ils débouchèrent du pont sur le sol sacré de la Virginie, comme les Virginiens désignaient orgueilleusement leur terrain, ce fut au milieu des hourrahs pour le général Peek, qui rejoignait en oe moment la tête de la colonne. Le général Keyes en eut sa part lorsqu'il nous atteignit à la première halte, galopant et saluant, comme la caricature de bronze de Jackson sur le square de la présidence.

Nous étions arrêtés sur la route, pour laisser passer la division Mac OalLqui achevait de quitter ses campements. Rien de plus triste que ces huttes délabrées sur un terrain aride et dévasté. Si nous étions joyeux de quitter Tenallytown, combien plus joyeux encore devaient être les régiments qui avaient passé l'hiver dans cet endroit désolé ! •

A quatre heures de l'après-midi, nous arrivâmes à une colline élevée à laquelle la vaste vue qu'elle commande a fait donner le nom de Prospect-Hill. L'ennemi venait d'évacuer cette position où la division établit son bivouac» à cheval sur la route de Leesburg, la droite appuyée au Potomac, l'artillerie au centre et la gauche couverte par un régiment de cavalerie. Les piquets installés, les feux allumés, tout le monde soupa gaîment et dormit d'un sommeil ininterrompu jusqu'au matin.

Trois jours entiers se passèrent là à attendre des ordres qui n'arrivèrent que le 13 au soir, pour nous ramener dans le voisinage du Chain-Bridge où nous devions pas-ser encore deux jours et surtout deux nuits difficiles à oublier.

Le 14, le temps se mit à la pluie. Comme nous n'avions

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point de tentes, les hommes essayèrent de se construire des abris de feuillage qu'ils allaient couper dans les bois environnants. Mais l'eau du ciel passait au travers et détrempait si bien le terrain que ce ne fut bientôt qu'un vaste champ de boue. Faute de pouvoir s'étendre à terre, il fallut passer la nuit debout ou assis sur des troncs d'arbres autour des feux péniblement entretenus.

Pour ma part, la chance voulut que je fusse de service comme officier du jour {field officer ofthe day) de la division. J'eus donc à visiter les bivouacs des trois brigades, puis les avant-postes et les piquets. La nuit était d'un noir à ne pas voir à six pas. La pluie tombait sans relâche, et le pays m'était absolument inconnu. Le service n'étant encore que très imparfaitement organisé, je ne reçus au quartier général, avec mes instructions, que des renseignements approximatifs sur la position des troupes. Aucun soldat d'ordonnance ne se trouvait disponible en ce moment; la soirée s'avançait; je dus partir sans guide pour ma tournée nocturne.

Tant qu'il ne s'agit que de vérifier le service de la garde dans les régiments, il me fut assez facile de me diriger sur les feux qui flambaient de toutes parts ; mais lorsque j'eus à sortir du rayonnement de ces foyers lumineux pour gagner la ligne incertaine des piquets, la tâche devint beaucoup plus ardue. L'éloignement de l'ennemi, le mauvais temps et la négligence de plusieurs officiers subalternes avaient causé de graves irrégularités dans la distribution des avant-postes. En réalité la ligne n'existait pas. Ce n'étaient que tronçons disjoints disposés sans ensemble et sans corrélation. Leurs feux étaient le plus souvent masqués par des accidents de terrain ou cachés dans la profondeur des bois. A deux reprises, je m'égarai complètement à les chercher, n'ayant ni étoiles, ni boussole, ni chemins pour me diriger dans l'obscurité. Dans les bois, je me heurtais aux troncs d'arbres, ou des branches invisibles me fouettaient le visage et déchiraient mon caban. Dans les champs, tantôt mon cheval s'enfonçait

jusqu'aux jarrets dans la boue, tantôt il glissait sur les pierres mouillées, tantôt il s'arrêtait court devant quelque barrière que mes yeux pouvaient discerner à peine. Un moment, je crus toucher à une route. Elle était là, à quelques pieds devant moi ; heureusement, l'instinct de la bête se montra supérieur au jugement de l'homme. Elle refusa obstinément d'avancer d'un pas, se jetant à l'écart et protestant par des grognements contre l'injustice de l'éperon. J'en conclus que mon cheval devait avoir quelque grave motif, pour tenir une conduite si différente de ses habitudes disciplinées, et nous prîmes une autre direction sans nouveau conflit. Le fait est que ce que j'avais pris pour une route, n'était que le sable éboulé d'un talus de douze ou quinze pieds taillé à pic. Si mon cheval m'eût cédé, nous aurions roulé ensemble au fond de la tranchée où Dieu sait dans quel état on nous eût retrouvés le lendemain.

Enfin tant bien que mal, — plus mal que bien, — j'achevai ma tournée et rentrai avant le jour au régiment où mon quartier-maître avait réussi à faire transporter une wedge tent, — ce qui me permit de rédiger mon rapport par écrit. La conclusion en était que le service était dangereusement insuffisant devant l'ennemi; que les bivouacs étaient peu ou point gardés ; que les piquets étaient disposés sans ensemble; et que les postes étaient tellement séparés les uns des autres, qu'ils pouvaient être enlevés par l'ennemi avant qu'on sût rien de son apjproche. Il y avait là un mal auquel il fallait porter remède. Le mal était l'insuffisance de discipline chez les volontaires portés à mesurer leur stricte obéissance à la nécessité actuelle des ordres donnés. Le remède fut l'expérience et les coups de fusil.

La pluie continua à tomber tout le jour suivant. Le pire était que des hauteurs où nous la recevions sur le dos, nous pouvions apercevoir notre camp de Tenallytown encore debout.

— Puisque l'ennemi s'en est allé et que nous ne le pour-

suivons pas, — disaient les soldats, — à quoi bon nous laisser tremper ici, quand nous pourrions si bien nous sécher sous nos tentes restées vides?

— Bah ! répondaient les anciens de Crimée et d'Algérie, c'est pour former les conscrits. Nous en verrons bien d'autres.

Comme pour couper court à ce diminutif du supplice de Tantale, le quartier-maître reçut Tordre daller mettre bas les tentes convoitées qui devaient rester en dépôt à Washington. L'opération se fit dans laprès-midi, et nous n'avions plus rien à envier de ce côté, lorsque après une seconde nuit tout aussi mauvaise que la première, voilà Tordre qui nous arrive de rentrer au camp.

Une heure après, nous y étions de retour, pour reconnaître que tout ce qui n'appartenait pas au gouvernement avait été livré au pillage, en dépit d'une garde de vingt ou trente écloppés laissés en arrière. Une bande de brocanteurs s'y était abattue et n'y avait rien laissé de nos conforts de l'hiver. Malgré tout, nous étions mieux là qu'au bivouac pour attendre Tordre d'un départ définitif, et recevoir les tentes-abris de caoutchouc qui nous furent enfin distribuées.

L'attente dura huit longs jours, pendant lesquels, conformément à Tordre du président, l'armée du Potomac fut organisée en cinq corps dont voici la composition :

P^ corps : — Major-général, J. Mac Dowell, composé des divisions Franklin, Mac Call et King.

2® corps : — Brigadier-général. E. V. Sumner, composé des divisions Richardson, Blenker et Sedwick.

3® corps : — Brigadier-général, P. Heintzelman, composés des divisions Porter, Hooker et Hamilton.

4® corps : — Brigadier-général. E. D. Keyes, composé des divisions Couch, Smith et Casey.

5® corps : — Major-général, N. P. Banks, composé des divisions Williams et Shields.

Chaque corps était donc formé de trois divisions, comme chaque division de trois brigades.

16i QUATRE ÂJ^S DE CAMPAGNES

Les régiments de cavalerie restaient provisoirement attachés à leurs divisions respectives.

Ordres et contre-ordres se succédèrent incessamment pendant cette semaine. Un jour nous devions aller nous embarquer à Alexandrie; le lendemain les transports viendraient nous prendre à Georgetown. Puis la flottille se. trouvait en retard; puis le charbon manquait... Enfin, nous partîmes.

C'était le 26 mars. Les cinq régiments de la brigade s'étaient embarqués la veille sur six bateaux à vapeur qui descendirent de conserve à Alexandrie où Ton s'arrêta pour attendre les deux autres brigades de la division Couch, et prendre à la remorque des goélettes chaînées de chevaux, de fourrage et d'artillerie.

Jamais ce petit port intérieur n'avait vu spectacle pareil. Le fleuve était encombré de bâtiments de toute espèce et de toute grandeur. Les quais étaient couverts de troupes attendant leur tour de s'embarquer à mesure que les vapeurs venaient se ranger le long des docks pour les recevoir. Les petits remorqueurs sillonnaient le fleuve en tout sens, promenant dans l'atmosphère leurs longs panaches de fumée. La nuit même ne suspendit point cette grande agitation. L'embarquement continua à la lueur des feux allumés sur la rive, au milieu des signaux échangés d'un bâtiment à l'autre. Aussitôt chargés, les vapeurs venaient s'ancrer au milieu du fleuve dans la position assignée au commandement dont ils faisaient partie.

Le soleil du 27 se leva dans un ciel sans nuages, et trouva toute la division embarquée. Au signal donné à bord du Daniel Webster qui portait le général Couch, les bâtiments de la première brigade se mirent en mouvement. L'ordre était de nous rendre à la forteresse Monrôe où le 3® corps nous avait précédés, sans régler autrement notre marche que sur la vitesse de chaque steamer. Le hasard voulut que le Crotoriy de New- York, sur lequel j'étais embarqué avec huit de mes compagnies, fût le

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meilleur marcheur. Nous prîmes donc bientôt assez d'avance sur la division pour la perdre de vue avant d'avoir atteint ce long bras de mer intérieur que l'on nomme la Chesapeake.

La garnison du fort Washington salua notre passage de ses hourrahs ; le mont Vernon, manoir seigneurial du « père de la patrie » nous apparut un instant entre ses grands ombrages ; les batteries rebelles qui avaient interrompu la navigation du fleuve, maintenant abandonnées, BOUS regardèrent silencieusement passer. Puis, peu à peu, les rives s'éloignèrent, les collines s'abaissèrent, et la nuit descendit sur nous.

Au point du jour, nous étions arrivés, et nous attendions à l'ancre le reste de la brigade qui nous rejoignit bientôt.

Le fort Monroë est un ouvrage de premier ordre construit selon toutes les règles de l'art militaire. Situé à l'extrémité d'une langue de terre formant un des côtés de la baie de Kampton, il commande l'embouchure de la rivière James au milieu de laquelle surgit un groupe de rochers isolé nommé les Rip-Raps. On y a élevé depuis un nouveau fort sous les canons duquel coule le chenal extérieur.

Là, comme à Alexandrie, le fleuve était couvert de navires. Mais un seul attirait les regards et absorbait l'attention : ce bâtiment unique entre tous, ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu jusque-là flotter sur les eaux. Qu'on se figure une navette plate, au ras de l'eau, sans bordages, sans gréement, sans panneaux, rappelant en grand ces minces planchettes effilées par le bout, que les ônfants lancent sur les ruisseaux, et portant au centre, une tourelle plus large que haute ; — et l'on se fera une idée de ce qu'était le Monitor. Ce petit bateau d'apparence si inoffensive, c'était le plus récent et le plus terrible engin de guerre dû au génie inventif des Yankees.

Vingt jours auparavant était sortie de Norfolk un autre invention formidable avec laquelle l'ennemi se croyait sûr

de détruire également et nos bâtiments de guerre et nos bâtiments marchands. C'était comme une tortue colossale portant sous sa carapace à 1 épreuve du boulet, des canons énormes, et à son avant un long éperon. Cette batterie flottante était la carène transformée du Merrimac^ frégate tombée au pouvoir des confédérés par la prise de Norfolk.

En débouchant dans la rade, le Merrimac marcha droit sur la frégate des États-Unis Cumberland, et sans souci d'une bordée qui rebondit sur sa cuirasse comme une poignée de pois secs, il l'aborda deux fois par le travers, lui creva la hanche et la frégate coula. Il se retourna alors vers la frégate Congress qui, se voyant impuissante à éviter une destruction certaine, amena pavillon, après s'être échouée tout près de la rive, ce qui ne la sauva pas de la destruction. Telle fut l'œuvre du premier jour interrompue par la nuit.

C'en était fait de tous les bâtiments en rade autour de la forteresse Monroë, et de bien d'autres, sans doute. Le lendemain, le Merrimac retiré à la pointe Sewall se mettait en mouvement pour achever une troisième frégate, le Minnesota j échouée la veille près de Newport-News lorsqu'apparut au large, un objet de forme étrange, dont la nature ne se trahissait que par une longue traînée de fumée indiquant un vapeur. Il passa devant la forteresse sans s'arrêter et se dirigea vers le Merrimac.

De tous les bâtiments et de tous les points des deux rives où se trouvaient des yeux humains, on commença à le regarder venir. A mesure que diminuait la distance, on put reconnaître la coupe d'un bateau plat, et la forme cylindrique d'une tourelle, et la bannière étoilée flottant au bout d'un petit mâtereau ; mais aucune forme humaine n'apparaissait sur le pont lavé par les vagues.

Enigme bizarre. Les rebelles se disaient en riant : — qu'est-ce que ce gros fromage planté sur un radeau ? Les Yankees veulent-ils donc nous approvisionner de gruyère?

Et le petit Monitor avançait toujours...

Tout à coup du flanc de cette machine qui égayait l'humeur des confédérés, jaillit un nuage blanc illuminé par un éclair; un coup de tonnerre ébranle l'atmosphère, et une lourde masse de 168 livres de fer, ricoche sur la carapace du Merrimac. La tourelle cessa aussitôt de ressembler à un fromage.

Le combat dura trois heures, pendant lesquelles les deux adversaires se canonnèrent à outrance et presqu'à bout portant. L'armement du Merrimac se composait de huit pièces de huit pouces et de deux Armstrongs de cent, en batterie. Mais la tourelle du Monitor tournait sur ellemême et ses deux pièces de onze pouces pouvaient faire feu dans toutes les directions. L'invulnérabilité de celuici était d'ailleurs supérieure, puisque l'atteinte de vingtdeux projectiles ne put endommager que la petite case du pilote. — Le Merrimac moins facile à manœuvrer était plus vulnérable par les sabords ouverts dans sa muraille cuirassée. Il se retira de la lutte tellement maltraité qu'il lui fallut Taide d'un remorqueur pour rentrer à Norfolk d'où il ne devait plus jamais rentrer en lice.

Quand nous arrivâmes à la forteresse Monroë, le petit Monitor à l'ancre, mais toujours sous vapeur, guettait encore nuit et jour une sortie possible du Merrimac^ — comme un jaguar guetterait la sortie d'un taureau blessé*

Dans la matinée, la brigade reçut l'ordre d'aller débarquer à Hampton où nous arrivâmes avant midi. Là nous arrêta pendant toute la journée ce même défaut d organisation dont nous avions déjà ressenti les effets en plus d'une circonstance. Aucun ordre ne présidait au débarquement; aucune autorité supérieure n'en dirigeait les détails. Les abords du dock étaient encombrés de navires se poussant pêle-mêle, dans la passe étroite par où il fallait arriver. Le débarquement s'opérait lentement au milieu du désordre, et les transports une fois déchargés pouvaient à peine se frayer un passage dans lajmasse compacte de navires qui cherchaient à prendre leur place.

D'heure en heure, le Croton attendait son tour, et 1. 11

166 QUATRE ANS DE GAMPAGiNES

n'avançait pas, dépassé par de plus entreprenants ou de plus habiles. J envoyai mon rapport sur les difficultés qui me retardaient, et reçus simplement en réponse l'avis de faire de mon mieux. — Profitez de la première chance, me dit un aide de camp. — Poussez de l'avant, — me dit le quartier-maître de la brigade. Et j'aperçus le général Couch et le général Peck s'éloigner à cheval de la rive, sans paraître s'embarrasser autrement de notre mise à terre. Sur quoi je me décidai à faire en effet de mon mieux, et puisque « chacun pour soi » était le mot d'ordre, d'emporter le dock de haute lutte. Nous y parvînmes, grâce à la puissance de notre machine, et ce fut ainsi que s'opéra notre débarquement dans la péninsule.

Le premier spectacle qui s'y présenta à nos yeux, fût celui des ruines de Hampton. C'était, avant la guerre, une petite ville charmante, assise au fond de la baie qui porte son nom. Elle avait ses églises, ses banques, ses hôtels, ses villas, ses jardins ombragés. Les famiUes du Sud y affluaient pendant l'été, pour y prendre les bains de mer, et jouir gaîment des autres plaisirs de la saison. De tout cela, il ne restait rien maintenant, — rien que des masses de décombres gisant sur le sol, des pans de murs noircis par le feu, des colonnes brisées indiquant encore la façade de quelque édifice public, et de pauvres arbustes survivant ça et là aux jardins dévastés. Forcés d'évacuer la place, les confédérés, sous l'inspiration d'une forfanterie barbare, ou obéissant à la fantaisie d'ivrogne d'un de leurs généraux, avaient livré la ville aux flammes, et ruiné toute une population désormais dispersée et sans abri.

Le soleil se couchait sur cette scène de désolation, lorsque le régiment se mit en marche. Le pays était plat, sans apparence de collines, et d'un caractère tout nouveau pour nous. La végétation semblait y avoir une puissance extraordinaire, à juger surtout par ces forêts grandioses sous lesquelles la route ne tarda pas à s'enfoncer. C'étaient surtout des pins immenses s'élevant d'un jet vers le ciel,

et s 'épanouissant en parasol à des hauteurs vertigineuses. Au dessous, point de branchages pour intercepter la vue de ce vaste dôme de verdure supporté par des piliers gigantesques où la brise frémissait en bruissements sonores et que la lune rayait de flèches argentées.

Parfois la route s'élevait en chaussée et traversait ces swamps aux bords fleuris où les lianes s'enlacent aux grands arbres et suspendent des arceaux de verdure au dessus des marécages, comme un piège tendu à l'homme par la nature.

La marche nous parut courte au milieu de ces nouveautés, jusqu'au bivouac qui nous était assigné dans le voisinage de Newport-News. Là nous devions attendre les deux autres divisions du 4® corps. Celle du général Smith arriva presque en même temps que nous , celle du général Casey nous rejoignit le 2 avril.

Dans l'intervalle, j'eus l'occasion de visiter Newport- News où la brigade du général Mansfield occupait un camp parfaitement établi, sur le bord du James. Les troupes qui la composaient étaient en bonne condition et montraient dans leurs manœuvres, une instruction pratique très suffisante pour être présentées à l'ennemi. Mais elles ne devaient entrer en ligne qu'après la bataille de Fair-Oaks.

Jusqu'ici, elles n'avaient fait le coup de feu que contre le Merrimac. C'était en efifet en face de Newport-News, et à une encablure à peine du rivage qu'il avait attaqué et coulé le Cumberland dont la mâture et le gréement se dressaient encore hors de l'eau. La brigade était aux premières loges pour suivre tous les incidents du combat. Elle eut même l'honneur d'y prendre part. Si ses pièces de campagne restaient sans effet sur le bâtiment cuirassé, les balles de ses carabines pouvaient du moins pénétrer par les sabords. La rive fut en conséquence couverte de tirailleurs.

Lorsque .le Congress échoué à courte portée eut amené son pavillon, les deux vapeurs confédérés, Yorktown et

Jamestown essayèrent de ramariner. Mais les tirailleurs couvrirent la frégate d un feu si vif et si bien dirigé qu'il fut impossible à lennemi de prendre possession. Le Merrimac vint alors y mettre le feu, et une partie de l'équipage périt dans la conflagration. Ce fut, paraît-il, un des tirailleurs de la brigade Mansfîeld, qui blessa le capitaine Buchanan du MerrimaCj au moment où il se présentait à un sabord.

Le général Mac-Clellan arriva le 2 avril. Il avait alors sous la main deux corps d'armée, son artillerie et quelques régiments de cavalerie, c'est à dire plus de soixante mille hommes effectifs. C'était plus que suflS.sant pour refouler l'ennemi. Le mouvement en avant commença le 4, — le 3® corps tenant la, droite vers Yorktown, le 4® la gauche vers Warwick-Court-House.

Les chemins étaient étroits et boueux, et les deux colonnes s'allongeaient démesurément, chaque régiment marchant par le flanc à la suite l'un de l'autre avec l'artillerie dans l'intervalle des brigades, les wagons et les ambulances dans l'intervalle des divisions, — le tout couvert par une ligne de flanqueurs.

Cet ordre de marche qui, dans toute autre contrée, aurait présenté des dangers sérieux, était le seul que permit la nature du pays. Il est certain que si l'ennemi eût eu la possibilité d'attaquer en force un point quelconque de cette longue ligne, il y eût mis tout en désarroi et en eût détruit une partie avant que l'autre pût arriver à l'aide. Mais les mêmes obstacles naturels qui nous imposaient cette nécessité, empêchaient les confédérés de se mouvoir autrement, et le remède se trouvait ainsi à côté du mal. Ce qui explique pourquoi ce système, tout défectueux qu'il soit en thèse générale, a pu être conservé sans causer aucune malencontre regrettable.

Dans notre avance sur Yorktown, nous allions passablement à l'aventure. Le pays était fort peu connu ; les données sur la position et le chiffre des forces que nous avions devant nous, étaient forts incertaines. Lorsque la

tête de la division atteignit le point où s'embranche la route de Big-Bethel, on croyait encore à la présence de l'ennemi derrière les fortifications ^u'il y avait élevées. En conséquence, je fus chargé d'arrêter toute attaque dans cette direction, avec mon régiment et quatre pièces d'artillerie rayées, jusqu'à ce que la division et ses équipages eussent passé en sûreté, ce quiprittoutel'après-midietme contraignit à rester là jusqu'au lendemain. Or l'ennemi avait évacué BigBethel depuis longtemps lorsque les éclaireurs de Heintzelman, s'y présentèrent. Eux seuls pou- Taîent venir à nous dans cette direction.

Néanmoins, nous passâmes la nuit sous les armes, sans avoir à combattre d'autres ennemis que des bandes de cochons à demi sauvages et tout à fait rebelles qui fournirent un ample supplément au souper des soldats.

Au matin, nous rejoignîmes la brigade à quelques milles de là. Le peu de maisons, riches ou pauvres qui se trouvaient sur notre passage, étaient toutes abandonnées. Leurs habitants avaient disparu à notre approche.

Je me souviens qu'à l'entrée d'un bois de sapins, près d'une masure déserte, nous rencontrâmes quatre enfants accroupis au bord du chemin. Le plus âgé n'avait pas douze ans. De maigres haillons couvraient à peine leur formes chétives. Leurs yeux creux, leurs visages hâves, disaient éloquemment ce qu'ils avaient déjà souifert. Leur mère était morte, et leur père les avait abandonnés. Ils pleuraient en demandant à manger. Les soldats leur firent aussitôt une provision suffisantepour quelques jours. Les couvertures ne pouvaient manquera ces petits. Il faisait chaud, et les bords de la route en étaient semés. Mais que sont devenus ces enfants? On n'aime pas à songer à ces choses. C'est le vilain côté de la- guerre.

Cejour-là nous traversâmes le moulin de Youny, position avantageuse et bien fortifiée où l'ennemi nous eût donné du fil à retordre, s'il s'y était défendu. Mais il lavait évacué à notre approche, et nous n'y trouvâmes que des barraques où quelques régiments avaient passé l'hiver. Elles

nous servirent d'abri contre une pluie torrentielle, pendant la courte halte que nous y fîmes. Ce n'était d'ailleurs qu'une pluie d'orage. Elle dura peu, et le soleil n'en était que plus chaud lorsque nous arrivâmes en face de la plantation de Youny.

Ce Youny, que l'on uous dit servir alors comme quartier-maître dans l'armée confédérée, était une sorte de Carabas du pays. L'habitation était à lui ; à lui la ferme et le moulin ; à lui les champs et la forêt ; à lui le bétail et les esclaves. Il semblait que nous ne pussions sortir de son domaine. Mais nous n'avions pas le temps de nous y attarder. Une canonnade assez vive nous annonçait que, devant nous, la division Smith était aux prises avec l'ennemi qu'elle avait atteint. On se hâta d'avancer jusqu'à un demi- mille de Warwick-Court-House, où l'on resta en position près de l'artillerie, jusqu'à ce que les détonations de plus en plus lointaines nous eussent révélé que le général Smith continuait sa marche à la poursuite des confédérés en retraite.

Warwick-Court-House est, comme l'indique son nom, le siège de la justice du comté ; l'emplacement de ses tribunaux est uniformément établi à quelque point central, où convergent plusieurs routes. Leur occupation est donc d'une certaine importance au point de vue militaire. Les causes criminelles ou civiles qui s'y jugent pendant les sessions, y attirent d'abord les parties intéressées, et à leur suite, bon nombre de gens oisifs ou affairés, celqxii en fait le principal centre de réunion parmi ces populations clairsemées, que relient seulement quelques rares chemins mauvais en toute saison et à peu près impraticables en hiver.

Néanmoins, la Court-House s'élève rarement au dessus des proportions d'un village. Deux ou trois maisons de résidents; une boutique universelle à l'usage des gens de la campagne, dont le comptoir sert aussi de bureau de poste ; un cabaret où deux ou trois chambres blanchies à la chaux servent d'hôtellerie à autant de voyageurs que

les lits communs peuvent en contenir ; quelques chaumièref5 et quelques potagers, ^une église peut-être : telle est en général, l'agglomération élémentaire groupée autour du bâtiment en briques où la justice rend ses arrêts.

Je n'eus pas le loisir de visiter Warwick-Court-House. Le régiment avait à peine formé les faisceaux, que des coups de feu répétés se firent entendre sur la ligne des piquets où deux de mes compagnies étaient détachées. Des aides de camp partirent au galop pour en reconnaître la cause, et bientôt ils revinrent rapporter qu'un certain nombre de maraudeurs armés de leurs fusils, se livraient avec une ardeur indisciplinée à la chasse du cochon réputé sauvage, parce qu'il courait les bois en liberté selon l'usage pratiqué partout dans la péninsule. Il va sans dire que cela se faisait en violation directe des ordres défendant surtout les coups de fusil, à moins qu'ils ne fussent adressés à l'ennemi.

11 fut aussitôt enjoint à tous les colonels d'envoyer chacun un officier pour mettre le holà, et arrêter les délinquants. On doutait encore, non sans raison, de l'empressement des volontaires à obéir à d'autres officiers que ceux de leurs régiments respectifs. Me souvenant de la façon dont le service des avant-postes avait été négligé près du Chain -Bridge, je préférai m'assurer par moi-même de l'état des choses dans mes deux compagnies.

J'eus la satisfaction de trouver tout en ordre sur cette partie de la ligne. Non qu'il n'y eût pas aussi quelques képis rouges à battre les buissons ; mais, comme le régiment était armé de carabines rayées du modèle français, et que les faisceaux étaient strictement gardés, ils n'avaient que leurs sabres baïonnettes et c'était à l'arme blanche qu'ils couraient sus à la gent porcine, en deçà des piquets plus dangereux encore à traverser pour les chassés que pour les chasseurs.

Le détachement du 55® formait la gauche de la ligne appuyée à des marécages bordant le James. Une compagnie était déployée, l'autre en réserve auprès d'une scierie

importante qui, peu de mois auparavant, occupait encore de nombreux ouvriers. Tous étaient partis, emmenés de gré ou de force par les troupes confédérées. Mais les femmes et les enfants étaient restés.

En face de l'usine sans bruit, sans mouvement, sans vie, une dizaine de pauvres cabanes étaient groupées sur une ondulation de terrain. Plusieurs femmes en sortirent rapidement, lorsque j'arrêtai mon cheval devant le bâtiment abandonné pour examiner le parti qu'on en pourrait tirer en cas d'attaque. Elles avaient reconnu en moi un officier supérieur, et se hâtèrent de me rejoindre, les unes seules, d'autres traînant un enfant par la main, une d'entre elles avec un baby dans les bras. Elles m'eurent bientôt entouré, me demandant d'un air à la fois craintif et suppliant de les protéger contre les maraudeurs dont elles avaient déjà subi la brutale visite.

Je parcourus leurs pauvres demeures qui se composaient d'une pièce unique servant à la fois de cuisine et de chambre à coucher. Une seule avait une partition et un certain air de propreté qui attira mon attention. Elle était habitée par une femme du Nord, blonde, jeune encore, celle-là même qui était venue vers moi, son baby dans les bras. Elle me raconta que son mari et eUe étaient du Vermont. Comme il était bon ouvrier, on lui avait fait des propositions avantageuses pour travailler en Virginie, et dix-huit mois auparavant , ils étaient venus s'établir à la scierie. Tout alla bien d'abord; mais bientôt l'imminence de la guerre jeta la perturbation dans tout le Sud. Les travaux de la scierie se ralentirent ; puis les ouvriers cessèrent d'être payés. Le Vermontais voulait retourner au Nord avec sa famille ; néanmoins l'espoir de recevoir ce qui lui était dû, le retint de semaine en semaine. Lorsque enfin il vit qu'il fallait en faire le sacrifice, il était trop tard. Ses épargnes étaient épuisées, et les autorités se seraient opposées à son départ. Force lui fut de rester, et au moment où, après de longs jours de privations et de soucis de toute espèce, rappr«)che de nos troupes lui pro-

mettait une chance de se rapatrier, les confédérés l'avaient enrôlé de force dans leurs rangs.

Ce récit , accompagné de larmes , avait tout laccent de la vérité, et me fut confirmé d'ailleurs par le témoignage des autres délaissées.

Celles-ci n'appartenaient pas toutes à la petite colonie. Une partie d'entre elles étaient venues s'y réfugier de leurs maisons isolées où elles n'avaient osé rester à notre approche. L'imagination terrifiée par ces contes absurdes que les rebelles répandaient à dessein contre nous, elles s'étaient enfuies avec leurs enfants , laissant tout ce qu'elles possédaient à l'abandon, plutôt que de tomber entre les mains d'hommes qu'on leur avait dépeints comme des bandits sans foi ni loi, adonnés au viol, au meurtre et au pillage. Les femmes de la scierie partageaient avec elles leurs lits et leurs provisions, et elles étaient là toutes, tremblantes, désolées et n'osant croire encore à la protection qu'elles imploraient.

Une seule, plus résolue, ne cédait point à ces terreurs exagérées. C'était une Virginienne. La misère avait altéré, mais non détruit en elle une beauté dont le caractère se retrouvait encore dans ses grands yeux noirs, dans ses traits réguliers, dans sa chevelure abondante à laquelle le manque de soin donnait naturellement ce tour négligé qui est devenu depuis une œuvre d'art sur la tête de nos dames à la mode. Sa maigreur se drapait avec un certain air, dans les plis d'une robe de laine unie.

— Je ne suppose pas, me dit-elle, que vous soyez venus pour faire la guerre aux femmes et aux enfants. Cependant vos hommes sont arrivés ici, il y a quelques heures, quand le canon grondait encore de l'autre côté de Warwick. Ils sont entrés partout et ont emporté ce qui leur convenait. Il ne nous reste, pour garder ensemble l'âme et le corps, que quelques poules, un peu de farine et un peu de maïs; permettre qu'on nous l'enlève, c'est nous condamner à mourir de faim, nous et nos enfants. Est-ce là ce que vous voulez?

— Non, lui dis-je, nous voulons simplement punir les coupables et protéger les innocents.

— Je ne sais pas, reprit-elle, qui vous appelez les coupables ; mon mari est parti avec notre armée...

Les autres femmes suivaient avec une inquiétude visible le tour que prenait la conversation. Aux derniers mots de la Virginienne, Tune d'elles la tira doucement par la rob'e, et lui dit à loreille quelques mots que je n'entendis pas, mais dont il n'était pas difficile de deviner le sens.

— Laissez donc!... répondit mon interlocutrice, en fixant sur moi un brave regard. Mon mari a fait son devoir, comme lui fait le sien. S'il est un gentleman , il comprendra cela.

Elle se tut, semblant attendre une réponse.

— Je ne suis pas ici, lui dis-je, pour examiner si votre mari a fait son devoir, ou s'il l'a trahi en vous abandonnant, — mais, pour adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, les malheurs que ceux qu'il a suivis ont attiré sur vos têtes.

— Oui! oui! s'écrièrent les autres avec empressement. Le colonel a raison. Il nous protégera. — N'est-ce pas, monsieur, que vous empêcherez les soldats de nous ôter le pain de la bouche?

— Sans doute, répondis-je. Mais comprenez bien que ce ne sont pas les soldats qui sont capables de vous violenter. Ils vous protégeront, au contraire, contre quelques mauvais sujets, dont les déprédations sont défendues et punies dans notre armée.

Je rejoignis la compagnie de réserve établie de l'autre côté du ravin , et donnai l'ordre au capitaine d'envoyer deux hommes de garde pour éloigner les maraudeurs de ces malheureuses femmes qui purent, du moins, dormir tranquilles la nuit suivante. Le lendemain matin, le régiment partit pour aller relever le 2® du Rhode-Island, sur le bord de la rivière Warwick.

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