‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 12 sur 34 · JOURS DE MISÈRE · texte numérisé non relu

JOURS DE MISÈRE

Marche en avant. — Engagement à West-Point. — Sujets de mécontentement. — Dîner au quartier général. — Combat d'un nouveau genre, -t- Le taureau et le terre- neuve. — La mort de Bianco. — Plantations virgi*niennes. —La fièvre de marais. — La maison Turner. — Délire. — La manne dans le désert. — Anxiétés. — La bataille de Fair-Oaks. — Premiers jours de convalescence. — Départ pour le Nord.

Le vendredi 9 mai, le 4® corps fut enfin mis en mouvement, suivi du 3®. Le 2®, resté à Yorktown, s'y embarqua pour Wespoint, à l'endroit où les deux rivières Pamunkey et Mattapony se réunissent pour former le York. On supposait généralement que les trois derniers jours avaient été employés activement à préparer quelque concentration avantageuse de l'armée, à réunir et compléter le matériel de transportation; à assurer le service régulier des^ approvisionnements, — enfin à prendre toutes les mesures propres à réparer le temps perdu, par une avance rapide. Les jours étaient longs, le soleil était chaud ; les routes séchaient à vue d'œil : mais rien ne hâta la lenteur méthodique du général en chef, et nos étapes ne furent que des pas de tortue. Nous n'arrivâmes à New-Kent Court- House que le cinquième jour (mardi 13), pour n'en repartir que le 16— deux jours plus tard. La distance est de vingt-huit milles, deux étapes ordinaires.

L'ennemi n'était pour rien dans ces délais. Il ne songeait qu'à continuer sa retraite ; nous ne l'aperçûmes point, nous tenant à respectueuse distance de son arrière-

garde. Seul, le général Franklin, étant arrivé le 7 àWest- Point sur des transports, et menaçant ainsi avec sa division le flanc des confédérés qui défilaient à deux ou trois milles, eut avec eux un engagement dont la fantaisie du général Mac Clellan exagéra de beaucoup Timportance. Les régiments les plus avancés furent refoulés et maintenus près de la rivière, et Johnston continua sa marche, sans en être autrement troublé.

Quand on sut dans l'armée à quoi se bornait cette prétendue bataille de West-Point, on commença à comprendre à quelles partialités le général en chef était accessible pour ses amis personnels. Déjà il avait créé pour eux de nouveaux commandements en réduisantles corps d'armée à deux divisions. Il s'ensuivit de vifs mécontentements. Non que l'armée prît à cœur le transfert de telle ou telle division d'un commandement à un autre. C'était affaire entre généraux. Mais la division Hooker tout entière était profondément blessée du déni de justice dont elle était victime dans les bulletins télégraphiques sur le combat de Willîamsburg. Le même sentiment régnait dans la division Kearny et danslabrigadePeck. Personnellement, Hooker était outré; Kearny protestait énergiquement ; Peck réclamait avec insistance. Quant aux officiers subalternes et aux soldats, leur mécontentement s'exhalait en murmures et en épigrammes.

Un autre grief plus généralement ressenti, parce qu'il touchait directement le soldat, était le luxe de précautions et la sévérité des ordres pour préserver de toute atteinte jusqu'aux moindres objets appartenant aux rebelles. Pas une ferme, pas une maisonnette, pas une case à nègres où une garde ne fût fournie, à notre approche, par les troupes du général Andrew Porter, chargées spécialement, non pas de protéger les personnes et les mobiliers qui ne couraient aucun danger, mais de veiller sur les basses-cours, sur les écuries , sur les fourrages, sur les puits et jusque sur les fences.

J'ai vu nos hommes , couverts de poussière, accablés

par la chaleur, tenter en vain de s'approcher de puits abondants d'où les écartait une consigne inflexible, parcequ'ils auraient diminué la provision d'eau d'une famille rebelle. Je les ai vus, de même, couverts de boue, frissonnant sous la pluie, et empêchés, par les ordres du général en chef, de se réchauffer avec les barres de bois secs qu'ils avaient sous la main, parce que le bétail d'un fermier rebelle aurait pu s'échapper pour venir brouter l'herbe de son champ, jusqu'à ce qu'il en eût relevé les barrières.

Dans le premier cas, le soldat devait aller au loin remplir son bidon à l'eau chaude et terreuse d'une mare ou d'un ruisseau. Dans le second, il lui fallait aller couper dans les bois des branches vertes difficiles à brûler, impropres à le sécher et suffisant à peine à faire bouillir son café.

Et que l'on ne s'imagine pas que les gens traités avec ces ménagements excessifs nous en sussent le moindre gré. Ils étaient animés contre nous d'une haine irréconciliable qu'ils ne sedonnaientpas toujours la peine de dissimuler. Les femmes usaient même souvent de leur immunité pour en faire profession. C'était autant d'espions dont nous prenions soin. Tout ce qu'elles entendaient, tout ce qu'elles faisaient dire, était au plus vite rapporté à l'ennemi. Les chevaux, le bétail, les porcs, que nous étions astreints à respecter si scrupuleusement, tout cela allait^ à la première occasion, aux confédérés, afin que les Yankees n'en pussent profiter.

Quand l'armée fut devant Richmond, on intercepta des lettres de ces ennemis que nous traitions en amis. Elles étaient pleines d'informations minutieuses sur la distribution de nos piquets et la disposition de nos forces. Elles désignaient aussi les fermes où, sous notre sauvegarde, des approvisionnements étaient réservés pour les confédérés aussitôt qu'ils pourraient venir en prendre possession. Il est vrai que les journaux de Richmond qui, chaque jour, se répandaient contre nous en invectives

grossières, se montraient plus courtois pour notre gé- • néral qu'ils appelaient volontiers « le seul gentleman de son armée. » On voit qu'ils avaient bien quelque raison pour cela.

Le soldat vivait donc pauvrement, n'ayant aucun moyen de suppléer à l'insuffisance des rations qui n'étaient distribuées qu'irrégulièrement. Deux fois même, le caië vint à manquer, ce qui, de toutes les privations, est celle qui lui est le plus sensible. — Les moyens de transportation sont encore incomplets, disait-on. —Et les quartiersmaîtres incompétents, aurait-on pu ajouter sans injustice.

A l'état-major général on pouvait ignorer ces choses, car évidemment on n'en ressentait pas les effets. Près de New-Kent C.-H., mon bivouac se trouvant dans le voisinage du quartier général de l'armée, j'en profitai pour aller y visiter deux officiers de mes amis qui me retinrent à dîner. Un excellent dîner, en vérité — pour lequel les moyens de transportation n'avaient certainement pas fait défaut. La chère était des plus délicates, et nous avions à l'ordinaire certain mélange de bordeaux et de Champagne à la glace dont j'ai gardé un souvenir reconnaissant.

Ma soirée s'acheva dans la tente des princes d'Orléans qui, sous l'influence du milieu où ils se trouvaient, me parurent voir les choses quelque peu différemment de ce qu elles étaient en réalité. Au quartier général on ne sonnait qu'une cloche et par conséquent on n'entendait qu'un son — en l'honneur de Mac Clellan.

Ce fut aussi près dé New-Kent C.-H. que la brigade eut à soutenir un combat d'un nouveau genre dont elle ne se tira pas sans désordre. Les gens d'une ferme voisine, qui avaient eu soin de rentrer leur bétail à notre approche, avaient cependant jugé à propos de laisser un taureau d'humeur irascible dans le champ où nous devions bivouaquer. L'animal sembla d'abord indifférent à nos mouvements; mais, lorsque les faisceaux formés, les hommes se répandirent de tous côtés pour aller à l'eau et au bois, ce remuement insolite commença à l'agacer. Il se mit à

firapper du pied la terre et à pousser quelques beuglements où Ton sentait poindre la colère.

A cette provocation, les chiens du régiment dressèrent l'oreille et répondirent par des aboiements qui, dans leur langage, devaient avoir une signification explicite, car aussitôt chacun d eux partit comme un trait dans la direction du taureau. Celui-ci les attendit dabord de pied ferme et quand fl en eut cinq ou six devant lui, il les chargea résolument, irrité de plus en plus par une gamme ascendante d'aboiements et par son impuissance à atteindre ses adversaires.

Attirés par le tapage, les hommes accoururent à leur tour de tous côtés, pour jouir du spectacle. Aussitôt l'animal reconnaissant des ennemis plus dignes de ses coups, fond sur les plus avancés. Ceux-ci n'ayant d'autres armes qu'un bidon ou une coupe de fer blanc, tournent casaque au plus vite et détalent dans toutes les directions. Les autres comprennent que le jeu devient sérieux, gagnent les fences à grandes enjambées, au milieu des cris, des rires, des jurements dont la clameur se répand de proche en proche.

Aveuglé par la fureur, harcelé par les chiens, le taureau arrive en quelques bonds sur le front du régiment. Le lieutenant colonel s'y trouvait en ce moment, donnant quelques ordres, lorsque vingt voix à la fois lui crient de se garer. Il tourne la tête; la bête venait sur lui, l'écume à la bouche, le feu dans les yeux, les cornes basses. D'un bond, il s'élance de côté ; son pied glisse, et il tombe dans un sillon. Heureusement pour lui, la brute avait un tel élan qu'elle ne put ni s'arrêter ni même se détourner avant d'avoir donné tête baissée dans nos faisceaux. Elle en culbute deux ou trois, se jette sur la ligne du 62®, renverse tout sur son passage et revient sur nous en bonds désordonnés, au milieu d'une déroute générale.

A notre droite se trouvait le 7® du Massachussetts appartenant à une autre brigade. Un de leurs wagons était arrêté près de la route, et à l'arrière de ce wagon était

enchaîné un magnifique chien de Terre-Neuve, le favori du régiment. La courageuse bête faisait des efforts désespérés pour rompre sa chaîne, et demandait en hurlant à prendre prendre part au combat. D'un autre côté son maître ne semblait pas disposé à lui donner la liberté, craignant qu elle ne se fît éventrer par le taureau. Cependant de tous côtés s'élevait le cri : » Lâchez le chien ! Lâchez le chien !» — Le chien fût lâché, if bondit à travers la route et s'élança vers l'ennemi qu'on ne savait comment combattre. Quelques hommes avaient bien saisi leurs fusils ; mais il ne pouvaient en faire usage sans risquer de tuer ou blesser quelqu'un. Quant à jouer le rôle de picador avec la baïonnette, c'était une ressource si hasardeuse que personne ne s'y risquait. Quand le terre-neuve parut dans la lice, toute changea d'aspect.

Tels que deux héros d'Homère, se rencontran t dans la mêlée, s'arrêtent pour se mesurer de l'œil et se défier en combat singulier ; — autour d'eux les armes s'abaissent, et le commun des combattants suspendent leurs coups pour assister du parterre au spectacle que les dieux euxmêmes contemplent des premières loges; — ainsi le terreneuve et le taureau s'arrêtèrent un moment en face l'un de l'autre, tandis qu'un large cercle de guerriers fédéraux se formait autour d'eux. Les quadrupèdes subalternes euxmêmes cessèrent leurs aboiements.

La tactique de notre champion était évidemment de prendre position sur l'un ou l'autre flanc de l'ennemi ; mais celui-ci opérait des changements de front rapides correspondant aux bonds de son adversaire. La manœuvre durait depuis quelques instants, lorsque le chien fit une feinte, tourna brusquement sur lui-même, et s'élançant à la tête du taureau, resta suspendu à son oreille. Notez qu'il ne s'agit point ici d'un boule-dogue de peu de poids, mais d'un terre-neuve qui ne pouvait peser moins de soixante à quatre- vingt livres.

Le taureau ayant en vain tenté de s'en débarrasser en le balançant en l'air, chercha alors à l'écraser sous ses

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pieds de devant. Riposte dangereuse, mais dont le terreneuve se garait avec une adresse remarquable, en se servant seulement de sesjambes de derrière. Alors fou de douleur et de rage, le taureau se mit à marcher au hasard en poussant des beuglements lamentables, emportant le molosse comme vissé à son oreille.

En ce moment survint le sergent-commissaire du régiment qui était boucher de profession. Il s'arma d'une hache et d'un coup vigoureusement asséné sur l'échiné du taureau, mit fin au combat. Le vainqueur lâcha prise alors, pour recevoir avec une dignité intelligente les caresses et les félicitations qui lui revenaient, tandis que le vaincu, promptement dépecé, fournit à l'ordinaire un supplément dont il ne fut pas demandé compte.

C'est ainsi que, dans ce pays inhospitalier, il n'était pas jusqu'aux, animaux qui ne prissent part aux hostilités entre nous.

J'avais amené de Washington un boule-dogue à qui ses premiers maîtres avaient rogné les crocs pour en faire une bête d'habitudes plus pacifiques que ne sont généralement ses pareils. Bianco, — c'était son nom, — vivait en bonne intelligence avec tout le monde, bêtes et gens, dans les- États loyaux. Mais à partir du moment où il eut débarqué dans la péninsule, ce ne fut plus qu'une série de rencontres engagées avec les chiens confédérés. Un fort griffon, chassé de la ferme de Harwood par l'incendie, avait consenti à suivre le régiment. Il se recommandait par une grande habileté à arrêter les cochons en état de vagabondage dans les bois. Entre le boule-dogue et lui, c'était une haine de Guelphe à Gibelin. Un jour, profitant d'un moment où le régiment en marche ne pouvait s'entremettre, ils allèrent vider leur différend en dehors de la route. Le griffon y resta. Bianco eut encore assez de force pour me rejoindre sur la plantation de l'ex-président Tyler où nous allions bivouaquer. Sa victoire dûment constatée, il se coucha dans un fossé pour y mourir sur ses lauriers. Les soldats qu'il avait accompagnés au feu à Williamsburg,

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déclarèrent qu'il était mort en brave, et mon groom jura sur ses restes, une guerre d'extermination à tous les chiens de la Confédération.

L'habitation de M. Tyler ressemblait à quantité d'autres en Virginie dont on peut dire comme des bâtons flottants de la fable :

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.

Ces habitations sont généralement bâties dans un site agréable, au milieu de riches cultures. Ombragées de grands arbres, environnées de bâtiments d'exploitation et de cases à nègres, elles ont, à distance, un air d'importance qui attire. Voyez-les de près et dans l'ensemble, la maison perd de ses proportions. Pénétrez à l'intérieur, et vous êtes surpris de n'y trouver rien qui révèle des habitudes de confort élégant. Les murs seront blanchis à la chaux; les planchers, couverts de nattes communes et souvent usées; vous y trouverez des rideaux d'indienne, des lits et des armoires de bois blanc mal peint en acajou; des sièges en paille ou en jonc tressé. Une carte de géographie jaunie par les ans pendra au mur du vestibule, quelques enluminures de femme, la bouche en cœur et la rose à la main, passeront pour un ornement dans le salon où deux perroquets de plâtre et une pendule yankee du prix d'un dollar, composeront probablement la garniture de cheminée.

Vous croyez être chez quelque pauvre diable de fermier vivant à la sueur de son front. Pas du tout. Comptez les chevaux dans les écuries, les esclaves dans les cases, les bestiaux dans les champs. Vous êtes chez un grand propriétaire, un éleveur de nègres, un homme politique influent qui, hors de chez lui, répandra l'argent à pleines mains dans les hôtels de Washington ou de New- York, ou aux bains de mer du Nord où il passe peut-être tous ses étés. Là son ostentation ne compte pas la dépense. Mais chez lui, où il ne vit qu'en famille, l'économie règle.

ses habitudes. Ce sont delix existences toutes différentes. Dans l'une, le superflu est considéré comme nécessaire ; dans l'autre, le nécessaire devient presque du superflu.

Ce fut sur les terres de M. Tyler que je ressentis les premières atteintes d'un mal dont la gravité ne se révéla que quelques jours plus tard. Le régiment passa la nuit sur la lisière d'un taillis où croupissait par places une eau saumâtre. J'y dormis assez mal près d'un des feux de ma première compagnie, sur des barres de bois destinées à me préserver de l'humidité du sol. Le lendemain, je me réveillai la tète lourde et le corps agité de quelques frissons qui ne me laissèrent pas sans malaise durant la marche de la journée. Le surlendemain, 18 mai, fut un jour de halte. J'en profitai pour me mettre entre les mains du chirurgien. Les remèdes n'arrêtèrent point le mal qui continua à empirer.

Le 20, la division arriva à un bâtiment en briques portant le nom d'église de la Providence, non loin des marais parmi lesquels coule le Chickahominy. Le temps était pluvieux, le terrain détrempé. Depuis trois jours j'avais à peine pris quelque nourriture. En descendant de cheval, je sentis que mes forces faiblissaient, et que si je passais la niiit dans cette boue, je serais hors d'état de me relever le lendemain.

Il y avait près de là, une grange délabrée où quelques hommes affaiblis par la fièvre ou par la fatigue avaient obtenu un abri. Je m'estimai heureux de pouvoir m'y étendre sur un tas de paille de maïs, tantôt frissonnant, tantôt étouffant sous mes couvertures, et songeant aux: prédictions sinistres du capitaine géorgien.

J'avais laisse pour la nuit le commandement du régiment au lieutenant-colonel. Lorsqu'au matin, j'appris que la brigade était envoyée en reconnaissance vers Bottombridge, dans la direction de Richmond, je fis un dernier effort et partis à cheval à la tête de mon régiment. Quelques heures plus tard, je revins seul sous la conduite du chirurgien-major, terrassé l'un des premiers, par Timpla-

cable maladie qui allait bientôt faire tant de ravages dans nos rangs.

On parlait beaucoup à cette époque de la « belle organisation 9» de l'armée du Potomac. Il faut voir les choses de près. Nous savions déjà à quoi nous en tenir sur le service des vivres et des transports. Il me restait à éprouver par moi-même où en était le service des ambulances. Dans toute la division, on n'en put trouver une disponible pour transporter un colonel à quelque hôpital.

Je n'avais plus la force de me tenir en selle. Il fallut chercher quelque part un abri où me laisser. Cet abri fut une chétive maisonnette habitée par de pauvres gens du nom de Turner. Le mari et la femme composaient toute la famille. Le rez-de-chaussée était partagé en deux petites pièces : une cuisine dans laquelle ils couchaient, et un vestibule auquel un vieux sofa de cuir donnait la prétention d'un parloir. Du vestibule, un escalier en échelle montait directement à un grenier mansardé où se trouvait un lit. — Je devrais dire un grabat. Mais dans la circonstance, il me parut un don du ciel. Il y avait des draps !

Mon planton d'ordonnance me fut laissé comme garde malade. C'était un zouave nommé Shedel, — garçon soigneux, rangé et qui me fut d'un grand service. Il trouva dans ce réduit assez de place pour étendre ses couvertures près de mon lit. Mes deux domestiques plantèrent leur tente-abri près de la porte d'entrée; mes chevaux furent attachés à une barrière, et mon installation se trouva complétée. — Triste installation. J'étais abandonné là comme une épave de ce vaste courant d'hommes avançant vers Richmond.

Ma première nuit fut sans repos. Une fièvre intense me consumait, et des douleurs de tête absolument intolérables me privaient de tout sommeil. Ces douleurs sans trêve me rendaient comme fou. J'avais une peine extrême à me défendre contre le délire. Ce n'était que par un effort constant de volonté, et en tenant mes yeux obstinément

ouverts que je pouvais lutter contre les hallucinations de la fièvre. Du moment qu'ils se fermaient sous la main de plomb de la fatigue, les fantômes s'emparaient de mon cerveau et ajoutaient des tortures imaginaires à mes douleurs réelles. Ma tête enlevée comme par un boulet de canon, roulait devant moi. Je courais après pour la ramasser, et je traînais à ma suite mes entrailles déroulées sur le sol. Cette sensation de supplicié se renouvela obstinément, remplissant d'angoisses les longues heures de la nuit.

Dans la journée du lendemain, mon chirurgien-major réussit à me venir visiter une fois encore. Prévoyant que ce serait la dernière, il fit avec soin ses prescriptions, remit à Shedel quelques médicaments préparés d'avance, accompagnés d'instructions détaillées, et remontant à cheval, il me laissa à la garde de Dieu.

Les jours suivants n'ont laissé qu'une trace confuse dans ma mémoire. Je me souviens vaguement d'allées et venues dans la maison, d'officiers parlant à voix basse près de mon lit, et de lueurs rouges illuminant la fenêtre, au milieu d'un grand murmure remplissant l'air au dehors. Je sus depuis qu'une des dernières divisions de l'armée avait bivouaqué une nuit autour de la maison, et était repartie au point du jour.

La crise dura trois jours. Le quatrième, le mal commença à lâcher prise, et le cinquième, la fièvre me laissa dans un état de prostration dont il est difficile de se faire une idée. La vie se résumait en moi dans l'absence de souffrance. Hors de là, ni pouvoir, ni vouloir. Le ressort moral semblait brisé aussi bien que la vigueur physique. Si j'avais su que des guérillas venaient pour me couper le cou et que pour leur échapper il ne fallait que sortir de mon lit, j'aurais dit : Laissez-les venir. Et je n'aurais pas bougé. Dans cet épuisement de la nature, tout m'était devenu indiffèrent. La vie et la mort s'équilibraient dans la balance, et je n'aurais pas mis un grain de sable dans l'un ou l'autre plateau.

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Le premier incident qui vint quelque peu secouer ma torpeur, fut la visite de deux chirurgiens qui, passant près de là, et entendant parler d'un colonel dangereusement malade chez les Turner, se firent indiquer la maison et s'y rendirent dans l'espoir de m'être utiles. Ils me déclarèrent l'un et l'autre hors de danger immédiat, m'expliquèrent que je l'avais échappé belle, ce dont je n'avais pas le moindre doute, me recommandèrent beaucoup de tranquillité et de patience, ce qui ne m'était pas difficile, et me mirent surtout en garde contre la moindre imprudence qui pût amener une rechute, — car, me dit Tun d'eux avec une précision concluante , une rechute dans l'état où vous êtes, c'est la mort en huit heures. Je trouvai mauvais d'être condamné à mort à si bref délai, même conditionnellement, et je décidai à part moi que je vivrais. Tel fut le point de départ de ma convalescence.

A son tour, mon second chirurgien ayant été détaché à un hôpital établi à quelques milles, put s'échapper et me venir voir. Il m'apporta quelques médicaments ; mais sa prescription fut en somme la même que celle des autres docteurs : du repos, du calme, de la patience. Ce qui m'impatienta un peu. C'était d'un bon augure. Je commençai à me sentir revivre, par une vague disposition à me mettre en colère, si j'en avais eu la force. Mais comment la force pouvait-elle revenir? Je n'avais rien à manger. Et où trouver de quoi venir en aide à la nature?

Mes domestiques montèrent à cheval et se mirent en campagne. Ils battirent tous les environs, allant de ferme en ferme — elles étaient pauvres et clairsemées, — et demandant, l'argent d'une main, le revolver de l'autre, à acheter quelques vivres pour leur colonel malade. Le résultat de ces expéditions fut, en deux semaines : deux poulets étiques et une friture de menus poissons. En passant par là, les confédérés n'avaient rien laissé au général Porter à protéger.

Mes fourrageurs eux-mêmes n'échappaient à la famine que grâce à une provision de biscuits durs, ramassés dans

les bivouacs abandonnés où Ton avait distribué les rations, et à quelques salaisons obtenues à grand'peine du sergent-commissaire. Quant à mes hôtes, — un quar^ tier de lard, une sacoche de farine de maïs, c'était tout ce qu'il leur restait pour ne pas mourir de faim. Ils avaient eu une vache dont la carcasse pourrissait au fond du jardin; une douzaine de moutons qu'ils espéraient toujours voir revenir des bois où ils s'étaient enfuis, mais d'où ils ne revinrent jamais; de la volaille que les confédérés n'avaient pas voulu laisser aux Yankees. Il leur restait un petit négrillon âmoitié nu qui ne songeait qu'à s'enfuir et que madame Turner n'encourageait pas à rester en le giflBlant à tout propos, — sans doute comme dérivatif à ses chagrins.

Un jour, mon groom qui était parti de grand matin en quête de provisions, ne reparut pas à l'heure habituelle. C'était un ancien soldat de cavalerie, trompette dans la milice de New- York dont il avait gardé l'uniforme, et particulièrement enclin à montrer son habileté dans le maniement du sabre. Avec cela, d'humeur batailleuse, et d'allures méprisantes à l'endroit du paysan. Son absence ne fut pas sans m'inspirer quelque inquiétude pour lui, et pour le cheval qu'il avait emmené. Dans les fermes isolées où il avait dû se rendre, et dans les bois déserts qu'il avait dû traverser, il ne manquait pas de gens pour qui c'était acte méritoire que d'assommer un Yankee, si l'occasion se présentait avec chance probable d'impunité.

L'après-midi s'écoula sans nouvelles et sans provisions. Mais la nuit venue, Shedel posté près de la fenêtre dit :

— Voilà Schmidt qui revient.

Et il descendit rapidement l'escalier.

Au bout de quelques minutes, tous deux firent une entrée triomphante dans mon réduit, — Shedel les mains pleines d'oranges et de citrons ; Schmidt tenant une bouteille de chaque main.

— Mon colonel, dit Schmidt en saluant militairement sans lâcher la bouteille, madame G. vous envoie ses com-

pliments. Elle est bien fâchée d'apprendre que vous soyez malade, mais elle espère que vous serez bientôt rétabli, et en attendant (déposant les objets sur une chaise servant de table), voilà une bouteille de bon bouillon, et une bouteille de vieux vin de Sherry, sans compter les oranges et les citrons, qu elle ma chargé de vous rapporter.

Je me dressai sur mon séant pour m'assurer que le trompette n'avait pas trouvé tout cela au fond d'un flacon de whiskey. Mais non; Schmidt se tenait droit comme un I, et les objets mentionnés étaient bien sous mes yeux.

— Ah? ça, lui dis-je, je vois bien les bouteilles et les oranges ; mais qu'est-ce que madame G. a à faire avec tout cela?

— Mais, mon colonel, puisque c'est elle-même qui me les a données pour vous. Une dame bien aimable, ma foi, blonde, avec des yeux bleus et une robe noire, comme dirait une belle veuve. Et qui m'a fait donner à manger avec un verre de fameux vin. Elle disait comme ça : « Ce pauvre colonel! Comme je suis donc fâchée! » Même il y avait là d'autres dames de New- York...

— Là — où? Interrompis-je, ne comprenant rien encore à cet étrange récit.

— Où? mais au débarcadère de White-House.

— Comment, vous êtes allé à White-House?

— Ma foi, oui. Voyant que je ne trouvais rien chez ces gredins de paysans, je me suis dit : — Schmidt, si tu allais à White-House? C'est là qu'est établi le nouveau dépôt de l'armée. Tu serais sûr d'en rapporter quelque chose. Alors, je me suis fait indiquer le chemin, et comme Turco est vigoureux, j'ai pu aller et revenir, comme vous voyez, sans le surmener.

— Et vous avez trouvé là madame G.?

— Oui, mon colonel. J'ai rencontré un pays (un Alsacien, bien entendu) qui est détaché aux subsistances. Il m'a dit comme ça : Tu vois bien ce grand steamer. C'est celui de la commission sanitaire. Vas-y pendant que je tiendrai ton cheval.. Tu y trouveras des dames qui te don-

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neront tout ce que tu voudras pour ton colonel. — Et ma foi, c'était vrai tout de même...

Voilà comment Schmidt, après une journée d'absence, était revenu les sacoches pleines.

Ces provisions délicates furent la manne dans le désert. Le sherry surtout qui provenait d'un stock renommé, le Old Harmonyy me sembla plus que du vin. C'était la vie potable que m'avait envoyée madame G., — consolatrix afflictorum.

Le quartier-maître vint, le lendemain, me donner des nouvelles du régiment et m'apporter quelques lettres venues à mon adresse. Comme, en les écrivant, on était loin de prévoir où je les recevrais, et dans quelles conditions je les lirais! on était gai à New- York. La guerre n'y avait point interrompu les plaisirs. On me félicitait sur notre marche en avant. On ignorait encore que la brigade Peck eût donné à Williamsburg, mais on se réjouissait de ma bonne santé. La vie est pleine de ces dérisions.

Bien que depuis plus d'une semaine, j'eusse bu largement à la coupe amère, — elle n'était pas encore épuisée. Le 30, un orage furieux secoua, pendant 1^ nuit, la barraque des Turner et ne me laissa guère de repos dans mon galetas mal préservé de la pluie. Dans la journée du 31, ce fut bien pis. Le canon remplaça le tonnerre, et ne me permit pas de douter qu'une bataille sanglante ne se livrât devant Richmond. La maladie avait, sans doute, développé en moi une acuité de sens insolite; car, de mon lit, et par ma fenêtre ouverte, je pouvais non seulement entendre les détonations incessantes de l'artillerie, mais encore distinguer les feux de mousqueterie, bien que je fusse à six milles en ligne droite du champ de bataille. Ce n'est pas tout. La direction des sons me révéla clairement que l'ennemi gagnait du terrain, et ramenait nos troupes en arrière.

Dans laprès-midi, Schmidt, qui était allé à la découverte , rencontra un wagonnier qui lui apprit qu'au moment où il avait quitté la brigade, le 55® se portait en

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avant sans sacs et au pas gymnastique pour charger l'ennemi . On devine quelle terrible journée je passai. Ma tête commença à travailler. Je ne pouvais me tenir en repos. Je me figurais la gauche en déroute, la droite taillée en pièces, le drapeau pris peut-être. Je voulais me lever, et je retombais sur mon oreiller accablé par le sentiment de mon impuissance et par les premiers symptômes de la fièvre qui commençait à me reprendre. Shedei s eflforçait de me calmer. — Soyez sans inquiétude, me disait-il, toitt ira bien. — Et il me racontait ce qui lui venait à la mémoire ou à l'imagination, pour me démontrer que le régiment ne comptait que des héros, et que ceux qui avaient lâché pied à Williamsburg étaient plus résolus encore que les autres à réparer une heure de faiblesse par des exploits sans nombre.

— Attendez seulement jusqu'à demain, colonel, et vous verrez !

L'attente fut longue, — terriblement longue pendant cette nuit de fièvre et d'anxiété dont j'aurais pu entendre sonner toutes les heures, si dans cette solitude, les heures avaient eu une voix pour mesurer le silence.

Enfin les nouvelles arrivèrent d'abord hachées, incomplètes, à peine intelligibles excepté en un point sur lequel elles concordaient toutes : Le régiment s'était conduit glorieusement.' Bientôt le lieutenant colonel, devinant à quelles incertitudes je devais être en proie, m'envoya, par un messager, une note au crayon qui dissipa toutes mes craintes, — et la fièvre avec elles.

Tout le monde sait aujourd'hui l'histoire de la bataille de Fair-Oaks, qui fut livrée moins à Fair-Oaks, qu'aux Sept- Pins (Seven Fines) où le 4® corps était campé. Notre armée était malheureusement établie à cheval sur le Chickahominy, les trois corps de Sumner, Fitz, John Porter et Franklin sur la rive gauche, formant ensemble un effectif de 60,000 hommes. Sur la rive droite, les deux corps de Heintzelman et de Keyes, réduits à quatre divisions, comptaient à peine 30,000 hommes imprudemment espacés.

La division Casey avait été jetée en avant, à trois quarts de mille des Sept-Pins où la division Couch était établie. Le 3® corps était de beaucoup en arrière sur la route de Williamsburg. Enfin cette aile gauche de larmée était presque sans communications avec le centre et l'aile droite. Le pont désigné sous le nom de Bottom-Bridge et celui du chemin de fer étaient situés de façon à rendre tout renfort illusoire de ce côté, et des deux ponts volants jetés sur le Chickahominy par Sumner, l'un venait d'être emporté par la crue des eaux, et l'autre menaçait de se rompre, lorsque les confédérés commencèrent leur attaque.

Le général Keyes avait signalé à plusieurs reprises les dangers de sa position, mais sans succès. Le général Heintzelman, qui avait le commandement de la gauche, n'avait fait qu'obéir aux prescriptions du général en chef. Aux objections réitérées du général Keyes, il répondit, le 29 mai, — avant-veille de la bataille : — « La position de notre corps a été choisie par le général Barnard et le lieutenant Comstock du génie, et les instructions pour l'occuper sont venues du major général Mac Clelïan. Le commandant en chef a aussi ordonné que le 3® corps ne soit pas porté en avant, sinon pour empêcher le vôtre d'être rejeté en arrière par l'ennemi. » Si le général Mac Clellan avait voulu livrer sa gauche à l'ennemi, en vérité, il n'eût pu mieux prendre -ses mesures.

Invité ainsi à détruire- le 4® corps, le général Johnston ne se fit pas prier. Le 31 mai, vers onze heures du matin, il tomba comme une avalanche sur la division Casey qui se défendit de son mieux, mais fut promptement culbutée. Huit de ses canons allaient être pris, lorsque le général Keyes accourut lui-même chercher le 55® pour les sauver. Le régiment partit en courant, conduit par le général Naglejf qui le mit en position. Déployé rapidement entre l'ennemi et les pièces menacées, il soutint sans fléchir le choc d'une brigade qui fut contrainte de s'arrêter devant sa résistance opiniâtre. Pendant plus d'une heure, il resta là inébranlable à toutes les attaques, et ne se replia que,

sa mission achevée, pour aller renouveler ses munitions épuisées et rendre encore de nouveaux services. Dans cette journée, il sauva les canons, mais il perdit plus du quart de son effectif, parmi lesquels un certain nombre doflSlciers blessés.

La division Couch se battit avec une ténacité attestée par le chiffre de ses pertes, et surtout par celles de l'ennemi qui, bien qu'en forces écrasantes, n'en put venir à bout, avant que deux brigades de la division Kearny fussent arrivées pour la soutenir. Néanmoins, malgré ce renfort, après avoir reformé trois fois ses lignes rompues, il est probable qu'elle eût fini par être anéantie, si vers la fin du jour, l'apparition de Sumner sur sa droite n'était venu changer la face des choses. Profitant du seul pont qui lui restât pour traverser la rivière, il accourait au son du canon. La promptitude et la vigueur avec lesquelles il entra en ligne, à Fair-Oaks, décidèrent le sort de la journée. Les avantages de l'ennemi déjà chèrement achetés s'arrêtèrent là, et, le lendemain, se changèrent en défaite, lorsqu'il fut aisément rejeté dans ses lignes, hors du terrain qu'il avait d'abord gagné au prix d'une perte de 7,000 hommes.

La nôtre ne dépassa pas 5,000. Mais le 4® corps eut à en supporter seul les deux cinquièmes. De ses neuf généraux, huit furent blessés ou eurent leurs chevaux tués; le général Peek fut de ces derniers.

Dans la brigade, quatre régiments furent engagés (le 98® de Pennsylvanie se trouvant en service détaché). Des quatre commandants, un fut tué, le colonel Riker du 62® de New- York, deux furent blessés, Mac Carter et Rawley du 93® et du 102® de Pennsylvanie. Le quatrième qui était mon lieutenant-colonel eut son cheval tué sous lui. Le reste à l'avenant. Ces chiffres ont une éloquence significative.

Le général Mac Clellan resta aussi inactif à la bataille de Fair-Oaks qu'il l'avait été à celle de Williamsburg. Au bruit de la mousqueterie, il se contenta d'envoyer au général Sumner un ordre que celui-ci avait déjà prévenu

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en mettant ses deux divisions en mouvement, et il resta sous sa tente, ne se sentant pas bien portant, — ainsi qu'il l'expliqua plus tard devant le comité du Congrès. Le lendemain, il se décida enfin à monter à cheval, et à traverser le Chickahominy, — quand tout était fini, — pour faire rentrer Hooker qui, avec sa division, s'était avancé sans obstacles jusqu'à quatre milles de Richmond. La plupart de nos généraux, Heintzelman, Keyes, Casey, Hooker et beaucoup d'autres avec eux ont pensé et pensent encore qu'après la bataille de Fair-Oaks, la capitale confédérée était à notre merci, si l'armée eût marché sur les talons de l'ennemi en retraite. Mais l'armée ne bougea pas.

11 va sans dire que j'ignorais alors tous ces détails, et que, de la bataille, je ne connaissais qu'une chose, — la belle conduite du régiment. Les journaux n'arrivaient point jusqu'à mon réduit; — tout le bruit, tout le mouvement entre l'armée et sa base d'approvisionnements à White-House, étaient pour moi comme s'ils n'étaient pas.

Autour de la maison , s'étendait une large clairière de champs à l'abandon, bordés de grands bois. De tous côtés, le terrain était couvert de ces mille débris que les troupes laissent après elles dans les bivouacs abandonnés : bâtons fichés en terre, feuillages flétris, boîtes à biscuit brisées, barils à salaisons éventrés, feux éteints, cendres délayées par la pluie , lambeaux d'uniformes , chaussures effondrées, carnages sanglants des bœufs abattus, têtes à cornes coupées, peaux raidies, entrailles infectes... Quelle récréation pour les yeux d'un convalescent! — Et c'était là le seul spectacle que j'eusse de ma fenêtre ; et c'était à travers ce dédale écœurant qu'il me fallait essayer peu à peu mes forces renaissantes.

Ces jours furent tristes et amers. Mes hôtes étaient d'une ignorance vierge. Ils ne savaient rien de rien. Leur existence était une végétation à deux pieds. Il n'y avait pas à en tirer l'ombre d'une conversation. La femme passait sa vie à habiller son homme dont elle cardait, filait.

tissait, coupait et cousait les vêtements. Le vieux Turner, n'ayant plus à bêcher la terre, ne savait que faire de son grand corps. Il sortait, rentrait, s'étendait sur une chaise ou s'asseyait sur le seuil de sa porte, se demandant pourquoi ses moutons n'étaient pas encore revenus. Fidèle échantillon de cette classe intermédiaire entre le planteur et l'esclave que l'oligarchie du Sud maintenait dans la sujétion par l'ignorance et la pauvreté, et de laquelle elle tirait alors ses grandes provisions de chair à canon.

Turner n'était cependant pas sans quelque teinture d'histoire. Il avait entendu dire aux anciens, — comme il m'en fit part, — que l'Amérique avait été découverte par un grand homme, nommé Washington, qui en avait chassé les Britishers avec l'aide d'un fameux général français nommé Bonaparte. Quant à un empereur du nom de Napoléon, il n'en avait jamais entendu parler.

Cependant le quartier-maître et le second chirurgien du régiment étaient revenus me visiter, et trouvaient que, faute d'aliments convenables, mes forces ne revenaient point. Ils me pressèrent de demander un congé de deux ou trois semaines, ce à quoi je me refusai décidément, mon régiment étant toujours devant l'ennemi. Ils se consultèrent alors entre eux pour faire connaître ma condition au général Keyes qui s'en était informé à plusieurs reprises. Le docteur rédigea un certificat détaillant les motifs qui rendaient un congé absolument nécessaire à mon rétablissement. Le quartier-maître le porta lui-même au général en y ajoutant ses explications personnelles, et à quelques jours de là, il revint me remettre l'ordre spécial n^ 64 du quartier général du 4® corps, qui m'accordait quinze jours de congé pour aller rétablir au nord ma santé délabrée.

Le 9 juin, je dis adieu aux Turner qui, bien que rebelles, n'hésitèrent pas à accepter en greenbacks le prix de leur hospitalité. Je grimpai non sans effort sur mon cheval, et, la tête un peu vide, le cœur un peu défaillant, je m'éloignai suivi de ma petite caravane.

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